IV
montais Moge, abjura pour sauver sa vie. Pendant les quarante-trois jours qui s'écoulèrent, contre l'usage, entre l'arrêt (30 août) et le supplice (12 octobre), la ville de Genève1, les Cantons suisses, les princes allemands, firent de pressantes démarches pour obtenir une commutation de peine; la cour de Saint-Germain blâma les sursis du Parlement. C'était l'année où Marie -la-Sanglante ouvrait en Angleterre sa terrible persécution ; la Diète d'Augsbourg proclamait une liberté de conscience restreinte aux seuls luthériens; tandis que, presque partout, on brûlait les protestants comme raisonneurs, Calvin brûlait, à Genève, les philosophes comme athées; du nord au midi, une fièvre d'intolérance agitait l'Europe. Aussi l'histoire a-t-elle conservé la lettre touchante que Laborie, une heure avant qu'on allumât le bûcher du Reclus, écrivit à sa femme. La résignation du martyr repose de l'inquiétude des bourreaux. Le 2 juin 4557, le prêtre Sanguyprivert, convaincu de scandale et d'hérésie, fut condamné à l'amende honorable, à la confiscation des biens , à rester pendu soas les aisselles une demi-heure, au milieu d'un feu qui ne V endommagera point; après ce supplice douloureux, on le li \ î a a l'inquisition pour ses autres crimes % etc., etc. Les registres du Parlement et ceux du Sénat ne renferment plus, à partir de 1558,- que de rares mentions de procès pour fait de religion. En faut-il con-
1 AR. GEN. Registres du conseil (8 septembre 1555). Envoi de Jean Curtet pour négocier à Cliambéry la délivrance des six.
* SENAT. Registres des arrêts criminels de 1510 à 1558. — Voir, aux PREUVES, pour les principes appliqués en Savoie vis ù vis du tribunal de l'Inquisition, le document n° XXXIII.
dure l'absence de cas d'hérésie, la tolérance des magistrats, ou simplement la perte des procédures? dette dernière interprétation paraît la plus vraisemblable, si Ton se reporte à l'aveu des rédacteurs de la Pratique ecclésiastique de Savoie l, constatant (au ch. II, S 1er) que Varrest de 1554 contre les moines de la Grande Manche de Saint-François a eschappé à la perte de tant d'autres qu'on a faite du depuis; — et, plus loin (folio xvi), que la pluspart des arrests que le Sénat a rendus en ceste matière pour empescher le progrès de l'hérésie ont eschappé par le malheur des temps*. Il
1 Manuscrit do 1720 (Hibliolh. de la Cour impériale).
* Malgré ses lacunes, le martyrologe savoyen de la liberté de penser ne compte que trop de noms. Le pays n'y était pour rien ; il subissait les rigueurs des magistrats sans se passionner pour les supplices comme faisaient les Espagnols ou les Français. Les sévérités qui épouvantèrent la Savoie, de 1 528 à 1560, y furent le contre coup du fanatisme déchaîné dans les pays voisins. En 1529, Louis Berquin , l'ami d'Erasme, est brûlé à Paris pour avoir écrit des livres d'hérésie; le 21 janvier 1534, on brûla, sur la place Maubert, six personnes véhémentement accusées d'hérésies et dont certaines étaient soupçonnées d'avoir affiché a la porte du logis du roi, à Blois, des placards imprimés à Ncuchàtel en Suisse, et injurieux pour la messe ; François Ie' en personne mettait le feu, passant ensuite la torche au cardinal de Lorraine, et, les mains jointes, attendant la fin du supplice. Le 1*. Daniel, qui raconte le fait, ajoute que le roi donnait ainsi un nouvel exemple de \ iélé et de zèle contre la nouvelle doctrine. (L'Histoire de France de Daniel fut publiée en 1713.) Huit jours plus tôt (édit du 13) le roi avait supprimé, sous peine de la hart, l'imprimerie dans tout le royaume; le 23 février, sur une remontrance généreuso du Parlement de Paris, il fut sursis a l'édit ; mais le nombre des imprimeurs fut réduit à douze, et une impitoyable inquisition s'établit par des arrêts et des édits de 1535. 1537, 1539. Le fameux imprimeur-libraire de Lyon, Eslienne Dolet , condamné à mort, en 1543, pour avoir reçu des ballots de livres de Genève, sauvé par une inspiration de Pierre Châtel, évèque de Tulle, poursuivi de nouveau, réfugié en Piémont, s;iisi à Lyon malgré le succès de ses neuf Epîtres d'enfer , est enfin
en fut de même pour les procès de sorcellerie, comme nous le verrons au chapitre XIII. Sur ces points intéressants, les historiens, faute de preuves, ne se sont guère livrés qu'à des conjectures, et, lorsqu'ils affirment ou qu'ils nient la légèreté des accusations, l'àpreté des juges, l'horreur des supplices, ils ne peuvent préciser que des faits épars et rien d absolument doctrinal. Il faut donc se résigner à répéter le mot de La Rochefoucauld au début de ses Mémoires sur la Fronde : 17 est presque impossible d'écrire une relation bien juste de ces événements, parce que ceux qui les ont causés, ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d'en dérober la connoissance, de peur que la postérité ne leur imputât d'avoir dévoué à des intérêts trop particuliers la félicité de leur patrie.
brûlé & Paris, sur un bûcher fuit de ses livres, le 3 août 1540. Ce malheureux, dont la vie est plus poignante qu'un drame, avait pour devise :
C'est assez vescu en ténèbres, Acquérir fault l'intelligence!
En 1550, estranglement après sévic?s de l'imprimeur et du colporteur du pamphlet le Tygre, attribué à Hotman ; en 1561, édit du fouet pour la première fois , de la hart pour la seconde, contre les imprimeurs et marchands de libelles, de cartes et d images satiriques. La poursuite judiciaire d'un libelle était, alors comme aujourd'hui, le plus sûr moyen de lui donner du ragoût. En 1592, le dialogue du Maheustre et du Manant, qu'on ne lisait pas le premier jour, se paya trois écus après la saisie, six la veille de l'arrêt, dix le lendemain ; puis il y eust un certain Debacq, trois jours après envoyé exprès du Roy à Paris pour lui en recouvrir un à quel prix que ee fust (Journal de TEsloile).