‹ Histoire de SienneChapitre 28 sur 38 · ANO D1 M0 CC XX I · texte numérisé non relu

ANO D1 M0 CC XX I

Cette peinture a soulevé, depuis Baldinucci, des controverses et, bien que la question de date n'ait plus grande importance, puisque l'on peut prouver l'antériorité de l'école siennoise sur celle de Florence sans se référer à cette Madone, on la discute encore ardemment.

Au siècle dernier, Gaetano Milanesi, qui a publié les Vies de Vasari et, plus tard, le chevalier A. Lisini, l'érudit archiviste siennois, ont soutenu que la date figurant sur le tableau ne saurait être exacte, et que l'inscription

a dû être falsifiée. Le professeur Franz Wyckhoff maintient au contraire qu'elle est authentique. L'auteur de ce livre, après l'avoir soigneusement examinée, estime que c'est encore à elle que l'on a le moins touché dans le tableau. Celui-ci ne donne, par lui-même, nulle raison de supposer que Ton ait repeint ou effacé l'un des chiffres, comme l'a prétendu Milanesi. Le soin de prouver la falsification incombe évidemment à ceux qui affirment cette falsification. Or nous maintenons qu'ils n'ont nullement établi leur thèse.

Milanesi avance tout d'abord qu'il n'existe aucune autre peinture siennoise antérieure à 1270 offrant un mérite artistique approchant.

Gomme la Vierge et l'Enfant ont été complètement repeints, il est difficile de spécifier quel pouvait être le caractère de l'œuvre originale. Par contre, il est maintenant avéré qu'il existait déjà à Sienne, avant l'époque de Duccio, une école d'art florissante. Depuis la publication de la monographie de Milanesi sur la Madone de San Domenico, on a découvert, tant à Sienne qu'aux environs, plusieurs peintures importantes du xme siècle, les unes dans les réserves du musée, les autres dans des églises de campagne. Nous pouvons maintenant nous convaincre qu'avant le début de la carrière artistique de Duccio, Sienne possédait déjà une école importante, école dont les maîtres produisirent, par exemple, le Saint Pierre du Musée et la Madonna del Voto de la cathédrale.

Milanesi attache beaucoup d'importance au fait que les Archives de Sienne ne renferment aucune référence à un peintre du nom de Guido antérieurement à 1278, et, comme les registres de la Biccherna de 1278 mentionnent un paiement effectué à un certain Guido diGraziano, peintre, il en conclut que ce Guido est l'auteur de la Madone du Palais Public.

Mais, du fait que l'on ne rencontre le nom de Guido dans aucun document, à Sienne, antérieurement à 1278, doit-il s'ensuivre qu'aucun artiste de ce nom ne travaillait alors dans la ville? Les documents relatifs à l'histoire de l'art siennois dans la première moitié du xme siècle sont loin d'être abondants. Il y avait, sans nul doute, à cette époque, à Sienne, plusieurs grands artistes dont les noms ne figurent dans aucun acte existant. Nous ignorons tout de ceux qui peignirent les meilleurs tableaux siennois avant Duccio comme nous ignorons le nom de l'architecte du Dôme.

L'importante collection de documents relatifs à l'histoire de l'art siennois réunie personnellement par Milanesi commence à l'année 1259, et le supplément publié par Borghese et Banchin'en contient qu'un seul antérieur à 1264. Nous ne craignons donc pas de dire que cet argument est à nos yeux sans valeur.

D'autre part, Milanesi ne semble pas justifié en tirant ensuite cette conclusion hâtive que Guido di Graziano est le Guido qui peignit la Madone de San Domenico. Ce n est pas la seule fois que l'érudit archiviste, rencontrant un prénom banal, comme Giovanni ou Paolo, dans un acte ou un registre, ait conclu qu'il s'agissait d'un grand artiste portant ce prénom. Il peut très bien y avoir eu plusieurs peintres du nom de Guido établis à Sienne dans la première moitié du Dugento.

Nous ne perdrons pas notre temps à réfuter Milanesi lorsqu'il soutient que l'inscription est postérieure à 122 1 parce qu'elle est en caractères gothiques ; on ne saurait non plus s'appuyer sur le fait qu'un vide sépare le second C du premier X, de même que le second X de l'I. Dans beaucoup d'inscriptions de l'époque des vides séparent ainsi les centaines, les dizaines et les unités.

Milanesi n'a donc rien démontré. Lisini a apporté à

l'appui de la même théorie un argument d'un peu plus de poids. Il a trouvé, au Musée de Sienne, une peinture de l'année 1270 portant une inscription analogue à celle de la Madone de Guido ; ce qu'il en reste est ainsi conçu :

*... AMENIS QVEM XPS LENIS NVLLIS VELIT ANGERE PENIS ANNO MILLESIMO DVCEN- TESIMO SEPTVAGESIMO

Cette inscription ne diffère de la précédente qu'en ce que, dans celle-ci, ANGERE est écrit AGERE.

Lisini avance : a) que les deux peintures sont d'un même artiste, Guido da Siena ; b) qu'il est impossible qu'il ait pu peindre les deux œuvres « à un intervalle de près de cinquante années » ; c) que la Madone du Palais Public doit être postérieure à l'autre parce qu'elle est mieux peinte.

En admettant même, pour nous prêter à la discussion, que les deux œuvres soient du même artiste, il n'y aurait rien d'incroyable à ce que l'une datât de 1221 et l'autre de 1270; il est possible que la carrière de Guido ait été aussi longue que celle du Titien, de Watts ou de Corot. On citerait aisément au xixe siècle une vingtaine de peintres de valeur dont l'activité a dépassé en durée un demi-siècle. Il est vrai que la Madone du Musée est d'une facture plus dure et plus conventionnelle que celle du Palais public, mais les enjolivements et les modernités — si Ton peut dire — du plus fameux des deux tableaux sont certainement dus au pinceau d'un artiste postérieur, car les personnages de la Madone de 1221 ont été, nous le savons, complètement refaits.

Mais, si la Madone de 1270 porte une inscription analogue à celle qui nous occupe, il ne s'ensuit pas qu'elles soient de la même main. A une époque où l'art tenait

APPENDICES 45r,

encore tellement du métier manuel, comme à 1 âge qui précéda Duccio, lorsque les élèves avaient l'habitude de copier patiemment dans tous les détails les tableaux de leurs maîtres, lorsque l'originalité en peinture était rare et la fidélité dans l'imitation au contraire un mérite, on conçoit facilement qu'un artiste ait pu copier mot pour mot une inscription d'un tableau d'autel plus ancien, tableau exécuté peut-être par son maître ou par son propre père.

Nous maintenons donc que non seulement il n est pas démontré que la date de la Madone du Palais Public ait été falsifiée, mais que l'on n'a réussi à établir aucune présomption solide en faveur de cette hypothèse.

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