‹ Histoire de Sibylle (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · LB EOâlÀfl D'UN JEUNfî HOMK PAUVÎIE · texte numérisé non relu

LB EOâlÀfl D'UN JEUNfî HOMK PAUVÎIE

sépare. Ne pouvant vous faire riche, elles se font pauvres. Il m'a semblé impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer cette détermination, également digne de ces deux âmes généreuses et de ces deux têtes chimériques. Yous m'excuserez d'ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein h tout prix, Quels repentirs il prépare infailliblement à nos amies, de quelle responsabilité terrible il vous menace, c'est œ qu'il est inutile de vous dire : vous le comprenez aussi bien que moi à vue de pays. Si vous pouviez, mon ami, accepter dès cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux du monde; mais vous êtes lié à cet égard par un engagement qui, tout aveugle, tout imprudent qu'il ait été, n'en est pas moins obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc qu'un parti h prendre : c'est de quitter ce pays sans délai et de couper pied résolument à toutes les espérances .que votre présence ici a pour effet inévitable d'entretenir. Quand vous ne serez plus là,

il nie sera plus facile de ramener ces deux enfants à. la raison.

— Eh bien ! je sois prêt ; je vais partir ceto nuit même.

— C'est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce conseil, mon ami, j'obéis moi-môme à une loi d'hon- Eeur bien rigoureuse. Vous charmiez les derniers instants de ma longue solitude ; les plus doux attachements de'ls vie, perdus pour moi depuis tant d'années, vous m'en aviez rendu l'illusion., En vous éloignant, je fais mon dernier sacrifice : il est immense. — Elle se leva et me regarda un moment sans parler. — On n'embrasse pas les jeunes gens à mon âge ? reprit-elle en souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et mercL Que le bon Dieu vous soit en aide ! —le baisai ses mains tremblantes, et elle me quitta avec précipitation

Je fis à la hâte mes apprêts de départ, puis j'écrivis quelques lignes & M me Laroque, Je la suppliais de

renoncer à une résolution dont elle n'avait pu mesurer la portée, et dont j'étais fermement déterminé, pour ma part, à ne point me rendre complice. Je lui donnais ma parole, — et elle savait qu'on pouvait y compter, — que je n'accepterais jamais mon bonheur au prix de sa ruine. En terminant, pour la mieux détourner de son projet insensé, je lui parlais vaguement d'un avenir prochain où je feignais d'entrevoir des chances de fortune.

A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour où j'avais tant souffert, — où j'avais tant aimé ! — et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef. Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres; j'arrivai enfin dans le salon où je l'avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une heure à peine; leur présence récente s'y trahissait encore par un

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parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. le cherchai, je touchai la corbeille où sa main avait replacé, peu d'instants auparavant, sa broderie commencée... Hélas! mon pauvre cœur! — Je tombai à genoux devant la place qu'elle occupe, et là; le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglota.* comme un enfant... Dieu! que je l'aimais!

Je profitai des dernières heures de la nuit pour me faire conduire secrètement dans la petite ville voisine, où j'ai pris ce matin la voiture de Rennes. Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, — que j'y avais laissés, je vais vous retrouver! — Dernier rêve de jeunesse, — rêve du ciel, adieu !

Paris.

Le lendemain dans la matinée, comme j'allais me rendre au chemin de fer, une voiture de poste entra

dans la cour de l'hôtel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage s'éclaira quand il m'aperçut. —Ah ! monsieur, quel bonheur 1 vous n'êtes point parti! voici une lettre pour vous. — Je reconnus l'écriture de Laubépin. Il me disait en deux lignes que M iIe de Porhoët était gravement malade, et qu'elle me demandait. Je ne pris que le temps de faire changer les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le pressai alors de questions. Je lui fis répéter la nouvelle qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable M ,le de Porhoët avait reçu la veille, des mains de Laubépin, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses parents d'Espagne. — Et il paraît, ajoutait Alain, qu'elle le doit à monsieur, qui a découvert dans le colombier de vieux papiers auxquels personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de

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vrai là-dedans; mais, si ça est, dommage, me suis-je dit, que cette respectable personne se soit mis en tète ses idées de cathédrale, et qu'elle' n'en veuille pas démordre,... car notez qu'elle y tient plus que jamais, • monsieur... D'abord, au reçu de la nouvelle, elle est tombée raide sur le parquet, et on Ta crue morte ; mais une heure après elle s'est mise à parler sans fin ni trêve de sa cathédrale, du chœur et de la nef, du chapitre et des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si bien que pour la calmer il a fallu lui amener un architecte et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation là-dessus, elle s'est un peu assoupie; puis, en se réveillant, elle a demandé à voir monsieur,... monsieur le marquis ( Alain s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait courir après lui. Il paraît qu'elle veut consulter monsieur sur le jubé.

Cet étrange événement me jeta dans une profonde surprise. Cependant, à l'aide de mes souvenirs et des

détails confus qui m'étaient donnés par Alain, je parvins à en trouver une explication que des renseignements plus positifs devaient bientôt me confirmer. Comme je l'ai dit, l'affaire de la succession de la branche espagnole des Porhoët avait traversé deux phases. Il y avait eu d'abord entre M lle de Porhoët et une grande maison de Castille un long procès que ma vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort; puis un nouveau procès, dans lequel M Ue de Porhoët n'était pas môme en cause, s'était élevé, au sujet de la même succession, entre les héritiers espagnols et la couronne, qui prétendait que les biens lui étaient dévolus par droit d'aubaine. Sur ces entrefaites, tout en poursuivant mes recherches dans les archives des Porhoët, j'avais mis la main, deux mois environ avant mon départ du château, sur une pièce singulière dont je reproduis ici le texte littéral :

« Don Philippe, par la grâce de Dieu , roi de Cas-

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tille, de Léon, d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de Navarre, de Grenade, de Tblède, de Valence, ie Galice, de Maïorque, de Séville, de Sardaigne, de uordoue, de Cadix, de Murcie, de Jaën, des Algarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des îles Canaries, des Indes orientales et occidentales, îles et terres fermes de TOcéan, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol et de Barcelone, seigneur de la Biscaye et de Molina, etc.

» A toi, Hervé Jean Jocelyn , sieur de Porhoët Gaël. comte de Torres Nuevas, etc., qui m'as suivi dans mes royaumes et servi avec une fidélité exemplaire, je promets par faveur spéciale qu'en cas d'extinction de ta descendance directe et légitime, les biens de ta maison retourneront, même au détriment des droits de ma couronne, aux descendants directs et légitimes delà branche française des Porhoët Gaët tant qu'il en existera .

» Et je prends cet engagement pour moi et mes successeurs sur m& foi et parole de roL

d Donné à l'Escurial le 10 avril 171& *

© Yo el Rey. o

 côté de cette pièce, qui n'était qu'une copie traduite, j'avais trouvé le texte original aux armes d'Espagne. L'importance de ce document ne m'avait pas échappé, mais j'avais craint de me l'exagérer. Je doutais grandement que la validité d'un titre, sur lequel tant d'années et d'événements avaient passé, fût admise par le gouvernement espagnol : je doutais même qu'il eût le pouvoir d'y faire droit, quand il en aurait la volonté» Je m'étais donc décidé à laisser ignorer à M 1Ie de Porhoët une découverte dont les conséquence? me paraissaient très-problématiques , et je m'étais borné à expédier le titre à M. Laubépin. N'en rece-

LB R0S1AN d'un jeune homme pauvkb. 347 vant aucune nouvelle, je n'avais pas tardé à l'oublier au milieu des soucis personnels qui m'accablaient alors. Cependant, contrairement à mon injuste défiance, le gouvernement espagnol n'avait pas hésité à dégager la parole du roi Philippe V, et au moment même où un arrêt suprême venait d'attribuer à la couronne la succession immense des Porhoët, il la restituait noblement à l'héritier légitime.

Il était neuf heures du soir quand je descendis de voiture devant le seuil de l'humble maisonnette où cette fortune presque royale venait d'entrer si tardivement. La petite servante vint m'ouvrir. Elle pleurait. J'entendis aussitôt sur le haut de l'escalier la voix grave de M. Laubépin qui dit : — C'est lui ! — Je gravis les degrés à la hâte. Le vieillard me serra la main fortement, et m'introduisit, sans prononcer une parole, dans la chambre de M lle de Porhoët. Le mé° decin et le curé du bourg se tenaient silencieux dd,n$ l'ombre d'urne fenêtre. M* e Laroque était agenouillée

sur une chaise près du lit ; sa fille, debout près du chevet, soutenait les oreillers sur lesquels reposait la tête pâle de ma pauvre vieille amie. Lorsque la malade m'aperçut, un faible sourire passa sur ses traits, profondément altérés ; elle dégagea péniblement un de ses bras. Je pris sa main, je tombai à genoux, et je ne pus retenir mes larmes. — Mon enfant I ditelle, mon cher enfant! — Puis elle regarda fixement M. Laubépin. Le vieux notaire prit alors sur le lit un feuillet de papier, et paraissant continuer une lecture interrompue :

« A ces causes, dit-il, j'institue par ce testament olographe pour légataire universel de tous mes biens tant en Espagne qu'en France, sans aucune réserve ni condition, Maxime-Jacques-Marie Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, noble de cœur comme de race. Telle est ma volonté»

» Jocelynde-Jeanne, comtesse de Porhoet Gàel.»

Dans l'excès de ma surprise, je m'étais levé avec une sorte de brusquerie, et j'allais parler, quand M 1Ie de Porhoëfc, retenant doucement ma main, la plaça dans la main de Marguerite. A ce contact sou-' dain, la chère créature tressaillit; elle. pencha son jeune front sur~ l'oreiller funèbre, et murmura en rougissant quelques mots à l'oreille de la mourante. Pour moi, je ne pus trouver de paroles : je retombai à genoux, et je priai Dieiio Quelques minutes s'étaient écoulées au milieu d'uo silence solennel, quand Marguerite me retira sa main tout à coup, et fit un geste d'alarme. Le docteur s'approcha à la hâte : je me levai. La tête de M 1Ie de Porhoët s'était affaissée subitement en arrière : son regard était fixe, rayonnant et tendu vers le ciel ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, comme si elle eût parlé dans un rêve : — Dieu! ditelle; Dieu boni je la vois,.c là-haut!,.. Oui,... le chœur,. .. les lampes d'or,... les vitraux,... le soleil

partout!... Deux anges à genoux devant l'autel,...

so

en robes blanches;,.; leurs ailes s'agitent... Dieu f ils sont vivants 1 — Ce cri s'éteignit sur sa bouche, qui demeura souriante : elle ferma les yeux 9 comme si elle s'endormait, et soudain un air d'immortelle jeu* nesse s'étendit sur son visage, qui devint méconnaissable. I

Une telle mort, couronnant une telle vie, porte en soi des enseignements dont je voulus remplir mon âme jusqu'au fond. Je priai qu'on me laissât seul avec le prêtre dans cette chambre. Cette pieuse veille, je l'espère, ne sera pas perdue pour moi. Sur ce visage empreint d'une glorieuse paix, et où semblait vraiment errer je ne sais quel reflet surnaturel, plus

d'une vérité oubliée ou douteuse m'opparut avec une évidence irrésistible. Ma noble et sainte a::iit 1 .. j vais assez que vous aviez eu la vertu du sachiez : j,* voyais que vous en aviez reçu le prix î

Vers deux heures après minuit, succombant à la

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fatigue, je voulus respirer l'air pur un moment. Je descendis l'escalier au milieu des ténèbres, et j'entrai dans le jardin, en évitant de traverser le salon du rezde-chaussée, où j'avais aperçu de la lumière. La nui! était profondément sombre. Comme j'approchais de la tonnelle qui est au bout du petit enclos, un faible bruit s'éleva sous la charmille; au même instant, une forme indistincte se dégagea du feuillage. Je sentis un éblouissement soudain, mon cœur se précipita, je Yis le ciel se remplir d ? étoi!es. — Marguerite ! dis-je en étendant les bras, — J'entendis un Séger cri, puis mon nom murmuré à demi-voix, puis rien,... et je sentis ses lèvres sur les miennes, le crus que mon âme m'échappait!

TOWo ^y ttim^QiV:

J'ai donné à Hélène la moitié de ma fortune. Marguerite est ma femme. Je fermé pour jamais ces pages. Je n'ai plus rien à leur confier. On peut dire des hommes ce qu'on a dit des peuples : Heureux ceux qui n'ont pas d'histoire!

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