‹ Histoire de SavoieChapitre 98 sur 126 · DOCUMENT N» LVI · texte numérisé non relu

DOCUMENT N» LVI

Mémoire du Sénat sur Vétai malheureux de la Savoie par suite de roccupalion militaire de 1709.

Cette province, après avoir ressenti depuis six ans tous les malheurs ordinaires de la guerre a esté ehar-t !;ée cette année du poids de deux armées et obligée de bumir la subsistance entière aux troupes de S. M. en grains et en fourrages qui ont presque toujours > esté accompagnés de pilliage ; la licence du soldat a esté si grande qu'après avoir dépouillié tonte la campaghe cte Iruits, de légumes, de menus bestiaux, ils se sont jetés dans les vignes en telle sorte que dans les contrées les plus fertiles en vignobles on n'y a pas pu ramasser me grappe de raisin et que dans les autres plus éloignées des

camps, pour sauver le peu que la stérilité de la saisoà avoit produit, on a esté obligé de le ramasser un mois et demy avant sa maturité et en verjus, en telle sorte que le prix du vin est présentement si excessif que la mesure (]ui se vendoit autrefois trois ou quatre sois en couste vingt présentement, avant esté mesmes obligés d'en aller chercher à grands frais dans les païs estrangers pour les nécessités indispensables de la vie comme pour quelques vieilliards et gens de considération ; car pour tout le menu peuple il est réduit au simple usage de l'eau. L'on ne sçait a qui recourir pour avoir raison de ces vexations, les régiments changent de quartier ou sortent du pays, le prevost a toujours quelques ordres particuliers à ce qu'il dit, les frais qu il faut que les communautés fassent pour en avoir satisfaction excédent le profit qu'elles en pourroient tirer ou bien elle est si éloignée et si modique qu'elles abandonnent plus tosi tout que de faire des frais si inutiles; si les receveurs ordinaires faisoient le recouvrement, auand ils feroient quelques vexations on sçauroit à qui s en prendre. Outre les impositions ordinaires les communautez sont surchargées de mille autres choses quoy qu'il y ait en ce païs une troupe de mulets considérable entretenus aux dépens de S. M. et aux frais du païs pour le service des vivres, on oblige les communautez a fournir des charrois que l'on suppose devoir estre payés, cependant quand les paysans importent des billiets de voiture aux commis des vivres, ils disent qu'ils n^ont point d'argent et leur font faire tant de frais là dessus qu'ils ahuidonnent leurs poursuites ou vendent ces billiets presque pour rien, ce qui est une voUerie manifeste faite an publie et mesme aux directeurs généraux qui n'en payent pas moins leurs commis, si bien que le prix de oes voitures qui est si modique qu'un charretier ne sçauroit gagner trente sols par jour avec ses bœufs est réduit i rien ; elles se font avec tant de dureté qu'il &ut que les paysans quittent le labourage de leurs terres dans les temps les plus pressés et sur tout l'esté dernier que la disette des grains estoit si grande c^ue le paysan iv'avoîl pas un morceau de pain, on les obkgeoit à mar-

cher sans leur rien donner. On a Teu souvent des nraU heureux paysans conduisant leurs charriots tombez évanouis en chemin pressés par la faim et par le travail, la communauté ne laissant pas de souffrir des frais extra ordinaires pour cela car dez que Tordre des voitures est donné ou en charge des invalides qui vont dans les paroisses et se font payer leurs vacations, ils y restent mesme jusques à ce que la paroisse ayent trouvé le nombre des charriots qu'on luy demande quoy que bien souvent elle ne Taye pas parce que les bœufs sont morts ou hors de service par le grand travail ^u'on leur fait faire, on en a veu souvent mourir en chemin.

Ce ne sont pas les seules fournitures que Ton exige des paysans ; pendant tout le blocus de Montmeliant on leur a fait fournir aux troupes du blocus le foin, la paille, le bois et rhuiile, on exigeoit d'eux des corvées extra ordinaires pour les lignes et les fortifications des postes; ce qui a continué du depuis dans toutes les occasions et sur tout Testé dernier que Ton obligeoitles parroisses entières dans la misère et di.sette générale aes grains de c|uitter leurs maisons, d'abandonner leurs travaux ordinaires, de travailler pendant des mois entiers sans leur donner un verre d'eau quoy qu'ils mourussent de faim, on leur fesoit espérer quelque dédommagement ou imputation sur leur taillie ordinaire, mais ils n'ont jamais rien pu obtenir pour les corvées du blocus, ainsy on n'a pas lieu de rien observer pour tout le reste à moins que M. l'intendant ne donne promptement les ordres nécessaires là dessus. Ces frais ne sont rien en comparaison des avanies que leur font les receveurs. Comme par l'ordonnance de M. l'intendant il leur est deffendu de traitter en argent avec les communautés et les particuliers, pour éluder cette ordonnance ils ontdes personnes affidées qu'ils indiauent à ces pauvres mribeureux qu'ils 'disent avoir du foin et du bois qui le leor leur vendent à un prix extra ordinaire et moyennant le billiet de ce tiers qui se charge de fournir la i^uantité de bois ou de foin au magasin, le receveur en fait qnit^ tance ; il ne seroit pas difficile de prouver cette na-* nœuvre qui est prattiquée dans toute la Savoye ee qui

produit la niyne entière de toutes les commun Ates, en en va expliquer les suittes. Les receveurs qui ont des émissaires partout dès qu'ils ont notice de quelque imr po ition âcheptent tous les foins du voisinage, font des magasins de bois qu'ils remettent a ces affidés pour m^Hre ceux qui sont chargés de ces fournitures dans l'impossibilité d'en trouver et les obliger à passer par leurs mains ; ils intimident mesme les habitants du voi-* ^nage pmir empescher d'en vendre ils se servent des trouppes à qui ils font quelque gratification pour leur aider dans leurs desseins et si quelque malheureux [Kaysan qui n'a point d'argent s'avise d'apporter son contingent de foin de six à huict lieues lom, trez souvent swr la teste, ils luy font mille avanies sur la qualité du foin et sur le poids, et quand il y en a un cjuintal ils luy en font un receu quelques fois de la moitié et d'autres fois du tiers, ce malheureux paysan fatigué par la longueur du chemin mourant de faim n'ayant pas de quoy subsister passe par où il leur plaît, c'est une vérité connue de toute la Savoye et si l'on veut faire examiner les comptes des communautez l'on trouvera c^u'une imposition par exemple de 500 rations de foin qui naturellement ne devroit couster à cette communauté que 425 livres a raison de cinq sols la botte luy en couste quelques fois en achapt, en port et en frais cinq à six cent. On pourroit éviter une partie de ce malitôàr si qiie]<)ue parfoumisseur vouloit se charger de cettç imposition à un prix raisonnable et avec un gain modic^ue et obliger les communautez sur lesquelles on veut ^re cette imposition d'avancer les sommes necessaûrps à proportion du prix convenu avec le parfoumisseur et obliger ceux qui auroient du foin au delà de leur nécessaire de proche en proche d'enio^rnir à un prix raisonnable. Les estappiers obligent encore les communautés easuitte d'une ordonnance qu'ils ont obtenu de leur fournir les danrées nécessaires pour le soutien de leurs estappes et entre autres du vin dont on sait la disette générale en Savoye soit par la stérilité de la saison soit par les ravages qu'ont iait les trouppes et l'op a .veu des communautez estre reduittes pour satisfaire à

o«tte imposition de Tachepter à an prix si excessif qu'elles sont réduiUes à la dernière misère. Il estvraj qu'on leur fait es^perer ({uelque remboursement de toutes ces fournitures par imputation sur les tailles; mais il est si éloigné et se fait avec tant de faux frais que cela ne leur est d'aucun secours quoy que les fournitures faites les années précédentes montent à des sommes si extra ordinaires que les parroissés se trou*- Tent avoir payé deux ou trois années de leurs tailles d'adTance^ on ne laisse pas d'exiger les impositions ordinaires^ taille, capitation et le quartier d'hiver sans avoir égard à toutes ces fournitures. Comment est il prattiquable que les peuples puissent fournir à mesme temps à tant de différentes impositions? On ne voit qno mendians dans tout le pals, la misère y est desia si grande que Ton en craint une suitte funeste à mesme temps que la saison s'avancera et que les grains se con« sommeront pour la subsistance des habitans et celte des trounpes qui y sont en quartier d'hiver à qui on esi obligé de la lournir. Beaucoup des habitans se sont desia retirés dans des pais estrangers; ils seront suivi» sans doute d'une grosse partie du reste, c'est une déso* lation générale, la Savoye na nul commerce que c<»lny des bestiaux qu'on est obligé d'égorger faute de fourrage qui a esté consommé par les armées et le reste par la cav^erie qui y est en quartier d'hyver, ce qui fiut crain* dre que ces motifs renouvelés de querelles entre les paysans et les soldats n'amènent des désordres et des malheurs plus grands que ceux de la misère passée et des plaintes présentes.

Page 1