‹ Histoire de Sixte-QuinteChapitre 8 sur 174 · Confraternitaiem sanctorum duodecim apostolorum predictam · texte numérisé non relu

Confraternitaiem sanctorum duodecim apostolorum predictam

La lecture, l'explication des livres saints, la prédication n'absorbaient pas si complètement tous les instants du père Peretti, qu'il ne sût trouver encore le temps de se livrer à d'autres travaux. Gomme tous les hommes instruits de son siècle, il était fortement imbu de la philosophie d'Aristote. Pour rendre hommage à ce grand maître, il entreprit de composer la Table d'Or de toutes les œuvres d'Aristote, avec les Commentaires dtAverroès. Cette table devait élre une savante exposition de tout ce que ces deux auteurs avaient écrit. Comprenant qu'un si vaste travail exigeait beaucoup plus de temps que les rares moments dont il lui était permis de disposer, le père Peretti voulut s'adjoindre, pour mener à fin cette entreprise, un de ses anciens élèves, Antonio Posio, de son ordre ^ : il l'emmena avec lui à Venise, où ils étaient rendus le 30 juin 1556.

A peine installé dans ses nouvelles fonctions, le père Piîretti se trouva exposé aux dénonciations et aux attaques de plusieurs religieux de son ordre, qui menaient une vie licencieuse, et qui redoutaient sans doute sa sévérité. Son zèle ardent pour la religion, l'austérité de sa vie, si éloignée de la corruption générale des mœurs à Venise, aussi bien dans les couvents qu'ailleurs, ne pouvaient manquer de lui susciter de nombreux ennemis. Aussi, soit qu'il y eût été contraint par ses supérieurs, soit qu'il eût voulu se soustraire aux persécutions de ses adversaires, dès le mois de

in archiconfratemitaiem et caput omnium,,, perpétua erigimus et instiiuimus, — BuUe de Sixte — Prxclara pietatis ; — Tempesli , t. I, lib. II, p. 24, ad noiam (12).

t . On a de lui imprimé un traité De motibus animi obscuriSj et une dissertation De rébus theologicis, Tempesti, 1. 1, p. 26-27.

septembre de la môme année, il s'était retiré à Ferrare, où il resta cinq mois entiers. Grâce à Tamitié de Bosio, secrétaire du cardinal da Garpi, cette retraite fut bien interprétée à Rome. Gest pourquoi, dès le mois de janvier 1557, il fut fait provincial de Hojigrie, régent et inquisiteur de Venise et de TÉtat vénitien : il s'empressa donc de rentrer dans cette ville, et devenu plus puissant, à l'aide de son office si redouté, il crut qu'il lui suffirait de se faire craindre, sans garder aucun ménagement. Cependant, la résistance qu'il éprouva pour ramener plusieurs religieux à l'observation du vœu de chasteté et de la règle fut telle, qu'il résolut de quitter Venise après la mort de Paul IV, dans le mois d'août 1559. Il fallut l'intervention des trois cardinaux da Carpi, Ghislieri, qui devint Pie V et Panco, pour faire triompher le père Peretti des intrigues et de l'opposition de ses ennemis. Il raconte lui-même, dans ses Mémoires ^, que le 22 février 1560, il revint à Venise avec un bref du pape Pie IV, et qu'il y resta jusqu'à la fin de juin, époque où il fut rappelé à Rome par ce pontife.

Ce rappel avait été motivé par les réclamations énergiques de l'ambassadeur de la République de Venise à Rome, auxquelles le pape ne céda qu'après plusieurs mois de négociations ; car la présence du père Peretti à Venise soulevait une véritable question d'État, aussi bien de la part du pape que de celle de la Sérénissime République.

On sait jusqu'à quel point le gouvernement vénitien était jaloux de son autorité. Le sénat et le conseil des Dix avaient, de tout temps, résisté avec la plus

î. Cités par Tempesti, 1. 1^ lib. If, n° xxx in fine, p. 33.

grande énergie à l'ingérence et aux empiétements de la cour de Rome, même dans les matières purement de discipline ecclésiastique. C'est ainsi, par exemple, que le clergé séculier et régulier de Venise était soumis à la surveillance et à la censure attentive et très-sévère des magistrats laïques, nommés ad hoc par le sénat. C'est ainsi que le patriarche archevêque de Venise était à la nomination des Doges, sous l'influence et la présentation du sénat; que les curés de la ville étaient élus par leurs paroissiens, et que la censure des livres imprimés et la permission de les mettre en vente appartenaient entièrement aux fonctionnaires laïques délégués à cet effet par le sénat et le conseil des Dix. Mais c'est surtout contre le tribunal de l'inquisition, que l'aristocratie vénitienne se tenait en garde. De tout temps, elle avait subordonné l'exécution des sentences rendues par le Saint-Office à l'approbation de l'autorité civile, et le sénat s'était toujours réservé de recevoir ou de refuser les inquisiteurs envoyés par la cour de Rome, selon les convenances de sa politique. Les démêlés que le père Peretti avait eus précédemment avec plusieurs religieux de son ordre, l'avaient signalé au conseil des Dix comme un prêtre d'une énergie à toute épreuve, incapable de céder soit à la crainte, soit à la corruption. En outre, ses ennemis l'avaiei^t dénoncé aux inquisiteurs d'État comme un fanatique, qui refusait ouvertement de se soumettre aux lois de la République , et qui , par un zèle poussé à l'excès , était capable d'exciter des troubles parmi le peuple. Ils l'accusaient, notamment, d'avoir recommandé aux confesseurs de ne pas donner l'absolution à ceux qui auraient en leur possession des livres défendus par

la congrégation du Saint-Office , ainsi qu'aux personnes qui ne dénonceraient pas les hérétiques contre lesquels le tribunal de Tinquisition devait informer. Ces accusations émurent le sénat, et il fit écrire par le Doge à Tambassadeur vénitien à Rome, d'exiger le rappel du père Peretti. Mais le pape, de son côté, trouvant son autorité spirituelle engagée dans cette question, refusait d'obtempérer à la réclamation de la République. Le débat traîna en longueur pendant plusieurs mois, et on échangea de part et d'autre un certain nombre de dépêches. Toutefois, l'insistance de l'ambassadeur, soutenu par son gouvernement, ne faiblit point : la résistance aux volontés de la cour de Rome était admise comme une maxime d'État à Venise : l'aristocratie qui composait le gouvernement y avait trop à cœur la conservation de ses privilèges et de son indépendance, pour en abandonner jamais la plus minime partie. D'ailleurs, l'inquisition lui était, à juste raison, très-suspecte : le pape et ses conseillers le savaient bien ; ils finirent donc par sacrifier le père Peretti aux exigences de la République. Le cardinal da Carpi, auquel l'inquisiteur de Venise devait son avancement, écrivit au nonce du pape accrédité auprès du gouvernement vénitien dans les termes suivants : — « Lorsque le précédent ambassadeur de la Sérénissime République vint prendre congé de moi avant de partir, il me fit beaucoup d'instances, ainsi que les nouveaux ambassadeurs récemment arrivés, pour que j'eusse à éloigner de Venise le père Montalto \ Je répondis qu'encore que Montalto

1. PereUi était connu sous ce nom, qaMI avait pris en eouvenir de la ville et du couvent où il avait été élcvé«

VIE DE SIXTE-QUINT. ii

eût été reconnu innocent de ce dont il avait été accusé, je consentais à son rappel, pour donner satisfaction à rillustrissime Seigneurie, de laquelle ils me montrèrent les dépêches. Ainsi, Montalto devra quitter Venise ^. »

A la réception de cet ordre, le père Montalto se mit en devoir de l'exécuter. Il se rendit d'abord à Padoue, pour faire ses adieux à des religieux de Saint-François, et en môme temps, pour adresser ses prières à Saint-Antoine, le patron de cette ville. — Il revint au bout de quelques jours à Venise afin de prendre congé du Doge. A l'audience qui lui fut accordée par le premier magistrat de la République, il fut accompagné par le père Divo, provincial de Padoue, qui écrivit en ces termes à Bozio, secrétaire du cardinal da Garpi, ce qui se passa dans cette entrevue ^.

a Le révérend Montalto prit congé de notre sérénissime prince avant de partir; il lui dit qu'il n'éprouvait d'autre regret que d'avoir appris le bruit répandu qu'il partait parce qu'il était coupable de quelque méfait, tandis qu'il en était innocent : prenant à témoin de son innocence Dieu et môme ses propres ennemis, qui n'avaient pu trouver dans sa conduite quoi que ce soit à reprendre. Sa Sérénité lui répondit, qu'il ne devait pas se lamenter de l'opinion qu'avaient de lui quelques particuliers; car les hommes ne pouvaient pas vivre sans envieux, encore qu'ils fussent innocents et qu'ils n'eussent rien à se reprocher. Mais qu'il avait lieu de se féliciter de ce qu'il jouissait de la meilleure réputation auprès de lui et

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