‹ Histoire de Sibylle (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · ÉTAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU · texte numérisé non relu

ÉTAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU

« 1° M. Laroque (Louis-Auguste), octogénaire, chef actuel de la famille, source principale de la fortune; ancien marin, célèbre sous le premier empire en qualité de corsaire autorisé ; paraît s'être enrichi sur mer par des entreprises légales de diverse nature; a longtemps habité les colonies. Originaire de Bretagne, il est revenu s'y fixer, il y a une trentaine d'années, en compagnie de feu Pierre-Antoine Laroque, son fils unique, époux de

« 2° M me Laroque (Joséphine-Clara), belle-fille du susnommé; créole d'origine, âgée de quarante ans; caractère indolent, esprit romanesque, quelques manies : belle âme ;

« 3° M Ue Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille, fille et présomptive héritière des précédents, âgée de

78 IE R0BIÀN D'UN JEUNE HOMME PÀUVRB.

vingt ans; créole et bretonne; quelques chimères: belle âme;

« 4° M me Aubry, veuve du sieur Àubry, agent de change, décédé en Belgique; cousine au deuxième degré, recueillie dans la maison : esprit aigri ;

« 5° M" e Hélouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans; ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de compagnie : esprit cultivé, caractère douteux.

« Brûlez. »

Ce document, malgré la réserve qui le caractérisait, ne m'a pas été inutile : j'ai senti se dissiper, avec l'horreur de l'inconnu, une partie de mes appréhensions. D'ailleurs s'il y avait , comme le prétendait M. Laubépin, deux belles âmes dans le château de Laroque, c'était assurément plus qu'on n'avait droit d'espérer sur une proportion de cinq habitants.

Après deux heures de marche, le voilurier s'est arrêté devant une grille flanquée de deux pavillons qui

LE BOilAN D'UN JBUNB HOMME PAUVRE. 79

servent de logement à un concierge. J'ai laissé là mon gros bagage, et je me suis acheminé vers le château, tenant d'une main mon sac de nuit et décapitant de l'autre à coups de canne les marguerites qui perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas entre deux rangs d'énormes châtaigniers, je me suis trouvé dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se transformer en parc un peu plus loin. J'apercevais à droite et à gauche de profondes perspectives ouvertes entre d'épais massifs déjà verdoyants, des pièces d'eau fuyant sous les arbres, et des barques blanches remisées sous des toits rustiques. — En face de moi s'élevait le château, construction considérable, dans le goût élégant et à demi italien des premières années de Louis XIII. Il est précédé d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous les hautes fenêtres de la façade, une sorte de jardin particulier auquel on accède par plusieurs escaliers larges et bas. L'aspect riant et fastueux de

cette demeure m'a causé un véritable désappointement, qui n'a point diminué, lorsqn'en approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix jeunes et joyeuses qui se détachait sur le bourdonnement plus lointain d'un piano. J'entrais décidément dans un lieu de plaisance, bien différent du vieux et sévère donjon que j'avais aimé à me figurer. Toutefois ce n'était plus l'heure des réflexions; j'ai gravi lestement les degrés, et je me suis trouvé tout à coup en face d'une scène qu'en toute autre circonstance j'aurais jugée assez gracieuse. Sur une des pelouses du parterre, une demi-douzaine déjeunes filles, enlacées deux à deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans un rayon de soleil, tandis qu'un piano touché par une main savante, leur envoyait, à travers une fenêtre ouverte, les mesures d'une valse impétueuse. J'ai eu du reste à peine le temps d'entrevoir les visages animés des danseuses, les cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules : ma brusque apparition a été

saluée par un cri général, suivi aussitôt d'un silence profond ; les danses avaient cessé, et toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le passage de l'étranger. L'étranger cependant s'était arrêté, non sans* laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma ; pensée n'appartienne guère depuis quelque temps aux

(prétentions mondaines, j'avoue que j'aurais en ce mo-

ment fait bon marché de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je m'avançais, mon chapeau à la main, vers le double escalier qui donne accès dans le vestibule du château, le piano s'est interrompu tout à coup. J'ai vu se présenter d'abord k la fenêtre ouverte un énorme chien de l'espèce des terre-neuve, qui a posé sur la barre d'appui son inulle léoniu entre ses deux pattes velues; puis l'in- '■ stant d'après a paru une jeune fille d'une taille élevée, dont le visage un peu brun et la physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m'ont semblé d'une di-

mension extraordinaire, ont interrogé avec une cu^ nosité nonchalante la scène qui se passait au dehors. —Eh bien l qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix tranquille. — Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une fois de plus mon sac 'de nuit, qui amusait visiblement ces demoiselles, je me suis hâté de franchir le perron.

Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j*ai trouvé dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai été introduit, quelques minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, où j'ai reconnu d'abord la jeune personne que je venais de voir à la fenêtre, et qui était définitivement d'une extrême beauté. Près de la cheminée, où flamboyait une véritable fournaise, une dame d'un âge moyen, et dont les traits accusaient fortement le type créole, se tenait ensevelie dans un grand fauteuil compliqué d'édredons, de coussins et de coussinets de toutes proportions. Un tré^ pied de forme antique, que surmontait un brasero

allumé, était placé à sa portée, et elle en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. A côté de M me Laroque était assise une dame qui tricotait : à sa mine morose et disgracieuse, je n'ai pu méconnaître la Cousine au deuxième degré, veuve de l'agent de change décédé en Belgique.

Le premier regard qu'a jeté sur moi M me Laroque m'a paru empreint d'une surprise touchant à la stupeur. Elle m'a fait répéter mon nom. — Pardon!.., Monsieur?...

— Odiot, madame.

— Maxime Odiot » le gérant, le régisseur que M. Laubépin?...

— Oui, madame.

— Vous êtes bien sûr?

Je n'ai pu m'empêcher de sourire. — Mais oui madame, parfaitement.

Elle a jeté, un coup d'œil rapide sur la veuve de l'agent de change, puis sur la jeune fille au front sévère,

comme pour leur dire : — Concevez-vous ça?— Après quoi elle s'est agitée légèrement dans ses coussinets, et a repris :

— Enfin! veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur d'être fort riches... — S'aperce vant qu'a ces mots la cousine au deuxième degré levait les épaules : — Oui, ma chère madame Aubry, a poursuivi M me Laroque, j'y tiens. En me faisant riche, le bon Dieu a voulu m'éprouver. J'étais née positivement pour la pauvreté, pour les privations, pour le dévouement et le sacrifice ; mais j'ai toujours été contrariée. Par exemple, j'aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh bien ! M. Laroque était un homme d'une admirable santé. Voilà comment ma destinée a été et sera manquée d'un bout h l'autre...

— laissez dppc, a dit sèchement M me Aubry. La

LE ROHAN 1>"GW JEUKE llUttMK i'AUVKE. 85

pauvreté vous irait bien à vous, qui ne savez vous refuser aucune douceur, aucun raffinement !

— Permettez, chère madame, a repris M me Laroque, je n'ai aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi cela profiterait-il? Quand je gèlerais du matin au soir, en seriez-vous plus heureuse?

M me Àubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en serait pas plus heureuse, mais qu'elle, considérait le langage de M me Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule.

— Enfin, a continué celle-ci, heur ou malheur, peu importe. Nous sommes donc très-riches, monsieur Odiot, et si peu de cas que je fasse moi-même de cette fortune, mon devoir est de la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en soucie pas plus que mcri, n'est-ce pas, Marguerite?

A cette question, un faible sourire a entrouvert les

lèvres dédaigneuses de M lie Marguerite, et Tare allongé de ses sourcils s'est tendu légèrement, après quoi cette physionomie grave et superbe est rentrée . dans le repos.

— Monsieur, a repris M me Laroque, on va vous montrer le logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de M. Laubépin; mais auparavant permettez qu'on vous conduise chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous sonner, ma chère cousine? J'espère, monsieur Odiot, que vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd'hui avec nous. Bonjour, monsieur, à bientôt.

On m'a confié aux soins d'un domestique qui m'a prié d'attendre, dans une pièce contiguë à celle d'où je sortais, qu'il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait laissé la porte du salon entr'ouverte, et il m'a été impossible de un pas entendre ces paroles prononcées par M me Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui est habituel : — Ah ca I -

comprend-on Laubépin, qui m'annonce un garçon <fun certain âge, très-simple, très-mûr, et qui m'envoie un monsieur comme ça?

M IIe Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont échappé, à mon vif regret, je l'aveue, et auxquels sa mère a répondu aussitôt : — Je ne te dis pas le contraire, ma fille ; mais cela n'en est pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin. Comment veux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en sabots dans les terres labourées? Je parie que jamais il n'a mis de sabots, cet. homme-là. Il ne sait pas même ce que c'est que des sabots. Eh bien h c'est peutêtre un tort que j-*ai, ma tille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense,* si tu l'accompagnais chez ton grand-père ?

M ile Marguerite est entrée presque aussitôt dans la pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu satisfaite.

— Pardon, mademoiselle ; mais ce domestique m'a dit de l'attendre ici.

■*— Veuillez me suivre, monsieur.

Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, traverser plusieurs corf idors, et m'a introduit enfin dans une espèce de galerie où elle m'a laissé. Je me suis mis à examiner quelques tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la plupart des marines forl médiocres consacrées à la gloire de l'ancien corsaire de l'empire. Il y avait plusieurs combats de mer un peu enfumés, dans lesquels il était évident toutefois que le petit brick l'Aimable, capitaine Laroque, vingtsix canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments. Puis venaient quelques portraits en pied du capitaine Laroque, qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d'une taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme républicain à grands parements, chevelu comme Kléber, et pous-

LE ROMAN D'UN JEUEE nOJÎME PAUVRE. 89

sant droit devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une espèce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et même d'un pirate, M ,,e Marguerite m'a prié d'entrer. — Je me suis trouvé alors en face d'un vieillard maigre et décrépit dont les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire.

— Grand-père, a dit M Ue Marguerite en élevant la voix, c'est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur gon fauteuil en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me suis assis, sur un signe de M 1,e Marguerite, qui a répété : — M. Odiot, le nouvel intendant, mon père !

— Ali ! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.

90 LE ttOMÀN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE.

— Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante, continuait à fixer sur moi son regard effacé. Enfin, paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d'un intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde : — M. de Beaiichêne est mort !

A. cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune réponse : f ignorais absolument qui pouvait être ce M. de Beauchêne, etM 1Ie Marguerite ne se donnant pas la peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoigner, par une faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'après, du même ton lugubre :— M. de Beauchêne est mort 1

Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais le pied de M lle Margueritte battre le parquet avec impatience ; le désespoir m'a pris , et, saisissant au hasard la première phrase qui m'est venue a la

pensée:— Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit. Cette question ne m'était pas échappée qu'un regard courroucé de M ,le Marguerite m'avertissait que j'étais suspect de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me sentisse réellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me suis empressé de donner à l'entretien un tour plus heureux. J'ai parlé, des tableaux de la galerie, des grandes émotions qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt respectueux que j'éprouvais à contempler le héros de ces glorieuses pages. Je suis même entré dans le détail, et j'ai cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le brick l'Aimable m'avait paru véritablement accomplir des miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de bon goût, M Ile Marguerite, à mon extrême surprise, continuait de me regarder avec un mécontentement et un dépit manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille attentive : je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire étrange éclai-

rait son visage décharné et semblait en effacer les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les .bras de son fauteuil, il s'est redressé de toute sa taille ; une flamme guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s'est écrié d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir : — La barre au vent ! Toute au vent ! Feu bâbord I Accoste, accoste ! Jetez les grappins ! vivement! nous le tenons ! Feu là-haut ! un bon coup de balai, nettoyez son pont ! A moi maintenant ! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit! hourra!— En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa petite-fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil. M IIe Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le dédale des corridors et des escaliers, me félicitant- vivement de l'esprit d'à-propos que j'avais - déployé dans mon entrevue avec le vieux capitaine de l'Aimable.

Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée, et qui se nomme Alain , m'attendait dans le vestibule pour me dire, de la part de M me Laroque, que je n'avais plus le temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les cérémonies d'usage pour se rendre dans la salle à manger. C'était la première fois, depuis le changement de ma condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine. Habitué naguère aux petites distinctions que l'étiquette des salons accorde en générai à la naissance et à la fortune, je n'ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma situation nouvelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule en arrière de tous les convives, et qui

était, comme je l'ai supposé, M lle Hélouin, l'inslitu- " trice. Ma place était marquée h table près de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait, M lle Marguerite est apparue, comme Antigone, guidant la marche lente et traînante Je son aïeul. Elle est venue s'asseoir à ma droite, avec cet àir de tranquille majesté qui lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le gardien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se poster en sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprouvais d'avoir maladroitement évoqué des souvenirs qui semblaient agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père. ,

— C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle répondu ; j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais parler des Anglais devant mon père... Connaissiezvous la Bretagne, monsieur?

•J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que j'étais parfaitement heureux de la connaître,

et pour prouver qu'en outre j'en étais digne, j'ai parlé sur le mode lyrique des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la route. À l'instant où je pensais que cette adroite flatterie me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune Bretonne, j'ai vu avec étonnement les symptômes de l'impatience et de l'ennui se peindre sur son front. J'étais décidément malheureux avec cette jeune fille.

— Allons ! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une • singulière expression d'ironie, que vous aimez ce qui

est beau, ce qui parle à l'imagination et à l'âme, la nature, la verdure, les bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à merveille avec M Ile Héiouin, qui adore également toutes ces choses, lesquelles pour mon compte je n'aime guère.

— Mais, au nom du ciel^ qu'est-ce donc que vous aimez, mademoiselle?

A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un ai£33ble enjouement, M ,le Marguerite s'est brusque-

ment tournée vers moi, m'a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement: — J'aime mon chien. Ici, Mervyn !

Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde fourrure du terre-neuve, qui, maté sur ses pieds de derrière, allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle de M 1Ie Marguerite.

Je n'ai pu m'empêcher d'observer avec un intérêt nouveau la physionomie de cette bizarre personne, el d'y chercher les signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît faire profession. M ile Laroque, qui m'avait paru d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractère ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fîère, sont légèrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure, qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque mouvement de la tête des reflets onduleux et bleuâtres;

LE ROMAN D'UN JE ONE U M M E PAUVttlî. 97

les narines, délicates et minces, semjblent copiées sur le modèle divin d'une madone romaine et sculptées dans une nacre vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs , le hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune qui semble uns trace projetée par l'ombre des cils ou comme brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces . grands yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des mondes enchantés pourrait se présenter hardiment aux hommages des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous prépare souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis destiné à jouer dans l'imagination de ' M" e Marguerite le rôle qu'y pourrait jouer un nègre,

objet, comme on sait, d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me flatte d'être aussi fier que M lle Marguerite : le plus impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait au soupçon d'intrigue et d'industrie. Je ne pense pas au reste avoir à m'armer d'une grande force morale contre un danger qui ne me paraît pas vraisemblable, car la beauté de M lle Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de l'artiste plutôt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et plus tendre.

Cependant, sur le nom de Mervyn, que M ,Ie Marguerite avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche, M lle Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn était le nom authentique de l'enchanteur célèbre que le vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers delà Table-Ronde elle est remontée jusqu'au temps de César, et j'ai vu défiler devant moi 8 dans une procession un peu prolixe, toute la hïérar-

chie des druides, des bardes et des ovates, après quoi nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal en cromlech.

Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas de M 1Ie Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu d'embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve de l'agent de change, placée près de nous, faisait retentir les échos d'une plainte continue et monotone comme celle d'un aveugle : on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds ; on lui servait du potage froid ; on lui servait des os décharnés; voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée. Il est triste d'être pauvre, bien triste. Elle voudrait être morte.

— Oui, docteur, — elle s'adressait à son voisin, qui semblait écouter ses doléances avec une affectation d'intérêt tant soit peu ironique, — oui, docteur, œ n'est pas une plaisanterie : je voudrais être morte. Ce serait un grand débarras pour tout le monde d'ail-

leurs. Songez donc, docteur! quand on a été. dans ma position, quand on a mangé dans de l'argenterie à ses armes,.., être réduite à la charité, et se voir, le jouet des domestiques ! On ne sait pas tout ce que je souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a de la fierté, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pense pas moins.

— C'est cela, ma clière dame, a dit le docteur, qui se nomme, je crois, Desmarets, n'en parlons plus : buvez frais, cela vous calmera.

— Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort!

— Eh bien 1 madame, quand vous voudrez ! a répliqué le docteur résolument. .

Dans une région plus centrale, l'attention des convives était accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui paraît jouir ici des droits d'une intimité particulière. C'est un homme

(Tune grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François 1 er . On l'écoute comme un oracle, et M lle Laroque elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle paraît capable d'en concevoir pour quelque-chose en ce inonde. Pour moi, ccmme la plupart des saillies que j'entendais applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des circonstances de clocher, je n'ai pu apprécier qu'incomplètement jusqu'ici le mérite de ce lion armoricain. %

J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie : il m'a offert un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où l'on fume. 11 en faisait en même temps les honneurs à trois ou quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le regardent évidemment comme un modèle de belles façons et d'exquise scélératesse. — Eh bien ! Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vou& m rûno=^* 4onc pas à h prêtresse du soleil?

—Jamais! a répondu M. de Bévallan. J'attendrai lis mois, dix ans, s'il le faut; mais je l'aurai, ou personne ne l'aura.

— Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle : Fins* titutrice vous aidera à prendre patience.

— Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur? a repris à demi-voix M. de Bévallan en s'avançant vers son interlocuteur, et en lui faisant, d'un signe rapide, remarquer ma présence.

On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première effusion qui suit un repas copieux : elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos mœurs et de la confiance qu'elle leur doit inspirer. Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie ; mais l'entretien dont

LE J10MÀN D UN JEUNE HOMME PÀUVRB. 103

j'étais le témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre : il touchait à tout en passant, outrageait tout gaiement, et prenait enfin un caractère très-gratuit d'universelle profanation. Or, mon éducation, trop incom- . plète sans doute, m'a laissé dans le cœur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons aujourd'hui en France notre jeune Amérique, qui n'est point contente si elle ne blasphème un peu après boire ; nous avons d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés fortuitement -sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe,

104 LE ROMAN D UN JKUNE BOMMK PAUVRE.

ne m'a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plus davantage. J'ai prétexté un peu de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné. Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est rentrée de l'ancien chAteau. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cetre ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très-proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire : il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu

conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette im portante journée, m'interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.

l" juillet.

Il est temps que j'essaie de démêler le fil de mon existence personnelle et intime qui depuis deux mois s'est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible partie des hôtes de la veille. M me Laroque, qui a beaucoup vécu à Paris

avant que la santé de son beau-père neTeût condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de M me de Staël. Elle paraît en outre avoir visité la plupart des" grandes villes de l'Europe, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin autant que possible le mouvement de

cette civilisation raffinée dont les théâtres, les musées et les livres frais éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et M me Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait toujours, si on l'en croit, un pied et un œil sur le boulevard des Italiens M rae Laroque se rabattit alors sur moi, tout en mani-

LE R021ÀS D'UN JEUNE 003ÎME PAUVRE. 107

festant par son air de distraction le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très ai: courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce sont les seules qtie je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de M me Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me communiquer eïle-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effusions, M me Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

108 ILE ROMAN D'UN JEUNE nOMME PAUVRE.

. Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelque détail des scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située k deux petites lieues du château. M me Laroque, à cette déclaration, parut 'subitement consternée : elle me regarda, s'agita dans ses coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin à demi-voix : — Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez. — Et comme j'insistais : — Mais, mon Dieu ! reprit-elle avec un embarras plaisant, c'est qu'il y a des chemins affreux... attendez au moins ïa belle saison.

— Non. madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas

IB ROMAN D'UIf JEUNE HOMME PAUVRE. 109

une minute : on est intendant ou on ne Test pas.

— Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on pourrait atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart : il n'est pas suspendu, mais il n'en esl que plus solide.

M me Laroque foudroya d'un coup d'œil le malheureux Alain, qui osait proposer à un intendant dé mon espèce, qui avait été au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du père Hivart.

— Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin ? demanda-t-elle.

— L'américaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas de risque qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière,... et encore je ne crois pas qu'elle y passe.

le protestai que j'irais parfaitement à pied.

— Non, non, c'est impossible, je ne le veux pas! Voyons, voyons donc... Nous avons bien ici ui)e demi-douzaine de chevaux de selle qui ne font rien , . . .

mais probablement vous ne montez pas à cheval?

— Je vous demande pardon, madame ; mais c'est véritablement inutile ; je vais. . .

— Alain, faites seller un cheval pour monsieur... Lequel, dis," Marguerite?

— Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan en riant dans sa barbe.

— Non, non, pas Proserpine 1 s'écria vivement M Ue Marguerite.

— Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

— Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondît nettement la jeune fille.

— Oht comment ça? véritablement?... Pardon, voulez-vous me permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette bête?

— Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

— Eh bien! peut-être en aurez-vous moins, mademoiselle, quand je l'aurai montée moi-même une fois

ou deux. Cela me dé/vide. Faites seller Proserpine, Alain.

M lle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle prévoyait.

— Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraître remarquer le regard de reproche que M 1Ie Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j : acceptai ses épçrons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements désordonnés annonçait l'approche de Proserpine» qu'on amenait avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin réservé, et qui était par parenthèse un très-beau demi-sang, noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques jeunes gens, M. de Bévallan à leur tête, me suivirent sur la terrasse, par humanité, je crois, et l'on

ouvrit en même temps les trois fenêtres du salon pour * l'usage des femmes et des vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet appareil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très-vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et depuis il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon

éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me ' faisant revêtir parfois de vieilles et pesantes armures

de famille, pour accomplir plus à l'aise mes exercices.

de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses

rênes et même toucher son encolure sans donner le

moindre signe d'irritation; mais elle ne sentit pas

plutôt mon pied peser sur rétrier qu'elle se jeta brus-

! quement de côté, en poussant trois ou quatre ruades

LB ROSIAN D'UN JEUNE HOMMB PAUVRE. 113

superbes par-dessus les grands vases de marbre qui ornaient l'escalier ; puis elle se mata en faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant, après quoi elle se reposa frémissante. — Pas facile au montoir, me dit le valet d'écurie en clignant de l'œil. — Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner, va. — En même temps je me mis en selle san* toucher l'étrier, et, pendant que Proserpine réfléchissait à ce qui lui arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas, comme je pus m'en apercevoir dès le soir-même à la mine des gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion. Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que j'y

souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle. On voit assez au reste que je ne prétends nullement abuser des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour usurper dans le château un rôle peu conforme aux fonctions modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi souvent que je le puis, sans manquer formellement aux convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place, afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de ces dîners de cérémonie qui, dans celte saison, sont ici presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton interrogatiLpar le gros sous-préfet de la petite ville voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine. M me Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et bon gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse : — Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a là un mystère inconcevable... Nous pen-

sons que c'est quelque prince déguisé... Il y en a tanl qui courent le monde pour le quart d'heure I... Celuici a tous les talents imaginables : il monte à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la perfection... Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien que c'est un très-mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très-agréable.

Le sous-préfet, qui est aussi un homme très-agréable, ou qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa satisfaction, dit alors gracieusement, en caressant d'une main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait assez de beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères, qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un prétendant, que du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et l'intendant naturel des Grâces... Puis changeant de ton ton à coup :

— Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre inquiétude à l'égard de cet individu, je le

116 LE ROMAN D'UN JEUNE IIOMME PAUVRB.

ferai interroger dès demain par le brigadier de gendarmerie.

M me Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus loin ; mais elle me laissa très-piqué, non point contre le sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais contre M me Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités privées une justice excessive, ne m'avait point paru suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le bail d'un fermage considérable. Cette opération 9e négociait avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la signification de ce versement, qui n'était point

LE ROMAN D'UN JEUNB HOMMK PADVRB. 117

dû, m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai par quelques questions in*; directes que cette somme constituait les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les fermiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai toutefois pour le moment aucune conclusion de celte circonstance ; mais quand j'allai remettre à M me Laroque ce don de joyeux avènement, sa surprise m'étonna. — Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle. — Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit répéter, — Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

— Oui, madame, toutes les fois que l'on consent .un nouveau bail.

— Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus de dix baux renouvelés... Comment se fait-il que nous n'ayons jamais entendu parler de chose pareille ?

— Je ne saurais vous dire, madame.

M me Laroque tomba dans un abîme de réflexions, au fond duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père Hivart, après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur moi, et parut hésiter, Enfin, se renversant dans son fauteuil et soupirant profondément, elle me dit avec une simplicité dont je lui sus gré: — C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins M me Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après. Sa fille lui lisait le récit d'un

voyage au pôle, où il était question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas : — Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant I

J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée, quelques titres à une considération d'un genre moins négatif. M. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour embrasser ma sœur, m'a remercié avec une vive sensibilité de l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour moi. — Courage, Maxime, m'a-t-il dit ; nous doterons Hélène. La pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien. Et quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours : la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute au devoir.

Ce vieillard a raison sans doute. Je suis tranquille,

et pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du sacrifice, des élans de jeunesse et de désespoir. Ma vie, vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et plus chère, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle est dans un cloître à jamais fermé. Mon cœur ne doit plus battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un autre. Enfin qu'Hélène soit heureuse ! Les années s'approchent déjà pour moi : qu'elles viennent vite! Je les implore; leur glace aidera mon courage. Je ne saurais me plaindre au reste d'une situation qui, en somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même dépasse mes meilleures espérances. Mon travail, mes fréquents voyages dans les départements voisins, mon goût pour la solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne partjp à irça rareté L'accueil amical que j'y

trouve. M me Laroque en particulier me témoigne une véritable affection : elle me prend pour confident de ses bizarres et très-sincères manies de pauvreté, de dévouement et d'abnégation poétique, qui forment avec ses précautions multipliées de créolefrileuse un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes une, misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des haies; tantôt ce sont les sœurs de charité et tantôt les cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer les qualités de gardemalade dont elle se sentait le cœur gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai l'autro matin installée triomphalement dans ce kiosque, où elle attend assez doucement le martyre.

J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du château. M lle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx nubien dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection. Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec un art consommé, mais en même temps avec une nonchalance et une froideur qu'on dirait véritablement calculées. 11 lui arrive en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres des accents passionnés; mais aussitôt elle paraît comme humiliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son rôle, et elle s'empress de rentrer dans les limites d'une correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance imaginaire

LE ROilAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE. 123

se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de tout un siècle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que j'avais perdu avec luil II paraît que M me Àubry, partenaire habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel ellea dans ces circonstances des abordages tumultueux. Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu en prêtant une oreille complaisante, tantôt à ses. misérables lamentations sur sa condition présente, tantôt aux descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires de gants.

Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre à dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le mépris des richesses : M me Aubry d'abord, qu'on peut comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond dégoût des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu de la misère; enfin la superbe Marguerite, qui porte comme une couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le ciel a écrasé son front.

Étrange fille 1 — Presque chaque matin, quand le temps est beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon beffroi; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait onduler la plume noire de son feutre,

puis s'éloigne lentement dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux château. Ordinairement le vieil Alain la suit à'quelque distance ; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle maîtresse comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage courir dans tout le pays environnant des aventures de charité. Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les" paysans disent simplement, en parlant d'elle : Mademoiselle! comme s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la puissance et le mystère.

Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère de son langage. Je me demande si ce

sont là les traits naturels d'un caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble cœur. Si désintéresse que l'on soit dans la question, il est impossible qu'on se défende d'une certaine curiosité en face d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas solitaire :

— Eh bien ! Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous êtes-vous promené aujourd'hui?

— Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.

— Ahl vraiment?

— Monsieur nous à bien vus passer?

— Il est possible, Alain. Ouï, je vous vois quelquefois passer... Vous avez bonne mine à cheval, Alain.

— Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine que moi.

— C'est une jeune fille très-belle.

— Oh ! parfaite, monsieur, et au dedans comme au

LE ROMAN D'UN JEUNB flOMME PAUVRE. 127

dehors, ainsi que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier comte de Gastennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que j'eus le cœur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et il m'en coûtait beaucoup de servir des gens sans naissance. Mtmsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier à lui rendre mes devoirs, c'est que je trouve à monsieur un air de gentilhomme. Êles-vous bien sûr de n'être pas noble, monsieur?

— Je le crains, mon pauvre Alain.

— Au reste, et c'est ce que je voulais dire à mon* sieur, reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Gastennec, qui avait le faible de battre

ses gens. Dommage pourtant, monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse pas épouser un gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien à ses perfections..

— Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle.

— Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à elle en effet, car il l'a demandée il y à plus de six mois. Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays ; mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu prendre le temps de la réflexion.

— Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut l'épouser quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et distraite comme on la voit?

— C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans mademoiselle est toute changée. Autrefois c'était un oiseau pour la gaieté, maintenant on dirait

qu'il y a quelque ,chose qui la chagrine ; mais je ne r ois pas, sauf respect, que ce soit son amour pour ce îonsieur.

— Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même p oûr M. de Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excel-' lente noblesse pourtant...

— Ça ne l'empêche pas d'être un mauvais gas, monsieur, qui passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit :

— Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de mille francs de rente.

Et pourquoi cela, Alain?

— Parce que, dit Alain en hochant la tête d'un air songeur.

î LE ROMAX d'UX JEUNE HOMMB PAUVRE,

25 juillet.

Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies sont M I,e Marguerite et M lle Hélouin. L'amie est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il n'y ait pas compensation.

M 1Ie Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle devraient plutôt me recommander à son estime ; mais elle paraît être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la fortune de l'institutrice et celle de l'intendant la modestie commune de notre état dans le château, m'avaient porté à nouer avec M 1Ie Hélouin les relations d'une bienveillance affectueuse. En tout temps, je me

suis piqué de manifester à ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur situation précaire, humiliée et sans avenir, me paraissent appeler sur elles. M Ue Hélouin est d'ailleurs jolie, intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu tout cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi, j'avais un très-faible mérite, j'en conviens, à jouer près d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me l'avaient fait pressentir, qu' un lion - dévorant, sous les traits du roi François I er , rôdait furtivement autour de ma jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent aisément les regards inattentifs ou candides. M me Laroque et sa fille en particulier sont trop éiran-

gères aux perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité pour éprouver l'ombre d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité contre cet insatiable mangeur de cœurs, je me fis un plaisir de contrarier ses desseins : plus d'une fois je détournai l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout de diminuer dans le cœur deM lle Hélouin cet amer sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le frais sur la terrasse, M lle Hélouin, à qui j'avais eu précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques égards particuliers, prit légèrement mon bras, et tout en piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger :

LE R03IAM D'UN JEUSE HOMME PAUVRE. i 33

— Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-éll > d'une voix un peu émue.

— J'essaie, mademoiselle.

— Vous êtes un véritable ami.

— Oui.

— Mais un ami... comment?

— Véritable, vous l'avez dit.

— Un ami... qui m'aime?

— Sans doute.

— Beaucoup ?

— Assurément.

— Passionnément?..,

— Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que j'appuyai d'un regard ferme, M Ue Hélouin jeta vivement loin d'elle la fleur d'oranger, et quitta mon bras. Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain — que je n'ai pas volé, et je croirais bien décidément que l'amitié d'un sexe à l'autre est un senti-

ment illusoire, si ma mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.

J'étais allé passer la soirée au château : deux ou trois familles étrangères qui venaient d'y séjourner pendant une quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que les habitués, le curé , le percepteur , le docteur Desmarest, — enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent, ainsi que le docteur, la petite ville voisine. M me de Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez belle fortune, était engagée, quand j'entrai , dans une conversation animée avec M me Aubry. Ces deux dames, suivant leur usage, s'entendaient parfaitement : elles célébraient tour à tour, comme deux pasteurs d'églogue, les charmes incomparables de la richesse dans un langage où la distinction de la forme le disputait à l'élévation de la pensée: —Vous avez bien raison,, madame, disait M me Aubry ; il n'y a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais, je mépri-»

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMMB PAUVRE. ibb

sais de tout mon cœur ceux qui ne l'étaient pas ; aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me méprise, et je ne m'en plains pas.

— On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait M me de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est certain qqe d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé , — que son épée , — et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la soupe, n'est-ce pas, madame ?

— Non, non, ohi non, madame, s'écria M me Aubry en applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la gloire, c'est très-beau dans les romans; mais j'aime mieux une bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

— Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce matin même au général en venant ici, n'estce pas, général?

— Hon 1 grommela le général, qui jouait tristement dans un coin avec l'ancien corsaire.

— Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé , général, reprit M me de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?

— Vous l'avez déjà dit ! murmura le général.

— Ça n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela ce matin, madame, à propos de notre nouvelle voiture, qui est douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus, j'y ai mis le prix : cela fait quatre bons mille francs de moins dans ma bourse, madame !

— Je le crois bien, madame ! Ma voiture de gala m'en coûtait bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds, qui valait à elle seule cinq cents francs.

LE ROMAN D'UN JBUlfK HOMME PAUVRE. 137

— Moi, reprit M me de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y regarder un peu , car je viens de renouveler mon meuble de salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est à genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas, madame ?

— Sans doute, madame, répliqua M me Àubry, on aime à être respeclé , et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée aujourd'hui , en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.

— Excepté moi, morbleu 1 s^écria le docteur Dësmarests en se levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds , je vous en donne ma parole d'honneur. Et làdessus je vais prendre l'air,... car, le diable m'emporte! on n'y tient plus. — En même temps le brave

138 Lfi. UOilAN d'un jeune homme pauvre.

docteur sortit du salon, emportant toute ma gratitude, car il m'avait' rendu un véritable service en soulageant mon cœur oppressé d'indignation et de dégoût.

Bien que M. Desmarels soit établi dans la maison sur le pied d'un saint Jean-Bouche-d'Or, à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. M me Laroque le rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées.

— Non, ma mère, répondit M lle Marguerite, car M lle de Porhoët n'est pas encore arrivée.

ia minute d'après , comme le timbre de la pendule se mettait en branle, la porte s'ouvrit, et M Ue Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans le salon avec une précision astronomique.

M Ue de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son

LE aOMAN D'UN JEUNB fîOMBIE PAUVRE. 139

quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une fort noble race dont on croit retrouver, les premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au xn e siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très-érudit en ces matières, me le vanta beaucoup. M ,Ic de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom r n'a jamais voulu se marier, afin de conserverie plus longtemps possible dans le firmament de la

noblesse française la constellation de ces syllabes magiques: Porhoët-Gaël. — Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon. — Les Bourbons, 'clit M lle de Porhoët en plongeant à plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant soudain un air modeste) il y a mieux !

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très-mince; c'est à peine s'il lui reste . aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien ajouté à son humeur : elle est gaie, égale, courtoise ; elle vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette av^c une petite

servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. M me Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore ; elle est chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond M me Aubry. J'ai vu souvent M IIe Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de M Ile de Porhoët : si le whist de M Ile de Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes pas. le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de la table de whist, en face et aux côtés de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du derniei siècle un grand oncle de M ,Ie de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement qui prospéra. Sa desceri-

dance directe paraît s'être éteinte il y a une quinzaine 'années, et M Ue de Porhoët, qui n'avait jamais perdu vue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit considérable : ses droits lui furent contestés, trop justement, par une des plus vieilles maisons de Castille, alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que là malheureuse octogénaire poursuit à grands frais de juridiction en juridiction avec une persistance qui touche à la manie, dont ses amiss'afïligentetdontles indifférents s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour M lle de Porhoët, ne laisse pas luimême de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, — à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de îa fondatrice et d'une grande race disparue, Cette ca-

LE ROMAN D'UN JBUNB HOMME PÀUVRB. 143

thédrale, rêve enté sur un rêve, est le jouet innocent de celte vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans : elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques ornements ; elle en parle comme d'un monument déjà bâti etpratieable. — J'étais dans la nef de ma cathédrale ; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié la livrée du suisse, et caetera.

— Eh bien ! mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre ca-- *in/u.raiC viCpuîs nier i

— Mais oui, docteur. II m'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le chœur de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée* à rimitation de la chapelle de Glisson, dans l'église de Josselin. C'est beaucoup plus léger.

— Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'E&pagne en attendant? Àh gai est-il vrai, comme je

pense l'avoir lu ce matin dans la Revue des Deux Mondes, que le jeune duc. de Villa-Hermosa vou^ propose de terminer votre procès à l'amiable, par un mariage?

M Ue de Porhoet secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet : — Je refuserais net, dit-elle.

— Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle; mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres?

— Bah!

— Bah? Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse ?

— Vous êtes un folâtre, ditM ile dePorhoët, qui ouvrit tranquillement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux.

tB ROMAN D UN JEUNE HOMME PAUVRE. 145

— Parbleu ! je crois bien ! Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ahl que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille !.... A quoi vous serviraient des millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée..., et qu'est-ce que vous voulez de plus?.... Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisanterie.

— Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desmarets ; d'ailleurs je défends mon droit, je combats pour la justice : ces biens sont à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais, de mon gré, ils n'iront

!Î à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille «n définitive que vous, mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un sign de léte.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt : — En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et réciproquement.

En entendant ces paroles énormes, M 1Ie de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne : — Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux.de ma ridicule vanterie et très-embarrassé des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Nôtre whist s'acheva dans un silence morne. Il était dix heures, et je me préparais h m'esquiver, quand M 1,e de Porhoët me toucha le bras : — Monsieur l'intendant, dit-elle,

me fera-t-il l'honneur de m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue ?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays, marchait la première, portant une lanterne; puis venait M lle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie : elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tête basse, très-mal satisfait de mon person-

nage. Au bout de quelques minutes de cette marche funèbre : — Eh bien! monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très-obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir le secret de mon incognito. — Mon Dieu!

148 LE ROMAN D*Ui\ JEUNE HOMME PAUVRE.

Mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous excuserez une plaisanterie échappée au courant de la conversation...

— Une plaisanterie ! s'écria M lle de Porhoët. La matière en effet prête beaucoup à la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme?

— Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible ; il ne» me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est connu?

— Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné. Quelle conclusion en tirezvous ?

— Je suis aujourd'hui le représentant de cette fa-

— Vous? dit M ,,e de Porhoët en faisant une halte subite; vous êtes un Champcey dUauterive? ,

.—Mâle, oui, mademoiselle.

— Ceci change la thèse, dit-elle ; donnez-moi votre bras, mon cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'état des choses le mieux était effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier écrasé à toit pointu. — Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël. arrêtée sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie. — L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques ; sur la tapisserie pale qui couvrait les murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale; au-degsus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écaillé incrustée de

suivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un .vieux canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où tout accusait une propreté rigide, et où Ton respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates.

— Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant place elle-même sur le canapé ; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents, et que nous ne puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoet et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un- instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes : la passe est rude assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me sont habituelle», et qui me paraissent de nature à

tE ROMAN D UN JEUNE HOMME PAUVRE. iol

vous offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse acheter, — qui ne soit pas à vendre ! Telle est, mon cousin, suivant toute apparence, la justification providentielle de votre fortune et de la mienne.

Je témoignai à M lle de Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin ei dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit : — Pour mon compte, monsieur, je suis faite

à l'indigence, et j'en souffre peu; quand on a vu dans •le cours d'une vie trop longue un père digne de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont tous n'êtes pas sans avoir entendu parler..

LB ROMAN D'UN JEUNB HOMME rAUVRB. 153

S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi-effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.

— Il y aura, reprit tout à coup M He de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma foille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui recouvrira mes restes.*

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect. M lle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

— Je ne suis point folle, cousin, Feprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs

de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis ; mais ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit... Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps : il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour, — qui avait remplacé dans mon 'cœur tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses

mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son

visage flétri, puis ajouta en s*efforçant de sourire:

LE ROMAPC D'UN JEUNE liOMMB PAUVRE. 155

— Pardon, mon cousin, tous avez assez de vos malheurs. Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de M ,,e de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égar4s dont m'honorait M me Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. M Ile de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que M me Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, môme vis-à-vis de sa fille, un secret confié â sa délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain,

dans la soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. M 1Ie Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon œuvre de charité en consacrant k la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut lui susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son £hartrier ? et quelle n'avait voulu jusque-là se faire

suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cachera ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce à pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez M Ue de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le

dépouillement de la liasse u° 115 que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai sans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 1 1 5, je vis entrer M lle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc : — Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116. — Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille impose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment M IIe de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut èite proche parente de cette fée. — . J'ai rêvé cette Duit, cori-

tinua-t-elle, que cette liasse contenait la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle. Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel desPorhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, h la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand M ,le de Porhoët, qui avait paru enchantée de

mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque. — Je vous confesse, me dit-eUe, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était une vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais ; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de M me Laroque et de sa fille, et nullement de la Yeuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames v dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent. Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval

se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à une petite porte voisine de la tonnelle : — Eh bien ! dit M lle de Porhoët, qui va là? Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire audessus de la crête du mur.

— Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France !

— Comment ! c'est vous, ma mignonne ! s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus M Ue Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture.

— Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là. Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin.

— Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit M lle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez le visage couvert d'une pourpre vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que pourrais-je vous offrir, ma merveille ?

— Voyons! dit M lle Marguerite en jetant un regard sur la table; qu'est-ce que vous avez là?... Monsieur a donc tout mangé?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

— Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes; mais attendez,... il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande...

— Des fraises! ô gioja! chanta la jeune fille .. Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier, M lle de Porhoët, fermant un œil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la

fière démarche de sa favorite à travers les allées pleines de soleiï : — Regardez-la donc, cousin, me ditelle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres ?

Cependant M ,le Marguerite, penchée sur la platebande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait par un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposait de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très-belles dents.

— Ah ! que ça m'a fait de bien ! dit alors M lle Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en ce renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère de-

164 LE ROUAN D'UN JECffB HOMME PAUVRS.

moiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.

M He de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des Là Rochejacquelein. J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âm^ de ma vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. M ile Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m' étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue ; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la

vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un cœur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, M lle Marguerite l'embrassa, et réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château: Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-a-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques : on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent irréparables.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin ; je lui tins Tétrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas : — Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.

— C'est vrai, mademoiselle; mais comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et môme je vous remercie.

— Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine. Ma mère vous en est très-reconnaistante.

— Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.

— Oh f moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la

, bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude déjuger légèrement des actions humaines, qui ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de M lle de Porhoët a belle ap-

parence; mais... — Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant : — Mais je ne suis pas bien sûre que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter d'elle.

Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me contins, et je lui dis avec gravité- : — Pôrmettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.

Elle parut très-surprise. — De me plaindre, monsieur?

— Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime k pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

— La pitié 1 dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre !

— Cela est cependant fort simple, mademoiselle : si la désillusion du .bien, Je doute et la sécheresse

d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un cœur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.

— Monsieur, répliqua M Ue Laroque avec une vivacité très-étrangère h son langage habituel, vous ne savez de quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez I

— Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple*

M lle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique : — Faut-il vous demander pardon?

— Assurément, mademoiselle, repris-je avec force, si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous : vous êtes riche, et je suis pauvre; vous pouvez vous humilier... je ne le puis pasl

Il y eut un silence. Ses lèvres serrées, ses narines ouvertes, la pâleur, soudaine de s,on front, témoignaientdu combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour un salut : — Eh ! bien! dit-elle, pardon!— En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.

$0 juillet.

Le calcul' des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en présence de M Ue Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château : j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les

ressentoents que j'avais soulevés dans ce cœur haute

tain. Cependant avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je croyais m'être fait une ennemie.

— Monsieur Odiot, êtes-vous là?

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque qui stationnait près du pont M lle Marguerite, retroussant d'une main le bord de son grand chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure.

— Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

— Venez-vous vous promener?

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d'un rêve insensé. o

— Pardon, mademoiselle;,., comment dites-vous?

LE ROMAN D'UN JKUNE HOMMS PAUVRE. 171

— Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moi?

— Certainement, mademoiselle.

— Eh bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la rivière.— Ah ! ah I me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, h ce qu'il paraît?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur, ce dont M Ile Marguerite parut mal convaincue ; puis je sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.

— Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vïeil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mita battre méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler.— Il faut bien, reprit alors M lle Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours.

— Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule,... le respect,.... la crainte...

— Oh ! mon Dieu ! le respect,... la crainte... Vous boudiez, voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous traiter avec une considération très-distinguée, m'a priée de m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance.

— Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elie, j'ai résolude vous donner une fête à votre goût : ainsi voilà une belle matinée d'été, des bois et des clairières, avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur Tonde... Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?

— Je suis ravi, mademoiselle.

— Ah ! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satis» fait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de protection; plus près, M ,le Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche, secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mervyn, q-ui nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me faire aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une des arches qui percent le mur d'enceinte : — Yous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit la jeune créole.

— Noir, non, mademoiselle, œla m'est parfaitement égal.

— Je vous mène dans le pays des fées.

— Je m'en doutais.

— M ,le Hélouin , plus compétente que moi en matière poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la vieille forêt de Brocélyande, où

' chassaient les ancêtres de votre amie M !Ie de Porhoët, les souverains de Gaël, et où le grand-père de Mervyn, que voici , fut enchanté, tout enchanteur qu'il était. par une demoiselle du nom de Viviane. Or nous serons bientôt en plein centre de cette forêt. Et si ce n'est pas asbez pour vous monter l'imagination, sachez que ces bois gardent encore mille traces delà mystérieuse

LE ROHàN D'UN JEUNE HOMME PAUVRB. 175

religion des Celtes ; ils en sont pavés. Vous avez donc le droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en robe blanche, et de voir reluire une faucille d'pr dans chaque rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a même laissé près d'ici dans un site solitaire, romantique, pittoresque, et cœtera, un monument devant lequel les personnes disposées à l'extase ont coutume de se pâmer : j'ai pensé que vous auriez du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous demandant en retour que de m'épargner les explosions d'un enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

— Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

— Je vous en prie !

— C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

— Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les antiquaires l'appellent, les uns simplement un dol-

men, les autres, plus prétentieux, un cromlech; les gens du pays le nomment, sans expliquer pourquoi, la mig ourdit*.

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre deux bandes de prairies humides; des bœufs de petite taille, à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées, se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient passer d'un œil farouche. Le vallon, où serpentait la rivière qui allait s'élargissant, était fermé des deux côtés par une chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs desséchés, les autres de taillis verdoyants. De temps à autre, un ravin transversal ouvrait entre deux coteau* une perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir le sommet bleu d'une montagne éloignée. M 1Ie Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de signaler successivement à mon attention tous

1 Dans le bois de Cadoudal (Morbihan).

les charmes de ce paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois d'accompagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée et sauvage. A gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de mousse ; des chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant nous, a quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait, écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la rivière se dessinant à travers une fumée blanchâtre sur un fond lointain de confuse verdure. A notre droite , la rive opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de prairie en pente, sur laquelle les collines chargées

de bois marquaient une frange de velours sombre. — Accoste ! dit la jeune créole. — Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule : — Eh bien! monsieur, reprit-elle, en sautant légèrement sur l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal ? vous n'êtes pas renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que c'est très-joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait toujours frais... Mais suivez-moi dans ces bois, — si vous l'osez, — et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

M ile Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit un sentier qui s'enfonçait dans laiutaie en gravissant les coteaux. Alain et moi nous la suivîmes h ïa file indienne. Après quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter , puis séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta le chemin tracé et se lança en plein taillis. Le voyage devint alors

moins agréable. Il était très- difficile de se frayer pas* sage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux touffus. Alain et moi du moins, nom» avancions à grand'peine, courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements, une pluie de rosée; maisM ,Ie Marguerite, avec l'adresse supérieure et la souplesse féline de son sexe, se glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices de oS labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles qui venaient nous fouetter les yeux.

Nous arrivâmes enfin dans une clairière très-étroite qui paraît couronner le sommet de cette colline : là j'aperçus, non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre soutenue par cinq ou six blocs énormes, qui sont à demi engagés dans le sol,

180 LB ROM.ÀN D y Vn JKUNE HOMME PAUVRB.

et y forment une caverne vraiment pleine d'une horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact monument des temps presque fabuleux et des religions primitives une puissance de vérité, une sorte de présence réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons de soleil , pénétrant la feuillée, filtraient à travers les assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre, et prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. M Ile Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi, après avoir pénétré dans la caverne et examiné le dolmen sous toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour de moi, quand M lle Marguerite me dit tout à coup : — Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau? — Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête du dolmen, légèrement ap-

puyée contre un faisceau de jeunes arbres : sous e demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu étrange dans l'ombre projetée par le relief de sa couronne. Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Ja la regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit: — Si je vous gêne, je vais m'ôter. — Non, je vous en prie. — Eh bien, dépêchez-vous : mettez aussi Mervyn; il sera le druide, et moi la druidesse. — J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé. Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon dessein. — Ce n'est pas mal. dit-elle.— Puis elle jeta sa couronne en riant, et ajouta : — Convenez que je suis bonne. — J'en convins : j'aurais même avoué en outre, si elle Teût désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie; mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est haïssable : il fallait aux déesses elles-

182 LE ROMAN D'UN JEUNE HOSIfilK PAUVRE.

mêmes pour être aimées quelque chose de plus que leur immortelle beauté

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière. — Ayant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous montrer la cataracte, d'autant plus * que je compte me donner à mon tour un petit divertissement. Venez, Mervynl Venez, mon bon chien! Que tu es beau, va I — Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une hauteur de quelques pieds au fond <f un large bassin profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé . de roches humides. Cependant quelques ravines invisibles recevaient le trop-plein du petit lac, et ces ruisseaux allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit commun.

— Ce n'est pas précisément le Niagara, me du

M ,le Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de la chute; mais j'ai entendu dire à des connaisseurs, à des artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors, ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment, Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et s'éloignait rapidement du bord ; le mouchoir cependant suivit le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus la roche arrondie , il vint tourbillonner dans un flot d'écume sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et sûre. Après quoi Mervyn

regagna fièrement la rive, où M Ile Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le même succès. On en était à la sixième reprise, quand il arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que le mouchoir eût été lancé trop tôt , que le pauvre Mervyn manqua la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades, fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un peu plus loin au-dessus de l'eau, Mervyn alla l'y chercher ; mais nous fûmes très-surpris de le voir tout à coup se débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête vers nous en poussant des cris lamentables. — Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria M Ue Marguerite.

— Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles. Au reste il va se dégager, n'en doutez pas.

Bientôt cependant il fallut en douter, et même en

désespérer. Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se trouvait pris comme au piège émergeait directement au-dessous d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent étranglé du râle. En ce moment, M lle Marguerite saisit 'mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse : — Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en. — Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte bouleversaient ses traits pâles, et creusaient au-dessous de ses yeux un cercle livide.

— Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur,

— Non, non, n'essayez pas... Il y a très-loin jus-

que-là... Et puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde et dangereuse sous la chute*

— Soyez tranquille, mademoiselle ; je suis très* prudent. — En même temps je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une certaine distance de la chute. L'eau était très-profonde en effet, car je ne trouvai pied qu'au moment où j'approchai de l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette passe des fragments arrachés de la berge ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'un épais enchevêtrement de broussailles et de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en servit sans retard pour nager vers la

LE ROMAN D*UIf JETJNB HOMME PAUVRE. 187

rive, m'abandonnant ûe tout son cœur. Ce trait n'était point très-conforme à. la réputation chevaleresque qu'on a faite à son espèce ; mais le bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. — Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des nœuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à Taise dans une eau profonde, et sur un fond visqueux, pour déployer toute sa force ; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive : M Ue Marguerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le gouffre et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait iieut-être qu'à moi en ce moment d'être

pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une existence misérable une lin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées : un violent effort me dégagea, je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, M lle Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux. — Quelle folie 1 dit-£ile. Quelle folie! Vous pouviez mourir là ! et pour un chien ! — C'était le vôtre, lui répondis-je à demi-voix, comme elle m'avait parlé. Ce mot parut la contrarier ; elle retira brusquement sa main, et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre : « Oh I le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bête! »

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté : «Monsieur Maxime, prenez la barque et allezvous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en

ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois. Le chemin est plus court.» Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque.

Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre h M He Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me l'approprier, comme prix de mon humide tournoi.

J'allai le soir au château ; M lle Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion,

comme pour en ôter tout mystère ; elle lança, chemin faisant, quelques brèves railleries à l'adresse dej amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Mervyn ; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. ■— Comment! M Iîe Marguerite avait souffert ces longues anxiétés, le brave Mervyn avait couru ces périls, et lui, Bévallan, ne s'était point trouvé là ! Fatalité ! il ne s'en consolerai t jamais; il ne lui restait plus qu'à se pendre, comme Grillon! —Eh bien ! s'il n'y avait que moi pour le dépendre, me dit le soir le vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin

une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à M He de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait en outre que la famille contre laquelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne : il prétextera de a nouveaux délais; de mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je* ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légitime que soit le caractère de cette tromperie, j'éprouvai toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château

dans l'après-midi, et je fis ma confession à M me Laroque : elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots : — C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce vœu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés... Je prie humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela... car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas. — Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans irivallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, où Ton veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade de la veille, qui est^de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme d'imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement

douce, parce qu'elle n'avait pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner spn nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse sans la faute 1 Maintenant ma conscience était éveillée : je me voyais sur la pente d'un amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable i II était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour rne les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer. C'étail d'abord M lle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis M lle Hélouin et M me Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades ; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je n'avais plus le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagr

ment d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention^particulière ; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de M ,Ie Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration : — Délicieux ! pittoresque ! Quel ragoût!... La plume de George Sand,..; le pinceau de Salvator Rosa I — le tout accompagné de gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie. Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. M ile Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénoûment. Elle insista même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents,

la' vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait -apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, M lle Hélouin et M mc Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune tille appela le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière; mais à ce signal le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le cœur chez cet animal. Ce fut en vain que M lie Marguerite, courroucée et con-

fuse, employa tour à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori : rien ne puî persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre, j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et M 1Ie Marguerite finit elle-même par y prendre part, quoique faiblement.

— Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu !

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous, était allé -s'échouer naturellement dans les branches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

— Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus !

11 me parut que M Ile Marguerite, sur cette déclaration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire : Vous voyez que le dévouement n'est point si rare autour de moi ! Puis elle répondit à M. de Bévalian : — Pour Dieu l ne faites point de folie! l'eau est très-profonde... Il y a un vrai danger...

— Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévalian. Dites-moi, Alain, vous devez avoir un couteau?

— Un couteau ! répéta M ae Marguerite avec l'accent de la surprise.

— Oui. Laissez- moi faire, laissez-moi faire!

— Mais que prétendez-vous faire d'un couteau?

— Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévalian.

La jeune fille le regarda fixement. — Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre à la nage?

— Oh ! à la nage ! dit M. de Bévalian ; permettez,

mademoiselle... D'abord je ne suis pas en costume de natation,... ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

— Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation !

— C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec une amusante tranquillité ; mais vous ne tenez pas particulièrement à ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir, voilà le but. Du moment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pas vrai?

— Eh bien! allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation; allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très-facile de décontenancer, disparut alors dans un fourré voisin, ou nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé d'un, long jet de nuiselier qu'il se mit à dépouiller de ses feuilles.

— * Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce bâton, par hasard? dit M lIe Marguerite, dont la gaieté commençait manifestement à s'éveiller.

— Laissez-moi 'faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu ! reprit l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alor^ que son dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très-éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres.

— Voilcà une belle invention vraiment ! Fi ! 11 ! monsieur de Bévâllan 1

— Ta! tal ta! mesdames. C'est comme l'œuf de Christophe Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition

d'apparence si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même sans périls. M. de Bévallan en effet, au lieu de gagner l'autre rive directement en face de la petite anse où la barque était amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver pendant un moment ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'aux approches de la chute la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un succès très-incertain. Cepeudant il se rapprochait peu à peu de la -berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les menaçantes rumeurs devaient alors

lui emplir les oreilles. Il n'en était plus qu'à quelques pieds, lorsqu'un effort suprême le porta assez près du rivage pour que son salut du moins fût assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, là barque abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint nager dans le bassin, la quille en l'air. Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être vivement saisis par le conlraste qu'offrait le dénoûment de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui qui en était le héros. Le rire, est d'ailleurs aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche gaieté, aussitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de la barque. Ii faut dire qu'à ce moment même son infortune se complélaitpar un détail vraiment affligeant. La berge

sur laquelle il s'était élancé présentait une pente escarpée et humide : il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et retomba en arrière ; quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux rames lu-» rieuses dans Veau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied sur le talus ; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi i\ recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je crois, M lle Marguerite n avait été à pareille fête. Elle avait absolument perdu tout souci

20 1 LE H0MAN d'un jeune homme pauvre.

de sa dignité, et comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans ses mains à travers ses rires, criant, d'une voix entrecoupée :— Bravo ! bravo ! monsieur de Bévallan! très-joli! délicieux! pittoresque ! Salvator Rosa !

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme : se tournant alors vers les dames, il leur adressa un discours que le fracas de la chute ne permettait point d'entendre distinctement ; mais à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous donnait une explication apologétique de son désastre.

— Oui, monsieur, oui, reprit M lle Marguerite, continuant derrire avec l'implacable barbarie d'une femme, c'est un beau succès ! Un très-beau succès ! Soyez heureux !

, Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'in-

LB BOMÀN D'UN JBUNE HOMME PAUVRE. 205

terrogea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui par parenthèse est la meilleure de notre flottille. Je promis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au sauvetage ; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les prairies, dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n'étant pas en costume de natation, devait renoncer à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique derrière les rochers qui bordent Vautre rive-

10 août.

Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de ses orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais!

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées, M île Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé retomber plus épais sur son front son voile de fierté triste,

de défiance et de dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre, indifférente, glacée, quelquefois irritée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconcevable tantôt aux plus pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments leâ plus nobles et les plus inviolables. Si Ton citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face de.régoïsme: si Ton avait le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain d'encens -sur l'autel de l'art, elle l'éteignait d'un revers de main. Son rire bref, saccadé, redoutable, pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir, partout où elle en voyait trace, les plus généreuses facultés de l'âme humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit de dénigrement prenait, je le remarquais, visà-vis de moi un caractère de persécution spéciale et

de véritable hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore très-bien , comment j'avais pu mériter ces attentions particulières, car s'il est vrai que je porte en mon cœur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule l'en puisse arracher (eh 1 grand Dieu ! que me resterait-il , si je n'avais cela !), je ne suis nullement enclin aux extases publiques , et mes admirations, comme mes amours, n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur qui sied aux sentiments vrais , je n'y gagnais rien : j'étais suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne sais quelle harpe ridicule pour se donner le divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre déclarée à toux ce qui s'élève au-dessus des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fut pas un trait nouveau du caractère de

M Ile Marguerite, il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser les cœurs qui sont le plus attachés à cette jeune fille. Un jour M Ile de Porhoët, fatiguée de cette raillerie incessante, lui dit devant moi : — Ma mignonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible ; autrement vous finiriez par former le saint trèfle avec M me Aubry et M me de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir. Pouçmon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été jamais une personne très-romanesque, mais j'aime à penser qu'il y a encore dans le monde quelques âmes capables de sentiments généreux : je crois au désintéressement, quand ce ne serait qu'au mien ; je crois môme à l'héroïsme, car j'ai connu des héros. De plus j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale dans les nuages qui passent. Tout cela peut être fort ridicule, ma charmante ; mais j'oserai vous rappeler que ces illusions sont les trésors

du pauvre, que monsieur et moi nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre.

Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilité ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de M lle Marguerite, sa mère me prit à part : — Mon* sieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un peu ; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son caractère s'est altéré depuis quelque temps.

— Mademoiselle votre fille paraît être plus préoccupée que de coutume.

— Mon Dieu! ce n'est pas sans raison; elle est sur le point de prendre une résolution très-grave, et c'est un moment où l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.

Je m'inclinai sans répondre.

— Vous êtes maintenant, reprit M me Laroque, un

ami de la famille; à ce titre, je vous serai obligée de

me dire ce que vous pensez de M. de Bévailan ?

&L0 LE KOiiAN D'UN JEUNE HOMME PAfcVRS.

— M. de Bévallan, madame, a, je crois, une trèsbelle fortune, — un peu inférieure à la vôtre, — mais très-belle néanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ.

— Oui; mais comment jugez-vous sa personne, sol caractère?

— Madame, M. de Bévallan est ce qu'on nomme un très-beau cavalier. Il ne manque pas d'esprit ; il passe pour un galant homme.

— Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse?

— Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas une âme méchante.

— Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu? il ne me plaît pas absolument,.., mais il est le seul qui ne déplaise pas absolument à Marguerite,... et puis il j a si peu d'hommes qui aient cent mille francs de rente* Vous comprenez que ma fille, dans sa position, n'a pas manqué de prétendants... Depuis deux ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés... Eh

LE aOMAN D'UN JEUNiS HOMME PAUVRE. 211

bien ! il faut en finir... Moi, je suis malade,... je puis m'en aller d'un jour à l'autre... Ma fille resterait sans protection.... Puisque voilà un mariage où toutes les convenances se rencontrent, et que le monde approuvera certainement, je serais coupable de ne pas m'y prêter. On m'accuse déjà de souffler à ma fille des idées romanesques ; ... la vérité est que je ne lui souffle rien. Elle a une tête parfaitement à elle. Enfin qu'estce que vous me conseillez ?

— Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est l'opinion de M 1,e de Porhoëtî C'est un£ personne pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est entièrement dévouée. •

— Eh ! si j'en croyais M lle de Porhoët, j'enverrais M. de Bévallan très-loin... Mais elle en parle bien à son aise, M lle de Porhoët... Quand il sera parti, ce iv est pas elle qui épousera ma fille !

— Mon Dieu, madame , au point de vue de la fortune, M. de Bévallan est certainement un parti rare,

il ne faut pas vous le dissimuler , — et si vous tenez rigoureusement à cent mille livres de rente?...

— Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à cent sous, mon cher monsieur... Seulement il ne s'agit pas de moi, il s'agit de ma fille... Eh bien ! je ne peux pas la donner à un maçon, n'est-ce pas? Moi, j'aurais assez aimé à être la femme d'un maçon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne ferait peutêtre pas celui de ma fille. Je dois en la mariant consulter les idées généralement reçues, non les miennes.

— Eh bien ! madame, si ce mariage vous convient, et s'il convient pareillement à mademoiselle votre fille...

— Mais non,... il ne me convient pas,... et il ne convient pas davantage à ma fille... C'est un mariage,... mon Dieu! c'est un mariage de convenance, voilà tout!

— Dois-je comprendre qu'il est tout à fait arrêté?

— Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'é-

(ait, ma fille serait plus tranquille... Ce sont ses hésitations qui la bouleversent, et puis...

M me Laroque se plongea dans l'ombre du petit dôme qui surmonte son fauteuil, et ajouta : — Avezvous quelque idée de ce qui se passe dans cette malheureuse tête?

— Aucune, madame.

Son regard étincelant se fila sur moi pendant un moment. Elle poussa un soupir profond, et me dit d'un ton doux et triste : — Allez, monsieur... je ne vous retiens plus

La confidence dont je venais d'être honoré m'avait causé peu de surprise. Depuis quelque temps, il était visible que M lle Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanité.. Ces témoignages toutefois portaient plutôt la marque d'une préférence amicale que celle d'une tendresse passionnée. Il faut dire au reste que cette préférence s'explique. M. de Bévallan, que

je n'ai jamais aimé, et dont j'ai, malgré moi, dans ce© pages, présenté la caricature plutôt que le portrait, réunit le plus grand nombre des qualités et des dé» fauts qui enlèvent habituellement le suffrage des femmes. La modestie lui manque absolument; mais c'est à merveille, car les femmes ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement, et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée, ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa renommée de coureur et de chasseur, lui prêtent une autorité virile qui impose au sexe timide. Il a enfin dans les yeux un esprit d'audace, d'entreprise et de conquête que ses mœurs ne démentent point, qui trouble les femmes et remue dans leurs âmes de secrètes ardeurs. Il est juste d'ajouter que de tels avantages n'ont en général toute leur prise que sur les cœurs vulgaires ; mais le cœur de M IIe Mur-

LB ROMAN B : WÏÏ 2THUNE HOME PÀSÏVftE. 215

gierite, que j'avais été tenté d'abord, comm© iî arrive toujours, d'élever au niveau de sa beautés semblait faire étalage, depuis quelque temps, de sentiments d'un ordpe très-médiocre, et je la croyais très-capable de subir, sans résistance comme sans enthousiasme, avec la froideur passive d'une imagination inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subséquent d'un mariage convenable.

De tout cela il fallait bien prendre mon parti, et je le prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible un mois plus tôt, car j'avais employé fout mon courage h combattre les premières tentations d'un amour que le bon sens et l'honneur réprouvaient également, et celle même qui, sans le savoir, m'imposait ce combat, sans le savoir aussi m'y avait aidé puissamment Si elle n'avait pu me cacher sa beauté, ello m'avait dévoilé son âme 9 et la mienne s'était à demi refermée. Faible malheur sans doute pour la jeune millioBiaaire* mais bonheur véritable pour moi S

£U6 LE ROMAH D'titt JEUîTtt SOMME PÀtJV&g.

Cependant je fis un voyage h Paris, où m'appelaient les intérêts de M me Laroque et les miens. Je revins il y a deux jours, et comme j'arrivais au château, on me dit que le vieux M. Laroquè me demandait avec insistance depuis le matin-. Je me rendis à la hâte dans son appartement. Dès qu'il m'aperçut, «n pâle sourire effleura ses joues flétries; il arrêta sur moi uh regard où je crus lire une expression de joie maligne et de secret triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et caverneuse :

— Monsieur t monsieur de Saint-Cast est mort !

Cette nouvelle, que le singulier vieillard avait tenu à m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précédente, le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à M me de Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au château, M 136 Àubry s'était fait transporter dare dare chez son amie, et ces deus compagnonnes*

LE EÔ2ÎAK D'Cîi JBSJHE M021ME PAUVEB. 217

ûous dit le docteur Desmareis, avaient tout îe jouf échangé sot la mort, sur la rapidité de ses coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou de s'en garantir, sur l'inutilité des regrets, qui ne ressuscitent personne, sur le temps qui console, une litanie d'idées originales et piquantes. Après quoi, s'étant mises h table, elles avaient repris des forces tout doucement. — Allons! mangez, madame; il faut se soutenir, Dieu 1© veut, disait U m Aubry. Au dessert, M me de Saint- Cas! avait fait monter une bouteille d'un petit vin d'Espagne que le pauvre général adorait, en considération de quoi elle priait M me Aubry d'y goûter. M me Aubry refusant obstinément d'y goûter seule, M ae de Saint-Cast s'était laissé persuader que Dieu voulait encore qu'elle prit un verre de vin d'Espagne avec une croûte. On n'avait point porté la santé du

Hier matin, M me Laroque et ga fille, strictement vêtues de deuil, montèrent en voiture : je pris place

près d'elles. Nous étions rendus vers dix heures dans la petite ville voisine. Pendant que j'assistais, aux funérailles du général , ces damés se joignaient à M me Aubry pour former autour de la veuve le cercle de circonstance. La triste cérémonie achevée, je regagnai la maison mortuaire, et je fus introduit, avec quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi- Jour funèbre* je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre inconsolable de M 133 de Saint- Cast, enveloppée de longs crêpes > dont nous m tarderons pas à connaître le prix, A ses côtés se tenait M 126 Àubry , présentant l'image du plus grand affaissement physique et morah Une demi-douzaine de parentes et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous nous rangions en haie h l'autre extrémité du salon, il y eut un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du parquet; puis . un morne silence régflft, de nouveau dans le mauso-

lëe. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé

an soupir lamentable, que M mo Aubry répétait aussitôt comme un écho fidèle.

Enfin parut un jeune homme, qui s'était un peu attardé dans la rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait allumé en sortant du cimetière. . Comme il se glissait discrètement dans nos rangs 9 M me de Saint-Cast l'aperçut.

— C'est vous, Arthur? dit-elle d'une voix pareille à un souffle.

— Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant ea vedette sur le front de notre ligne, •

— Eh bien! reprit la veuve du même ton plaintif et traînant, c'est fini?

— Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et délibéré le jeune Arthur, qui paraissait un garçon asses satisfait de lui-même.

Il y eut une pause, après laquelle M QQ de Salai- Cas! tira au fond de soe âme expirante celte

nouvelle série de questions : — Était-ce bien?

— Très-bien, ma tante, très-bien.

— Beaucoup de monde?

— Toute la ville, ma tante, toute la ville.

— La troupe?

— Oui, ma tante; toute la garnison, avec la musique.

M me de Saint-Cast fit entendre un gémissement, et elle ajouta :

— Les pompiers?

— Les pompiers aussi , ma tante, très-certainement.

J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de particulièrement déchirant pour le cœur de M me de Saint-Cast ; mais elle n'y résista point : une pâmoison subite, accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous fournit l'occasion de. nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi, de n'en pas pro~

filer. Il m'était insupportable de voir cette ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe de l'homme faible, mais bon et loyal, dont elle avait empoisonné la vie et très-vraisemblablement hâté la fin.

Quelques instants plus tard, M me Laroque me fit proposer de l'accompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou six lieues plus loin dans la direction de la côte. Elle comptait y aller dîner avec sa fille : la fermière, qui a été la nourrice de M lîe Marguerite, est malade en ce moment, et ces dames projetaient depuis longtemps de lui donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer dans la voiture les effluves épais et brûlants qu'un ciel torride versait à flots sur les landes desséchées.

La conversation souffrit de la langueur de nos es-

222 LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PàUV&B.

prits. M me Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s'était enfin débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce extase. M 1,e Marguerite jouait de l'éventail avec une gravité espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés d'argent, et nous entendions le pétillement continu des ajoncs qui ouvraient leurs gaines mûres au soleil.

Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une voix cria soudain du bord de la route : — Arrêtez, s'il vous plaît! —En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une quenouille à la main et portant le costume antique et la coiffe ducale des paysannes de cette contrée, franchit rapidement le fossé : elle culbuta en passant quelques moutons effarés, dont elle paraissait être la bergère, vint se camper avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous présenta dans le cadre de la portière sa

hn fîOEÀN ft 7 0N JSUKE B039B FAUVES. 2*23

figure brone, délibérée et souriante.— Excusez, mesdames, dit-eiîe de ce ion bref et mélodieux qui caractérise r&ccent des gens du pays; me feriez-vous bien lu plaisir de me lire cela?— Elle tirait de son corsage une lettre pliée à l'ancienne mode, • — Liseg, monsieur, me dit M mo Laroque eu riant» et lisez tout haut, s'il y a lieu.

Je pris la !ette s qui était une lettre d'amour» Elle était adressée très-minutieusement à M Iis Christine Gyadec, du .ijburg de ***, commuée de ***, à la ferme de ***. JL' écriture gtait d'une main fort inculte, mais qui paraissait sincère, La date annonçait que U llQ Christine avait reçu cette missive deux ou trois semaines auparavant : apparemment la pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant point livrer son secret -à la malignité de son entourage, avait attendu que queiqKe étranger de passage, à la fois bienveillant et lettré, vint lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le seia depuis quinze Jours. Son œil

224 LE ROMAN D r UN JBUNB UOMMS PAUVIIE.

bleu ei largement ouvert se fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable, pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de la lettre, qui était conçue en ces termes « Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour où nous nous sommes parié sur la lande après vêpres, mesinten r lions n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres; mon cœur, mademoiselle est tout à vous, comme je désire que le vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pouvez bien être sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur la terre ni au ciel que votre ami, « qui ne signe pas; mais vous savez bien qui, mademoiselle. »

i -—-Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre, ''■■■■^^ase-po^rrait"bîeû,'dit^lle'en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune %é iHumiîlée de bonheur. Merci, mesdames et mon- ^eûr.-^llle sauta à bas du marchepied, et disparut

LE ROÎÎAN D UN JEUNE HOSI31E PAUVRE. 225

bientôt dans le taillis en poussant vers.le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne.

M me Laroque avait suivi avec on ravissement manifeste tous les détails de cette scène pastorale, qui caressait délicieusement sa chimère; elle souriait, elle rêvait devant cette heureuse fille aux pieds nus, elle était charmée. Cependant, lorsque M* ie Oyadeb fut hors de vue, une idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de M mô Laroque : c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son admiration.

— Alain ! cria-t-eîle, rappelez-la.

— Pourquoi donc, ma mère? dit viyement M lle Marguerite, qui jusque-là n'avait paru accorder aucune attention à cet incident

— Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne com» prend-elle pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais , — et qu'elle devrait avoir elle-même,— à*

wv! '' ni <*** nus dans la poussière : je crois conve-.

ta*

nable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir.

— De l'argent! reprit M Ue Marguerite; oh! ma mère, ne faites pas cela ! Ne mettez pas d'argent dans le bonheur de cette enfant!

L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étouner dans la bouche de M lle Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence . Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou. non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.

A la suite de ce beau trait, M me Laroque, évidemment fort contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et M lle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au terme de notre voyage.

'IL RG3AN D'UN JBUIVÈ 00515113 PAUVRE. 227

Coîiiïïïe la plupart des fermes de ce pays, où les liauleurseî les plateaux sont couverts de landes arides, la -ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trou- ■ vait mieux, s'occupa -sans relard des préparatifs du dîner, dost nous avions eu soia d'apporter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie , à- l'ombre d'un énorme châtaignier. 3P 10 Laroque,- installée dans une attitude extrêmeaienî; incommode $m un des coussins de la voiture, n'm paraissait pas moins radieuse. Notre rëuEÎoo 9 disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qts'^o voit m été se presser sous l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, f aurais trouvé peutêtre en d'autres temps inaa douceur singulière dans l'étroïte et fecife intimité que ce repas sur Ffaerbe, comme toutes les scènes de ce genre, ne' manquait pag d'établir entre les convives; bvus j'éloignais avec on

pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive fraternité me semblaitameiv ..-..-■ - --

Gomme nous finissions de dîner : — Êtes-vous quelquefois ^nonté là-haut? me dit W** Laroque en désignait le sommet d'une colline très-élevée qui dominait la prairie.

-T-Non 9 -màdame; :

— Ôh! mais, tfest un tort. On a de là un très-bel horizon. Il faut voir cela. Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous y conduire ; n'est-ce pas, Marguerite? ':■■''-— : ■' ■■' - " -

— Moi, ma mèfet Je n*y suis ailée qu'une fois, et il y a longtemps. .VÂu reste, Je trouverai bien. Venez, monsieur, et préparez-vous à une rude escalade.

Nous nous mîmes aussitôt* M ïîe Marguerite et moi, à gravi? un sentier trés-raide- qui serpentait sur le flanc de la montagne, en perçant çâ et là un bouquet de bok, La jeiinefllie s'arrêtait de temps à autre dans

Page 1