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CHAPITRE III

Triple tâche imposée aa souverain pontife. — État de Rome et des provinces ecclésiastiques à l'avènement de Sixte-Quint. — Répression du brigandage. — • Supplice de deux frères porteurs de petites arquebuses à rouet.— Rulle contre les bandits. — Édit du gouverneur de Rome. — Licenciement de' soldats étrangers. •— Recrutement de nouveaux sbires. — Audace de Curzietto dal Sambuco.— • Les prêtres Guercino et Jean Yalente, chefs de brigands. — Curzietto arrêté à Trieste ; ses menaces ; il est embarqué et se jette à la mer. — Conventions pour Textradition des criminels. — Stratagème du duc d'Urbin pour se défaire de trente brigands.— Crainte inspirée aux malfaiteurs par Sixte; sa sévérité excessive. — Pasquinade de saint Pierre et de saint Paul. — Pardon, général accordé par Sixte.

Depuis un grand nombre de siècles, rautorité des souverains pontifes comprend trois objets distincts, également essentiels à l'exercice de leur pouvoir.

D'abord, en tant que vicaire de Jésus-Christ et chef de TÉglise catholique apostolique et romaine, le pape doit maintenir dans le monde entier cette église, ses dogmes, sa discipline et son culte.

Depuis le dernier concile de Trente, il y pourvoit

seul, OU aidé des cardinaux et des évéques, par des décrets, des encycliques et des bulles.

Ensuite, comme prince temporel, le pape est investi du soin de gouverner et administrer les États de l'Église.

Enfin, en sa double qualité de chef des catholiques et de prince souverain, il entretient des relations avec les autres puissances, autant et plus encore dans Tintérôt de la religion qu'il représente, que dans celui de ses sujets.

Dès son avènement , Sixte comprit les obligations que lui imposait cette triple tâche ; il résolut de les remplir avec le dévouement, le zèle et l'ardeur dont il était animé à l'égard du catholicisme, et de ses États.

Mais pour mieux parvenir à faire respecter au dehors son pouvoir et ses conseils, il reconnut qu'il était d'une urgente nécessité de commencer par rétablir la justice, l'ordre et la sécurité dans les États de l'Église.

Ces États, comme presque tous les autres en Europe, s'étaient formés successivement, et ils devaient surtout leur agglomération et leur extension à l'habile politique des papes. Profitant de l'anarchie, du désordre et de l'abandon dans lesquels l'Italie resta plongée pendant plusieurs siècles, après la chute de l'empire d'Occident, les souverains pontifes cherchèrent d'abord à s'affranchir de la résistance du peuple de Rome, afin de s'assurer là libre domination de cette ville^ Ils s'efforcèrent ensuite de se créer une puissance territoriale, en prenant possession des provinces attenant à l'ancienne campagne de Rome. Une persévérance inébranlable, aidée de circonstances heureuses, telles que l'appui de Charlemagne au moyen âge et plus tard d'autres princes, avait, du temps de Sixte,

considérablement agrandi ces États. Ils s'étendaient, dans toute la largeur de l'Italie, de la mer Méditerranée à l'Adriatique, comprenant les ports de Civita-Vecchia et d'Ancône, comme stations principales sur ces deux mers. En longueur, ils descendaient des confins de la Toscane jusqu'au delà de Terracine, à la frontière du royaume de Naples. Mais ils n'avaient pas encore acquis les duchés de Fèrrare et d'Urbin, et la province de Bénévent n'était qu'un fief relevant de l'Église, administré par la vice-royauté de Naples, appartenant alors à l'Espagne. En outre, à l'extrémité du royaume dé France, du côté de la Provence , le pape possédait le comtat d'Avignon, où plusieurs pqntifes avaient résidé de i309 à 1378, et qui était gouverné par un vicelégat.

Depuis longtemps, les provinces ecclésiastiques d'Italie étaient administrées par des légats, le plus souvent pris parmi les cardinaux, quelquefois aussi choisis parmi les autres dignitaires de la Cour de Rome, et toujours nommés par le pape. Ils résidaient dans les villes indiquées comme chefs-lieux de leurs provinces respectives, qui étaient au nombre de cinq. Ces hautes fonctions étaient fort recherchées, parce qu'elles rapportaient des revenus considérables , et qu'elles conféraient aux titulaires une autorité presque absolue. Aussi, chaque pontife nouvellement élu s'empressait de récompenser quelques-uns de ses adhérents dans le Conclave, en leur conférant cette dignité. Sixte, on l'a vu, s'était conformé à cet usage, en nommant, dans le consistoire secret du 13 mai, les cinq légats des provinces hors de Rome. Il n'ignorait pas que l'état de cette capitale et des provinces était déplorable, et qu'il exigeait, dans l'intérêt de la sécurité de

;iti VIE DE SIXTE-QUINT.

tous, remploi des moyens les plus énergiques. Après avoir accordé une indulgence plénière, en publiant un jubilé à Toccasion de son avènement, usage imité depuis par ses successeurs, et visité processionnellement les principales églises de Rome, pour invoquer Taide et la protection divine, il se mit courageusement à l'œuvre.

Le nouveau pontife était d'un tout autre caractère que son prédécesseur Grégoire [XIII. Celui-ci, d'un naturel doux et bienveillant, se résignait à supporter patiemment les atteintes les plus graves portées, dans Rome même, soit à son autorité souveraine, soit à la sécurité publique. Il croyait avoir assez fait pour punir les criminels, lorsqu'il avait édicté contre eux des mesures sévères, dont il ne surveillait presque jamais l'exécution, l'abandonnant à des subalternes, trop souvent intéressés, par la crainte ou la corruption, à ménager les coupables. Aussi, avait-il laissé prendre à des ministres qui le trompaient un pouvoir absolu : ils en abusaient, pour arracher au pontife, porté à pardonner, la grâce d'hommes souillés des crimes les plus monstrueux, et qui étaient la terreur de Rome et des États de TÉglise.

Tous les historiens de cette époque s'accordent à faire de cette capitale et des provinces ecclésiastiques le plus désolant tableau. Non-seulement les routes étaient infestées de bandits le jour comme la nuit, mais les villes, les châteaux et les autres lieux soumis à l'autorité pontificale étaient devenus des repaires de scélérats armés, qui, grâce à la faiblesse du gouvernement et à la connivence de ses agents, se croyaient assurés de l'impunité. On n'entendait parler de tous côtés que de meurtres, d'empoisonnements, de rapi-

nés, de viols, d'enlèvements, enfin des crimes les plus abominables. L'inquiétude, la terreur causée par une situation qui se prolongeait depuis près de treize années ', avait donné naissance à Rome à un dicton qui, selon l'attestation de l'historien Tempesti*, avait encore cours vers le milieu du siècle dernier. Lorsqu'on voulait y exprimer la faiblesse du pouvoir et l'audace des malfaiteurs, on répétait : « Corrono i tempi Gregoriani, — Nous sommes au temps de Grégoire; » comme on dit encore en France, en souvenir des excès de 1793, — « sous la Terreur. »

• Plusieurs villes étaient agitées par les restes des anciennes factions Guelfes et Gibelines : Bologne, par exemple, était déchirée parles Pepoli et les Malvezzi, deux partis acharnés à se persécuter et à se détruire, les uns protégés par le duc de Ferrare, les autres par le grand duc de Toscane. On trouvait partout les chefs ou les protecteurs puissants d'une foule de scélérats, sicaires, voleurs, incendiaires, prêts à tout entreprendre à prix d'argent, et ne reculant devant aucuns moyens pour assurer la réussite des pactes les plus odieux. Tous ces bandits se moquaient ouvertement de la justice et du gouvernement papal : ils foulaient aux pieds ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes; ils pénétraient à toute heure dans les habitations particulières, enlevaient tout ce qui s'y trouvait à leur convenance, massacraient les hommes, faisaient subir aux femmes les derniers outrages, et n'étaient pas môme arrêtés par le respect des églises et des couvents, qu'ils mettaient à sac, se tenant presque toujours sûrs d'échapper au châtiment.

t. Grégoire XIU :i ri^gné (in 13 mai 1572 au 10 avril 1586. 2. T. I, lib. IX, f|0 IV el suiv., p. 133 et suiv.

En effet, les fonctionnaires publics, magistrats, gouverneurs des villes, commandants militaires vendaient leurs offices, en se réservant une partie des bénéûces ou revenus. Les acquéreurs de ces charges, afin de pouvoir en payer leprix et vivre dans lesjouissances du luxe, n'hésitaient pas à établir et à exiger les taxes et les impôts les plus arbitraires, sans autres limites que la mesure de leurs besoins ou de leur rapacité. Ils allaient jusqu'à s'entendre avec les assassins et les voleurs, auxquels ils promettaient Timpunité, moyennant le partage du produit de leurs crimes. Ce traflc des charges publiques avait fait naître des abus monstrueux : ils sont énumérés dans la bulle Et si nos de Sixte. On y voit que les populations étaient exposées à des monopoles et à des vexations incroyables. Pour acquitter les impôts énormes dont elles étaient accablées, les communes rurales en étaient réduites à vendre leurs biens à vil prix, même à des étrangers, aliénation alors interdite, comme on le voit par les bulles Jnier varias et SoUicitudo, Les terres restaient incultes, la campagne n'offrant aucune sécurité aux laboureurs, jamais certains de conserver leurs denrées. Le blé, le vin, Thuile d'olive étaient devenues trèsrares ; le peu qu'on en récoltait était caché avec soin, afin de le dérober aux recherches des malfaiteurs..

Dans les villes, et particulièrement à Rome; régnait un luxe scandaleux, avec son cortège ordinaire d'immoralité, de jeu , de passions effrénées, d'excès en tous genres. Les mères vendaient l'honneur de leurs filles, les couvents de femmes étaient devenus des réduits d'amour. Pour se procurer de l'argent, les plus grands seigneurs ne reculaient devant aucune infamie : les faux en écriture publique ou privée, la production

de témoins subornés ou corrompus étaient les moyens journellement employés à l'effet de s'approprier des successions ou des créances, et de nier les dettes. A tous ces crimes on mêlait la superstition la plus grossière, et l'astrologie, les sortilèges et la nécromancie jouaient un rôle important au milieu de la démoralisation générale.

Le tableau que nous venons de présenter de la société, tant à Rome que dans les provinces voisines, en 1585, époque deFavénement de Sixte-Quint, n'est point inventé à plaisir : il est, au contraire, fidèlement peint d'après les historiens contempoi'ains, et il se trouve confirmé d'une manière irrécusable par plusieurs bulles du nouveau pontife, parmi lesquelles nous citerons : Cum unaquaque^ — Ut litium, — Cœli et terrœ Creator. — Ces trois bulles, ainsi que celles précédemment indiquées, font, des abus et des crimes qui affligeaient les États de l'Église, la peinture la plus énergique et là plus vraie. Aussi,| le Père Tempesti conclut-il, après les avoir rappelées, « que l'on voyait alors s'étaler dans ces États tous les vices, comme sur un char triomphal. »

Mais c'était à Rome que les désordres et les méfaits dépassaient toute imagination. Le cardinal di Santa- Severina écrit dans ses Mémoires, «qu'on y voyait journellement jeter les sbires de la police par les fenêtres, et assaillir dans leurs carrosses et assassiner les ministres les plus honorables du souverain; que les cardinaux et autres grands seigneursy donnaient asile à des exilés et à des bandits de la pire espèce, en résistant ouvertement aux ordres de la (^our. » Un a.utrc historien, Graziani, ajoute « que ces scélérats étaient protégés publiquement par les princes et les gouver-

ueurs des provinces. » Les juges, terrifiés ou corrompus, vendaient la justice, condamnaient les innocents et acquittaient les coupables. Les ofDces vacants ou non vacants et les bénéfices ecclésiastiques étaient devenus l'objet d'un trafic qui, loin de procurer des ressources à la chambre apostolique, tarissait au contraire une des sources de ses revenus. La trésorerie générale était dans le plus grand désordre par Tinfidélité des employés : les caisses étaientvides, et, selon le témoignage du cardinal di Santa-Severina, « Sixte se plaignit amèrement de ne trouver aucuns fonds au château Saint-Ange, et de n'avoir à sa disposition aucuns revenus, parce que le précédent pape avait laissé manger le pontificat de Pie V et le sien ; se lamentant de l'état dans lequel il avait trouvé le siège apostolique. »

Heureusement pour les peuples, le nouveau pape n'était pas de nature à tolérer plus longtemps ces abus effroyables. La situation exigeait des remèdes prompts et efiîcaces : Sixte-Quint sut les trouver seul dans rénergie de son caractère, et une fois à Tœuvre, il s'appliqua sans relâche à extirper cette gangrène morale qui menaçait ses Etats de dissolution.

Il appartenait à un ordre dans lequel le tribunal de rinquisition recrutait ses membres les plus ardents et les plus sévères. Depuis plus de quarante ans. Sixte était attaché au Saint-Office, et il avait successivement exercé toutes les fonctions déléguées par cette redoutable juridiction, depuis les plus humbles, jusqu'à celle de grand inquisiteur. Cette vie entière, employée à poursuivre les hérétiques, que l'intolérance de l'époque faisait considérer comme les plus dangereux criminels, avait préparé le nouveau pontife à une grande sévérité. Le caractère du cardinal di Montalto était natu-

VIE Di: SIXTE-QUINT. (H

rellement hautain. Les démêlés qu'il eut à Venise avec le Sénat de la sérénissime république en sont la preuve manifeste. Si, plus tard, il se fil humble pour arriver aux premières dignités de TÉglise, il reprit tout son esprit de domination lorsqu'il vit son ambition satisfaite par robtention de la papauté. Il n'admettait aucune opposition, aucun obstacle à l'exercice de son pouvoir soit spirituel, soit temporel. Il voulait que ses ordres fussent toujours exécutés sans hésitation, se montrant en cela tout l'opposé de son prédécesseur, constamment porté à revenir contre ses premières résolutions et à en adopter de nouvelles, à l'instigation de ses familiers ou de ses ministres.

Quatre jours après son élection. Sixte voulut montrer aux cardinaux et au peuple de Rome, que sa manière de gouverner ne ressemblerait pas à celle de Grégoire. Celui-ci, dès la seconde année de son règne, en 1573, avait prohibé, sous les peines les plus sévères, le port et l'usage des petites arquebuses à rouet, que Ton considérait alors comme des armes très-dangereuses, permettant d'atteindre et de tuer de loin, en laissant à l'agresseur les moyens de s'érchapper ^ Mais cette ordonnance, comme tant d'autres, était tombée en oubli et n'était point exécutée. Aussi, pendant toute la durée du pontificat de Grégoire, un grand nombre d'assassinals avaient été commis en plein jour dans les rues de Rome, à l'aide de ces arquebuses, et les jeunes seigneurs se faisaient publiquement accompagner par

1 . Cette défense était renouvelée de la Bulle do Pie IV Cum vices, — Guerra, t. I, p. 4T, l'« col., — qui interdisait de porter des armes à feu de moins de deux palmes de longueur ; c'est-à-dire de 42 centimètres 40 millimètres. — C'est avec une de ces petites arquebuses que Francesco Peretti avait été assassiné.

des sicaires à gages, portant ostensiblement ces armes.

Le lundi 29 avril 1585, le peuple de Rome vil punir du supplice du gibet, sur le pont Saint-Ânge, deux frères appartenant à une noble famille, qui avaient été rencontrés dans les rues tenant à la main de petites arquebuses à rouet. Arrêtés immédiatement selon les ordres du pape, ils furent conduits au lieu de Texécution et suspendus au gibet, où leurs corps restèrent exposés pendant plusieurs jours. Leur grâce avait été demandée au pape par un grand nombre de cardinaux et par d'autres personnages considérables ; mais Sixte demeura inflexible, voulant faire comprendre aux Romains qu'il considérait la sévérité comme absolument nécessaire pour ramener la sécurité de tous.

Le lendemain 30 avril, confirmant les édits de ses prédécesseurs contre les brigands, les bandits et les malfaiteurs de toute espèce, qui infestaient les États de rÉglise, Sixte publia la bulle Hoc nostri^, renfermant les prescriptions suivantes :

L Tous les ducs, princes, marquis, comtes, barons, seigneurs, et toutes les communes de FËtat ecclésiastique étaient obligés de garder leurs domaines respectifs contre les attaques des bandits, agresseurs, sicaires, incendiaires, etc., etc., sous peine de deux mille écus d'or par commune, de mille par université, de cinq mille par principauté, duché, etc., outre son indignation encourue, et outre la peine édictée pour la violation du précepte de sainte obéissance au siège apostolique, qu'il prononçait contrôles contrevenants.

n. Toutes les fois que les sicaires venaient h trà-

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