‹ Histoire de SienneChapitre 25 sur 38 · SPECIMENS D ANCIENNE MAJOLIQUE SIENNOISE · texte numérisé non relu

SPECIMENS D ANCIENNE MAJOLIQUE SIENNOISE

(Reproduits d'après The Art of the Precursors; A study in the kistor,y of Early

Ilalian Majolica, de Henry Wallis.)

Dans un écrit remontant à 1231, nous voyons mentionné un vasellaio 1 ; et, en 1287, un homme de condition,

1 Arch. di Stato, Sienne. Libro délie décime e condanne, ad annum, c. 8l. Cf. Guasti, Cafaggiolo, e di altre fabhriclie di ceramiche in Toscana. Florence, Barbera, 1902, p. 3i5.

Jacomo Beringhieiï, possédait une poterie près de Sienne, à San Giusto délia Berardenga1. Passé le début du XVe siècle, le mot orciolaio reparaît très fréquemment dans les archives locales. A cette époque, Sienne entretenait d'excellentes relations avec Montelupo2, et cette amitié fut, à n'en pas douter, très favorable au développement de la céramique. En quelque état de stagnation et de décadence que soit tombée en effet avec le temps l'antique poterie de Montelupo, c'était encore, au commencement du Quattrocento, l'un des centres les plus importants de production de poterie vernissée ; et les amateurs de majolique ne devraient pas se laisser influencer par la laideur sinistre de sa fabrication ultérieure jusqu'à refuser à la marque vénérable, ancêtre de celles de Florence et de Cafaggiolo, son juste tribut de louange.

Au nombre des orciolai figurant dans les actes publics de l'époque, nous trouvons un Lorenzo di Giacomo:i, qui, en i4o3, reçut, dans le voisinage des Servi, une maison de Cristofano di Binduccio, peintre qui occupait une situation éminente dans son art ; un Niccolô di Bettino, surnommé// Terroso*; et un Mariano d'Andréa di Giovanni", qui, en l'année 1429, tenait bottega dans la contracta de San Marco, à deux pas de la petite église Santa Lucia, et fut ainsi le prédécesseur de ces deux grands artistes

1 Cf. Guasti, op. cit., p. 3i5.

2 En 1422, la commune de Montelupo envoya à la Seigneurie de Sienne, en témoignage d'amitié, une louve apprivoisée. « Et quamvis, écrivait-elle, hoc animal ex sui natura ferox et immane sit, nichilominus lupus iste plusquam catulus mansuetus et domesticus est. » C'était alors la coutume à Sienne, comme de nos jours à Rome, d'élever aux frais de l'État une louve, symbolisant l'origine fabuleuse de la cité.

:! Archivio di Stato, Sienne. Perg. di S. Raimondo. * Arch. di Stato, Sienne. Riccherna, i423-4, f. il.

s Arch. di Stato, Sienne. Libro délia Compagnia di S. Lucia, LI, c. 3. Cf. aussi les Mise. Stor. sen., vol. V, p. i5o.

siennois, Pietro et Niccolô di Lorenzo Mazzaburroni, qui y travaillaient en i488, et de Maestro Benedetto qui, quelque quinze ans plus tard, établit sa bottega au même endroit. On y trouve également mentionné un Giorgio d'Andréa qui, suivant l'hypothèse du chevalier Lisini, serait le père de ce Gecco di Giorgio dont les statues de terre cuite sont bien connues en Toscane.

Les potiers siennois se multiplièrent au point que, dans la seconde moitié du siècle, ils suffisaient amplement, comme nous allons le voir, aux besoins de la ville et de la région avoisinante. C'est probablement du reste cet état de choses qui amena certains d'entre eux à chercher du travail dans les villes à l'est des Apennins. En 1462, un artiste siennois, Ventura di Maestro Simone de' Piccolomini, quitta sa ville natale pour s'établir à Pesaro. Un acte cité par Passeri1 nous apprend qu'il s'associa avec Matteo di Raniere da Gagli pour y reprendre et développer une poterie. A cet effet, les associés empruntèrent 270 ducats, somme si considérable pour l'époque, qu'il paraît probable, suivant le raisonnement de Passeri, que Ventura et Matteo se proposaient de monter une installation nouvelle et coûteuse, dans le but d'exploiter un procédé nouveau. Selon le même auteur, ce serait à cette époque que l'usage de l'émail stannifère aurait été importé à Pesaro. Enfin, peu de temps après, en i463, nous voyons Ventura acheter une quantité considérable de terre siliceuse du Lac Trasimène, pourlaglaçure de ces céramiques.

Cette émigration partielle n'ayant guère atténué l'âpreté de leur concurrence, les potiers siennois, en 1476, cherchèrent à y remédier par d'autres moyens. Sollici-

1 Passeri, Istorie délie Pitture in Maiolica fatta in Pesaro; dans Istorie délie Fabbriche di Maioliche Metaurensi, etc., raccolta a cura di Giuliano Vanzolini, Pesaro, 1879, vol I, chap. x, pp. >-;, 38.

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tant la protection de la Seigneurie contre la concurrence étrangère, ils lui présentèrent une pétition faisant ressortir que la ville renfermait seize botteghe de leur art, toutes bien installées, dirigées par des patrons expérimentés, et en mesure de fournir beaucoup plus d'articles que n'en nécessitait la consommation de Sienne et des localités voisines : ils demandaient en conséquence qu'on imposât lourdement toutes poteries entrant dans la ville, à l'exception d'une seule catégorie, la maiorica, terme usité alors pour désigner spécialement les poteries métalliques de Valence et de Malaga. En cela, ils imitaient leurs confrères de Venise qui, quarante ans plus tôt, avaient réussi à obtenir une ordonnance prohibant l'importation de toute espèce de poterie sur le territoire de la République sauf la majolique authentique.

La pétition des maîtres potiers siennois reçut satisfaction1; il fut stipulé que quiconque méconnaîtrait leurs privilèges paierait double taxe et verrait ses marchandises détruites. Ainsi protégées, les fabbriche siennoises se développèrent rapidement, et en i483 les orciolai peuplaient une rue tout entière.

Cependant, si les potiers siennois imploraient ainsi l'intervention de l'Etat contre la concurrence des artisans des villes voisines, on aurait tort d'en conclure à une infériorité artistique quelconque de leurs produits comparés à ceux de leurs plus habiles rivaux; il faut se rappeler la foi inébranlable que nourrissaient alors les citoyens des républiques italiennes en l'efficacité des mesures de protection officielles contre presque tous les maux sociaux. Vers i48oet 90, en effet, longtemps avant l'arrivée de potiers étrangers dans leur ville, des artisans

1 Borghesi et Banchi, Nuovi Documenli per la Storia dell'Arte senese. Sienne, Torrini 1898, pp. 248-249. Le privilège fut accordé le 16 janvier 1477.

locaux produisaient déjà des spécimens remarquables de céramique; ce n'est pas du reste avant 1498, à une époque où les artistes en cette spécialité devenaient de plus en plus nomades dans leurs habitudes, que nous trouvons des étrangers à l'œuvre dans les ateliers siennois. Or, le carrelage de l'Oratoire de sainte Catherine était déjà commencé depuis 1480 ; et, en 1488, deux Siennois exécutaient les superbes ambrogette que l'on admire encore dans la chapelle Bichi à San Agostino.

Ces carreaux de la chapelle Bichi, qui comptent parmi les plus beaux de la Renaissance italienne, œuvre des deux artistes siennois, Pietro et Niccolô di Lorenzo Mazzaburroni, — les documents ne nous laissent aucun doute à cet égard, ni sur la date de leur fabrication *, — ne sont que de quelques mois postérieurs aux plus anciens carreaux existants, du même genre, produits par un artiste faëntin quelconque ; ornés de feuillages et de trophées, ce sont les ancêtres directs des ambrogette du Palais Petrucci, dont le pavement, à ce propos, ne fut pas, comme nous allons le voir, si redevable qu'on l'a dit à l'influence étrangère. Par contre, il semble probable que la première fabrique de carreaux artistiques à Faenza fut fondée par des potiers venus des environs de Sienne : les plus anciennes ambrogette faëntines présentant quelque valeur artistique, celles qui décorent la chapelle Saint-Sébastien, à San Petronio de Bologne, furent exécutées par une famille du nom de Bettini, alors établie à Faenza; or, tandis qu'à Faenza on ne relève ce nom patronymique dans aucun acte public avant l'année i48o, à Sienne et dans des villes environnantes, depuis des temps reculés, on

1 Le contrat concernant ce travail se trouve dans le tome XXXVIII de l'histoire manuscrite de la famille Bichi compilée par l'abbé Galgano Bichi, figurant dans les archives privées des Bichi-Ruspoli Forteguerri à Sienne. Reproduit dans les Mise. Stor. sert., vol. IV, p. 124, sa date exacte est le 3 juin 1488.

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connaissait bien ce nom porté par une maison noble du pays. Nous savons en outre que plusieurs de ces Bettini, vraisemblablement une branche de la famille siennoise, possédaient une poterie à Asciano, près de Sienne, dès le début du Quattrocento. Nous tenons donc pour probable, nous ne disons pas établi, que les Bettini de Faenza étaient partis de Sienne, chassés de leur ville natale, comme Ventura di Maestro Simone, par l'acuité de la concurrence, pour chercher du travail à Test des Apennins.

La fabrication des ambrogette continua à se développer à Sienne au cours des premières années du siècle suivant. En i5o2 et i5o4, de nouveaux quadretti et tondi furent exécutés pour l'Oratoire de sainte Catherine ; en i5o9, on commença le carrelage du nouveau palais de Pandolfo Petrucci ; en i5i3, la chapelle Piccolomini, à San Francesco, reçut une décoration analogue. Bien d'autres églises et palais s'embellirent de la même façon ; mais bien peu, hélas ! de ces carrelages sont restés là où ils avaient été mis en place ; au cours des âges, la plus grande partie en a été détruite, volée ou vendue. Il n'y a d'ailleurs pas encore bien longtemps, les Siennois ne se souciaient guère en général du prestige artistique de leur cité, ils ne témoignaient pas de regrets que les ambrogette, comme les artistes qui les avaient exécutées, fussent tombées dans l'oubli et que le nom même de Sienne eût été rayé de la liste des grands centres de fabrication italienne de majolique.

De même que certains de leurs artistes, quittant Sienne, avaient fait connaître les nouveaux procédés dans les villes de l'Italie orientale, les Siennois se montrèrent de leur côté disposés à accueillir les artisans venus de Faenza et du pays d'Urbin. En i^99 nous rele-

vons un certain Evangelista di Michèle, « pictor vasorum », et son frère, Tommaso, établis à Sienne1. Ces deux céramistes avaient sans doute appartenu à la poterie de Maestro Niccolô à Faenza ; en tout cas, les documents produits par le professeur Malagola2 nous apprennent que deux artistes portant les noms d'Evangelista et Tommaso travaillaient dans l'atelier de Maestro Niccolô quelques années avant l'arrivée des deux frères dans la ville toscane. Entre autres maiolicai faëntins également émigrés à Sienne, signalons Giovanni Andréa Tonduzzi et son fils Marcantonio : ce dernier acquit une certaine notoriété dans son art et fut nommé en 1319 membre de la commission élue par les maîtres potiers pour élaborer leur nouveau statut; mais il tomba bientôt en discrédit et fut condamné deux ans plus tard sous l'inculpation d'homicide. Deux autres artistes originaires de Faenza figurent dans cette affaire, qui se termina par une amende de cinq scudi pour le prévenu qui recouvra sa liberté.

De meilleure réputation fut ce Maestro Benedetto, également faëntin, dont le nom évoque toujours d'agréables souvenirs aux amateurs de majoliques. On ne trouve rien sur l'artiste ni sur sa famille dans les archives de sa ville natale : la première mention qui soit faite de lui figure dans une déclaration sous serment3 qu'il fit concernant la fixation des impôts en l'an i5og. Nous y lisons que son père était un certain Giorgio de Faenza et que Benedetto résidait déjà à Sienne depuis six ans au moins. Il possédait de compte à demi un atelier-magasin de la piazza San Marco près de l'église Santa Lucia, quartier

1 Archivio Notarile Provinciale, Protocollo di Ser Baldassare Corti, filza 5i, strumento del i499-

2 Argnani, Il Rinascimento délie Ceramiche Majolicate in Faenza, con Appendici di documenti inediti fotniti dal Prof. Carlo Malagola. Faenza. Montanari, 1898, vol. I, pp. 289, 290.

Arch. di Stato, Sienne. Lira di S. Marco, vol. CI, ann. 1509.

où, comme nous l'avons vu, des générations d'artistes céramistes vécurent et travaillèrent. Il ne semble pas qu'il eût réellement prospéré jusqu'à cette époque, car il devait encore une somme considérable qu'il avait empruntée pour acheter sa part d'association.

En octobre ioio, il fut agréé membre de la Compagnia di Santa Lucia\ ghilde religieuse, sorte de confrérie s'occupant du soin des malades et des enterrements qui jouit pendant plusieurs siècles d'une certaine importance à Sienne; et c'est dans les registres de cette association que l'on trouve le plus de documents le concernant. Il dut gagner rapidement la confiance de ses confrères de l'association car, un an seulement après son admission, il fut choisi pour les fonctions de sacristain2 et, douze mois plus tard, délégué au conseil; il resta d'ailleurs l'un des membres influents de l'association : trois fois sacristain3, deux fois conseiller, deux fois infermiero, son élection au consulat lui fit occuper finalement en 1 52 1-22 le poste le plus élevé. On ne trouve plus ensuite trace de lui dans les registres.

Cette documentation précise sur Maestro Benedetto semblerait, prise isolément, d'autant qu'elle établit le fait de sa naissance à Faenza, confirmer l'opinion d'Argnani en ce qui concerne l'origine et les débuts de la poterie siennoise ; cependant il n'en faut pas moins admettre intégralement les témoignages que nous avons apportés touchant le développement de la céramique à Sienne, et, à les considérer avec impartialité, on recon-

1 Arch. di Stato, Sienne. Libro délie deliberazioni délia Compagnia di S. Lucia, Liv. f. 4l- « Fu obtenuto e solenemente deliberato per lupini xiiij bianchi uno nero in contrario disponenti che Benedetto di... da Faenzia, vaxaio, in su la piaza di San Marcho fusse de' nostri fratelli. A di viij di Dicembre fe' l'entrata solenemente.

2 Ms. cit., f. 5i*.

3 Ms. cit., ff. 5il, 56, 6il.

naîtra, nous semble-t-il, qir ils détruisent absolument les théories du professeur de Faenza.

Il est constant qu'à l'époque de Maestro Benedetto, plusieurs artistes de talent travaillaient dans les nombreux ateliers de Sienne, et que la plupart étaient des Siennois ayant fait leur apprentissage sous des maîtres de valeur, leurs concitoyens, comme les Mazzaburroni. La notoriété de Maestro Benedetto est due au fait que, de toutes les belles pièces de majolique siennoise parvenues jusqu'à nous, la seule qui porte une signature complète nous a conservé son nom. D'autres artistes de son temps, de talent égal, ont produit des œuvres sur lesquelles on ne voit que des marques indéchiffrables, et leurs noms sont tombés dans l'oubli.

Au Cinquecento d'ailleurs , les céramistes menaient, comme nous l'avons dit, une vie errante ; les Faëntins ne furent pas les seuls potiers étrangers à s'établir à Sienne. Il y vint aussi des artistes du pays d'Urbin, parmi lesquels ce Giulio da Urbino dont Vasari parle avec tant d'enthousiasme : le biographe nous apprend que ce maître distingué excellait dans toutes les majoliques fines, qu'il ornait, rapporte-t-il, de peintures superbes et d'un émail d'une pureté extraordinaire ; et il mentionne comme surtout dignes de louange les quadretti et les tondi qu'il exécutait pour les pavements.

Ce maître passe presque inaperçu des auteurs qui ont écrit sur la majolique, et nous ne sachons pas qu'aucun traité de céramique faisant autorité lui attribue une seule pièce. Pourtant une collection bien connue possède un beau spécimen, malheureusement fort détérioré, de son talent : il s'agit d'une grande brocca du musée de Bologne, sur laquelle est représentée l'histoire de Scilla.On aperçoit au fond les remparts de la forteresse de Mégare : Minos et ses chevaliers chevauchent vers la porte sur-

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montée de mâchicoulis, du haut de laquelle Scilla regarde le jeune roi, les yeux brillants de désir. La scène, dune tonalité excellente, est rendue avec beaucoup de vigueur et de mouvement, en même temps qu'elle s'adapte admirablement à son but, en tant que décoration céramique. C'est bien là le genre de travail que nous attendrions du jeune et brillant élève d'Orazio Fontana.

La pièce porte deux inscriptions qui semblent avoir passé jusqu'ici inaperçues. L'une se lit comme suit : « i535. Iulio da Urbino, in botega di Mastro Alessandro in Arimini. » La seconde, quoique endommagée, laisse voir: « i5.. De Silla, inamorata de Minos, VIII deOudio. » Ces trois derniers mots se rapportent évidemment au fait que l'histoire de Scilla se trouve au huitième livre des Métamorphoses , poème auquel les artistes céramistes de la Renaissance empruntent assez fréquemment leurs sujets. Ces inscriptions constituent la plus ancienne trace que nous possédions de Giulio da Urbino.

Nous le trouvons ensuite en i54" établi à Sienne, où il subit un emprisonnement pour une peccadille. Il est possible qu'il y exécuta quelques ambrogette pour l'Oratoire de sainte Catherine, dont le dallage subissait des réfections continuelles; certains carreaux décèlent manifestement l'influence d'Urbin, non pas tant dans le dessin que dans la nature des fonds.

C'est sans doute au bout de quelques années qu'il entra au service d'Alphonse II de Ferrare, pour qui il exécuta les belles pièces auxquelles Vasari fait allusion. Campori écrit que les registres de comptes encore existants de la famille d'Esté ne portent qu'une seule fois le nom de Giulio, et encore y est-il indiqué comme travaillant non pour Alphonse II à Ferrare, mais pour le cardinal Hippolyte d'Esté, le grand protecteur de la majolique, à Tivoli. Il faudrait de plus importants témoignages pour

ébranler notre confiance dans les allégations de Vasari, en ce qui concerne l'artiste d'Urbin. Son contemporain, Vasari paraît l'avoir personnellement connu ; la notice qu'il consacre au maître sonne comme l'éloge d'un ami ; et, comme Giulio n'entra au service d'Hippolyte d'Esté qu'en 1569, soit un an après la deuxième édition des Vies, la théorie d'après laquelle le biographe, par ignorance ou négligence, aurait substitué le nom d'Alphonse à celui d'Hippolyte, ne semble pas très soutenable. Il est plus raisonnable de conclure que Giulio travaillait déjà pour Alphonse d'Esté avant i568 et qu'il entra seulement après cette date au service du cardinal Hippolyte, à Tivoli. Peut-être est-ce lui qui exécuta le beau vase à reflet métallique de la collection Henderson, imitant la majolique de Valence, dont le flanc porte l'inscription : « M. Sor. Carde. Des te In Ur. Ro. »

Vasari regardait évidemment Giulio comme l'un des plus grands céramistes de son temps et il n'y a pas lieu de mettre ici en doute son jugement. Urbin. Rimini, Sienne, Ferrare, Rome, telles sont les villes où le maître pratiqua son art ; on peut considérer sa vie errante comme le type de celle que menèrent alors tant d'autres céramistes : ils allaient de cité en cité, influençant les artistes sur leur passage, apportant parfois avec eux le secret de nouveaux procédés et de nouveaux motifs décoratifs, et apprenant çà et là quelque chose, en échange, de confrères plus sédentaires. De ces errants, quelques-uns des plus distingués pratiquèrent leur art à Sienne.

Un autre enfant du duché d'Urbin, qui travailla aussi à Sienne, un certain Fedele, y apporta le secret de l'émail noir, ainsi que d'une sorte de procédé pâte sur pâte, dont il revendiquait la découverte. Il ne paraît pas avoir été lui-même un céramiste : dans une supplique qu'il pré-

sente à la Seigneurie en i535, pour solliciter un brevet de trois années, il déclare expressément son intention de s'associer avec un maître potier pour exploiter ses inventions ; il désire, dit-il, « lavorare diversi meschl sopra il negro, et dorare e d" argentare a fuoco, chose qui, fait-il valoir, n'a jamais encore été faite dans leur très noble cité. »

Fedele mentionne donc dans ce document trois procédés distincts1. Il parle i° d'un émail noir, sur lequel 2° il se propose d'exécuter une sorte de relief avec un mélange de plusieurs substances ; enfin 3° dorare e d' argentare a fuoco les pièces obtenues. Tout ceci se comprend facilement sauf les termes dorare et argentare. Au premier abord, ils sembleraient indiquer l'emploi d'un enduit métallique ; mais, dans ce cas, le mot trovatore ne pourrait s'appliquer au troisième procédé, car, en i535, on savait déjà produire depuis quelque temps le reflet métallique et, entre autres villes, à Sienne même.

Mais il nous semble que ces deux termes ne se rapportent nullement, dans le cas qui nous occupe, à ce dernier procédé. Nous pensons qu'en Fedele se révèle l'artiste encore inconnu qui exécuta certaines pièces revêtues d'un émail noir particulier, à Castel Durante et ailleurs, auxquelles font allusion Raffaelli et Fortnum, et qui s'enrichissent, non d'un reflet métallique, mais de dorures et de sujets peints à l'huile. La bibliothèque d'Urbania, suivant Raffaelli, en possède un beau spécimen orné de portraits d'un comte Maldini et de sa femme. Certaines pièces de cette catégorie sont décorées de motifs en relief et c'est à ce procédé pâte sur pâte que se réfère Fedele lorsqu'il parle de disposer certains nieschi sur un fond noir2.

1 Archivio di Stato, Sienne. Balia, Deliberazioni, n. 92, c. 96.

2 La collection de débris de céramique trouvés à Sienne, formée par

Nous voyons donc que les artistes de Faenza n'étaient pas les seuls étrangers à venir à Sienne ; à l'époque où y florissait l'art de la céramique, des potiers d'Urbin travaillaient aussi dans ses botteghe. D'autre part, les maîtres étrangers ne constituèrent jamais qu'une petite fraction des artistes céramistes résidant dans ses murs ; longtemps avant qu'aucun Faëntin fût venu à Sienne, ses potiers formaient déjà un corps nombreux et important, produisant des pièces artistiques de haute valeur ; et la poterie siennoise continua à se développer en pleine indépendance pendant toute la durée des quarante premières années du Cinquecento. Son importance ressort de l'étude des formalités auxquelles donna lieu la rédaction du nouveau statut de la corporation en i52o, ' : nous relevons l'existence de seize capo-maestri dans la ville, plus un certain nombre de maîtres de moindre envergure ; et, de ces capo-maestri, il paraît qu'un seul était étranger. Lorsque la commission nommée par eux eut élaboré le statut, elle convoqua une assemblée en masse de tous les vasai et orciolai dans l'église SS. Filippo e Giacomo délia Abbadia Nuova, où il fut solennellement approuvé. Leur industrie était devenue si prospère que déjà en i526 les autorités leur octroyèrent la permission d'organiser chaque année dans la ville deux grandes foires publiques, l'une à la Saint-Marc, l'autre à la Saint-Philippe et Saint- Jacques.

Un document de id2o, que nous avons sous les yeux, nous éclaire sur la nature des œuvres produites dans les

M. Leverton Harris, contient un spécimen de cet émail noir, et nous en possédons également un dans notre propre collection de fragments de céramique siennoise. M. Leverton Harris, qui se consacre à l'étude de la majolique de Sienne, a réuni, pour ses travaux, une quantité considérable de débris découverts au cours de fouilles récentes.

1 Guasti en reproduit les dispositions les plus importantes dans son Cafaggiolo, e di altre fabbriche di ceramiche in Toscana, pp. 3 17-321.

ateliers des artistes indigènes : c'est l'inventaire de la bottega d'un maître siennois, un certain Giovan Battista di Luca ; il ne paraît pas avoir occupé un rang élevé parmi ses confrères, mais l'inventaire prouve qu'il fabriquait en nombre des pièces artistiques. Nous y relevons près de cent cinquante pièces déjà émaillées et peintes, ainsi qu'un pavement à'ambrogette, « cotti et dipenti », et plus de quatre cents pièces non terminées, à différents états de leur fabrication ; ainsi qu'un matériel considérable d'outils, couleurs et récipients. Parmi les travaux achevés se trouvent des pièces émaillées et décorées en tout genre : les larges assiettes aux riches bordures peintes, les alborelli ou jarres médicinales, les scodelle et les tazzoni, les carreaux peints ou ambrogette. Il ressort donc de cet inventaire que ce maître siennois, contemporain et voisin de Maestro Benedetto, fabriquait des pièces céramiques de même qualité que ses concurrents étrangers et par grandes quantités ; et d'autres documents nous prouvent que les patrons siennois étaient infiniment plus nombreux que les potiers venus de Faenza et d'Urbin, en même temps qu'ils occupaient des situations plus éminentes dans la ghilde locale.

Un passage d'un historien contemporain digne de foi montre bien à quel point les Siennois se préoccupaient d'améliorer la qualité de leurs poteries : il nous parle du pèlerinage que fit l'un d'eux dans la patrie de la vraie majolique. Galgano di Belforte, brûlant de trouver le secret du reflet métallique, orgueil de la céramique hispano-moresque, s'embarqua pour l'Espagne en voyage de découverte. A son arrivée à Valence, il s'assura la complicité d'un négociant de son pays, Battista Bulgarino, et, avec son aide, « déguisé en vil appareil », il se fit embaucher par un maître potier. Profitant chez lui des occasions favorables, il réussit à éventer toutes les recettes

de son patron, puis, ravi de son succès, revint, le i5 mars i5i4, dans sa ville natale. « Galganus , rapporte Tizio sous ce millésime, Senam mense hoc martio rêver sus est l. »

Le procédé du reflet fut donc connu à Sienne de bonne heure et nous voyons que ce moyen de décoration n'était pas pratiqué seulement à Gubbio et Diruta, comme certains l'ont voulu prouver. Les maîtres siennois, en somme, n'étaient en retard à aucun point de vue sur ceux des autres villes. Sienne employait, il est vrai, des artistes étrangers, mais, sous ce rapport, elle ne faisait que suivre l'exemple des autres centres importants de la céramique. Les maîtres potiers de toutes les grandes fabriques italiennes se préoccupaient constamment d'améliorer la qualité de leurs articles, d'utiliser de nouveaux procédés, et d'adopter les derniers perfectionnements ; les céramistes de cette époque mettaient volontiers leur talent et leurs secrets au service du plus offrant : aussi, sitôt adoptés dans une ville, un nouveau procédé, le perfectionnement d'un ancien procédé, faisaient presque simultanément leur apparition dans une autre.

Et ce qui est vrai des procédés l'est également des motifs décoratifs : l'influence des sculpteurs et des peintres, plus particulièrement, mit de temps en temps à la mode chez les céramistes certains types de décoration. On trouve, par exemple, des grotesques sur les objets fabriqués par plusieurs poteries aux premières années du Cinquecento. Le professeur Argnani, s'a visant que certaines assiettes de Faenza portent ce genre de décoration, attribue sans plus aux fabbriche de sa ville natale toutes les pièces ornées de grotesques ; le connaiseur qui voit plus large ne saurait admettre cette pré-

1 Tizio, Historia, t. VII, p. 4^4» anno i5i4.

tention. A Cafaggiolo, pour ne citer que ce seul exemple, on fabriquait des assiettes portant des grotesques peints sur leurs larges bords ; mais ni M. Milanesi ni le chevalier Gaetano Guasti n'ont relevé le nom d'un seul artiste faëntin dans les documents concernant la fabrique qui y était établie ! : toutes les œuvres exécutées à Cafaggiolo le furent par la famille des Fattorini, ou sous sa direction, et cette famille ne tire pas son origine de Faenza.

Il est vrai que plusieurs artistes faëntins vinrent à Sienne, mais rien ne nous oblige à déduire de ce fait que les grotesques y furent importés par eux. De même, rien ne prouve que Ion ait importé d'Urbin les trophées des carreaux siennois. L'emploi de ces motifs ne fut que le symptôme dune évolution générale de la décoration, mouvement dans lequel Sienne ne se trouvait certainement en retard sur aucun autre centre artistique. Déjà, au milieu du Quattrocento, sous l'influence d'un artiste consommé comme Antonio Federighi, des sculpteurs siennois s'étaient mis à sculpter des grotesche et des trofei de beauté singulière; après lui, le Marrina, à cet égard un des plus grands maîtres des temps modernes, sculpta continuellement, de idoo à i5i4, des trophées et des grotesques sur les frises et les pilastres des églises et des palais de la ville, et il est probable que les céramistes locaux subirent tout autant l'influence de ses œuvres à San Francesco, à la cathédrale, à San Martino et à Fontegiusta que celle d'artistes étrangers. Il n'est pas en effet de sujets décoratifs plus suggestifs et plus souples. C'est bien là le genre qui tente un jeune étudiant d'art. Nous maintenons donc que les potiers errants de Faenza et d'Urbin ne provoquèrent pas à Sienne ce mouvement dans la décoration céramique : ils contribue--

1 Guasti, op. cit., pp. 144. i45.

43o HISTOIRE DE SIENNE

rent simplement à accélérer une évolution commencée longtemps avant leur venue et dont nous trouvons des traces dans les antiques carreaux de la chapelle Bichi.

Longtemps Sienne resta un centre important d'industrie céramique. Un document de l'année i565 nous apprend qu'à cette époque le chef de la corporation était un certain Maestro Panduccio del fu Pasquino dei Panducci, recteur de l'Université, et les fabriques locales continuèrent leur production jusqu'à la fin du siècle. En 1600, un nommé Girolamo di Marco Gioschi refit presque entièrement à neuf le carrelage de l'Oratoire de sainte Catherine. Il est évident qu'à cette époque l'art de la poterie était déjà en décadence à Sienne, car les fabricants se contentèrent pour ce travail de copier les vieux modèles; plusieurs carreaux reproduisent même la date des anciennes ambrogette. La fabrication de céramique d'art allait cesser peu après complètement dans la ville.

Il s'est produit, depuis, à Sienne, deux renaissances de l'art céramique. La première, au xvine siècle, avec Ferdinando Maria Campani : empruntant ses modèles aux dessins de Marcantonio et aux œuvres des Carrache, ce fut le plus grand peintre céramiste de son temps : il a laissé quelques belles pièces.

La seconde date du siècle dernier, avec Bernardino Pepi, chimiste à Sienne. Le bon M. Pepi avait coutume de raconter que l'idée de faire revivre l'art perdu de la majolique lui était venue à l'esprit le jour de la fête de saint Antoine de Padoue, en 1847, tandis qu'il écoutait la messe à San Francesco. Malheureusement, ce dessein, conçu sous d'aussi excellents auspices et couronné quelque temps d'un si grand succès, aboutit à des résultats déplorables : Pepi réussit à imiter les vieilles ambrogette, et vendit toujours ses produits, en ce qui le concerne, très

honnêtement pour des imitations modernes ; mais certains marchands, à Sienne et ailleurs, se montrant moins scrupuleux, en écoulèrent comme d'authentiques ambrogette de la Renaissance, non seulement au touriste candide, mais à des connaisseurs avérés ; et ce trafic frauduleux se poursuit toujours. Il n'y a pas si longtemps, un antiquaire bien connu de Sienne nous en offrait une série qu'il déclarait provenir du pavement enlevé dans le palais du Magnifico. De longues années de fructueuse imposture avaient rendu le fripon si impudent qu'il ne s'était même pas donné la peine d'écailler ou de détériorer aucun des carreaux ni de ternir si peu que ce fût la pureté de leur brillant : ils étaient aussi flambants neufs qu'au sortir des fours de Bernardino Pepi. La fabrique en question et une autre qui s'était également montée à Sienne n'existent plus, mais on rencontre encore leurs produits dans les boutiques de bric à brac de la ville et de Florence. Ainsi, la céramique siennoise, après une longue et glorieuse carrière, interrompue au xvii0 siècle, et deux résurrections ultérieures, semble maintenant avoir fait une fin ignominieuse. L'activité artistique de la ville a pris ces dernières années une orientation différente. On y travaille beaucoup le bois et l'on y forge des grilles d'un modèle assez heureux. Certains artisans confectionnent avec succès de petits triptyques « di Benvenuto di Giovanni », des panneaux « di Matteo di Giovanni », des reliures enluminées et des cassoni « del Quattrocento », exécutés parfois avec tant d'habileté que les vrais « initiés », les apôtres de l'art nouveau s'y sont laissés prendre.

La céramique, à Sienne, ne fut donc pas, nous l'avons vu, un rejeton tardif de Gafaggiolo et de Faenza: elle avait une origine très ancienne ; peut-être, au début,

ses potiers venaient-ils d'Asciano où existait depuis les temps romains une filiale de la grande fabrique d'Arretium. Au Quattrocento, des artistes siennois, comme Ventura di Maestro Simone, chassés par la concurrence, partirent vers Test pour importer de nouveaux procédés dans les vieux ateliers de l'Emilie et des Marches, tandis que Sienne devenait toujours davantage le centre de la production de la céramique artistique ; vers la fin du siècle, les cités à l'est des Apennins commencèrent à s'acquitter de leur dette envers elle : des artistes de Faenza et d'Urbin, et parmi eux de grands maîtres comme Giulio d'Urbin et Benedetto de Faenza, vinrent travailler dans ses poteries.

Mais l'influence étrangère n'étouffa jamais la fabrication siennoise : celle-ci conserva toujours ses caractères distinctifs, et les artistes indigènes l'emportèrent toujours en nombre sur les vasai du dehors. Les potiers du pays ne cherchaient qu'à apprendre et à employer de nouveaux procédés, et l'on y mit de bonne heure en pratique celui du reflet métallique.

Si l'on songe à l'importance et au nombre de ses fabbriche, à la quantité et à la qualité de sa production, il ne serait pas raisonnable de supposer que les quelques pièces attribuées à Sienne dans des collections publiques et privées soient réellement tout ce qui lui appartient de droit. Gafaggiolo, par exemple, ne possédait qu'une fabrique particulière de création relativement tardive, aux mains d'une seule famille d'artistes, et sa production totale doit avoir été insignifiante, comparée à la masse de majolique produite au cours d'une longue période dans les nombreux ateliers de Sienne. Et pourtant, les pièces attribuées à Sienne se trouvent noyées au milieu de celles qui portent le nom de Cafaggiolo. Il n'est donc pas douteux que bien des œuvres portant maintenant

l'étiquette de Cafaggiolo et de Faenza appartiennent de droit à la fabrication siennoise.

Nous avons produit et discuté dans ce chapitre toutes les preuves documentaires que nous avons pu trouver touchant l'histoire de l'art céramique à Sienne. Il importait que ce travail fût effectué car, dans ce domaine, la critique basée sur des considérations de style, sans l'appui des documents contemporains, s'est montrée, comme dans d'autres branches des recherches artistiques, un guide fort insuffisant. Si maintenant le générosité de quelque Mécène siennois permet d'entreprendre des fouilles de dimensions suffisantes, peut-être pourra-t-on bientôt faire regagner à la majolique de Sienne le rang auquel elle a droit dans l'histoire de l'art céramique \

1 Le meilleur ouvrage moderne sur la majolique de Toscane est, sans conteste, celui du Dr Bode, Die Anfsenge der Majolikakunst in Toskana, in Verlag von Julius Bard, Berlin, 191 1. Les travaux du Dr Bode sur la majolique sont, à notre avis, peut-être légèrement teintés parfois de « florentinisme » ; mais il n'en reste pas moins le critique contemporain le plus éminent de l'art des vasai, comme de tant d'autres arts.

Sienne n'a jamais joué un rôle important dans l'histoire des lettres ; aucun auteur italien de premier ordre ne lui doit le jour. Les émotions de cette race siennoise, pourtant si impressionnable, ne trouvèrent jamais leur expression parfaite dans les mots. D'où vient que les Siennois n'ont jamais produit de grandes œuvres littéraires, à quoi attribuer leur goût médiocre pour la littérature en général ? Cette question ne saurait trouver ici qu'une réponse trop brève et inadéquate. Trois raisons principales, à notre sentiment, ont, du moins jusqu'au xvie siècle, empêché Sienne de devenir un centre littéraire.

Tout d'abord les Siennois usaient leurs énergies dans des luttes intestines. Or, si les Lettres ont bien produit des chefs-d'œuvre au cours d'époques fiévreuses de conflits civils ou religieux, — Spenser n'écrivit-il pas en partie sa Faërie Queen en Irlande au temps d'Elisabeth, — l'histoire montre qu'en général l'atmosphère de la controverse, politique ou théologique, ne sourit pas aux Muses. On se rappelle l'infécondité de la littérature anglaise sous les règnes d'Edouard VI et de Marie ; de même la Muse de Milton cessa de chanter dès que retentirent les premiers coups de trompettes de la Guerre Civile et pendant des années ne se fit plus entendre que brièvement, à de rares intervalles. La pauvreté littéraire

de la période de la Révolution française n'est-elle pas, aussi, bien connue?

A d'autres points de vue encore, l'ambiance intellectuelle de Sienne n'était pas propre à inspirer ou vivifier le talent d'écrivains. Les Siennois n'étaient pas un peuple littéraire : ils créèrent bien un théâtre populaire, mais, parmi les innombrables pièces qu'ils ont laissées, aux xvie et xvne siècles, il en est fort peu qui révèlent quelque trace de génie. Leur goût très vif pour le théâtre procédait de leur amour du spectacle et des somptueux appareils : les sociétés et cercles dramatiques qui pullulèrent à Sienne à la veille de sa chute et au siècle suivant, devaient, pour la plupart, leur origine à cette passion du peuple, ainsi qu'à ses instincts de sociabilité, et à ce besoin de se produire en public auquel nombre de sociétés pseudo-littéraires doivent aujourd'hui le jour. Les Siennois n'aimaient pas la littérature pour elle-même. Jusqu'au xvme siècle, il n'existait pas à Sienne une bonne bibliothèque, et ceux de ses fils qui devinrent des savants et des penseurs ne bâtirent réellement leur réputation qu'après l'avoir quittée. La ville possédait, il est vrai, une université municipale florissante, mais fondée et entretenue dans le but de pourvoir l'État de légistes et de médecins de valeur. Pour plaire aux Siennois, il fallait qu'une œuvre d'art fût belle matériellement et visiblement, qu'elle flattât directement leur regard.

La dernière raison de cette infécondité littéraire fut le caractère essentiellement démocratique du gouvernement de Sienne : sauf durant un court laps de temps, aucun despote, originaire de la ville, n'y établit sa domination. Or, si la protection des rois et des nobles a souvent nui à la littérature, il n'est pas niable qu'elle ait souvent aussi créé un milieu favorable à la production de grandes œuvres d'art. A la cour de la maison d'Esté, sous le toit du magni-

fique palais des ducs d'Urbin, à Florence enfin, du temps desMédicis, les auteurs jouissaient des loisirs et de cette absence de soucis matériels qui, s'ils ne sont pas indispensables à la production de chefs-d'œuvre littéraires, en facilitent cependant l'éclosion.

Appauvrie et agitée qu'elle était, aux xive et xve siècles, Sienne n'offrait donc pas aux Muses un asile agréable; pourtant, si elle ne devint jamais un grand centre littéraire, ses fils furent des premiers, à l'aube de la littérature italienne, à recourir comme moyen d'expression à la langue vulgaire. Chez elle, comme ailleurs du reste, les émotions qui se traduisirent tout d'abord avec quelque beauté en ce langage furent celles de l'amour, de la religion et du patriotisme, ou mieux l'orgueil du peuple aux prouesses de ses héros : le premier effort littéraire des Siennois s'épanouit en des chants d'amour, des récits religieux et des légendes, en vers et en prose, des gestes de leurs guerriers. Gomme partout en Italie, poètes et prosateurs imitèrent d'abord les œuvres provençales et françaises : les poètes s'approprièrent en les adaptant les mètres des troubadours et des trouvères ; les prosateurs transcrivirent les romans, les biographies religieuses et les fableaux des écrivains du Nord.

Ce furent des lais d'amour que chanta Folcacchiero de' Folcacchieri, chevalier siennois ; et, bien qu'il n'ait pas composé des vers italiens à une date aussi ancienne que l'avancèrent jadis des patriotes toscans, il fut cependant l'un des tout premiers poètes nationaux1 : ses canzoni passionnés remontent en effet à la première moitié du xme siècle1. Gomme tant d'autres amoureux de ce temps, Folcacchiero se vit amené à écrire en langue

1 Cf. C. Mazzi,F. Folcacchieri, rimatore senese del secolo XIII, Florence, Le Monnier, 1878.

vulgaire « parce qu'il désirait se faire comprendre d'une dame qui entendait mal la poésie latine ' ».

C'est pour des raisons analogues que les écrivains préoccupés d'édification religieuse s'exprimèrent également en langue vulgaire?; ils voulaient aussi convaincre des gens ignorant le latin. Au xme siècle, un Siennois anonyme, appartenant probablement au clergé, écrivit en toscan plusieurs contes moraux 2, traduits pour la plupart du français3.

Sienne ne manquait d'ailleurs pas non plus de trouvères, de jongleurs, qui célébraient les hauts faits de ses fils, imitant les vieilles chansons de gestes françaises : par exemple Giudaloste de Pistoie qui, en 1255, chanta l'histoire de la prise de Torniella4. Et les victoires siennoises trouvaient aussi leurs annalistes : La Sconfitta di Montaperti compte, parmi les anciennes relations historiques italiennes, pour l'une des plus vivantes; échappant à la prolixité informe de la plupart des chroniques médiévales, ce n'est pas non plus une simple consignation de faits généralement insignifiants ; tout se tient dans ce récit non dépourvu de qualités littéraires et y observe de justes proportions. L'auteur donne le tableau vécu d'une succession d'événements importants de l'histoire de son peuple : on pourrait presque appeler La Sconfitta di Montaperti l'épopée en prose de Sienne5.

Le plus grand poète siennois fut Gecco Angiolieri, Cecco « le mauvais sujet de l'entourage de Dante ». Issu d'une

1 Dante, Vita Nuova, § 25.

2 F. Zambrini, Dodici conti morali d'anonimo senese... testo ined. del sec. XIII, Bologne, Romagnoli, 1862.

3 Kœhler, Zeitschrift fur Rom. Philologie, I, 365.

* D'Ancona e Bacci, Manuale délia Letteratura Italiana, Florence, 1898, vol. I, pp. 25, 26.

5 Ainsi que nous l'avons déjà fait savoir au chapitre vide la ire partie, nous considérons que cette chronique appartient en majeure partie au xme siècle.

vieille famille siennoise1, son grand-père était cet Angioliero Solafiche, banquier de Grégoire IX, que nous avons déjà mentionné2, et dont la maison se voit encore sur la Via del Re. Son père, après avoir occupé diverses charges publiques, entre autres celle de prieur des Vingt-Quatre, s'enrôla dans sa vieillesse parmi \esFrati Gaudenti, ordre laïc dont les membres renonçaient à toute participation à la vie politique et civique. Cet Angiolieri fut un avare ; son fils, un prodigue, un bohème.

De sa vie nous ne connaissons guère que ce que nous pouvons glaner dans ses sonnets. En 1288, Gecco prit part, ainsi que Dante, à la campagne d'Arezzo, combattant dans le même camp que le grand poète dont il était destiné à devenir l'adversaire. Il savait du reste jouer du poignard comme de l'épée : trois ans plus tard, il comparut en effet parmi les accusés dans une affaire d'assassinat. C'était un risque-tout, menant une vie déréglée, mais pas un hypocrite ; il fut plutôt franc à l'excès. Ses sonnets nous offrent un tableau réaliste, sans fards, de cette existence désordonnée, de son foyer malheureux, de ses amours avec une femme du peuple. Les deux émotions qu'expriment le plus souvent ses vers sont sa haine pour ses parents et sa passion pour Becchina. Un conte de Boccace confirme d'ailleurs l'impression que l'on se forme de lui en lisant ses sonnets 3.

On peut faire valoir pour sa défense que, s'il nourrit un amour coupable, du moins fut-il fidèle à une femme, ce

1 Massera, La patria e la vita di Cecco Angiolieri (Bull. Sen. di Stor. pair., ann. VIII, fasc. III, p. 435-452). Le chevalier Girolamo Mancini de Cortone a essayé de prouver, dans son livre Cortona nel medio evo (Florence, 1897) et plus tard dans la brochure // Conlributo dei Cortonesi alla coltura italiana (Florence, 1898), que Cecco Angiolieri était né à Cortone, mais Massera a démontré que le Cecco Angiolieri de Cortone n'avait rien de commun avec le poète.

2 Chapitre ni de la ire partie.

3 Boccace, Decamerone, IX, 4.

qu'on ne saurait dire de la majorité des poètes ses contemporains ni même de certains bardes éminemment « respectables » du milieu du siècle dernier, qui ont dédié des vers d'amour à diverses dames. Dans les nombreux sonnets, publiés ou non, de Cecco, le même nom revient toujours, celui de ce petit tyran irrésistible de Becchina. En outre, quoique très inférieur à Dante comme poète, il voit plus clair dans son âme et démêle mieux ses émotions ; aussi, ses vers n'ont pas cet air d'irréalité et d'illusion factice qui gâte l'effet de certains tercets de la Vita Nuova.

Le monde n'a guère rendu justice à Cecco Angiolieri. A notre sentiment, ses sonnets, considérés comme la révélation d'un caractère, prennent rang immédiatement après des confessions comme l'Autobiographie de Benvenuto Cellini et le Journal de Pepys ; il ne s'y révèle pas à vrai dire une personnalité héroïque ni noble, mais, après les avoir lus, il semble qu'on connaisse Cecco comme un ami intime : toute l'histoire de sa vie se déroule devant nos yeux et nous la comprenons.

Nous voyons d'abord ses parents, bourgeois aisés, égoïstes et ladres, puritains de ce puritanisme, plus physique que moral, des gens qui, après une jeunesse dissipée, refroidis et usés par l'âge, réprouvent les fautes qu'ils n'ont plus de goût à commettre, mais ne renoncent pas pour cela aux bassesses plus méprisables de la haine, de la malveillance intolérante et de la médisance; nous voyons les deux vieux Angiolieri entrer dans une confrérie qui, sous prétexte d'enlever à ses membres le souci des choses temporelles, les déliait de tout devoir envers l'Etat, de toute participation à la vie des citoyens, leur permettant de s'abandonner à l'égoïsme et à l'avarice de leurs natures déplaisantes et froides.

Dans ce foyer étroit, morne, auprès de ces vieillards

44o HISTOIRE DE SIENNE

revêches, grandit Cecco le sauvageon, Gecco l'impulsif, l'impressionnable, avec sa haine de l'hypocrisie, et cette terrible faculté de voir les choses telles qu'elles sont et de décrire tout ce qu'il voit avec une franchise impitoyable pour lui comme pour les autres. Privé chez lui de joie et d'affection, Gecco essaie de trouver Tune et l'autre au dehors : il se lie à de jeunes risque-tout comme lui ; il cherche le plaisir dans le vin, l'amour et le jeu. Finalement il tombe amoureux de Becchina, la jolie Becchina, la fille du cordonnier, et Becchina fait éclore en lui le poète. « Quiconque pose ses regards sur son visage, dit-il, s'il est vieux, redevient jeune. Dieu n'avait quelle à faire lorsqu'il la créa, si précieuse est-elle, si bellement ouvrée. » Si l'on met en doute sa parole, « qu'on la voie, qu'on l'entende parler et tous les doutes se dissiperont ».

Dans la société de Becchina, Gecco oublie son misérable foyer, ses parents dénaturés. Quels jours de délice coule-t-il auprès d'elle à Fontebranda ! Mais Becchina n'était pas seulement friande de baisers. « Il lui faut tellement de jolies choses que Mahomet lui-même ne pourrait la contenter. Quiconque est amoureux, sans avoir d'argent, s'écrie le poète, ferait mieux de se procurer une potence et de se pendre. »

Dante, de son ton impérieux, reprochait à Gecco ses sonnets trop francs à Becchina qui répugnaient au chantre de Florence; Gecco, de son côté, considérait Dante comme un imposteur du platonisme et un trouble-fête, un être supérieur mais odieux chez qui, comme chez beaucoup de gens supérieurs, perçait un peu de charlatanisme : il riposte à l'amant de Béatrice, par un sonnet où il l'accable de violentes invectives, le dénonçant pour un hypocrite, un fat qu'il veut montrer sous son véritable jour.

Instable comme l'onde, Gecco s'en prend parfois à l'Amour, à ses caprices, et le renie dans ses vers, mais

cette sombre humeur ne dure pas, il chante bientôt ses joies et ses bienfaits. Il a aussi ses accès d'abattement et de remords : rien ne saurait plus le sauver, dit-il. A quoi bon se repentir et essayer de mieux faire : « Je suis tombé et ne puis me relever, car pas un être de mon sang ne me tendrait la main pour m'y appuyer. »

Croyant aider leur mauvais sujet de fils à « se ranger », ses parents le marient à une femme qu'il n'aime pas.

« Poi quando io fui cresciuto, mi fu dato, Per mia ristorazion, moglie che garre

Da anzi di insino al ciel stellato, E'1 suo garrir paion mille chitarre. » !

Sa femme ne cessait jamais de bavarder. Mais ce n'est pas tout : elle s'enduisait le visage de fards et de pâtes, pour paraître plus belle aux yeux du monde. Elle était donc encore pour le poète un être de mensonge, de faux dehors. Elle allait bien régulièrement à la messe, mais chaque matin, avant d'y partir, elle se maquillait pour exciter le désir des hommes.

Cependant, Cecco continuait ses amours avec la fille du cordonnier qui, elle aussi, était mariée ; ses principaux thèmes poétiques restaient toujours sa passion pour Becchina et sa haine pour ses parents.

Enfin, l'événement si longtemps attendu survint : son père mourut et le poète, s'imaginant au bout de sa misère, crut qu'il allait maintenant pouvoir dépenser tout ce qu'il lui plairait pour Becchina. « Je déclare, s'écrie- t-il, que maintenant une vie glorieuse commence pour moi, car Messer Angiolieri a dépouillé sa peau. » Erreur : sa mère

1 « Puis, quand j'eus grandi, on me donna, pour ma rénovation, une femme grondeuse dont les plaintes résonnent jusqu'au ciel étoile et font du bruit comme mille guitares ».

détient le patrimoine et traite Gecco comme son père l'avait fait. Toujours dévote avec ostentation, elle prend pour confident et conseiller un hypocrite, nommé Mino Zeppo, qui, pour arriver à ses propres fins, attise la colère de la mère contre le fils. C'est en vain que le poète réclame de Mino sa part d'héritage : Gecco est un dévergondé, il n'est pas capable de régler sa vie, encore moins d'avoir de l'argent à sa disposition.

Détestant sa mère, détesté d'elle, il l'accuse d'avoir essayé de l'empoisonner parce qu'il a revendiqué sa part de patrimoine, et insinue qu'elle voulait que tout passât aux mains de son adulateur.

Cependant elle meurt, voilà Gecco rente ; or quiconque s'embourgeoise trahit souvent une tendance rétrograde qu'accentue la prospérité. Des documents des Archives de Sienne nous apprennent que, dans les premières années du xive siècle, c'était un homme ayant du bien. Mais, comme ce fut souvent le cas pour des poètes de ce tempérament, le changement d'existence tua en lui le poète. Nous ne possédons qu'un ou deux sonnets traduisant les émotions « distinguées » du Cecco sérieux : pour les Lettres, il restera toujours Tamant un peu décrié de Becchina *.

Après lui, Sienne compta maint versificateur, mais pas un poète, même de second ordre. Les plus grands noms de son histoire littéraire, au cours des deux derniers siècles de son indépendance, sont ou des conteurs ou des épistoliers et auteurs de mémoires. Parmi les épistoliers, sainte Catherine occupe le premier rang. Son importance au point de vue littéraire égale presque celle

1 La meilleure étude sur le poète est l'article de d'Ancona, Cecco Angiolieri da Siena, poeia umorista del secolo decimoterzo, paru dans la Nuova Antologia en 1872 et publié plus tard avec d'autres études dans les Studi di critica e storia letteraria.

qui lui revient dans l'histoire de l'Église. Ses lettres * surpassent, comme le dit d'Ancona, toutes les lettres ascétiques et religieuses, si nombreuses, de ce temps. Leur liberté de jugement et de ton, la virilité (le mot est d'elle) de tempérament qu'elles révèlent, leur ferveur ardente, sans affectation, les différencient autant que faire se peut des œuvres habituelles de piété écrites par des femmes ; et, malgré le dédain que professa à leur endroit Y Accademia délia Crusca, la beauté de la forme n'en est nullement absente. Rédigées en bon dialecte siennois, leur style est aisé et naturel. A les lire, on croirait entendre la sainte développer le seul sujet qu'elle aimât, un sujet inépuisable. Inépuisables aussi étaient l'ardeur et la chaleur de son émotion.

Tout différent de caractère fut Fra Filippo. Sainte Catherine discourait sans cesse sur l'amour. Amore est le mot qui revenait continuellement sur ses lèvres. Sous les bosquets de Lecceto que hantaient les démons, Fra Filippo, l'Augustinien, s'était inculqué d'autres enseignements. Pénétré de la puissance et de l'omniprésence de Satan, « le diable », voilà le mot qu'il a continuellement à la bouche : ses Assempri offrent un vif intérêt à ceux qui étudient la démonologie2.

En littérature, Fra Filippo s'apparente aux conteurs, aux auteurs de novelle religieuses : il continue les auteurs anonymes siennois de contidevoti. C'était un bon narrateur ; quoique très inférieur, à cet égard comme à d'autres, à saint Bernardin, ses récits dénotent une verve particulière. Comme saint Bernardin il ignore toute déli-

1 Réunies pour la première fois en volume en 1492 à Bologne ; leur meilleure édition est celle de ïommaseo (Florence, Barbera, 1860).

2 Sur Fra Filippo et ses Assempri, lire le savant ouvrage d'Heywood, The Ensamples of Fra Filippo da Siena, Sienne, Torrini, 1901; Marenduzzo, Gli Assempri di Fra Filippo da Siena, 1899 ; enfin l'édition des Assempri de Carpellini (Sienne, Gati, 1864).

catesse, voire même toute réserve élémentaire ; il décrit les péchés qu'il dénonce avec une franchise et des détails que même les conteurs siennois n'ont pas dépassés.

Le plus grand des conteurs siennois, sacrés ou profanes, fut saint Bernardin. Ses sermons de i427, recueillis en sténographie par un nommé Benedetto, sont émaillés de novelle admirablement narrées ; dans un vocabulaire déjà très étendu, il introduit avec bonheur des expressions familières locales. On trouve dans ses prédications des morceaux de véritable éloquence ; mais c'est surtout dans le récit qu'il excelle. Né conteur, il savait satisfaire l'avidité des Italiens de la Renaissance pour les histoires, tout en travaillant pour la cause qu'il avait à cœur. Doué d'une personnalité très originale, c'est à lui-même que se rapportent quelques-unes de ses meilleures anecdotes. L'étudiant d'histoire ecclésiastique a certes de grandes obligations à Thureau-Dangin et à Alessio, mais la vie de saint Bernardin reste encore à écrire. On a évoqué devant nous la figure du saint au point de vue catholique officiel : nous connaissons le classique prêcheur de missions, le moine vénérable qui soulageait la maladie et la souffrance, mais on ne nous a pas tracé de portrait complet de l'homme. Nous aimerions à connaître le saint Bernardin novelliere, le nouvelliste d'un réalisme aussi hardi que celui de Boccace ; le saint Bernardin, ami de Léonardo Bruni, d'Ambrogio Traversari, de Manetti, de Philelphe et du Pogge, et qui partageait la passion de ces pionniers de la Renaissance pour les manuscrits anciens ; le saint Bernardin, humaniste chrétien.

On a mis des gants pour parler de saint Bernardin ; d'estimables auteurs, à thèse, préoccupés de travailler pour leur cause et d'écrire un livre qui ne choquât pas

les susceptibilités modernes ont laissé dans l'ombre la moitié de la vérité, et nous ont donné un saint Bernardin « expurgé » et édulcoré : ce n'est encore que dans ses sermons que Ion trouve son véritable portrait.

Aux pieds de l'énergique et intrépide saint de Sienne, grand dénonciateur de mensonges, s'asseyait un jeune humaniste de noble famille. iEneas Sylvius ne laissait pas de subir l'influence morale du grand franciscain ; il resta pourtant quelque temps encore un mondain ; mais le jeune ambitieux apprenait auprès du saint le pouvoir de l'éloquence, et ce dernier contribua notablement à former le style de celui qui devait être le plus grand lettré de son temps. Malheureusement le futur pape ne partagea pas l'amour de saint Bernardin pour sa langue maternelle : il ne se servit que du latin. S'il avait écrit ses ouvrages les plus importants tout bonnement en toscan, il eût probablement égalé les plus grands prosateurs italiens.

iEneas fut, lui aussi, un novelliere; il narra les amours d'Euryale et de Lucrèce, récit vécu d'une aventure dont le héros fut Gasparo Selik, chancelier de Frédéric III, lors de son séjour à Sienne1. Mais ses Commentaires* restent son ouvrage le plus considérable; il a mêlé, dans ce livre, à la relation des faits les plus mémorables de son temps beaucoup de souvenirs personnels et classiques : on y relève de belles peintures de paysages naturels, très modernes d'inspiration : les Apennins couverts de neige, le Mont Oliveto, la Vallée de Petriolo, et le Mont Amiata, son refuge favori ; des descriptions de processions religieuses, de fêtes et de jeux publics.

1 Ce conte a été traduit en diverses langues, et il en a paru de nombreuses éditions italiennes depuis 1489. 11 fut transcrit pour la première fois en toscan par Alessandro Bracci, secrétaire de la république de Florence, qui dédia sa version à Laurent de Médicis.

2 Cf. G. Lesca, / Commentari di Pio II (Pise, Nistri, 1894), ouvrage utile, sinon très érudit et brillant.

iEneas n'était pas un écrivain purement livresque, un pédant : pour adonné aux lettres qu'il fût, il restait très sensible aux impressions du dehors, il s'intéressait vivement aux événements de son temps.

A l'époque de la Renaissance surgit par toute l'Italie une légion d'écrivains qui cherchèrent à satisfaire le goût du peuple pour les histoires : Sienne eut aussi ses novellieri. Le xve siècle y vit fleurir Ilicino et Gentile Sermini, les meilleurs conteurs profanes auxquels elle ait donné le jour; le siècle suivant, Fortini, Nelli, l'ami de l'Arétin et d'Ochino, et Bargagli qui nous a laissé de terribles tableaux du siège de Sienne.

Les contes des novellieri siennois dépassent en lasciveté ceux des auteurs des autres villes, mais ils sont moins grossiers et moins révoltants. On rencontre d'ailleurs dans le nombre plus d'un beau récit, comme l'histoire d'Angelica Montanini et d'Anselmo Salimbeni, et celle d'Ippolito Saracini et de Cangenova Salimbeni. Sermini et Bargagli pourraient presque prendre place au premier rang des nouvellistes italiens.

Parmi les prosateurs siennois du xvie siècle, ceux qui acquirent le plus de renom furent les théologiens : ce n'était toutefois pas la cause du catholicisme qu'ils servaient, mais celle de l'hérésie. Bernardino Ochino, Paleario, Lelio et Fausto Sozzini, les fondateurs du Socinianisme, jouèrent un rôle important dans le mouvement religieux de leur temps.

Les Siennois n'étaient pas, avons-nous dit, un peuple littéraire; mais, dès les premiers temps de leur histoire, ils manifestèrent toujours un goût très vif pour les spectacles et les cortèges pompeux l. Chez eux comme ailleurs,

1 Sur l'histoire du théâtre siennois, cf. C. Mazzi, La Congrega dei Rozzi di Siena, Florence, Le Monnier, 1882, 2 vol.

le théâtre tira son origine de la vie religieuse, procédant tout naturellement des processions et des offices de TEfflise. Toutefois, à une date relativement reculée, des spectacles dramatiques formaient déjà aussi un des éléments de leurs grandes fêtes civiques. La canonisation de saint Bernardin en i444, l'élection d'iEneas Sylvius Piccolomini à la papauté en i/p8, la canonisation de sainte Catherine en i46i, la visite de la duchesse de Calabre en i465, l'alliance des Siennois avec le pape et Naples en 1478, tous ces événements furent célébrés par des représentations théâtrales organisées par le Consiglio Générale.

Dans les premières années du xvie siècle, le théâtre italien entre dans une nouvelle phase de son évolution : Arioste, Machiavel, Bernardo Dovizii da Bibbiena écrivent des pièces d'après les modèles antiques. Ce mouvement gagne bientôt Sienne : des associations de jeunes commerçants et d'artisans se constituent pour composer et jouer des pièces. Celles-ci, bien que subissant dans une certaine mesure les influences classiques, étaient populaires de forme ; elles répondaient à un besoin réel du public et attirèrent vite sur leurs auteurs le patronage des grands. En i5i7 une troupe siennoise fut appelée à Rome pour jouer devant Léon X ; deux ans plus tard Agostino Chigi et sa femme Francesca ' en engagèrent une seconde.

L'une de ces sociétés d'acteurs amateurs et d'écrivains donna naissance à la plus importante des académies siennoises, la Congrega del Rozzi, qui fut définitivement organisée en i53i; au cours du deuxième quart de ce siècle, surgit à Sienne une foule d'académies et de sociétés similaires. Un véritable mouvement littéraire

1 Mazzi, op. cit., vol. I, pp. 74, 73.

s'était enfin dessiné dans la ville, au temps de Pandolfo Petrucci, dans le peuple même : il ne suscita pas réclusion d'œuvres littéraires de premier ordre mais modifia cependant beaucoup le ton de la société siennoise. Les promoteurs de ce mouvement s'unirent aux amateurs de théâtre pour fonder des associations ayant pour objet l'organisation de représentations dramatiques et musicales, de discussions littéraires et philosophiques, de débats d'un caractère parfois vulgaire. Avant la fin du siècle, Sienne comptait plus de vingt académies analogues, dont les principales étaient les Rozzi, les Intronati et les Insipidi. ' Certaines furent éphémères ; d'autres dégénérèrent en simples cercles, pas toujours de la meilleure tenue ; mais quelques-uns tendirent à élever le niveau de la culture à Sienne et à grossir le nombre des gens qui s'y adonnaient aux lettres et aux sciences. Les cercles dramatiques mirent à la scène quelques bonnes comédies, dont la meilleure fut Gringannati, que connaissent ceux qui se livrent aux études shakespeariennes 2.

Dans la philosophie et les sciences, Sienne peut revendiquer quelques noms distingués. Patrizi, l'un des grands maîtres de la Renaissance qui préparèrent le triomphe de la méthode inductive, écrivit sur la physique, l'astronomie et la géométrie. Ce fut à coup sûr un innovateur et un précurseur, mais sa témérité superficielle et sa présomption n'ont laissé qu'à une faible partie de son œuvre une valeur permanente.

Parmi les nombreux médecins de valeur auxquels Sienne donna le jour au temps de son indépendance, les

1 Au sujet de ces académies, lire Mazzi, op. cit., App. V, pp. 33<)-34o.

2 Twelfth Night offre certains points de ressemblance avec Gringannati ; on ignore si Shakespeare avait lu la pièce.

Cl. Aiinar

SAXO DI PIETRO. SAINT BEKXARDIX PliKCHAXT SUR LA PLACE DE SAX

FRAXCESCO, A SIEXXE

Salle du Chapitre, Cathédrale de Sienne.

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