Tempesti, t. 1, lib. XVIll
construction de dix galères destinées à protéger les côtes de ses États. Mais ces précautions étaient souvent insuffisantes, et les corsaires turcs et barbaresques trouvaient, chaque année, le moyen d'enlever et de conduire en esclavage, soit à Gonstantinople, soil sur la côte d'Afrique, un grand nombre de sujets du pape, de la Toscane et du royaume de Naples. Ces malheureux étaient vendus et assujettis aux plus durs travaux. Cependant, comme Tamour de l'argent est tout puissant sur le cœur de l'homme, leurs maîtres consentaient à les rendre à leurs familles ou à des associations charitables, moyennant de fortes rançons. Grégoire XIII, ayant à cœur de venir au secours de ceux dé ses sujets qui étaient tombés dans les mains des infidèles, avait encouragé la création à Rome de la compagnie du Gonfalone^ dont les membres se dévouaient au rachat des chrétiens esclaves chez les musulmans. Dès la fin de Tannée 1583, Sixte, par sa bulle Cum benigna^ confirma les privilèges de cette compagnie, et l'autorisa en outre à recueillir, dans tout l'État ecclésiastique, des dons et des aumônes, destinés à fournir la rançon des captifs.
Un événement arrivé à Tripoli de Barbarie ne tarda pas à faire apprécier l'utilité de ces collectes. Hassan, pacha de ce pays, se trouvant occupé en campagne, avec la plus grande partie de ses troupes, à lever l'impôt que les Maures refusaient de lui payer , les chrétiens esclaves, très-nombreux dans la ville, résolurent de profiter de cette circonstance, pour recouvrer de vive force leur liberté. Ils étaient obligés, tous les jours, d'aller chercher à six milles de Tripoli des pierres qu'ils rapportaient eux-mêmes, pour servir à la construction du palais du vice-roi. Ils avaient re-
marqué que leurs gardiens étaient peu nombreux, et qu'il leur serait facile de s'emparer de l'arsenal, où ils trouveraient une grande quantité d'armes. Ils espéraient pouvoir s'y établir en l'absence des troupes, se fortifier dans le palais, résister aux habitants, et finalement s'échapper avant le retour du pacha. Mais le complot manqua, par la trop grande impatience d'un des chrétiens, qui, avant le signal convenu, se mit à crier : Liberté! Liberté I A ce cri, répété par tous les autres, les gardiens fermèrent l'arsenal, appelant les habitants à leur secours, et ceuxci, accourant en foule, se jetèrent sur les chrétiens sans armes, en tuèrent cent-cinquante, et en blessèrent plus de cent. Ceux qui échappèrent à ce massacre, furent traités par le pacha avec la plus atroce barbarie. Dès son retour, il en fit écorcher un toutvivant, empaler deux autres, tandis que seize de ces malheureux étaient criblés de coups de yatagan sur tout le corps, de manière à les faire horriblement souffrir, sans mettre leur vie en danger. Parmi ces derniers, il y avait trois prêtres, un capucin, un cordelier (franciscain) et un prêtre séculier de Pise, Orazio Franchi, autrefois chapelain des galères du grand duc de Toscane. Dès que leurs blessures le leur permirent, ils s'empressèrent d'écrire à Sixte, pour lui exposer leurs souffrances et leur affreuse situation. Le pontife, ému de compassion, n'hésita pas à faire un fonds de plusieurs milliers d'écus, lequel, joint aux dons et aumônes recueillis par la compagnie du Gonfalene^ devait être employé au rachat des pauvres prisonniers* 11 chargea plusieurs pères capucins de cette œuvre pie, et leur promit d'ajouter la somme nécessaire à la rançon de tous les captifs. Ces religieux se rendirent
à Tripoli, oùils exécutèrent fidèlement ses instracti ons. De plus, étant revenus par Alger, ils y traitèrent du rachat d'un grand nombre d*esclaves chrétiens, que le Dey promit de rendre, moyennant la somme de quinze mille écus. Les capucins ne l'avaient pas; mais confiants dans la parole de Sixte, ils la demandèrent, et le pontife ne trompa pas l'espérance qu'ils avaient mise en sa charité. Ayant donc réuni tous ces chrétiens, rachetés avec les deniers du chef de l'Église, les pères capucins s'embarquèrent avec eux pour Civita-Vecchia, où ils arrivèrent dans le mois de février 1587. Les chrétiens ainsi délivrés, au nombre de plus de deux cents, firent leur entrée solennelle à Rome, conduits par les religieux qui les avaient ramenés, et précédés de la compagnie du Gonfalone. Ils allèrent ensuite processionnellement , le dimanche de la Passion, à Sainte-Marie-Majeure, se jeter aux pieds du pape, qui, après leur avoir donné sa bénédiction, les fit dîner, et les congédia ensuite en remettant à chacun d'eux une somme suffisante pour regagner son pays. Parmi ces hommes, il s'en trouvait qui avaient enduré l'esclavage pendant quarante années consécutives ^
1. Teinpcsti, t. I, lib. Xi, n"» xxvi à xxxi, p. 181 à 184. — A mon premier voyage difalie, en 1826, j'ai vu dans la rade de IJvourne, deux bàUments tunisiens, armés en course, et guellantleur proie. D'après les usages maritimes admis alors, ils ne pouvaient donner la chasse aux navires marcliands napolitains, romaius, espagnols, et même toscans, que vingt-quatre lieures après la sortie de ces navires du port où ils étaient, en relâche. Telle a été pendant près de quatre siècles la conduite des corsaires barbaresques à l'égard des chrétiens, et particulièrement des habitants des côtes de l'Âdria- Uque et delà Méditerranée. Cette piraterie, ces avanies, qui étaient la honte de l'Europe civilisée, n'ont cessé entièrement qu'après la loricuse conquête d'Alger par la France, en 1830.
Telles furent les principales mesures qui marquèrent le gouvernement temporel de Sixte-Quint : on voit que ce grand pontife avait à cœur de rétablir la sécurité de ses sujets, en môme temps que le cours de la justice, d'introduire l'ordre et Téconomie dans les finances, de ramener le bien-être et la vie à bon marché, d'encourager l'industrie et le commerce, de réprimer les abus, enfin de se faire aimer des bons et craindre des coupables : il y parvint en peu de temps à Taide de mesures énergiques, quelquefois impitoyables, et sous son règne, malheureusement trop court, les États de l'Église jouirent d'une prospérité, d'un calme sans exemple depuis un grand nombre de siècles.
LIVEE TROISIÈME