‹ Histoire de SavoieChapitre 17 sur 126 · IM · texte numérisé non relu

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habitants de Thonon et d'Evian aux cris de : Yioe la République ! Ils se dispersent devant les éclats de rire. Un essai d'intimidation dans la vallée de T Arve est vite réprimé par la fermeté des autorités fédérales. Le 2 avru, en ouvrant à Turin la session législative, le roi Victor- Emmanuel s'écrie, avec une émotion que partage l'assemblée :

4c Par reconnaissance pour la France, poar le bonheur de ritalie, pour consolider Tunion des deux nations qui ont entre elles communauté d'origine, de principes et de destinées, il y avait un sacrifice à faire ; j'ai fait celui qui coûtait le plus à mon cœur. i>

Les seize députés de Savoie, sauf M. Chenal, de Sallanches , qui proteste , s'abstiennent de siéger dans le nouveau Parlement. Le 9 avril 18w, M. Dupasquier, gouverneur de Savoie, faisait afficher dans toutes les communes un appel au peuple qui, replaçant la question sur son véritable terrain*, coupait court aux fausses nouvelles, aux bruits étranges accrédités par les partis aux abois :

« Il ne s'agit plus de se prononcer entre le Piémont et la France ; les versants français des Alpes, irrévocablement cédés par notre gouvernement, ne peuvent plus appartenir à l'Italie. En conséquence, la question est uniquement de savoir si nous approuvons (oui ou non) le traité du 24 mars qui nous a réunis à la nation française, ou si nous préférons livrer notre pays aux chances imprévues d'un avenir inconnu. t>

Les démocrates vaincus publièrent tin appel

* Quelques jours plus tard, on distribua l'unique manifeste que dicta l'influence française : La Savoie devant le tuffrage univertel, par Hippoiyte Corso, rédacteur de la Gazette de Sa^ :piM (€haiDbéry. 16 arril 1860).

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suprême qui ne fut pas mieux écouté que les autres : Entre une royauté qui la repousne et un Empire qui s'en empare^ la Savoie libérale n'abdique pas, elle s'abstientK

Le cumanche 22 avril 18(K), les po miations des Alpes occidentales furent appelées, (lour la première fois, par le vote universel et libre des citoyens jouissant de leurs droits civils, à décider du cnoix de leurs destinées. Le vote eut lieu par commune, à Tappel nominal et au scru* tin secret. La messe dite, et lorsque le prêtre, devançant la voix du peuple, eût entonné le Domine salvum foc Imper aloremt tous ensemble, laboureurs, bourgeois, ouvriers, nobles, {)rêtres, se donnant la main, allèrent d'un pas èrme et sous le même drapeau. Dans les campagnes, par le soleil éblouissan t d'un été précoce, au son vibrant des cloches lancées à toute volée, ces hommes vont avec dignité, lentement, déposer leur vote. Le devoir civique accompli, c'est au chant de la Marseillaise, au bniit des musiques villageoises, au milieu de troupes joyeuses de femmes* et d'enfants qu'a lieu le retour. Nulle contrainte; les soldats piémontais ont disparu ; les troupes françaises se sont reti-

* Vn mot $ur le li et le 33 avril. (Chamhëry. Ménard, inprimeur. (1800.)

* Let femmes de Savoie savaient fort bion. par les réefU de leurs grand'mèrcs, qne la loi française était beaucoup plus favorable que le code sarde aux ven vos et aux filles à marier : un des écrits de circonstance coutHunit h ce propos ce dialogue piquant : « — Autre affaire. Tu ai» deux garçons et trois filles, comment comptes-tu partager ton bien de 13,000 fr. entre eux?

— Vous savez bien la coutume, père André : moitié pour les deux garçons ; le reste h diviser entre les garçons et let filles; 4,900 fr. pour mon Jean, 1.300 fr. seulement pour la Josepiite.

— Eh bien ! La Jotephto aura le double une fois Araneaiae. Va I tes filles feront voter tes garçons ! >

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rées sur la frontière ; la milice nationale est çeule chargée du maintien dt^ Tordre; jamais peuple n'exerça plus librement ses droiU dans la plénitude de sa souveraineté.

Dans les villes, les corps de jnéliers avec leurs tambours et leurs drapeaux, les confréries avec leurs bannières, les habitants par quartiers, les capucins et les prêtres marchant a leur tête, se rendent au scrutin comme pour attester le sentiment à la fois individuel et collectif qui les inspire. Les évêques, entourés de leur chapitre, en habit de chœur, ajoutent par la solennité de leur vote à la grandeur de cette manifestation unanime, enthousiaste et réfléchie*. Le 29 avril, la Cour d'appel publie le résultat de la votalion^

Electeurs inscrits 135,449

Votes exprimés 430,839

Oui 130,533

Non 235

Bulletins nuls 74

Le chiffre des abstentions servit de thème aux démocrates genevois qui prétendirent l'ajouter aux votes négatifs; mais les procèsverbaux individuels des communes signalent avec le plus grand soin si c'est par suite d'absence, de maladie ou d'abstention volontaire (|ue le vote n'a pas eu lieu. Sur les 4,610 abstentions, on constate 2,709 absents, 4,254 infirmes ou malades, restent 647 abstentions volontaires

* A Chambéry, sur 3,953 inscrits, il y eut 3,619 votants, 3,588 oui, 22 non, 9 TOtes nuls.

3 Le Tote de Tarmée ne fut connu que plus tard ; malgré les circonstances peu favorables où il dut se produire, on compta snr 6,350 votants, 6,033 oui, 283 non, 34 bulletins nuls.

dont 157 pour la seule commune de Saint* Gingolph'.

Lomanimité du vote déplut au cabinet de Turin à qui la cession de Nice^ donnait autant d^embarras avec les démocrates italiens que Tannexion causait de difficultés diplomatiques entre la France ' et certaines Puissances signa* taires des traités de 1815. On retardait la présentation au Parlement du traité du 24 mars, afin de pouvoir le motiver par un plus grand nombre d'annexions italiennes ; Garibalui débarquait à Marsala TU mai) , et le ministère comptait sur Téclat ae ses succès pour détourner des Alpes l'attention des hommes qu'avait déconcertés la paix de Villafranca. Mais, en Savoie^ l'opinion publique s'émut de ces retards et y vit tout autre chose qu'une question de cabinet. Le 17 mai, le docteur Dénarié publie dans le Courrier des Alpes un article véhément dont voici le début :

€ La Savoie ne peut plus attendre. Le cabinet de Turin nous prend-il pour des dupes ? N'avons-nous pas été généreux ? Avons-nous rappelé au peuple de Savoie cette barrière, de lugubre mémoire, placée au Mont- Cenis en 1816, et qui arrêtait les blés et les riz du Pié-

* Ce bourg cgt mi-partie savoyen, rui-partie vallésan, comme Sevasel sur lo Rhône, Pont-dc-Beati voisin aur le Gniers aoot à derni-françaig ; les agents suisses réussirent & faire hésiter les habitants que, depuis 1858, ils essayaient d'entraîner dans 1«) canton du Valley et le diocèse de Sion. Sur 176 inscrits , on compta 18 oui, 1 non et 157 abRlentions. Ce fait isolé rappelle le caprice de la commune de Villy-le-Pellonx en 1799.

* Sar 80,706 inscrits, il y eut 35,743 votes alBrmatifs.

' M. ThoQvenel, ministre des affaires étrangères de France, indiqoft aux Puissances, par une longue dépêche du 7 arrfl 1860, dans quelle mesure le gouvernement impérial entendait aecepter la neutralisation de la Savoie conformément à rade XClt du traité de Vienne.

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mont, tandis que nos paysans mouraient de faim? Âvons-niiUs parié de cette adniini^tration inintelligente qui t'ai>ait de notre belle et féconde Savoie le plus pauvre, le plus n.i^éIable pays d'Europe? Avons-nous exploité la mauvai-e fui du premier ministre, raillant nos députés et ni>us tenant en mépris dans ses dépêches à TÂngleterre, divi>ant le pays pour nous vendre plus cher? Que le Piémont t^e hàie donc, car si l'assentiment du Parlement se fait trop attendre, la Savoie saura s*en passer. >

Le Conseil divisionnaire de Chambéry, qui semblait s'être donné pour règle de ne jamais devancer les manifestations de Topinion publique mais de toujours les suivre, proteste à son tour (2i mai) contre les lenteurs apportées à la ratification du traité de cession, contre de nombreuses mutations dans le personnel des employés, contre la mise en vigueur de la nouvelle organisation militaire, mesures qui paraissaient, en effet, contredire le vote des 22 et 23 avril et qui prêtaient, en Suisse, aux interprétations les plus malveillantes ^ Sur la proposition du marquis Léon Costa, cette assemblée

* Parmi los pri^ocrupations de l'esprit public qui disparaissent aujourd'hui dans lo grand courant de ropinion. mais qui, au printemps de 18tju, possédHient une gravité exceptionnelle, il faut citer les terreurs des communes de la Haute-Maurienne menarées de rester unies au Piémont. Les docteurs Richard et Mottard remirent à M. Laity une pétition de stpt communes du mandement de Lanslebourg. protestant contre tout démembrement de la Maunenne et déclarant que let habitants de ce pays ne. veulent pas plus être Piémontais que les Ckablaisiens et les Faucignerans n'ont voulu être Suisses. Le Courrier des Alpes i\vi 13 mai 1860 publia sur ce sujet une note détaillée; on n'y fit droit qu'en partie et, lors du règlement définitif des frontières, les commissaires furent sévèrement blâmés par l'opinion d'avoir consenti à abandonner au Piémont le plateau du Mont-Ceuis qui appartient tout entier à des habitants de Lanslebourg et fit toujours partie de la Savoie. Même faute fut commise «0 Pelit-Saiut-Bernard lorsqu'on «'arrêta à douze mètre» '

invite l6 Conseil divisionnaire d'Ahnecy à prendre séance^ à Chambéry, le 27, pour arrêter en commun une ligne de conduite. C'eût été une véritable assemblée nationale en permanence, et la gt*avité de cette motion frappa tous les esprits. En même temps^ M. de lilartinei, président du comité central français, publiait un éloquent appel à la concorde et à renergie. La vigueur de ces démonstrations, dont le cabinet de Turin reçut avis le jour même, précipita les résolutions de M. de Cavour.

La décision du Conseil et la proclamation du comité étaient affichées à Chambéry, le 25 mai, à dix heures du matin; six heures plus tard, le ministre déposait le traité sur le bureau de la Chambre et en demandait Texamen d'urgence. Il est voté, le 29, par 229 voix contre 33 opposants et ^^ abstentions ; le Sénat Tadoote à son tour, le 10 juin, par 92 voix contre 10. Le 12 juin, le roi sanctionna la loi de cession; à peine la dépêche annonçant la si^iature du aécret royal était-elle arrivée à Pans, que le traité fut soumis à Tapprobation du Sénat français qui le ratifias séance tenante, à lunanimité.

de rbospice, abandonnant auMi tout le plateau à l'Italie ; et k Niée lorsqu'on accepta pour limite le pont Saint-Cbarlea an lien d'exiger la remiae de Vintimiglia.

* On a fait le aliénée autour des manifestations des habitants dn Val d'Àoste aussi français que les Savoy eus par leur origine celtique, leur langue, leurs mœnrs et même leur situation gëographiaue, affirmation qui paraîtra peut-être singulière à eeux qui n^ont point pareoum la splendide rallée d'Aoste fermée dn cdté de l'Italie, an fort de Bard et au Pont-Saint-Martin par nn mur de roebers et une baf:rière morale plus diffieiles à rrancbir que le col dn Fetit^Saint-Bernard. Les tendaneee firaifaisesdes Valdôtains n'ont point foibli ; elles setradvisaient au lendemain de r annexion, le 81 décembre iS61, par «n relo forteniMit«ioliféde't« Junte ■moieipaie d'Aosmet la pubNet*-

Le 14 juin 1860, une fête nationale célèbre, dans toute la France, le retour de six cent mille Français dans la mère-patrie ; le même jour, M. le président Charles Dupasquier, gouverneur de Savoie, signait le procès- verbal de remise au représentant de l'Empereur de l'ancien duché de Savoie * , et le sénateur Laity prenait possession des provinces annexées pour en confier aussitôt radministration à MM. Dieu et Petetin,

Îréfets de Chambéry et d'Annecy. Du 14 au 8 juin, ce ne furent que fêtes civicjues, chants et feux de joie, et le journal officiel des passions éteintes par le vote d'avril pouvait s'écrier

tion d'une vigonreuse brochure iotilulëe : La langue française dont la vallée d' Aoste, {Lyboz, imprimeur. 1862.) LesVéldôtains avaient les mêmes griefs que les Savoyens ; 1860 les séparait pour la première fois de la Savoie dont ils avaient toujours fait partie intégrante (voir ci-dessus page d43 et an tome II® paçes 17 et 534, à la note). La brochure municipale de 1862 se ter jiine par ce cri d'indignation : Si le Parlement italien s'obstine à proscrire nos lois, on pourra dire qu'Aoste, pueelle pendant neuf siècles de barbarie f fut brutalement violée par un peuple civilisé.

* On forma deux départements : la Savoie, chof-lieu Chambéry, la Haute^Savoie, chef-lieu Annecy, avec les arrondissements d'Albertville, Moûtiers, Saint-Jean de Maurienne, Thonoa, Saint-Julten et Bunnevilie. La Savoie conserva sa Cour d'appel et ses quatre évèques ; on y créa une Académie ; elle dépendit de la 22* division militaire ; d'immenses travaux publics furent immédiatement inaugurés ; une zone de douanes soumise à un régime exceptionnel étendit an Chablais et à une partie du Genevois les privilèges du pays de Gex pour le trafic avec la Suisse. Les lois françaises furent successivement mises en vigueur dans les pays annexés les 14 juin, 1^ août et l^^* novembre 1860.

L'annexion a coûté à la Savoie deux hommes : le marquis Léon Costa, penseur élevé, dont la délicatesse exquise refusa 'de servir sa nouvelle patrie en se séparant de la première et que L'inaction tua trop tôt (1864) ; le général Menabrea qui, mettant en pratiqpe, \b mot de César sur les préféreoees de l'iuMkiine d'ac^qn, fait anjQurd'Jmi .pour l'Italie,, avec l'ordre» .ce ifo». M. de Cavour fit pour le Piémont avec- la Ré^tttJaa4 ..

en constatant Tunanime satififaction du pays : On ne reconnait aujourd'hui len anciens adoer" Mires de V annexion qu'à un excès de chaleur patriotique ' .

Oublions les dix années qui nous séparent de ces événements; reporlons-nous à ces longues journées d*anxiétés et d*incerlitu<ie que Sassèrent à Chambéry, à Annecy ou àTbonon, e se[)tenibre 1858 a juin 1860, les hommes sur qui reposaient alors les destinées du pays. Le jugement des contemporains sur les événements qu'ils provoquent ou qu'ils subissent est rarement le même que celui de la postérité. Un grand courant d'opmion populaire entmlnait la foule ; à peine si quelques esprits se sentaient assez dégagés de Témotion universelle pour apprécier froidement les chances de l'avenir. Qui pouvait prévoir et préciser, en 1860, autrement que par de banales espérances les conséquences de l'annexion? Les résultats n'en étaient pas pressentis, même par ceux qui devaient en profiter le mieux ou par ceux

* L'enthousiasme reprit, sent ee lester, lors dn royage de l'Empereor et Je Vlnip^ralrire dans les Aipes, pendant les dernières seaaines d'août 1800.

qui les souhaitaient avec le plus d'ardeur. Qui aurait osé prédire ces bienfaits dont Texpérience de dix ans nous permet aujourd'hui de mesurer Timportance? Le capital social de la Savoie a triplé de valeur*; son capital moral n'a rien perdu, que je sache, au contact de l'activité française; mais c'est aux historiens de l'avenir à parler de ces choses.

Pour nous, qui étudions à distance les hommes de 1860, nous comprenons leurs angoisses patriotiques. En renversant la barrière qui fer-

* Chacan sait qu'anjourd'hoi pas un centime des impôts que paye la SaToie ne sort da pays et qne le Trésor y verse, an contraire, chaque année, des sommes considérables pour compléter les dépenses des pensions, traitements, trayaux publics, subsides, etc. Du 14 juin. 1860 au 1^' avril 1865 (ainsi qu'il résulte des chiffres officiels), le département de la Saroie a produit 31,912,524 fr. 10 d'impôts divers, tandis que TEUt y a dépensé 88,592,734 fr. 92 fnon compris les dépenses spéciales aux budgets communaux et départemental, montant à plus de dnq millions pour ce dernier seulement, pendant la même période). La proportion est la même pour le département de la Haute-Savoie. Le bilan de Tannexion peut être facilement établi d'après les Procès-^erhaux des sessions des Conseils généraux de Chambéry et d'Annecy ; on y voit l'essor des travaux publics, de 1860 à 1869 : 84 kilomètres de chemins de fer, 124 de routes impériales, 327 de routes départementales, 844 de chemins vicinaux ont été construits ou amenés de l'état de mauvaise viabilité à celui de bon entretien ; 92 kilomètres de rectifications, 169 ponts de pierre ou de fer, 34 kilomètres de plantations complètent l'ensemble de ce réseau qui n'a point d'égal parmi les anciens départements les mieux dotés ; 16,753 mètres de digues neuves ont été bâtis sur les bords du Rhône, de risère, de l'Arc et de l'Arve ; 76 églises ont été érigées, 269 restaurées, 468 maisons d'école ou de mairie construites. Le dessèchement des marais s'opère sur des surfaces de 2,200 hectares en Ghautagne, de'3,400 dans la vallée de l'Isère, de 1,500 dans la vallée de l'Arve ; 34 syndicats d'irrigation ou de canalisation ont été autorisés, 67 mines concédées. En 1868, on comptait, dans les 326 communes du seul département de la Savoie, 958 écoles primaires, 368 classes d'adultes et 14 salles d'asile. Je ne parle que pour mémoire de l'émigration ralentie, des villages assainis, des villes embellies, du crétinisme vaincu.

mait la France i la Savoie, il semblait que les Savoyenâ dussent être comme subitement absorbés par cette grande foule où leur petit groupe allait disparaître. Si, fatigués da servir uniquement les intérêts du Piémont, Us renoncent à une autonomie dont quarante-^înq années de sujétion n'avaient pu faire perdre le goût ni diminuer le {prestige, c'est q^e le mal dont la patrie souffrait était ancien et profond* Il s aggravait tous les jours ; au nom du droit et de la justice, et pour les sauver tous les deux, les Savoyens sacrifiant ce qu'un peuple possède de plus précieux, Torgueil national, s'exposant à perdre jusqu'à leur nom, comme il était amvé aux autres vieilles provinces gauloises, voulurent redevenir Français et n'eurent plus d'autre ambition.

L'histoire politique de la Savoie s'arrête donc à la date du i4juin 1860; mais la Savoie n'est pas morte. La Savoie ne peut mourir 1

L'Axve, quand la pente la contraint à jeter ses eaux troublées dans le lit du Rhône, ne les engloutit point soudain dans les flots transparents du grand fleuve; le regard suit longtemps les eaux grises de l'une et les eaux bleues de l'autre, emportées d'un même élan, associées pour des destinées semblables et se mêlant sans se confondre. Telle est l'image de la Savoie se livrant à la France. C'est qu'un

Souple ne disparait pas plus en s' absorbant ans l'harmonie administrative de sa nationalité mère que les couleurs du prisme ne perdent leui' intensité propre en s effaçant, aux yeux ignorants, dans l'unité des rayons sdaires.

L'histoire, conscience écrite de l'humanité, montre quel est le poids du passé sur le libre

arbitre des peuples. Sans affirmer avec Joseph de Maistre que la tradition est tout ou avec les révolutionnaires que la tradition n'est rien, il faut savoir observer les faits contemporains aux clartés léguées par nos pères : impulsions irrésistibles, disciplines morales, traces lumineuses qui modèrent ou assouplissent nos instincts. Si la meilleure partie du génie se compose de souvenirs, le progrès lui-même n'a point de base plus solide que la tradition. L'histoire a ses lois comme la nature; il est bon d'en chercher l'esprit pour le salut et l'honneur des sociétés. Un pnilosophe^ a dit :

« Historiens qui avez immortalisé les aventures et les lois de quelques peuplades de la Grèce , vos peintures sont brillantes, vos idées souvent profondes ; vous me transportez réellement sur la place publique d'Athènes ou de Corcyre, sur les champs de bataille de TAttique et de la Laconie ; vous me montrez fort bien ce qui a perdu Athènes, ce qui a fait triompher Lacédémone. . . Mds après tout, qu'est-ce qu'une nation de plus ou de moins dans l'humanité ? Qu'est-ce que cette Athènes, cette Lacédémone, dans le sein de la civilisation générale ? Représentent-elles quelc[ue idée dans l'économie de la vie universelle ? Ce serait cette idée qu'il s'agirait de déterminer ; ce sont les idées diverses représentées par les divers peuples qu'il faudrait atteindre et décrire. »

Les récits qu'on vient de lire ne prouvent-ils pas que le caractère propre au- peuple de Savoie est d'associer l'amour du progrès au respect de la tradition? Les Savoyens, qui déployèrent tant de fermeté et de vertus dans leurs luttes à travers les âges poTir leurs croyances et leurs

* Victor Cousin. Fragments philosophiques.

libertés, apportent donc à la France un appoint de bon sens, de dignité, de foi virile dont peut s'enorgueillir un grand pays.

FIN DE l'histoire DE SAVOIE.

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