‹ Histoire de Sibylle (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · LE RQ#AN D'L'K 1EUNE S05I5Ï1 PAUVRE · texte numérisé non relu

LE RQ#AN D'L'K 1EUNE S05I5Ï1 PAUVRE

son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler» Arrivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église de village dont le petit clocher dessinait sur le ciel ses vives arêtes. — C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas. — Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois degrés disjoints par le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives conduisent sur une étroite plate» forme élevée au niveau du mur; une croix en granit

se dresse au centre de l'hémicycle.

M lle Marguerite n'eut pas plutôt atteint la plateforme, et jeté up regard daos l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa

< main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait

/ -un subit éBIouissement. Je me hâtai de la rejoidre; —

i €e beau jour, approchant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et su-

: biime, que je n'oublierai jamais. En face de nous, et à une immense profondeur au-dessous du plateau, S'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une terre h peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds m. fcein des montagnes échancrées. Sur les bancs de

- sable et de vase qui séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse de roseaux et d'herbes marines fce teignait de mille nuances , également

- sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eûux. À chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans, l'ombre quelques-uns des- nombreux lacs qui marquetaient le golfe à demi desséché : il sein-

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"Watt puiser tour à tour dans son écrin céleste les plus

précieuses matières, Fargent, For, le rubis, lediamaDÊ, pour les faire étinceier sur chaque point de celte , plaine magnifique. Quand f astre toucha le terme de ; sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment îa transparence irradiée d'un nuage que sillonne lafoudre. J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de «César, quand eue voix basse et comme oppressée murmifra près de moi : - Mon Dieu ! que c'est beau ! J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette • effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec Fcmpressement d'une surprise qui ne diminua point quand Faltération de ses traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration.

\— Vous avouez que c'est beau,? lui dis-je, Elle secoua la tête; mais au même instant deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux : elle les sentit couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant tout à coup sur la croix de granit, dont la base lui servait de piédestal, ellel'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter convulsivement.

Se ne crus devoir troubler par aucune parole. le. cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect Après un moment^ la voyant relever le front et replacer d'une main distraite, ses cheveux dénoués, je me rapprochai.

— Que je suis honteuse ! murmura-t-elle,

— Soyez heureuse plutôt, et renoncez , croyezmoi, à dessécher en vous la source de ces larmes; elle est sacrée. D'ailleurs vous n'y parviendrez jamais,

— Il le fautl s'écria le jeune fille avec une sorte de.

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violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a .été qu'une surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable. 0O je veux le haïr, — je le hais 1

"— Et pourquoi? grand Dieu?

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste do fierté et de douleur indicibles : — Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée î

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire : —'C'est vrai pourtant! — Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante. — Dieu avait mis dans ce cœur tous les trésors que je raille, que je blasphème à chaque heure du jour! Mais quand il m'a infligé la richesse, ah! il m*a retiré d'une main ce qu'il me prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beauté, à quoi bon le dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée! Ahî ce n'est pas à ces charmes qm s'adressent les hommages dont tant de lâches m'importunent! Je le devise* — je le

sai Sj — je le sais trop! Et si jamais quelque âme désintéressée^ généreuse, héroïque, m'aimait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux., «je ne le saurais pas. . . je ne le croirais pas l La défiance toujours] voilà ma peine, — mon supplice 1 Aussi cela est résolu... je n'aimerai jamais ! Jamais je ne risquerai de répandre dans un cœur vil, indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon cœur. Mon âme mourra vierge dans mon sein!... Eh bien! j'y suis résignée; mais tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des deux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, — je l'.écarte, je le hais, je n'en veux pas! — Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus basse : — Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment,*., je n'ai pas calculé mes paroles,... je ne vous avais pas destiné toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez, tout,... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité, maintenant je crois <jue vous me pardonnez.

Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur C3lte main tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentementles degrés: — Partons, dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de la f r rme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Héîas ! qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre j étais suspect Je sentais que chaque parole échappée de mon cœur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse —et adorable I

La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes» M me La» roque, après bous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. M îlG Marguerite, invisible et immobile dans

j'ombre épaisse" de la voiture, paraissait endormie comme sa mère; mais quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux- ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire que je pensais: une étrange sensation, mêlée d'une joie profende et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée de l'avenue pour gagner mon logis p<ir le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épais-

seur du massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi : je reconnus M 1Ie Hélouin appuyée sur le bras de M. de Bévailan. Au même instant, le roule°ment de la voiture leur donna l'alarme, et après un serrement de main ils se séparèrent à la hâte, M Ue Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois.

Rentré chez moi, et encore préoccupé de cette rencontre, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double, et chercher en même temps dans la môme maison une fiancée et une maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais je pense que la moralité la plus libre ©t la plus relâchée sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité, d'élévation et de délicatesse*' On marche plus ou moins droit dans ces chemins "de

23£ LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PàUVHH.

traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour, c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de l Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de passion. De telles amours ne sont plus même des fautes ; elles n'en ont pas la valeur morale : ce ne sont que des calculs et des gageures de, maquignon hébété. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la main et du cœur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleura fin ne saurait justifier des moyens bas, et il û*est pas de délation honorable, Ce mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des plus nobles créatures qu'il ait formées entre les bras de ce froid libertin ! Il souffrira cette profanation ! — Hélas ! il en souffre tant d'autres !

LE EOMÀN B'UN JEDNE HOSÎ33B PAUVRE. 239

Pois je cherchai à concevoir par quel égarement

de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je crus ie deviner. M. de Bévallan est fort riche : il doit apporter ici une fortune h peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garantie ; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse : on le présume plus désintéressé parc© ' qu'il est moins besoigneux. Triste argument! méprise énorme que de mesurer sur le degré de la for- t tune le degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps, l'avidité s'enfle avec l'opulence* — ■ et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres !

N'y avait-il cependant aucun© apparence que M lle Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, et trouver dans quelque inspiration secrète de son propre cœur le cooseii qu'il m'était défendu de lui suggérer? Nepouvait-ii •s'élever tout à coup dans ce cœur un sentiment nouveau, inattendu, qui vint souffler sur les vaines réso-

lutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables? Tant deçà-, prices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène ' comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice, — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être. : ;

Mais s'il était vrai, si «lie m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais» je pouvais dire de cet amour xe qu'elle disait de sa beauté : « A quoi bon \> car je ne pouvais espérer qu*il eût jamais assez de

force pour triompher de la défiance éternelle qui est le travers et la vertu de celte noble fille, défiance don! mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et. la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme î

Et enfin, ce mirade, même intervenant, daignâtelle m'oiîrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne devrais-je pas craindre tèi ou tard dans cette imagination inquiète quoique sourd réveil d'une défiance mai étouffée? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant, '

môme en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et suspecte. A la vérité* la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent: de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul : mon titre, et je serais très-résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il est le prix marché. Bref, je recevrais tout et ne donnerais rien : un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'enfélicite à bon droit; mais un berger qui se laisserait , épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.

J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dan&

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mon pauvre cerveau, et à chercher une -conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision î Je devrais du moins être accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien! je ne puis!... Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout, et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon, et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins ! Je sens encore sa main sous ma lèvre ; Je sens ses larmes dans mes ygux, dans mon cœur ! Je Mme! Eh bien ! demain, s'il îe faut, je prendrai une résolution... Jusque-là, pour Dieu ! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur...

Cet amour, j'en mourrai peut-être : je veux en vivre en paix tout un jour! c

£6 août. -

Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne nfa pas été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment l'avaisje oublié? Dans Tordre moral, comme dans Vautre, il y a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce moûde l'intervention permanente de ce qu'on nomme lalhrôvidence. Un homme faible et grand; écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de tes passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie : « Toutes sont bonnes, quand on en reste le maître; toutes sont mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est

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d'étendre nos attachements plus loin que nos forces ; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions ; il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes ; tous ceux qui nous dominent sont criminels... N'attache ton cœur qu'à la beauté qui ne périt poiat ; que ta condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes passions; étends la loi de la nécessité aux choses morales ; apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé ; apprends à tout quitter quand la vertu l'ordonne! * Oui, telle est la loi: je la connaissais; je l'ai violée ; je suis puni. Bien de plus juste.

J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol iiiïOEF, que j'en étais précipité violemment,, et j'ai à -peine recouvré» après cina jours, le courage néces-

$aire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma chute.— M mo Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à Bl me de Saint-Cast et ramener ensuite M mo Aubry. Je trouvai M He Hélouin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension : car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étrange à la tenue et h la discipline intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour M IIp Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le. petit boudoir qui est contigu au salon. Elle nie reçut avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moimême en ce moment cette plénitude de cœur qui dispose à la confiance et h la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte, de tendre une main secourable à cette pauvre isolée. — Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retire votre amitié, matis la mienne

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vous est restée tout entière ; me permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui 'timide.

— Eh bien ! ma pauvre enfant, vous vous perdes. Elle se leva brusquement.— Vous m'avez vue cette

nuit dans le parc! s'écria-t-elle.

— Oui, mademoiselle.

— Mon Dieu! — Elle fit on pas vers moi. — Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête fille 1

— Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous aire que dans ce petit roman, très-innocent sans doute de votre part, mais qui Test peut-être moins de l'autre, vous aventurez très-gravement votre réputation et votre repos, le vous supplie d'y réiêchir, et je vous supplie en même temps d!être bien assuré que personne autre que vous n'entendra jamais un mot de ma boucfee sur ce sujet.

J'allais me retirer : elle s'affaissa sur ses genoux

près cTun canapé, et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes ; cependant j'étais ému. — Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je... Il n'est pas trop tard, n'est-ce pas? — Elle secoua la tête avec force. —.Eh bien ! ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez. Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi comme d'un frère.

Elle quitta ma main avec colère. — Ah 1 que vous êtes dur! dit-elle. Vous parlez de me sauver,.. . c'est vous qui me perdez ! Après avoir feint de m'aimer, vous m'avez repoussée,... vous m'avez humiliée, désespérée... Voua êtes la cause unique de ce qui arrive f

— Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint de vous aimer; j'ai eu pour vous une

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affection très-sincère, que j'ai encore. J'avoue que voire beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près devons quelque chose de plus qu'une fraternelle amitié; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille gui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans pianquer à toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous : ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très-résolûment par un homme très-résolu à ne pas vous épouser.

Elle me jeta un mauvais regard.— Qu'en savezvous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes 1

— Ah ! est-ce que vous seriez une méchante petite

250 LS ROUAN-D'UN JKU3B HOMME PÀUVBE.

personne, mademoiselle Hélouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela étant, j'ai l'honneur de vous saluer,

— Monsieur Maxime! s'écria-t-elle en se précipitant tout h coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi! ayez pitié de moi ! Hélas l comprenez-moi, je suis si malheureuse I Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un cœur, une âme, une intelligence,..» et qui ne peut user de tout cela que pour souffrir ... et pour haïr I Quelle est ma vie? quel est mon avenir ? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amèrement cette vie môme — cette vie d'esclave tout odieuse qu'elle est L.. Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes talents...- Ah I je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes! Je

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semis plus heureuse 1... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de nia vie à eu parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée e£ plus insolente encore! ... Et quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée^ elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa pari des plus belles fêtes de Sa vie, tandis que moi 9 seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre,. <, Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt que ces femmes ? Est-ce que je ne les vanx pas ? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'esfc que l'injustice m'a noirci l'âme... l'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable... Eh! mon Dieu, les bienfaits coûtent peu quand on est riche, et la bienveillance mi facile aux heureux! j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me haïraient, — comme je feg

liais! — On n'aime pas ses maîtres !... Ah ! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève... Je sens mon abjec- &on, j'en rougis,... et je la garde! Hélas ! vous allez me mépriser maintenantplus que jamais, monsieur,.., vous que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même!.;. Ah l il y a eu un moment où je me suis cru sauvée,... où j'ai eu pour la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté... Malheureuse!...— Elle s'était emparée de mes deux mains ; elle y plongea

sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement.

— Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux que personne les ennuis, les amertumes de votre condition; mais permettez -moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup . en nourrissant dans votre cœur les tristes sentiments que yous venez de

îïi'esorimer. Tout ceci est fort laid s je ne vous le cache pas, et vous finiriez par mériter toute la rigueur de votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie, et dans l'avenir je ne vois rien qui empêche que vous ne sortiez de celte maison, vous aussi, au bras d'un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection ; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout à coup*. — Môme avec Marguerite? dit-elle.

— Je ne vois pas ce que le nom de M 1Ie Marguerite vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son visage, et tendant l'autre vers moi par un

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geste de menace:— Vous l'aimez ! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas !

— Mademoiselle Hélouia i

* — Ah ! reprit-elle, vous êtes passablement enfant si tous avez cru abuser une femme qui avait la iolie de vous aimer 1 Je lis clairement dans vos manœuvres, ailez ! D'ailleurs je sais qui vous êtes. . Je n'étais pas loin quand M 11 ® de Porhoët a transmis à M me Laroque votre politique confidence. .*

— Comment I vous écoutez aux portes, mademoiselle?

— Je me soucie peu de vos outrages... D'ailleurs je me vengerai, et bientôt. 0O Ah ! vous êtes assurément fort habile, monsieur de Champcey I et je vous fais mon compliment.,. Vous avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous recommander en vous envoyant ici... Il savait à qui vous aviez affaire...

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îS connaissait asses la ridicule manie de cette fille ! Yous croyez déjà tenir voire proie, e'es£-ce pas ? De beaux maillions, dont la source est plus ou moins pure, ditL—oifis» mais qui seraient fort propres toutefois à recrépir un marquisat et à redorer un écusson... Ehbien 1 vous pouvez dès ce moment y renoncer,.., car je vous jure que vous m garderez pas voire masque un jour de plus, et voici la main qui vous l'arrachera !

— Mademoiselle Hélouie, il est grandement temps de mettre fin à cette scène^ car nous touchons au mélodrame. Vous m'avez fait beau jeu pour vous prévenir sur le terrain de la délation et de la calomnie ; mais vous pouvez y descendre en pleine sécurité, car je vous donne ma parole que Je ne vous y suivrai pas. Làdessus, je suis votre serviteur»

le quittai cette infortunée avec un profond senti-

toujours soupçonné que l'organisation îa mieux douée

dût être, en proportion même de ses dons, irritée et

§56 LE ROMAN D'UN JEUNE HOBÎMK PAUVHS.

faussée dans la situation équivoque et mortiiîante qu'occupe ici M 11 ? Hêlouin, mon imagination n'avait pu plonger juqu'au fond de l'abîme plein de fielqui venait de s'ouvrir sous mes yeux. Certes, — quand on y songe, — on ne peut guère concevoir un genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et d'aiguiser dans le cœur les convoitises de l'envie, de soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil, d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter que le plus grand nombre des malheureuses filles que leur dénûment et leurs talents ont vouées à cet emploi, si honorable en soi, n'échappent par la modération de leurs sentiments, ou, avec l'aide de Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations déplorables dont M fle Hélouin n'avait pas su se garantir; mais| i'épreuve est redoutable. Quant à moi, la pensée m'é-, tait venue quelquefois que ma sœur pouvait ttr^ dos-

tmèe par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille m qualité d'institutrice : je fis serment alors* qu elque avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt a^ec Hélène dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du travail que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de cette opulente et haineuse servilité.

Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le champ libre à M Ue Hélouin, et de n'entrer, à aucun prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les conséquences probables de la guerre déloyale qui venait de m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans tout ce que j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur. Maîtresse du secret de ma vie et du secret de mon cœur, mêlant avec l'habileté perfide de son sexe la vérité au mensonge, M lle Héïouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour suspect, tourner contre moi

jusqu'aux précautions, jusqu'aux scrupules de ma délicatesse, et prêter h mes plus simples allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était impossible de savoir avec précision quel tour elle donnerait à sa malveillance; mais je me fiais à elle pour être assuré qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle connaissait mieux que personne les points faibles des imaginations qu'elle voulait fraoper. Elle possédait sur l'esprit de M 1Ie Marguerite et sur celui de sa mère l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de toute la confiance qui naît d'une longue habitude et â'nm intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors d'enjouement gracieux et d'obséquieuse prévenance dont elle s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop vraisemblable qu'une main aussi sûre cl"

in rosian d'us jeune moïjhe pàovre. 239 aussi savants vexerai* ses poisons avec plein succès dans des cœurs ainsi préparés. A la vêriîô îP ïe Hêlouin

pouvait craindre, ee cédaBt à soe ressentira eut, de replacer la main de M n ° Marguerite dans celle de M. do Bâvalfen et de hâter un hymen qut serait la raine de sa propre ambition ; sîais js savais que la haîne d'une femme ne calcule rien, et qu'elle liasarde tout. Je in'attedais donc, de la part de celle-ci, à la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et j'avais raison.

Je passai dans une pénible aaxiété les heures crue j'agis vouées h de plus douces pensées. Tout œ qm h dépendance peut avoir de plus poignant pour une âme fàère, le soupçoB de pïus amer pour une conscience droits, le mépris de plus navrant pour un cœur qui aime, je le sentis. L'adversité, dans mes plus Mauvais jours, ne m'avait jamais servi rae coupe mie^x remplie. J'essayai cependant de travailler mmme de coutume. Vers cinq heures, je me rendis

au château. Ces dames étaient rentrées dans l'aprèsmidi. Je trouvai dans le salon M lle Marguerite, M me Aubry et M. de Bévallan, avec deux ou trois hôtes de passage. M lle Marguerite parut ne pas s'apercevoir de ma présence : elle continua de s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation qui n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin . Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de Bévallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en alléguant qu'il était parti de chez lui le matin avant d'avoir reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable. M 1Ie Marguerite, insistant avec une coquetterie affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M de Bévallan objecta que tous ses chevaux de voi-

Ll ROMAN B'îJN JBUKB HOMME PAUVRE 261

tee étaient sur la litière, et qu'il ne pouvait revenir à dieval en toilette de bal: —Eh bien 1 reprit M 11 ® Marguerite* on va vous conduire dans l'américaine,— En Blême temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur moi ? et me couvrant d'un regard où je vis éclater la foudre : — Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement, allez dire qu'on attelle î

Cet ordre aervile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a coutume de m'adresser ici, et qu'on peut me croire disposé à subir, que l'attention et la curiosité des plus indifférents en furent aussitôt éveilléeSo li se Ht un silence embarrassé: M. de Bévallan jeta un coup d'œil étonné sur M Ue Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva. Si l'on s'attendait à quelque folle inspiration de colère, il y eut déception. Certes les insultantes paroles qui venaient de tomber sur moi d'une bonche si belle, si aimée, — et si barbare, — avaient fait pénétrer le froid de îa mort jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je dout©

qu'une Urne d'acier, se frayant passage à travers mon cœur, m'eût causé une pire sensation ; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre dont se sert habituellement ll me Laroque pour appeler ses gens* était sur une table à ma portée : j'y appuyai le doigt. Un domestique entra presque aussitôt. — Je crois, lui dis-je, que M I,e Marguerite a des ordres à vous donner. — Sur ces mois qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur, la jeune fille fit violemment de la tête un signe négatif et congédia le domestique. J'avais grande liâle de sortir de ce salon, où j'étouffais ; mais je ne pus me retirer devant l'attitude provocante qu'affectait alors M. de Bévallan»

— Ma foi! murmura- t-ïl, voilà quelque chom d f assez particulier !

Je feignis de ne pas l'entendre. M ,Ie Marguerite lut dit deux mots brusques à voix basse.— Je m'inclioe, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus élevé; qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret

LE ROMAN D.UN JEOHS ÏI02JME PA0VIIB. 283

sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'interve* nirlci.

la 'me levai aussitôt.— Monsieur de Bévalîan, dis-je en me plaçant h deux pas de lui, ce regret est tout h fait superflu, car si je n'ai pas cru devoir obéir ans ordres de mademoiselle, je suis entièrement aox vôÊres,... e£ je vais les attendre.

— Fort î>ien, fort bien, monsieur ; rien de mieux, répliqua M. de Bévallan en agitant îa main avec grâce pour rassurer les femmes.

Nous bous saluâmes, et je sortie.

Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant • l'usage, par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient sans doute instruit de ce qui s'était passé, car il ne cessa d'attacher surmoi des regards lamentables, poussantpar intervalles deprofonds soupirs et observant, contre sa coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas au bai ce soir-là.

Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers £t j'écrivis deux mots à M. Xaubépin. A

. toutes prévisions* je lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la laisserais en cas de malheur me

' navrait le cœur, sans ébranler le moins du monde mes immuables principes. Je puis m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les consciences, à tant de croyances à demi mortes, il joue, dans l'état de notre société^ un rôle tellement tutélaire, qu'il n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en discuter les arrêts, d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale: on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix.

■ gardons la folie de l'honneur !

Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément

entré dans Pâme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme seule au monde que protégée par un frère ou par un mari déshonoré.

J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le percepteur du bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée, et à réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M. de Bévallan lui-même qui entra. Son visage exprimait, avec une faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et joyeuse*

— Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière; mais, ma foiî j'ai des états de service qui mettent, Dieu merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai lieu d'éprouver ce soir un -contentement qui ne laisse aucune place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin j'obéis à des ordres

qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je viens vous tendre la main.

Je le saluai avec gravité, et je pris sa main.

— Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à Taise pour m'acquitter de mon ambassade. M Iîe Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de distraction, donné quelques instructions qui assurément n'étaient pas de votre ressort. Yotre susceptibilité s'en est émue très-justement, nous îe reconnaissons, et ces dames m'ont chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos bons offices, dont elles apprécient toute la valeur ^ et rompît des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour moi, monsieur, j'ai acauis ce soir, à ma grande joie, le droit de joindre mes instances à celles de ces dames : les vœux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés, et je vous serai personnellement obligé de m pas mêler à tous les souvenirs

1S R05IAN D't T N JEUNE H023UE PAUVRE. 26?

heureux de cette soirée celui d'une séparation qui serait à îa fois préjudiciable et douloureuse à la famille dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.

— Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être trte-sen° sible aux témoignages gue vous voulez bien nie rendre au nom de ces dames et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre immédiatement par une détermination formelle qui demanderait plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore»

— Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter une bonne espérance. .. Voyons, monsieur, puisque l'occasion s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glacebqui a. pu exister entre nous, deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis très-disposé. D'abord M Qe Laroque, sans se dénantir d'un secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent sous l'espèce de mystère âoni vous vous entourez. Ensuite je vous dois um r^on°

naissance particulière : Je sais que vous avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la main de U n ** Laroquej et que j'ai eu à me louer de votre appréciation.

— Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité,.^

— Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé follement dans mon sens ; mais enfin vous ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit qrçe si M lle . Marguerite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus maiheureuse» Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir... Il n'y en a pasl Je ne suis pas plus qu'un autre de ce calibre-là, j'en conviens ; mais,— comme vous m'avez fait encore Thon-

m R053AN D ON JIUKB MOMÏÎE PAUVRE. 269

neur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablement quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon garçon... Mon Dieu ! j'ai des défauts,... j'en ai eu surtout! J'ai aimé les jolies femmes,... ça, je ne peux pas le nier ! Mais quoi ! c'est la preuve qu'on a un bon cœur. D'ailleurs me voilà au port,... et même j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à nies enfants. D'où je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête comme la sienne : car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas aller les décrocher pour lui être agréable!... ça, c'est impossible!... Là-dessus, mon cher ami, votre main encore une fois!

Je la lui donnai» Il se leva, — Là, j'espère que vous nous resterez maintenant., . Voyons ; éclairassesmoi un peu ce front-là... Nous vous ferons la vie aussi douce que possible, mais il faut vous y prêter un peu, que diable!.,. Vous vous complaises dans votre tristesse... Vous vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on s'en voit pas!.,. Secouez-moi donc ça! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de resprifc et des talents; profitez un peu de toutes ces choses.. „ Voyons, pourquoi ne feries-vous pas un doigt de cour à la petiie Hélouin ? Cela vous amuserait. . , Elle est trèsgentille, et elle irait très-bien;.. Mais diantre! J'oublie " un pem ma promotion aux grandes dignités, moi!... Allons, adieu, Maxime, et à demain, n'est-ce pas?.,

— A demain certainement.

Et ce galant homme, — qui est, lui, une sort d'Espagnol comme on en voit beaucoup, — m'aban donna à mes réflexions,

4 e * ôeîobre»

On singulier événement! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'Ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rade coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme engourdi de douleur» Ceci m'a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines j'ai îe courage d'ouvrir ces feuilles et de reprendre la . plume»

Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brisque* mend dumoifîs, une position et des avantages qui me sone, après toit nécessaires, et dont j'aurais grand 9 peine h trouver l'équivalent du jour au lendemain; La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronte^ et que je m'étais d'ail»

272 LE ROMAN D'UN JEUNE BOMMîï PAUVRE.

leurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'entendais pas que M ,Ie Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'autel un front impassible ; quant au cœur, elle ne le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un instant à l'autre me devenir intolérables, et que j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant.

Dès le lendemain, je me présentai au château, où M» de Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer, Il n'y eut, bien entendu, aucune explication. M me Laroque me parut émue et pensive, M lle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à M lie Hélouin, elle était fort pâle, et tenait les veux baissés

but sa broderie. La fr paovre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultai final de sa diplomatie. Efle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévalîan un regard chargé de dé- < dain et de menace; Miaisdans cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévalîan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance» Cet aplomb souverain irritait manifestement M lle Hélouin ; mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié Sa veille ; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdrait seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire pour le comprendre. M. de Bévalîan en effet n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec

274 il ROMÀÏ* d'un jeune homme pauvre.

un sang-froid impitoyable. M îb Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations autrement menson-« gères ; mais elle n'était pas sans savoir qu'un mensonge qui flatte ou qui blessa le cœur trouve plus facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la niain qui s'en sert

Fendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mois de là» On en dut faire sans retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de M mo Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils.

HE R03ÎAH d'un JBC^E bœemie fauves, 275

M Mq Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affectalion cruelle. J'obéissais do bonne grues ; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir se-, cret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne 9 fcQ^s séparent à jamais : soit! mais rien n'empêchera ce cœur de vivre et de mourir plein d'elle I

Quant à M. de BévaIlan P je ne me sentais pas de Maine contre lui : il n'en mérite pas. C'est eue âme vulgaire, mais inoffensive* le pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveillance, et- mettre avec tranquillité ma main dans la sienne; mais si sa personnalité frusteéchappait à ma haine, je n'en ressentais pas inoin* avec une angoisse profonde^ déchirante, combien cet àomme était indigne 4e la créature choisie qu'il pos-

séderait bientôt, — qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensations sans nom que soulevait en moi, — qu'y -soulève encore — l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il semble qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage I Voilà la jalousie! Du moins, c'est la mienne. Très-sincèrement, il me semblait que moi s^il au monde j'avais des yeux, une intelligence, un cœur capables de voir, de comprendre et d'adorer

LE ROMAN D'un JEUNE HOMME PÀ0VIÎE. 277

dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toule éternité! J'avais cet orgueil immense , assez • expié par une immense douleur.

Cependant an dômoE railleur murmurait à mon oreille que, suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce donc possible? Moi, je ne le crois pas! — Elle auraiapaix* soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le cœur

I pour être heureux, trop de gens le seraient qui ne le

■ méritent pas. A force de raison et de prose, on finit

par diffamer Dieu et dégrader son œuvre. Dieu donne

la paix aux morts, la passion aux vivants! Oui, il y

V& LE ROBIÀH D'un JEUNE HOMME PAUVRE.

a dans la vie,' à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage de prétendre échapper, il y a une poésie permise, — que dis-je? — commandée! C'est la paré de fâme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois , fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par des orages. ou .par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du cœur et tentes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un cœur égal et une pensée fraternelle! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut justifier.

Au surplus, cette paix même tant vantée, la pa&« ?re enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux imaginations glacées en-

LEtlOHAN D ? lin JUTOB HOMME PAUVRE. 279

&2ÛT3 !g repos & zi&kî, je le venu bies; mais fanion de la vie et de la more ne psut se scuteMr sans ime coifeinîe horrible eft tSe perpétuels fiéeMremente.

Au milieu ds- ces misères intimes dont chaque joar redoublait l'intensité, je. ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre el vieille amie M Ile de Porhoët Elis ignorai! on feignait d'ignorer l'éfet démon c&m; mais, dans des allumions voilées,, pe^i-être involontaires, elle pesait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate el ingénieuse (fane femme. I! y a d'ailleurs dans coite âme, vivant emblème dn sacrifice el de là résignation, et qui déjà semble flotter cu-fiessus de îa terre, un détachement, m catae, mbo douce fermeté qui se répandaient siiir moi. ï'ea arrivais h compmnàve sob innocente folie, e£ môme à m'y associer avec une sorte de naïveté . Pcnclzê sm mon album, je me clottrais avec elle pen« dant de longées heures dans sa cathédrale, el j'y

respirais un moment les vagues parfums d'une idéale sérénité.

J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à M Ue de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles dans ce fouillis — des traditions, des légendes, des traits de mœuFs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps passés, loin de l'accablante réalité. M llQ de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de mes peines , et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.

JUB RORfAN D*UN JEUKS HOMME PA0VKE. S81

Cependant, à mesure que le terme fatal approchait,

U m Marguerite perdail la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. M. me Laroque de son côté me regardait souvent avec un air d'inquiétude et d'indécision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier îe hasard fît que je me trouvai seul avec elle dans le salon, M Ile Hé° iouin étant sortie brusquemeiU pour donner un ordre» La conversation indifférente dans laquelle nous étions, engagés cessa aussitôt comme par un accord secret; après ua court silence ; — Monsieur, me dit M mo Laroque d'un accent pénétré, vous placez bien mai vos confidences S

2d2 LE ROMAN lî'UX JEUXE HOMME PAUVRE.

— Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre, A part M 11e de- Porboët^ personne ici n'a reçu de moi l'ombre d'une confidence.

— Hélas! reprit-elle, je veux le croire,... je le crois;... mais ce n'est pas assez!...

Au même instant , M 1!e Hélouin rentra, et tout fut dit

Le lendemain, — c'était Mer, — j'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec M IIe Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant; mais elle arrêta son cheval. —Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle,

— Oui, mademoiselle. Tous vous promenez?

— Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me

LU I105IÀN D'tSJR JEUKi nOQilQB PÀBVRE. 283

sens un peu embarrassée de ma solitude... Mais Alain était nécessaire lk°bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard?

— Avec plaisir. Où allez-vous?

— Mais... j'avais presque Vidée de pousser jusqu'à la tour d'Elven. — Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui s'élevait à droite de la route. — Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage.

— C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné jusqu'ici, je ne sais pourquoi.

— Eh bien! cela se trouve parfaitement; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît

Je tournai bride, et nous partîmes au galop.

Fendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer

dans l'esprit de M lle Marguerite l'impression première des calomnies dont on l'avait troublé. Apparemment elle auait fini par concevoir quelques doutes sur la véracité de M lle Hélouin, et elle s'était entendue avec le hasard pour m'offrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m'étre due.

Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors, Rattachais une faible importance au but particulier que nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Jocelyn, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un œil avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué.

Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralen-

LB EÔMAN D'Sîî jBUNS HOMME PAUVRE. 285

tissant un peu notre allure, donne une représentation vraiment saisissante de ce que pouvait être unboui g du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rê^er quand on voit, à travers les larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes de femmes h l'œil sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisât* es viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène d'un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d'un monde évanouie

À peu de distance d'Elven, bous prîmes un chemin • d@ traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une

colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée e La lande où nous nous trouvions s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en descendîmes le revers, et nous fûmes bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux bardés de fer. J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour d'Elven, dont je ne pouvais môme plus conjecturer l'emplacement, quand elle se dégagea soudain de la feuillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une apparition. Cette tour n'est point ruinée : elle conserve aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les as- Sises régulières de granit qui en composent le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau.

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