CHAPITRE PREMIER
Naissance de Felice Pcretti. — Origine de sa famille ; son établissement k Montalto. — Sa sœur Camilla. — Son oncle Salvator se charge de son éducation dans le cuuvent de Montalto. — A onze ans , il prend l'habit de Saint-Franço'S. — Ses études. — 11 devient régent dans plusieurs collèges. — Protection que lui accorde Ridolfo Piu da Carpi ; il se lie avec son secrétaire. — Ses prédications à Rome et ailleurs. — Il devient Pami de saint Ignace et de saint Philippe de Néri, et fonde la Confrérie des Douze Apôtres. — Il étudie la philosophie d'Aristote pour dresser le Table d'Or, — Il est envoyé inquisiteur à Venise. — Son rappel réclamé par le Sénat vénitien. — Faveur dont il jouit. •— Son retour à Rome. — - Il est envoyé en Espagne. — Il revient par suite de la mort de Pie IV. — Il est nommé vicaire apostolique. — - Ses visites aux couvents de son ordre. — Il est fait évéque de Sainte-Agathe. — Tombeau qu'il élève à Jean à Ripii. — Révision des décrets de Gratien. — Il est promu au cardinalat. — Il résigne l'évèché de Fermo, quMl avait échangé contre celui de Sainte-Agathe. — Ses occupations à Rome. — Tombeau de Nicolas V et chapelle de la Sainte- Crèche. — Il travaille à une édition des œuvres de saint Ambroisc. — Sa correspondance avec saint Chai-les Borromée. — Jugement des Bénédictins
de Saiot-Uaur sur cette édition. — Yilla Blontallo achetée et embellie par le cardinal. — * Aasassinat de son neveu Francesco Peretti. — Le cardinal diftiimule son ressentiment.
(Du 13 décembre 1521 au 24 avril 1585.)
Felice Peretti, qui devint pape sous le nom de Sixte- Quint, naquit le 13 décembre 1521, à Grotte à Mare, bourg du comté de Fermo, dans la marche d'Ancône, situé à environ dix milles ^ de la petite ville de Montalto. Son père Pier Gentile Peretti, et sa mère Mariana, de la ville de Camerino, avaient abandonné Montalto en 1515, et s'étaient réfugiés à Grotte à Mare, pour échapper aux excès commis par les soldats du duc d'Urbin, Francesco I", alors en guerre avec le pape Léon X. Pier Gentile Peretti et sa femme, perdirent dans cette fuite tout ce qu'ils possédaient à Montalto ; mais ils retrouvaient à Grotte a Mare une maison, quelque bien et des parents disposés à les secourir.
La famille Peretti était originaire de la Dalmatie: vers le milieu du quinzième siècle, elle avait été contrainte, par les persécutions des Turcs, de quitter ce pays, avec un grand nombre d'autres, et de chercher un asile en Italie. On ignore le motif qui lui fit choisir Montalto pour résidence : mais il est certain que dès le commencement du seizième siècle, on trouve un membre de cette famille prieur, c'est-à-dire premier administrateur de cette ville. Il est également incontestable qu'elle possédait sur son territoire des maisons, des terres, des vignes, et des champs plantés
!• Environ 15 kilomètres; le mille italien équivaut à 1489 mètres 478 millimètres.
d'oliviers. Enfin, les Peretli étaient alliés aux meilleures familles non nobles du pays. Ces différentes circonstances démontrent que l'origine de Sixte n'est pas aussi basse qu'on s'est plu à l'affirmer. Eût-il appartenu d'ailleurs aux rangs les plus infimes de la société, il n'aurait eu que plus de mérite à ne devoir son élévation qu'à sa seule valeur personnelle.
Il fut baptisé le 26 décembre 1521, et son père lui donna le prénom de Felice. Plusieurs historiens veulent que le choix de ce prénom ait été dicté à son père par une sorte d'inspiration prophétique de la future grandeur de son fils. Une voix intérieure lui aurait dit, pendant que sa femme Mariana était enceinte et qu'il se lamentait de la perte de ses biens de Montalto : — « De quoi te plains-tu, Peretti? ne crains rien, prends courage : ta femme enfantera un fils qui fera le bonheur de toute ta maison. » — Mais cette prédiction ne se trouve que dans des auteurs qui ont écrit la vie de Sixte après son élévation à la papauté : elle doit donc être considérée comme une de ces flatteries rétrospectives dont certains historiens sont prodigues * .
Felice Peretti eut un frère, Prospero, qui mourut en 1560, sans laisser d'enfants, et une sœur, Camilla, qui vint le rejoindre à Rome lorsqu'il fut nommé cardinal. Elle joua un rôle considérable pendant son pontificat. C'était une femme sagace, ambitieuse, douée d'an esprit pénétrant. Elle exerça une grande influence sur son frère, môme dans les affaires politiques les plus importantes.
1. Il Codice Valicano, il Galesino, ilario altobelli, il Ciaconio e gli illustratori di luij cités par le P. Tempesti, t. I, 1. I, n° xxxv, p. 15.
Dès l'âge de sept ans, Felice fut envoyé dans un couvent de religieux augustins , établi à Grotte à Mare , pour y apprendre les premiers éléments. A neuf ans, Salvator Peretti, frère de son père, religieux do Tordre mineur conventuel de Saint-François, voulut se charger de l'éducation de son neveu. Il habitait Montalto, et il parvint à déterminer Pier Gentile à rentrer dans cette ville en <530. L'année suivante, le père Salvator fît admettre Felice au noviciat du couvent de Saint-François de Montalto, et à peine une année après, le dimanche des Rameaux i53i, le novice de onze ans était admis à prononcer ses vœux perpétuels. Ainsi lié indissolublement à la vie monastique, le jeune religieux continua son éducation dans le même couvent. Pendant trois ans, il y suivit les cours de latin et de grec, sous la direction du père Vincenzo Fernato, connu pour son érudition et la gravité de ses mœurs. En 1535, il eut pour professeur de rhétorique le père Manfilio Filarete, de Santa Vittoria, qiii passait pour un excellent prédicateur. Ce maître lui rendit familiers les discours de Démosthène, les oraisons et les traités de Cicéron et de Quintilien. La rhétorique terminée, Felice se mit à étudier les poètes latins, sous la direction du père Pietro da Patrignone. Il fît de si rapides progrès, qu'il fut lui-même bientôt en état de composer des vers en langue latine, avec élégance et facilité. En 1538, il fut envoyé à Pesaro pour faire sa philosophie, qu'il alla continuer en 1539 à lési, et en 1540, à Rocca-Contrada. Dans le mois de septembre de cette année, il se rendit à Ferrare, où il passa de l'étude de la philosophie à celle de la théologie, dont les cours duraient trois années. Il quitta cette ville
eu 1543 pour Bologne, où il étudia la métaphysique pendant une année sous la direction du père Giovanni daCorreggio.
Ses études ainsi terminées, le général de son ordre le jugeant capable d'instruire les autres, le nomma lecteur des saints canons à Rimini, où il demeura jusqu'en 1546. L'année suivante, il ipassa à Sienne avec le môme emploi ; c'est dans cette ville qu'il fut ordonné prêtre. Ensuite, il se rendit à Ferme pour y recevoir, le 26 juillet 1548, le diplôme de docteur en théologie. Après l'obtention de ce grade, il revint à Sienne reprendre son emploi de lecteur des saints canons. Mais il n'y resta que peu de temps, ayant été appelé, en 1549, au couvent d'Assises, pour assister à l'élection d'un nouveau supérieur général de son ordre. Il y soutint brillamment en public plusieurs thèses, en présence du cardinal Ridolfo Pio da Carpi, protecteur de l'ordre des Franciscains. Cette circonstance contribua puissamment à l'avancement et à Télévation du père Felice Peretti : car le cardinal fut si satisfait de ses connaissances en théologie et de son éloquence, qu'à partir de ce moment, il le prit sous son patronage d'une manière toute spéciale, profitant de toutes les occasions favorables pour le soutenir et le pousser. Afin de mieux s'assurer la faveur de ce puissant dignitaire de l'Église, le père Peretti out adroitement se lier avec Sigismundo Bozio, secrétaire du cardinal, dont il reçut par la suite les plus grands services.
Après l'élection du supérieur général, il fut nommé régent à Sienne, où il enseigna de 1549 à 4551. L'année suivante, il alla exercer le même emploi à Naples, dans le couvent royal de San-Lorenzo, où il
<î VIE DE SIXTE-QUINT.
composa deux commentaires sur les évangiles, dont Tun sur Tévangile de saint Mathieu, a été imprimé dans cette ville. Il paraît que le pèreFelice était déjà connu comme prédicateur, car il vint de Naples prêcher le carême à Rome, et il y resta jusqu'à la fin de cette année, à la sollicitation de plusieurs cardinaux : il y fut employé à expliquer, trois jours par semaine, répitre de saint Paul aux Romains. Sur les instances de quelques-uns de ses auditeurs, il y publia un recueil de ses sermons, dont un exemplaire existait encore à la bibliothèque Barberini, vers le milieu du dernier siècle ^
C'est de ce premier séjour à Rome que date le commencement de la fortune du père Felice Peretti. Sa réputation d'éloquence était déjà si bien établie, qu'il comptait au nombre de ses auditeurs les personnages les plus éminents. La régularité, la sévérité de sa conduite, lui attiraient l'estime et l'attachement des prêtres et des religieux les plus considérés pour l'austérité de leurs mœurs et la sainteté de leur vie. Parmi ceux qui se lièrent avec lui, on cite saint Ignace, fondateur de l'ordre des Jésuites, saint Philippe de Néri, créateur de l'ordre de l'Oratoire, et saint Felice, de l'ordre des Capucins. Saint Ignace établit avec le père Peretti la confrérie des Douze apôtres, chargés d'accompagner le Saint-Sacrement, lorsqu'il était porté aux malades, et de recueillir des aumônes pour les pauvres. Lorsqu'il fut devenu pape. Sixte voulut que cette institution fût élevée au rang d'archiconfrérie, et qu'elle primât toutes les autres ^
1. N® XXXV, B; 87, de celle bibliothèque, selon le P. Tempesti, 1. 1, lib. Il,ii0vi, p. 23.