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peu d'effort qu'on croit lire le texte original. On peut appliquer à son talent le jugement qu'il portait lui-même sur ses deux auteurs favoris :
« Car Tung d'eulx, assavoir Hérodote, s'en va son train tout plain , et facile, sans aulcune scabrosité, comme une rivière qui court doulcement toute unie, sans aulcun sault et sans vagues. L'aultre, assavoir Thucvdides, a son cours plus impétueux, et, en parlant des choses de guerre, semble qu'il soit sur le iaict et qu'il donne le signe de la bataille \ »
Sur le même rang que Claude de Seyssel, mais un quart de siècle après lui, vient une femme, une religieuse de Tordre sévère des Clarisses de Genève, qui ne savait rien du monde ni de Fart, et que la secousse de 1535, en la jetant hors du cloître, fit écrivain de premier ordre. Jeanne de Jussie a retracé dans des pages pleines de vie, de grâce naïve, d'attendrissement et de finesse, les jours de tribulations et d'exil de ses sœurs et d'elle-même 2. Elle observe comme Villani, elle raconte comme Froissart; son style a les vives allures de l'archevêque de Turin, il devance parfois les familiarités caressantes de l'évêque de Genève. Le sermon de Farel : Sur la vie de Marie dans le monde, interrompu par les huées, les trépignements de ces humbles sœurs, bravant les maîtres de Genève (6 juillet); le pillage du 24 août;
1 L'histoire de Thucydide Àlliénien, translatée du grec en langue françoise par feu messire Chiude de Seyssel. Ëdil. de Paris. 1545*
1 Le levain du calvinisme, relation de l'apostasie de Genève (imprimé sans date, XVIe siècle. Biblioth. du marquis Costa) , réimprimé à Paris eu 1662.
la recherche de sœur Blaisine ; la tentation de sœur Collette et de Jeanne elle-même; le départ du 29, ces treize lilles tremblantes, marchant deux à deux, les plus fortes soutenant les vieilles et les infirmes, dans les rangs de trois cents archers bien embastonnés, au milieu de rues pleines de bruit et de tumulte, l'arrêt au pont d'Arve et l'adieu du syndic : Or, adieu, belles dames! Puis, frappant des mains : Tout est fini, il n'y a j)as de remède, il n'en faut plus parler! sont des tableaux achevés où la simplicité du récit, la justesse du ton, jettent un accent inimitable de vérité.
Le pays le plus poétique du monde est pauvre en poètes. Les Savoyens ressemblèrent longtemps à ces familles nécessiteuses courbées sous le poids du jour et l'inquiétude du lendemain, et où personne n'a le cœur à chanter. Jusqu'au XVIIe siècle, la satire y resta seule, comme en Suisse, l'écho des périls, des joies, des colères, des ironies populaires. La Savoie n'a point eu d'épopée nationale parce qu'il lui a manqué un héros légendaire comme Robin Hood, Wallace, Roland ou Guillaume-Tell. Bérold était un étranger; lïumbert aux blanches mains n'avait point reçu du malheur cette empreinte quasi divine qui marque les prédestinés de la gloire. Aussi doit-on répéter de ce pays ce que l'historien Cantù a dit de l'Italie : Le canzoni sono lutte domestiche, pochissime romanzesche, ancor meno istoriche. On n'y rencontre rien qui ressemble aux chants patriotiques du Piémont, tels que le testament du marquis de Salaces1, ou le cri d'alarme
1 Nigra. Canzoni popolari del Piemonte.
(TAlione d'Asti, sous Louis XII. Peut-être retrouverait-on dans certaines proses des vieux rituels de l'Eglise de Tarentaise l'accent affaibli des prières qu'inspira la terreur des Sarrasins; il en est une surtout1 qui rappelle le chant des sentinelles de Modène, en 924, vers le temps de l'irruption des Hongrois :
0 tu qui servas arniis lsta niœnia
A part les pamphlets rimés, écrits contre les Genevois vers 1602 et contre les Espagnols vers 1743, et ces vers libres et décousus que les émigrants portent partout avec eux comme un parfum de la patrie, pour charmer l'ennui de la route ou les fatigues du travail, je ne connais aucun type accentué, aucun refrain national. La Savoie n'a gardé souvenir que d'un seul poète, Claude de Buttet2. Il eut des rivaux restés obscurs : Jean de Montagny, Christophe Millet, Claude de Lambert, Pierre Rosset, Claude Mermet ; nul d'entre eux n'approcha du lyrisme des vers à Marguerite 3 ou du charme des vers à chanter dont, par malheur, beaucoup
1 Celle : Qui stupes gens misera ! — ou c<;lle : Planctus ante nescia, — Planclu lassur aiixia! — Ou l'introït : Vcni in altitudines maris, dont l'abbé Million a lait ressortir la sereine majesté (Mè m. académ. Val d'Isère. I. 129). Los dernières éditions des trois Missels les plus originaux sont celles de 1508, 1519, 1529 et 1513, à Lyon et Genève. La vielle liturgie de Tarentaise, proscrite par le nonce Federici, en 1577 (aux termes du décret du concile de Trente de 1570 confiant à Rome la révision du Missel et du Bréviaire), fut supprimée, en principe, par Mgr Germonio, dans le synode de Moûtiers, du 13 mai 1009, et remplacée, dans la pratique, par le Missel romain, pendant l'épiscopat de Mgr de Chevron.
* Né à Chambéry en 1520; il mourut vers 1586, à Genève.
» MSS. inédit de 22 feuillets conservé aux Archives de cour.
sont perdus. Les odes de ce lettré délicat sont un pâle reflet de celles de son ami Ronsard ; l'abus du grec y nuit au charme et à la nouveauté du rhythme ; mais il sut imiter avec grâce, dans son Amalthée1 les plus fins sonnets de Pétrarque, et sa plume, sitôt qu'elle reste simple, laisse échapper des traits pleins de fraîcheur :
Beauté, comme une n>ur, tanlost naist, tantost passe; L'une peu d'heures dure et l'autre bien peu d'ans.
La muse des Alpes est rarement aussi rêveuse et languissante ; elle a les allures vives, le mot incisif, la pointe acérée ; Claude de Buttet n'en garda que l'ironie galatite et ce tour mêlé de tendresse et de raillerie qui laisse un instant douter :
Si c'est morsure ou baiser.
Il possède un vif sentiment de la nature, il y puise ses comparaisons les plus justes et parle avec amour des saulaies de Leysse, de son beau lac azuré, de son pourpris de Tresser ve. Les sonnets : Au bon mois que Bacchus décharge sa vendange ; — Au pié d'un roc j'ai vu le Dieu cornu ; — Sur un coteau non lointain où ma Leysse; — Aux gais bessons l'œil du beau monde arrive ; — sont de petits chefsd'œuvre de coloris et de fraîcheur 2. Les stances amoureuses se terminent presque toujours par une pensée grave, et les grâces de la belle
1 V Amalthée {323 sonnets) fut imprimée en 1560 à Paris, chez Robert Ëstienne ; puis a Lyon en 1572 et 1575. L'héroïne de l'Aroalthée fut, dit-on, la blonde fille aux yeux vairs du comte d'Ëntremont.
* Pièces justificatives. — Document n° XXXIV.
Amalthée se résument dans le désir inassouvi de l'éternel idéal. Aussi, peut-on dire avec ses amis et émules Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Louis de Richevaux, Antoine de Vigners, Jean de Piochet, qu'on trouve dans ses vers :
Mille raisons de beautés répandues Et le bon fruit dessous la feuille verte.
Le plus charmant éloge qu'on puisse faire des poésies de Claude de Buttet se lit dans une page écrite , en 1575 , par Louis de Richevaux :
<l Me retrouvant naguères en celle plaisante et tant renommée ville d'Avignon, en la maison d'un gentilhomme mien ami, en ce tens là que la plus grande chaleur de Testé conlreint les personnes rechercher leur aise, estant avec quelques uns de mes plus familiers, ensemble une bonne trouppe de belles et honnorables damoiselles, comme tous discouroient les uns avec les autres, en prenant le frais sous les trailles, quelqu'un de nous délibéra qu'il seroit bon aussi que nous eussions le plaisir de la musique. Et tantost qu'une diversité d'instrumens fut apportée, un jeune chantre prit la harpe, aucunes des damoiselles le luth, les autres les cistres, autres le livre, et accordèrent si bien à la douceur de leur voix, qu'encores que je fusse en devis à part avec une aux vertus de laquelle je me suis voué serviteur, je fus conlreint, les oïant si bien dire, de rompre le plaisir que je prenoi, pour me joindre à leur trouppe et leur tenir compagnie. Et ne fus seul émeu à leurs accors, car elles mesmes ne s'en pouvoient saouler, réitérant le chant par quatre ou cinq ibis tant l'harmonie leur estoit agréante. Or, si la musique fut trouvée bonne, moi qui sur le livre notai les parolles, trouvei la lettre encores meilleure; et demandei si c'estoient des vers de Ronsard ou de Dubellai ; à quoi une me répond : Vous estes comme ceux qui
mangent les fruits estrangers et ne reconnoissent ceux qui leur sont plus familiers encores qu'ils soient bons ; ce sont des vers de TAmalthée. Comme je répliquoi le contraire, elle fit apporter le livre et me dit: tenés et voies si je di vray, mais rendes le moi, je ne le veux perdre. Je me saisis du livre, mais sans le rendre *
Pas plus que les vieilles chansons, Fart du chant n'a laissé de traces historiques dans les Alpes ; la musique y fut toutefois, comme partout au moyen-àge, le délassement des seigneurs, la consolation des serfs2. Le souffle desséchant de la politique a balayé, comme autant de feuilles mortes, ces airs fugitifs dont la cadence berçait à la fois l'esprit et les sens dans une monotone et simple harmonie. Les troubadours, les jongleurs et les ménestrels, trois sortes de chanteurs dont la vie errante et les cris passionnés mêlent je ne sais quoi de sonore et de parfume au génie rude et farouche du moyen-àge, traversèrent la Savoie comme des oiseaux voyageurs; leurs refrains ne s'y oublièrent plus. Les airs de danse, sur lesquels on chantait des paroles gaies ou languissantes, constituaient tout le répertoire musical. Le plus célèbre de ces types mélodiques est le fameux Branle de Bresse pour musette,
1 Préface de l'édition de Lyon de 1575. Je note, une fois pour toutes, que je conserve l'orthographe textuelle des Documents cités.
* La musique était le délassement et la passion du moyen- Age, comme l'a récemment prouvé M. de Coussemaker (L'art harmonique aux A'*-', XIIe et XIII? siècles), grâce a la découverte du manuscrit musical de Montpellier, perdu jusqu'à lui dans celte bibliothèque de la Faculté de médecine qui renferme et cache tant de trésors, depuis les manuscrits de Guichenon jusqu'à ceux de Barthez.
chalumeau et bourdon1. J'ai plus d'une fois été surpris, au fond des vallées du Faucieny ou sur les prés en pente de la Tarentaise, a entendre souaain ces notes lestes et pimpantes au détour des sapins et sous l'ombrage des hêtres. Te songeais à Guillaume de Machault, le poète musicien du XIVe siècle, ou au Pygmalion de Rameau (1748); et c'était quelque pâtre ennuyé ou quelque fillette de quinze ans qui me donnait, en vue des glaciers, dans les solitudes alpestres, cette sensation imprévue des mélodies du bon vieux temps.
Les chansons et les satires du moyen-àge, devenues au XVIe siècle une arme de guerre ou le véhicule d'idées nouvelles, se transformèrent avec les hommes qui les rimèrent ou les répandirent. Les railleries épiques des Sirventes s'étaient changées en ce badinage élégant et licencieux qui plut aux italiennes de Borgia et aux françaises de la cour des Valois ; puis, aux saillies du plus effronté libertinage, se mêla un certain fonds de mélancolie qui prit bientôt des allures sérieuses et devint, tout à coup, la gravité huguenote ou l'ascétisme vaudois. Rien ne marque mieux cette brusque transition que l'œuvre de Clément Marot, qui débute par Vépitre du larcin et finit par les
1 Chanson pour la musette composée par Henry Junior, et citée par Mersenne {Traité de l'harmonie universelle. Edition de 1634). Cette notation, en sol majeur, se retrouve souvent, dans les grandes villes d'Europe, sous les doigts des pauvres enfants des hautes vallées des Alpes qui s'expatrient» chaque hiver , chassés par les neiges. Henry s'est emparé de la mélopée rustique des Savoyens comme Rossini des chansons napolitaines, ou Mozart des lieds allemands. Rien de plus touchant que cette collaboration imprévue qui rapproche le chanteur populaire de l'artiste de g^nic; mais, hélas! comme toujours : Sic vos non vobis !
Psaumes. On dirait, qu'à l'inverse des paroles dégelées de Rabelais, tout ce qu'il y a de sémillant et de léger dans l'air s'est soudainement voilé de tristesse, et que le bruit des grelots de la folie s'éteint aux coups lugubres du tocsin. L'austérité succède au plaisir; et ces hommes d'imagination, jadis atteints des dames au corps et à l'esprit, se prennent de passion, maintenant, pour les doctrines les plus sévères. La Réforme de Luther, les livres de Calvin, la persécution, l'exil, firent ce miracle. Rien n'épure les âmes comme un péril de mort; et les peuples s'imprègnent vite de ces flammes pénétrantes du martyre qui ajoutent la grandeur du sacrifice aux séductions du danger.
En Savoie, l'impression fut vive, le trouble extrême, et la transformation de Genève explique et commente la conversion de Marot. Ce poète équivoque devenu l'assidu lecteur des saints livres, cette villç de rébellions tapageuses et de joies vénales tout d'un coup changée en citadelle, en tribune, en école, sont les plus frappants exemples de ce renversement imprévu d'habitudes et de mœurs qui caractérise la seconde moitié du siècle. Les Rernois n'avaient secouru Genève que pour emçêcher François Ier d'y remplacer Charles III; ils traitèrent la ville en pays conquis et se firent chèrement payer le renouvellement de l'alliance de 4526. Genève n'avait pu se détacher de la Savoie <juen décrétant l'intolérance ; elle ne réussit a se débarrasser de ses exigeants protecteurs qu'au prix de l'abandon d une partie des fiefs épiscopaux1. L'esprit public subit le
1 Traité de Berne du 7 août 1536. — Voir le n° 1102 des
contre-coup de ces émotions, de ces écarts et de ces retours ; il devint inquiet, irrésolu , Vacillant et passionné. Quelques semaines plus tard, Calvin, retenu à Genève par Farel et Viret, y créa le type radical des républiques protestantes. En moins de deux ans , cette ville frivole devient une cité sombre, austère, peuplée de mécontents et de prêcheurs. Deux traits suffiront à marquer le contraste. En 1504, les magistrats de Genève présidaient à l'élection bizarre d'une reine des plaisirs1, avec des détails qui rappellent la fête des Fous de Dijon, les abbayes des bons compagnons du Dauphiné, ou la visite des francs-bourgeois de Macné au prieur de Bissy; en 1546, un jeune homme fut puni par eux, parce qu'en présentant un livre de comptes à sa fiancée, il lui avait dit : Tenez, madame, voici votre meilleur psaume s. Ce contraste s'explique moins par l'ardeur passionnée des premiers religionnaires que par deux faits qui se produisirent en sens inverse : le départ des catholiques, l'arrivée d'étrangers chassés de France, d'Italie, d'Angleterre3. Le parti municipal et
Port. hist. (AU. GEN.; Les historions genevois blâment sévèrement les pillages des soldats de Berne dans le Chublais (Gaberel. I. 245).
1 Regina bordelli vel meretricum (Registres du conseil. 10 mars 1504).
* Registres du conseil. 9 mai 1546.
3 Quatorze cents familles françaises, environ cinq mille individus, s'établirent à Genève dans l'espace de huit années, sous Henri II (Gaberel. Hist. de l'Eglise de Genève. I. 346) . En un seul jour, le 14 octobre 1557, on admit à la résidence 200 Français, 50 Anglais, 25 Italiens, 4 Espagnols. De 1C45 à 1554, les réfugiés provençaux de Mérindol et Cabrières furent employés aux réparations des remparts. Les Français
la faction des libertins ne prévalurent pas contre la ville nouvelle, accrue chaque jour parles fugitifs ; cette colonie de gens désespérés se trempa de rudesse et d'inflexibilité à la voix des trois ministres qui, bannis en 4538, rappelés en 4540, aigris par la lutte, se rendirent bientôt coupables des crimes juridiques qu'ils reprochaient à leurs ennemis 1 .
Genève resta dès lors pour la Savoie un centre actif d'agitation et de propagande. Ce qui s'était passé aux Cordeliers de Rive se reproduisit dans plusieurs couvents ; l'habitude des disputes théologiques entre les prêtres et les ministres donna heu à de tels abus qu'on dut interdire ces conférences. Traversée par les protestants du Dauphiné qui se rendaient en Italie ou en Allemagne, par les doctrinaires qui revenaient de Genève, la grande école des Réformés, la Savoie compromit fort à ce contact la pureté de ses croyances catholiques. Pour se maintenir dans le pays de Vaud et le Chablais, les Bernois avaient dû proscrire la messe et menacer d'expulsion quiconque n'obéirait pas au décret de conversion (Noèl 4546); les sympathies des populations ne leur étaient point acquises, et la plupart des paroisses ne cédèrent qu'à la force2. La protection que
M a rot et Théodore de Bèze, l'écossais Knox, l'espagnol Servet, les italiens Carracciolo et Martinengo , furent les plus célèbres de ces réfugiés.
1 Le vieux syndic Philippin, décapité en 1540. Cruet le pamphlétaire en 1547 ; Michel Servet brillé vif en 1553; l'ancien évéque de Ncvers, Jacques Spifame, pendu en 1566. etc. (AR. GEN. Registres du Conseil. — Audin. Hist. de Calvin. — Rohrbacher. Hist. univ. de l'Eglise catholique. XXI II.)
2 Luther nous a mis sur la tête un joug de fer au lieu du joug de bois que nous avions, disait Mélanchton. Se rappeler
François Ier accordait aux Cantons, et les diversions de la politique, contribuèrent à amortir les résistances. Les nouvelles doctrines eurent plus de succès auprès de la bourgeoisie et des lettrés que dans le peuple ; Farel quitta Genève pour visiter la Savoie 1 ; Calvin entretenait une correspondance fréquente avec ses fidèles de Chambéry; et le Parlement y fut enfin mis en demeure d'élever la voix. Dès le 7 février 1535, parut à Neufchàtel une traduction de la Bible qui coûta 1,500 écus d'or aux Vaudois.
a Le pôvre peuple qui te fait ce présent, disent ces pâtres des Alpes en s'adressant à la France dans une préface touchante, fut déchassé et banny de ta compagnie vécy trois siècles; c'est le vray peuple de patience, lequel en foy, en espoir, en charité, a silencieusement vaincu les assauts tentés à rencontre de luy. »
Cette Bible et les petits livres imprimés à Genève étaient répandus à profusion par de hardis colporteurs. De 1538 à 1540, Farel vint prêcher en Maurienne.Ce fougueux évangéliste, profitant de l'humeur tolérante de l'évêque Philibert de Challes, s'installa dans les paroisses du Chastel et de Montbéranger, à deux pas de la ville épiscopale de Saint-Jean, et y lit de nombreux prosélytes. En 1541, un arrêt du Parlement signale le péril à l'évêque et lui enjoint, sous peine de réduction de son temporel :
les persécutions que subirent, on 1558, les théologiens qui refusèrent de signer le formulaire d'Iéna.
1 Le peuple , qui perd malaisément la mémoire de certains faits, y appelle encore proverbialement langue de Farel, sans trop se douter de l'origine de ce dicton, le contradicteur opiniâtre, quiconque a réponse à tout, etc.
« De faire prescher dans ces paroisses de bons et idoynes prebstres catholiques, de confirmer le populaire en sa foy, d'extirper les perverses doctrines déjà semées et imprimées dans l'esprit des enfants, imbus d'une meschante et diabolique oraison nommée le Pater des Italyans et autres illusions pernicieuses et vaines crédulités de synagogue1. »
La même année, l'évoque d'Aosle fait ériger la croix de la fontaine en mémoire du vote des Etats de 1536 et de la fuite de Calvin. Quelques dates sanglantes se détachent, pendant cette période, des registres du Parlement, et marquent les progrès de l'hérésie en même temps que les rigueurs des magistrats ; on ne poursuivit d'abord que les prêcheurs ; plus tard, le fait seul de la possession d'une Bible en français devint un arrêt de mort.
Le 20 avril 1539, Jehan Lambert, de Genève, colporteur de meschants sermons, est brûlé vif devant le château de Chambéry, d trois heures de l'après dinée, après qu'on Veust un peu pourmené par là '2. Le 17 avril, un pôvre homme du nom de Gurtet avait subi le même supplice à Annecy. Le '10 janvier 4547, Vincent Duportan, convaincu d'hérésie, fait amende honorable sur la cendre de ses livres brûlés,
[mis est conduit aux galères du roi. En 4549, es Cordeliers de Chambéry sont accusés, de rechef, d'entretenir des relations avec Genève ; le frère Georges Caperon, dans la cellule duquel on a trouvé des livres défendus, est traduit en
1 Arrêt du 13 décembre 1541 , cité dans \a Pratique ecclésiastique de Savoie (chap. il. § V).
* Registres du conseil de r.cnève (29 avril 1539). — Mémoire à messieurs de Berne.
justice; la cour se déclare incompétente et le renvoie devant les juges ecclésiastiques. Pendant le carême de cette même année, le prêtre Raphaël Bourdeille, venu de Turin pour prêcher la mission dans la cathédrale de Saint- Jean de Maurienne, en présence du coadjuteur Pierre Meynard, évêque d'Hébron et administrateur provisoire du diocèse1, ose enseigner les doctrines de Calvin sur la grâce, la justification par les œuvres, l'abus des sacrements *. En mars 1550, Jean Godeau, de Tours-sur- Loire, convaincu d'avoir dogmatisé, est traîné sur une claie, attaché au pilori, étranglé et brûlé; le 15 avril, Gabriel Beraudin, de Saumur, est brûlé vif pour avoir dogmatisé; le 10 août, Claude Janin,delaFaverge, est brûlé vif pour avoir blasphémé le roy et la messe. Le 10 août 1553, Jean Poirier est brûlé vif pour avoir semé fausse doctrine à Montmélian; ses biens sont confisqués; sa femme, qui l'a suivi le sachant héréziarque, fera amende honorable, sera fouettée et bannie. Le premier dimanche de Tan 1554, dans l'église des Cordelicrs de Chambéry, à la messe, un moine instruit, le père liseur, interrompt le prédicateur, le traite
1 Philibert de Challes était mort en 1514 et ne fut remplacé qu'en 1551 par l'italien Jérôme Ricevali. A. la fin de 1550, P. Meynard fut accusé d'avoir couru la Maurienne avec une sorte de tribunal ambulatoire composé de quatre prêtres. Un arrêt dtHi février 1552 porte : La cour ayant vu les sentences, compositions, marciations, faites aux fins d'exiger argent des sujets du roi, les déclare nulles, tortionnaires et abusives (Prat. ecclrs. Chap. 111. § V).
* Le conseiller enquêteur Jean IVulle lit son rapport le 3 niai 1549; l'arrêt du 30 juillet renvoie l'accusé devant les juges ecclésiastiques ; Bourdeille , condamné à une prison perpétuelle, fut brûlé en effigie, devant l'église de Saint-Jean de Maurienne, le jeudi saint de 1550.
d'apostat, au grand scandale defunyon chrestienne , mesme que Von est icy aux portes des hérétiques et que audit sermon y avoit grand peuple amassé, la pluspart desquels estoient paysans et gens rusticques, non lifterez, faciles à scandaliser, voyant ainsy ces moines tenir tels proupos et s'injurier 1 . Le 22 du même mois, le Provincial des Cordeliers de la Grande Manche reçoit Tordre de la Cour de surveiller plus efficacement ses moines; le 26, le laïc Jehan Jay est accusé d'avoir négocié Tachât de livres défendus introduits dans ce couvent.
Le 47 mars 1554, les blasphémateurs Gabriel Forest et P. Godard sont condamnés à Tamende de 60 sols; le 6 septembre, la Cour confirme, en appel, une sentence de mort rendue par le bailli de Bresse contre Pierre Morillon, convaincu du même crime, et y ajoute cette aggravation qu'il aura au préalable la langue percée avec un fer rouge1. En 1555, cinq jeunes gens qui avaient quitté Genève pour se rendre dans les vallées vaudoises, Jean Vernon, Antoine Laborie, Jean ïrigallet, Bertrand Bataille et Girod Thoran, furent brûlés vifs à Chambéry, au pont du Reclus, comme détenteurs de meschantes petites bibles en françoys et d'une lettre de Calvin que Vernon avoit cousue dans ses chausses3. Leur sixième compagnon, le pié-
1 L'arrêt du 19 janvier commet les conseillers Benoit Crassus et Celse Morin pour informer et faire dans le couvent de Saint- François des perquisitions approfondies, d'autant qu'il est adjouté que lesdits religieux entretiennent paillardes à pain et à pot et vont de nuit, par la ville, armés et déguisés. (Registre criminel de 1554, folio XXI.)
2 MSS. de la Pratique ecclés., chap. II. § VIII.
3 SENAT, Registre des arrêts criminels. IX. folio 184.