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CHAPITRE II

LES ARTS ET LES LETTRES EN SAVOIE JUSQU'A LA RENAISSANCE DU XVIe SIÈCLE. — LA RÉ- FORME. — L'ESPRIT PUBLIC. — LES MARTYRS DU PARLEMENT.

Toutes les heures de la vie d'un peuple, si pesantes que soient les charges publiques, si insupportable que lui paraisse l'arbitraire du pouvoir, ne sont point absorbées par la guerre, les doléances ou les conspirations. L'histoire exclusivement politique d'une race, d'un pays ou d'une dynastie ne laisse apparaître le plus souvent que des visages impassibles de ministres et de soldats, le sourire ironique de l'ambitieux, le regard inquiet du favori. Où sont donc les franches gaietés du peuple insouciant? Les méditations des âmes droites, les rêveries des artistes ne pesèrent-elles donc jamais dans les balances du destin? Et comment nos pères se consolaient-ils des misères du temps ?

Rien n'est à négliger si l'on essaie de repro-

duire la physionomie du passé ; tout s'enchaîne et tout s éclaire ; la notation d'un air de danse, la parure d'une fiancée, la part d'impôt d'un citadin, le livre familier d'un magistrat, me semblent, pour le moins, aussi essentiels à connaître que la date d'une bataille ou le blason d'un petit prince. L'étude des précieux documents de la Chambre des Comptes peut seule élucider la question fort obscure de l'origine et de la diffusion des arts et métiers dans la région des Alpes occidentales, et j'ai rencontré, dans mes recherches, plus d'étrangers que de Savoyens parmi ceux qui bâtirent les châteaux, ornèrent les églises, ouvrirent les routes de ce pays1. Cette invasion pacifique

1 D'infatigables érudils combleront sans doute cette lacune. Parmi les orfèvres et émailleurs nationaux, je citerai Poncet en 1355, Alardet en 1427 ; parmi les peintres, Lageret et Thierry, de 1382 à 1435; puis les architectes Pierre Berger en 1400, Lambert en 1509 ; le sculpteur Nicolas Ducrey en 1548; l'imprimeur Antoine Neyret en 1483. Mais, dès le XIIIe siècle, le florentin Azzo dirigeait l'exploitation des mines du Mont-du-Chat, et le médecin de la comtesse de Savoie était piémontais (vers 1240). En 1310, des trois chirurgiens de Chambéry, l'un était juif, les autres provençaux ; en 1332, le physicien d'Yolande, femme d'Aymon, sortait de Pise ; en 1390 et 1406, le médecin officiel de Chambéry venait de Salerne, en 1411 d'Avignon, en 1414 de Mayencc, en 1420 de Bohême, en 1427 de Nuremberg. La Sainte-Chapelle de Chambéry fut bâtie par le dauphinois Jacques Magnin (1409-1418); l'église de Bruu fut construite par le flamand Van-Boghem, sur les plans de Perréal dit Jehan de Paris (1506-1536); les Franciscains de Chambéry eurent pour architectes et sculpteurs de leur église des moines italiens (1430-1500) ; Amédée IX confia à des ingénieurs provençaux la construction des tours du château; etc. De 1406 à 1480, les musiciens d'Yolande et de ses fils furent fiançais,, les ingénieurs du canal du lac, ceux du chemin muletier des Echelles (AR. CH. C. Trésoriers généraux), ceux des salines de Tarentaise comme ceux du pertuis du Yiso étaient italiens, ainsi que les peintres du Comte-Verd et du Comte-Duc.

des étrangers, cette pénurie d'artistes et de savants, ne doivent pas surprendre. L'Italie conserva longtemps le monopole d'enseigner aux Barbares, comme ses chroniqueurs appelèrent jusqu'au XVI° siècle les peuples transalpins, ies arts utiles et les arts aimables. L'infériorité relative des habitants des Alpes avait pour cause l'état social ; chez les laboureurs, les pâtres, les forestiers, les vignerons des vallées ou des hauts plateaux, la rudesse des travaux agricoles le disputait à la rudesse des camps. Dans les villes et les villages, l'exercice à la mode, le délassement le plus apprécié, étaient le tir de l'arc, le jeu du papegay. Depuis les temps légendaires où quelques braves, réfugiés dans des tours comme des naufragés dans des îlots, avaient résisté aux Sarrasins, partout l'amour du clocher de paroisse ou de la maison de ville lit surgir des associations de soldats volontaires, quittant au premier coup de cloche, au premier signal des feux, la boutique ou la charrue pour le casque de cuir et la dague. De là naquirent ces compagnies de bandouliers, d'archers, d'arbalétriers, de couleuvriniers, d'arquebusiers, si nombreuses au moyenàge dans les Alpes, et qui, au XVP- siècle, se transformèrent en corps de parade plutôt que de combat sous le titre de chevaliers-tireurs Favorisées par les princes, ces compagnies, qui rappellent nos francs-tireurs de Lorraine et des Vosges, rendirent des services au pays et y entretinrent le patriotisme et le goût dès

1 Certaius comptent, toutefois, de belles pages dans leurs annales ; ainsi ceux d'Annecy et de Rumilly en 1630, ceux de Chombérv en 1742 et 1743 ; etc.

armes. Ludimus sed cavcat hostis, portait la devise des archers bressans. Les compagnons s'exerçaient entre eux chaque dimanche, se réunissaient à des tirs pour disputer les prix offerts par les villes 1 ; parfois ils s'adressaient des défis2. En 1083, Chambéry, Annecy, Thonon, Evian, Moùtiers, Àiguebelle, Sallanches, Thônes, Rumilly3, Cluses, etc., possédaient encore des compagnies de francs-tireurs ; les paroisses rurales, sans corps organisés, prenaient leur part de ces jeux d'adresse. Les tirs donnaient lieu à des fêtes fort animées, surtout lorsque le roi de l'arquebuse abattait le papegay trois années de suite , rare succès qui le faisait empereur 4 ; le roi choisissait sa reine parmi les bourgeoises ou les nobles, suivant qu'il était lui-même noble ou bourgeois ; courtoisie traditionnelle qui marque l'esprit de concorde et de fusion de la société savoyenne. Les récits pittoresques rédigés par les contempo-

1 II y eut des tirs internationaux en 16G1 à Lyon, (ïrenoble, Dijon, Mâcon, Bourg; de 1672 à 1683 à Montluel , Annecy, Cluses. Chambéry; en 1689 à Voiron ; etc. En 1681, dit le marquis Chabod de Saint-Maurice dans une lettre à la régente, les tireurs de Chambéry passaient pour les plus adroits de l'Europe.

2 Le 17 juillet 1637, les tireurs de l'arquebuse à Chambéry défient ceux d'Annecy et leur donnent rendez-vous à moitié route, à Albcns. (AR. MUN. d'Annecy. Registres du tir.)

1 Les Archives municipales de Rumilly renferment deux gros registres in-folio de titres, lettres -patentes et délibérations relatifs aux tireurs des trois armes de cette fière bourgeoisie, qui brava Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et le roi d'Espagne. Je les signale aux érudits ; ce sont des sources inédites.

4 M. André Perrin a publié sur Les moines de la Basoche, les abbayes de la jeunesse et le tir du papegay, des Mémoires aussi neufs que piquants. (Mém. Soc. sav. Tomes VIII, IX et X.)

rains, le soir de ces assemblées patriotiques où régnait la joie la plus franche, nous donnent, saisi sur le vif, le tableau charmant de cette bourgeoisie intelligente qui ne jalousait pas la noblesse, et de cette noblesse de Savoie, généreuse, aiîable, modeste, qui se rappelait ses origines et n'avait que sympathies pour ses frères cadets du tiers-état. Quel apaisement, quelles leçons trouveraient dans cette lecture la rancune de ceux qui n'ont rien appris, la vanité de ceux qui ont tout oublié!

(les jeux bruyants passionnaient toutes les classes de la population et laissaient malheureusement peu de place aux études silencieuses et aux travaux de l'esprit. L'instruction publique au moyen-àge ne suivit pas en Savoie les progrès rapides de certains pays de l'Europe. Ce pays montagneux et isolé eut peu de loisirs, peu de repos, ne sentit pas ce Desoin de savoir qui jetait des milliers d auditeurs autour des chaires célèbres de France, d'Italie, d'Allemagne. Quand la vie est rude, on échange peu d'idées en dehors des nécessités du travail ou de la défense ; la contagion de l'exemple n'entraîne ni vers les amertumes ni vers les douceurs de l'idéal; l'esprit y perd sans doute en éclat, il y gagne peut-être en solidité. Les abbayes et les prieurés de Savoie ouvrirent de bonne heure, à l'ombre du cloître ou du clocher, des écoles élémentaires presque toujours gratuites. 11 y eut à Chambéry, au XIIIe siècle, des professeurs laïcs pour l'étude du droit, qui alors résumait et absorbait toutes les autres1;

1 Cibrario (Econ.polilica del medio evo) cite, en 1268, Bienvenu de Compeys, doeteur-ès-lois f en 1282, Pierre de Lan-

en 4315, les écoles publiques de la ville étaient assez importantes pour que le recteur fût payé sur la gabelle. Mais, avant le XVIe siècle, on ne trouve pas en Savoie d'autre école publique pour l'enseignement supérieur que le collège fondé à Genève, en 1429, par François de Versonnay 1 ; aussi , allait-on chercher au dehors ce que la patrie ne pouvait donner.

La France, source des récits chevaleresques imités par les nations voisines, était devenue, à partir du XIII0 siècle, le rendez-vous des étudiants et des lettrés de tous pays, depuis l'allemand Albertus jusqu'à l'italien ïomaso d'Aquino et à l'anglais Roger Bacon. Mille rapprochements de mœurs et de génie naissent de la communauté du langage et de l'identité de race; ces affinités sont d'autant plus sensibles qu'elles datent de plus loin. Jusqu'au XVIe siècle, les princes de Savoie et leurs gentilshommes firent leurs premières armes dans les armées de France; les jeunes gens (jui devaient plus tard devenir en Savoie magistrats, évêques, docteurs, étudiaient aux écoles do Paris, de Bourges, d'Avignon, de Valence '.

sanne et Jean de Compeys, doctores in utroque (le droit civil et le droit canon), en 1288, Amblard, natif d'Entremont, legum professor, en 1331, Jehan Provana, milanais , juris romani professor, etc.

1 En 1365,1e cardinal de Brogny , sollicité par l'adresse politique du Comtc-Verd, obtint de l'empereur Charles IV la création à Genève d'une Université des sept arts libéraux sous la protection des princes de Savoie. Les bourgeois, soupçonnant un nouvel essai d'ingérence dans leur ville, refusèrent, d'accord en cela avec les évêques Allainand de Saint-Geoirc et Guill. de Marcosscy (AR. GEN. Manuscrits J. — Voir Senebier. Hist. littéraire de Genève. 1. 28.

2 En 1398, le cardinal de Brogny fonde à Avignon un collège pour seize Savoyens ; quantité de fils de famille étudièrent

Guillaume Fichet est le plus connu des étudiants savoyens du XV<' siècle; il a attaché son nom à la création des ateliers typographiques à Paris (1470) et en Savoie (4478 et 1483); sa Rhétorique fut le premier livre imprimé à Paris (4471). (l'est en France que le théologien Pierre Le Fèvre, l'historien Philibert de Pingon, le poêle Claude de Buttet, le satirique Jean Ménene, les évèques Fenouillet et Delhcne, le savant Novellet, et tant d'autres, cherchèrent des leçons, rencontrèrent des amis et obtinrent la gloire. Mais cette génération fut la dernière qui se retrempa aux sources françaises; la perte du bassin du Léman et de la Bresse, les tendances austro-espagnoles des princes de la Maison de Savoie rejetèrent vers les Universités d'Italie la plupart des apprentis docteurs et les y retinrent, dépendant, on trouve en 4574 une fondation annuelle de cent écus d'or pour envoyer estudier ès Université de Paris xu Franciscains de Savoye; c'est le dernier mot officiel de cette longue et féconde fraternité intellectuelle du moyen-âge, qui rattacha si longtemps les deux pays l'un à l'autre par la solidarité des principes et surtout par cette sympathie des souvenirs, si forte que le temps V affaiblit à peine et que les contradictions de la politique ne l'effacent point.

La langue vulgaire fut toutefois bien parlée; et bien écrite depuis le XIIIe siècle, ainsi que le prouvent le testament d'Agnès de Faucigny

h \alence, de 1456 à 15CU, sous les illustres professeurs Orlhan, Millet, Décius , Gribaldi, Coras, (îovéu , Cujas; parmi eux je note Pierre .Milliet en 1474. (AR. VALENCE. Registres de l'Université.)

et quantité d'autres pièces inédites ou imprimées. Il serait intéressant de publier des lettres, des actes privés, des comptes particuliers, écrits en roman ou en français et antérieurs au XVIe siècle. On a récemment découvert, sous le pli du parchemin d'un psautier de l'abbaye de Sixt en Faucigny, une paraphrase satirique du Paler. Le caractère de l'écriture, le style, à défaut d'indices plus précis, lui assignent la date approximative de 1480 tout au plus. Le titre est expressif: Sensuyt le Pafenostre du commun peuple selon le temps qui court1. Chaque strophe, de sept ou huit vers, à rimes fort inégales, commence et finit par un mot ou deux du Paler ; quelques-unes sont aussi piquantes par l'idée que par l'expression :

HoniK, nos fol geiitilatrc Sont tellement rntrecuidés, Quil semble à le sesbattre Envers ces povres laboureux, Si Dieu n'esloy si baulx longé Au réaume de Paradis, Us luy diroient sans plus tarder : Va hors, et iumittk noius.

Les chansons, complaintes et légendes, fort nombreuses dans les vallées de l'Arc, de l'Isère, de l'Arve, n'ont jamais été recueillies. On y trouverait des trésors pour la peinture des mœurs, le tour d'esprit et les audaces de la satire populaire. Presque toutes se terminent par un proverbe , une raillerie ou une

Erière. Aucune cependant ne respire la somre énergie de la Complainte du povre commun

1 PREUVES. Document n« XXXI. Orthographe textuelle.

et des povres laboureux de France, que nous a conservée Monstrelet, cri d'angoisse auquel les Anglais ont répondu, de nos jours, par La chanson de la chemise.

On représenta souvent en Savoie des Mystères, dialogues dramatiques religieux, où l'étrançeté des caractères et l'anachronisme des détails le disputaient à la naïveté de la mise en scène. Ces sortes de spectacles avaient lieu, dans les villes, lors de l'entrée des princes et des fêtes officielles ; tous les étés , dans les vallées du Faucigny et de la Maurienne1. On a perdu le Scénario de la Moralité de sainte Suzanne, donnée à Chambéry en 1470; mais trois autres manuscrits existent : ceux du Mystère de saint Jean, joué en trois journées (24 à 27 juin 4546) à Salbertrand, dans la vallée d'Oulx, au Mystère du Jugement et du Mystère de la Passion, joués à Modane en 1574 et 1580 ; ce dernier drame comptait cent vingttrois acteurs et admettait des jeux de scène compliqués et un certain pittoresque de décors peu habituels quelque trente ans plus tôt, si I on en croit Rabelais, parlant de la difficulté d'agencer la grand1 diablerie à quatre personnages. Les vers, presque tous de huit pieds, ne sont qu'une méchante prose rimée. La musique, la foule, ajoutaient de l'éclat à ces fêtes on Ton accourait de fort loin et qui, dans ces vallées écartées, faisaient époque. Leur plus réel charme était dans le voyage, le bruit, le

1 Cet usage existait en Suisse et s'est perpétué dans certaines vallées du Tyrol (Henri Heine. ReisebilderJ. On représente enrore tous les dix ans la Passion dans le village bavarois d'Obcrammergan, la dernière en 1860. De même au fond des gorges frontières de l'Aragon et du Val d'Aran.

campement à la lisière des bois ; et, comme le raconte le peintre des gaietés franches et des joies populaires du XVIe siècle :

« Après disner tous allarent pesle mesle à la saulsaie; et là, sus l'herbe drue dausareut au son des joyéux flageolets et doulccs cornemuses, tant baudement que c'estoit passetemps céleste les voir ainsy soy rigoler : — Du blanc, verse tout, verse de par le Diable ! verse deçà tout plein, la langue nie pelle ! »

On ne trouve qu'à un faible degré, dans ces compositions, les sarcasmes, les traits de mœurs des Sotties gauloises ou des Moralités des clercs de la Bazoche. Ce n'est pas qu'il y eût en Savoie moins d'abus, que le comique y prêtât moins à la satire ou que le peuple y fût moins frondeur ; peut-être supprima-t-on le texte des Moralités trop hardies comme on le fit pour les Capi memoriali du tiers-état ;

f)eut-être aussi, par suite de la censure légale, a verve moqueuse n'eut-elle d'autre issue que la chanson.

Je n'ai rencontré qu'un seul texte digne de citation ; la ville de Genève le conserve dans ses Archives. C'est la comédie, à trois personnages, que les bourgeois représentèrent, au mois de février' 1523, en présence des courtisans, au grand dépit du duc et de la duchesse. Les tréteaux étaient dressés devant la maison de ville ; un drapeau aux armes de la commune portait le titre de la moralité : Les misères dit temps. La scène se passe entre le Monde, seigneur vêtu d'écarlate; son conseiller, la dague au côté, plaisant, souple et menteur ; son médecin, à l'habit de serge noire. Après de fortes vérités, la comédie finit ainsi :

« Le Médecin : — Hé oui, Monseigneur, je suis marry de ce que vous ne vous troubliez pas mieux d'y voir les larrons vendre et acheter les bénéfices, les enfans ès bras des nourrices estre évesques, abbés mitrés, princes suzerains, tuer les gens pour leur plaisir, jouyr leurs revenus quoyque y ait peste, froid, famine, qui dépopulent et gastent cités et champs, donner audience aux seuls Rat leurs, et pour un rien porter la guerre entre les nations chrestiennes ; c'est grosse maladie. Le Monde : — Ce sont nroupos du pays de Luther. Le Médecin : — Parlez des défauts du Monde et par ainsy Ton vous jette ès nom d'hérésiarque. Ha ! povre peuple d'icy, si tu veux revoir Bon-Temps, pense à tes abus et y mets ordre au plus tost. »

D'heureuses recherches pourraient peut-être faire revivre toute une littérature satirique dont ce fragment donne la note incisive et mélancolique. Je rappelle pour mémoire les fêtes de la cour, mascarades, ballets, concerts, jeux scéniques, qui se multiplièrent pendant la régence d'Yolande de France et les règnes de Charles, de Philippe et de Philibert. Ces essais de drame ou de comédie, où Ton étalait plus de luxe que d'esprit, où l'on parlait aux yeux beaucoup plus qu'à l'intelligence, n'eurent que peu d'influence sur la littérature nationale, les progrès du langage et l'esprit public. En 1502, les bourgeois de Chambéry, voulant offrir au duc Charles la distraction d'une représentation théâtrale, au lieu de s'adresser à leurs voisins de Montmélian, de si joyeuse humeur en 1470, demandèrent à Genève une troupe de baladins qui courait la Suisse ; on préférait déjà les féeries à l'art. Aussi, malgré les rapports de voisinage et l'usage habituel du français, la langue officielle du souverain et de la justice ne fut-elle en Savoie, jusqu'en 1536,

sauf de rares exceptions1, qu'un latin fort médiocre2.

L'histoire participe à la fois de la comédie, du drame et de la satire. Les légendes du foyer, puis les représentations naïves et tumultueuses, ont précédé les récits historiques sérieux et médités. Les plus anciennes chroniques de Savoie datent des dernières années du XI\r,î siècle. La liste en est courte :

« 4° La chronique romane qui va de Bérold au Comte- Rouge et dont le manuscrit est à Turin ; — 2° la chronique française des moines de Hautecombe, écrite sur parchemin, et que Guiehenon vit dans la chapelle des princes, clouée sur des ais, elle s'étend aussi de Bérold à Fan 1391 ; — 3° la chronique latine de Hautecombe qui commence parla phrase célèbre et fort commentée: Geraudus non fuit cornes (ce n'est qu'un abrégé de la précédente, mais elle résume de plus quelques événements du règne d'Amédée VIII); — 4° la chronique du Comte-Rouge, écrite en roman par Perrinet du Pin, de Belley (on y rencontre des descriptions pleines de charme, des mots piquants et une certaine mélancolie fort rare à cette époque) ; — 5'' la chronique latine des moines de l'abbaye d'Ambronay, qui commence à la légende de Bérold et finit en 1487 (elle est au nombre des manuscrits inédits de Guiehenon conservés à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier; son début ne manque pas d'originalité et fait bien augurer du reste : Quia temporis angustiame cogit); — 6° V Histoire de la pairie de Savoye, écrite par Guillaume Fichet, qui la dédia à Amédée IX, et dont le manuscrit s'est égaré dans le trésor des chartes de Turin. Celles

1 Comme l'Edit de Charles Ut sur la Chambre dos Comptes.

* Quand on dépouille les vieilles chartes des Archives de Turin, on est obligé, avant de saisir le sens de ce latin de la décadence, de rétablir la ponctuation et de corriger les barbarismes. (Cibrario. Studj ttorici. cap. X.)

— Al —

qu'on pourrait encore citer, comme les deux chroniques d Yolande de France, etc., n'ont qu'un intérêt restreint et point de cachet qui les mette en relief. »

En 1515, Louise de Savoie fit imprimer à Paris les Grandes Chroniques de Savoye par* Symphorien de Champier. Il y a de la verve, des mots heureux, mais ni ordre ni critique. Le président aux Comptes, P. de Lambert, écrivit des mémoires en français sur les négociations auxquelles il prit part de 1501 à 1539 ; ils offrent de 1 intérêt comme témoignage d'un homme qui a vu, mais qui se pique peu de juger la politique et narre en leurs infinis détails les incidents insignifiants de ses chevauchées ou de ses entretiens. En 1554, Guillaume Paradin, doyen de Beaujeu, publia sa Chronique de Savoye qui finit en 1552. Ce n'est qu'un tissu de fables et d'anachronismes ; il y a force lacunes et omissions, dit Guichenon, et il néglige les dates, qui sont les guides de V histoire. J'y trouve pourtant quantité de traits de malice naïve, des récits pittoresques et des réflexions fines, sensées, quelquefois hardies. Les archives de cour possèdent un manuscrit anonyme en français sur la vie de Charles III, mais sans fait inédit ou détail saillant. Claude de Seyssel 1 est le seul prosateur savoyen de ce siècle qui ait un style ; ses Histoires singulières du roi Louis XII (Paris, 1508) parlent souvent de la Savoie. Son langage net, précis, a les grâces de saint François de Sales sans ses mignardises ; avant Amyot, il traduisit les Grecs -et les Latins avec tant de naturel et si

' Né à Aix en 1450, évêque de Marseille en 1510, archevêque de Tarin en 1517; mort en 1520.

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