‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 2)Chapitre 13 sur 57 · LIVRE XI U · texte numérisé non relu

LIVRE XI U

tellement abattue, qu'il n y avait plus de ministres, itw. et que Roland lui-même eut Tidée de sortir de Paris... Passez à Tordre du jour (1). » Un girondin, Lasouree, avait, dans le débat, jeté contre les siens cette brillante parole : « Malheur aux nations reconnaissantes ! Je le dis avec Tacite : la reconnaissance a fait le malheur des nations. »

Mais ce coup de la main d'un ami ne fut pas même relevé. H n'entrait pas, comme la parole de Danton, dans ce mystère de faiblesse d'un parti qui se laissait présider par une femme et qui, dans les jours du suprême danger, avait, comme une femme, plié sous le poids de la désespérance. Louvet essaya de détruire l'effet de cette attaque en prouvant que, si Roland avait perdu confiance, il n'avait pas perdu courage. Lasouree, rappelé à la discipline par le péril commun, dit que « ce petit moyen n'était pas digne du talent de Danton. » Mais rien ne put arracher des entrailles de la Gironde ce terrible harpon lancé d'une main ferme et sûre. Roland piqué, resta ministre.

Quelles que fussent la force et Taudace de Danton, il avait pourtant, comme Achille, son endroit vulnérable. Ce n'était pas seulement le sang de septembre qui marquait ce côté faible. Danton aurait pu répliquer à la Gironde qu'elle avait, en mars, amnistié les assassins d'Avignon; qu'elle

(\) Séance de la Convention du 29 septembre.

4ii HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

I79S. comptait dans son sein deux des chefs des meurtriers de la Glacière, Min vielle et Duprat, tous deux Accusation patroués par Barbaroux et Rebecqui. L'accusation J!!toI*Roiînd ^® P^^J®^^ ambitieux, plus perfide, n'était pas non contre Danton, plus décisive. Rolaud pourtaut , dans sa réponse dictée par sa femme, compara indirectement Danton à Sylla et à Rienzi. Cette insinuation pouvait fortifier les bruits ridicules dont on a parlé plus haut ; mais les impartiaux savaient bien que Danton n'avait pas d'autre ambition que d'être luimême, et de n'emprunter qu'à lui-même, et non à un titre quelconque, la puissance et la gloire. 11 fut évident que la Gironde, résolue à perdre le seul homme qui , selon Dumouriez , pouvait à la fois sauver le roi, la patrie, les Girondins eux-mêmes, chercherait un moyen plus cruel, plus profond. On en eut le pressentiment. Des conciliabules nocturnes eurent lieu à Sceaux. Danton lui-même y vint. Tout fut inutile. « Ils n'ont pas de confiance, » dit-il à un ami. jGluadet surtout fut intraitable, c Tu ne sais point pardonner, lui dit Danton ; tu seras victime de ton opiniâtreté. »

Le côté par lequel la Gironde résolut d'attaquer Danton, fut celui de la probité. On le savait dissipateur, paresseux, sans ordre. Le Conseil général de la Commune avait demandé qu'on apurât ses comptes (1). Le lendemain, Barbaroux proposait a

(4) Arrêté du Conseil général de la Commune du 29 septembre 479Î.

comptes de la GommuDe.

UVRE XI ^i5

la Convention de nommer une commission extra- n». ordinaire pour examiner la conduite de cette com- * aXrtte"*" mune et recevoir ses comptes. Pour qui n'ob- lexamendes servait pas les dates, à vingt-quatre heures près, Barbaroux semblait avoir l'initiative. « Ce compte sera clair, exact, précis, » répliqua Tallien. 11 fit observer que la Commune avait ordonné à cet effet une convocation de commissaires des 48 sections. La pierre était lancée, elle roula, cherchant Danton. Les incidents se multiplièrent, s'envenimèrent. On dénonça, on calomnia, on fit les ténèbres. Ije Comité de surveillance et Marat, le triumvirat tout entier, devaient passer par Tépreuve d'une seconde et formidable attaque. Marat fut d abord pris à partie. Lecointe-Puyraveau attaqua le comité de surveillance.

Mamt demanda la parole, et, malgré le tumulte, Etranges monta à la tribune. « J'applaudis moi-même, dit-il, au zèle du courageux citoyen qui m'a dénoncé.. . — Je demande- formellement que Marat ne soit pas entendu ! s'écria Buzot. — Je ne perdrai pas le temps, poursuivit Marat au milieu des rumeurs de l'Assemblée, à repousser à cette tribune les invectives qui m'y ont été adressées ; cela est au-dessous de moi. » Un rire de colère et d'indignation parcourut les rangs de la droite et du centre. Marat répéta sa phrase, se défendit avec hauteur. « Quant à mes vues politiques, quant à ma manière de voir, quant à mes sentiments, dit-il, je vous L'ai déclaré,

déclarations de Marat.

im je suis au-dessus de vos décrets. Jamais vous ne me ferez voir ce que je ne vois pas, et vous ne pourrez faire que je ne voie pas ce que je vois. Non, il ne vous est pas donné d'empêcher l'homme de génie de s'élancer dans l'avenir... Vous traitez les matières politiques comme des patriciens. A quoi en seriez-vous réduits, si je n'avais préparé l'opinion publique ! » Les rires redoublèrent. Mais quand Marat passa de sa glorification à accuser de trahison une partie des membres de la Convention , nomma Brissot, Guadet, Vergniaud, Lasource, le rire fit place à la fureur , et ce fut au milieu du ^ tumulte que Marat imperturbable acheva son discours.

Le plan des Girondins, en attaquant la Commune, était, non-seulement de diminuer l'importance de ce pouvoir municipal, mais par le Comité de surveillance d'atteindre Marat, et par la question d'apuration de comptes de frapper Danton. Roland et sa femme commencèrent l'attaque par ces moyens criminels, d^autantplus terribles qu'ils n'offrent aucune prise à la défense. Après avoir prononcé les noms de Sylla et de Rienzi, Roland parla du peu de confiance qu'il fallait accorder au civisme des gens qui manquaient de moralité. On préparait ainsi l'opinion.

Le 1 octobre , après l'irritante discussion dans laquelle Marat s'était défendu en dénonçant le général Chazot , la Convention aborda la question de

la comptabilité des dépenses secrètes du pouvoir 471». exécutif. Roland présenta un compte parfaitement , ^""®"

'- '■ '^ des dépenses

régulier, avec quittances à l'appui; de vifs applau- secrètes dissements éclatèrent. « Je demande , s'écria le ai- **" ^"^^

' O exécutif.

rondin Rebecqui, que tous les ministres rendent compte comme Roland. » Monge, ministre delà marine, se leva et dit : « Je n'ai fait aucune dépense extraordinaire ou secrète. » Danton comprenait Négligence bien où la Gironde en voulait venir. 11 monta à la ®*p^«**>^^*

Danton.

tribune et déclara qu'il n'avait rien fait que par ordre du conseil, qu'il n'était comptable qu'en masse, qu'il y avait des dépenses qu'il serait impossible de faire connaître. Il rappela qu'à l'époque de la prise de Verdun, l'Assemblée lui avait dit : « N'épargnez rien , prodiguez l'argent s'il le faut pour ranimer la confiance et donner Timpulsion à la France entière. Nous l'avons fait, nous avons été forcés à des dépenses extraordinaires , et pour la plupart de ces dépenses j'avoue que nous n'avons pas de quittances bien légales. Tout était pressé, tout s'est fait avec précipitation . Vous avez voulu que les ministres agissent tous ensemble, nous l'avons fait et voilà notre compte. »

La Gironde murmura. Danton s'appuyait sur une convention par laquelle les ministres devaient se rendre compte mutuellement des dépenses secrètes. Roland en se mettant à l'écart se posait en juge. Et quand l'austère Cambon invita Roland à se faire présenter les comptes de ses collègues et à

47M. leur remettre le sien, celui-ci répliqua qu'il n'avait trouvé nulle trace des dépenses secrètes. La Convention passa à l'ordre du jour, mais la probité de Danton n'en resta pas moins entachée. Danton avait, il est vrai, dépensé sans compter, mais il ne s'était pas enrichi, et la conspiration de La Rouerie en Bretagne, le secret de l'Angleterre surpris, l'évacuation du territoire français négociée par une foule d'agents secrets qui précipitèrent la retraite de l'armée prussienne , une foule d'autres actes secrets nécessaires alors, avaient coûté beaucoup d'argent. Danton avait pour principe de le prodiguer dans ces sortes d'affaires.

Lessectionspro- C'cst aiusi que chaquc jour entre la Gironde 'Tp'r^irr ®^ la Montagne s'élargissait l'abîme de la haine de donner une et dc la veugeancc. Les sections s'agitaient. Reàiac^Tvltion. ïwwées par d'ardents Jacobins, elles envoyèrent à la Convention une députation pour protester contre le projet girondin de donner à l'Assemblée uhc garde composée de soldats des quatre-vingt-trois départements. L'orateur des sections déclara le projet odieux. « On vous a proposé, dit-il, de vous mettre au niveau des tyrans. — La Convention, répliqua énergiquement le girondin Guadet qui présidait la séance, reçoit des conseils, point d'ordres (1). » Le lendemain, le faubourg Saint-Antoine, alarmé de ces dissentiments, envoya aussi

(4) Séance de la Convention, du 19 octobre 4792.

une députation. Son orateur ordinaire , Gonchon, un. brave et honnête homme qu'on nommait le Cicérou des faubourgs, dit des vérités aux deux partis et les conjura d'oublier leurs querelles et d'imposer silence à leur amour-propre.

Ces sages paroles furent si peu écoutées que le même jour les Jacobins rayaient le nom de Brissot . de la liste de leurs membres. Les Marseillais de Barbaroux arrivèrent le même jour et augmentèrent rirritation. Marat plus habile courut à leur caserne, les flatta , 'essaya de les embaucher et en emmena plusieurs déjeuner chez lui. Ces manœuvres servirent de texte à une nouvelle et vigoureuse attaque contre Marat; Barbaroux qui Tavait autrefois fréquenté , qui la veille même s'était réconcilié avec lui et l'avait embrassé, ne pouvait lui pardonner d'avoir cherché à lui enlever les Marseillais. Des procès -verbaux constatant la tentative d'embaudiage furent lus à la tribune par Barbaroux. Un député déclara que Marat avait demandé deux cent soixante-dix mille têtes pour rétablir Tordre. « Eh Aveu bien oui! s'écria Marat, c'est mon opinion. 11 est «^«"»»*"'« ^^

^ Marat.

atroce que ces gens-là parlent de liberté d'opinion et ne veulent pas me laisser la mienne. » Des cris, des murmures, des éclats de rire, étouffent la voix de Marat. « C'est un coup monté, continu a-t-il; le cardinal de Richelieu a dit qu'avec le Pater il serait parvenu à faire pendre tous les saints du Paradis; mais je brave tous mes ennemis. .. Mes accusateurs

179S. connaitronl un jour la pureté de mon cœur... On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper ceot ou deux cent mille tètes. Ce propos a été mal rendu. J'ai dit: Ne croyez pas que le calme renaisse, tant que la République sera remplie des oppresseurs du peuple. Vous les faites inutilement décaniller d'un , département dans un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs têtes , vous ne serez pas tranquilles. Voilà ce que j'ai dit : c'est la confession de mon cœur (1). » La dénonciation de Barbaroux fut envoyée, malgré la réclamation de Bazire et de quelques montagnards, aux comités de surveillance et de législation.

La Gironde était puissante alors. Par son influence, Pétion venait d'être réélu maire de Paris. Franchement républicaine , elle mettait à son patriotisme son amour ordinaire de la forme, supprimait le titre de monsieur qu'elle remplaçait par celui de citoyen, et poussait avec vigueur ses adver^ saires. Elle réservait pour Robespierre ses coups les plus terribles. Louvet se préparait. Petit et blond , léger comme le roman auquel il avait attaché son nom , Louvet était en même temps doué d'une âme courageuse qui péchait par trop d'ardeur et de sensibilité. Lorsqu'il résolut d'attaquer Robespierre, celui-ci vivait à l'écart dans la maison du menuisier Duplay, attendant les événements. Les précédentes

[\) Séance de la Convention, du 24 oct(*re 1792.

UVAE XI 451

épreuves avaient aigri son caractère, naturellement 47m. mélancolique. 11 devenait atrabilaire. On Tenten- ^'^^'l''^'^'^

*- et politique

dit s'écrier quelquefois: c Je suis bien las de la de Robespierre Révolution, je suis malade. » Mais son opiniâtreté ^^**°*^®*^^ naturelle, sa force d'âme très-supérieure à ses talents et à^a capacité, le maintenaient sur la brèche. En voyant autour de lui tant de fripons, tant de débauchés, ses mœurs austères et son incorruptibilité lui donnaient de lui-même une estime et un respect sans bornes. Il inclinait par ces motifs à se croire infaillible.

Disciple de Rousseau, d'ailleurs, et ne puisant Doctrines qu'à cette source, il croyait, comme son maître, que ^® «^o^^pierre. le peuple a toujours raison Or quiconque se faisait défenseur du peuple ne pouvait jamais se tromper. « Quand on fait pour Dieu et pour le peuple, disaitil, on ne fait jamais trop ni mal.. » Il regardait même comme une sorte de trahison de ne pas pousser les principes jusqu'à l'absolu. On ne pouvait pas plus flatter le peuple, à son sens, qu'on ne flatte Dieu . Plein d'dmour et de dévotion pour la multitude, il répliquait à qui l'accusait de précipitation dans ses jugements : c Je n'ai pas besoin de réfléchir, c'est toujours à mes premières impressions que je m'en rapporte. » 11 apportait, en un mot, à une idée philosophique, un dévoûment religieux. Aussi dominait-il les sociétés Jacobines comme en d'autres temps il eût, du fond d'un cloître, dominé son ordre. Quiconque ne partageait pas ses doctrines

1792. devait attirer ses soupçons. Quiconque l'attaquait lui paraissait haïssable. C'est ainsi que l'orgueil et la passion des principes le conduisaient à la ven- . geance. Malgré son infériorité de talent vis-à-vis de plusieurs hommes de son parti et de ceux du parti Girondin, malgré les .immenses défauts que* l'on vient de signaler, Robespierre n'en était pas moins l'homme de ces temps d'anarchie qui se rapprochait le plus de l'idée gouvernementale* On le sentait à ce mystère de l'âme qu'on nomme le caractère. Là était sa force , là était le secret de son élévation sourde et latente , là le principal motif de la fureur de ses brillants adversaires.

Au milieu des dissensions civiles qui agitaient la France, il était naturel que le peuple et surtout les esprits sérieux songeassent à la nécessité de reconstituer le pouvoir. Vainement la Convention rendaitelle des décrets contre les fauteurs de dictature. La loi qui préside au jeu des sociétés humaines poussait la France à cette fatale extrémité. On commençait à parler de Robespierre comme du seul homme qui par ses mœurs et ses principes fût peut-être ca- Robespierieest pablc dc sauvcr la patrie. Roland, ministre de Tintéaccubé rieur, chargé par la Convention de présenter un

d'aspirer à la ' o r -^ r

dictature, tablcau dc la situation de Paris, releva ce fait, l'appuyant d'une lettre adressée par un citoyen Merodière au vice-président de la deuxième section du tribunal criminel de Paris. Robespierre dont l'esprit s'alarmait aisément, crut qu'on voulait le perdre. 11

demanda la parole. La droite murmura. « Président, nn. s'écria Danton indigné, maintenez la parole à l'orateur, et moi aussi je la demande après; il est temps que tout cela s'éclaircisse. » La parole fut maintenue à Robespierre, mais la droite par ses cris et ses miirnnires l'empêchait de parler. « Au moins écoutez ce que je veux dire, s'écria-t-il ; comment I je n'ai pas le droit de vous dire que les rapports que Ton vous fait de temps à autre sont toujours dirigés vers un but unique, et que ce but est d'opprimer les patriotes qui déplaisent ! »

I^s rumeurs redoublèrent. 11 continua de parler, défiant qu'on articulât contre lui un fait positif et disant que nul n'oserait l'accuser et ouvrir avec lui une discussion calme et sérieuse. « Je demande la parole pour accuser Robespierre ! » s'écrie aussitôt Louvet qui depuis plusieurs jours avait préparé un discours écrit auquel on donna le nom de la Robespierride. Rebecqui, Barbaroux, veulent aussi l'accuser. Le parti prémédité d'attaquer le chef des Jacobins éclatait dans l'ensemble de ces hostilités, dans ce discours préparé. Robespierre jeune s'écrie: « Je demande que les accusateurs de mon frère soient entendus avant lui. » On réclame l'ordre du jour; Danton qui sentait bien qu'il s'agissait en somme de briser la Montagne , et qui voulait en finir , demande qu'on fixe un jour de combat. « Il est temps, s'écrie-t-il, que nos collègues sachent ce qu'ils doivent penser de nous... 11 existe dans cette assem-

. im. blée un grand germe de défiances. . . Il faut que ces défiances cessent. S'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice... Je n'aime point Tindividu Marat , je dis avec franchise que j'ai fait l'expérience de son tempérament : non*seulement il est volcanique et acariâtre, mais insociable. . . Moi

je suis sans parti et sans faction Si quelqu'un

peut prouver que j'appartiens à une faction , qu'il me confonde à l'instant... et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction Robespierre , sont, à mes yeux, ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens. — Si Robespierre se trouve calomnié, répliqua Buzot, qu'il s'adresse aux tribunaux. » Robespierre npulut répondrç. « Je demande, s'écria Rebecqui, que Robespierre n'exerce pas ici le despotisme de la parole qu'il a dû exercer ailleurs. — Robespierre, je vous rappelle à l'ordre et à votre place, » dit le président.

Discours de Uu instaut après Louvet montait à la tribune. Un profond silence se fit dans l'Assemblée. « Une grande conspiration publique, dit-il, avait un instant menacé de peser sur toute la France, et avait trop longtemps pesé sur la ville de Paris. Vous arrivâtes; nous crûmes que votre présence réprimerait toutes ces menaces criminelles et déjouerait toutes ces trames. L'état dans lequel nous sommes depuis que vous êtes ici annonce qu'elles ne furent qu'un instant interrompues, et qu'on les poursuit avec une ardeur nouvelle. » L'exorde de ce discours fut long

Louvet.

et d'une solennité menaçante. Louvet parla d'un 1799. grand complot tramé dans un lieu qu'il suppliait de ne point l'obliger à nommer, quoiqu'il eût clairement désigné les Jacobins. « Je demande^ s'écria Danton, qu'il soit permis à Louvet de toucher le mal et de mettre le doigt dans la blessure. — Oui, Danton, répliqua Louvet , je vais le toucher , mais ne criez donc pas d'avance. » 11 continua de parler avec beaucoup de chaleur et d'éloquence. Quelques murmures s'étant élevés dans une partie de la salle, le côté droit s'écria : « Silence aux Jacobins! » L'accusation de Louvet rattachait les premiers fils de la trame qu'il prétendait mettre au jour au commencement de l'année 1 792.

Louvet accusait Robespierre d'avoir, par ses fréquents discours, absorbé la direction des Jacobins, de s'être fait proclamer J'homme le plus vertueux des Français, de ne parler jamais que de son propre mérite, d'avoir flatté le peuple en le déclarant souverain, de s'être ensuite offert comme l'incarnation du peuple , dénonçant cette doctrine démocratique comme une ruse dont se sont toujours servis les usurpateurs , depuis César jusqu'à Cromwell , depuis Sylla jusqu'à Masaniello; d'avoir cherché à absorber l'idolâtrie du peuple en ayant devant quinze cents personnes (il désignait le club des Jacobins) « témoigné le désir de devenir conseiller du peuple ; » d'avoir refusé les fonctions d'accusateur public, accepté le titre de membre du conseil gêné-

47W. rai de la Commune; de s'être, en entrant, installé à la place prééminente qu'il s'était choisie au bureau ; d'avoir, au Conseil général, dénoncé l'Assemblée et, dans la Commission des vingt-un , menacé de faire sonner le tocsin.

Menaces de A cc mot, l'iudignation de la Convention contre cambon contre Robespierre éclate. Des cestes menaçants, des cla-

HobeBpierre. ^ ^

meurs violentes, témoignent de la colère de l'Assemblée! « Misérable! s'écrie Cambon le bras tendu, voilà, voilà l'arrêt de mort des dictateurs! > Lacroix se joint à Louvet, appuie ses paroles. L'indignation redouble. Robespierre s'élance vers la tribune, suivi de son frère. « A la barre! à la barre! » s'écrie-t-on, comme si la place des coupables et des pétitionnaires Exagération des était asscz bounc poiir lui. « Il accusait, poursuit ^^L^vet. ^ Louvet, les représentants du peuple d'avoir vendu la France à Brunswick, faisait fermer les barrières de Paris malgré un décret contraire de l'Assemblée législative : c'est ainsi que déjà ce despote approchait du but qu'il s'était proposé, en attendant qu'il pût entièrement anéantir l'Assemblée nationale. » U l'accusait enfin d'avoir, à l'aide du Comité de surveillance, prêché le meurtre, de connivence avec Marat, ajoutant qu'il ne suffisait pas, pour se disculper, de désavouer aujourd'hui cet enfant perdu de l'assassinat. « S'il n'appartenait pas à votre faction, comment se ferait-il, disait Louvet, que le monstre sortit vivant du sépulcre où il s'était lui-même con- , damné? » Pourquoi surtout le produisîtes- vous

dans cette Assemblée électorale, que vous dominiez 47w. par Tintrigue et par l'effroi, vous qui me fîtes insulter pour avoir eu le courage de demander la parole contre Marat.... Dieu! j*ai prononcé son nom! i II accusait encore Robespierre d'avoir calomnié Priestley, de se faire entourer des gardes du corps armés de bâtons, qui lui avaient crié, à lui, Louvet : « Avant peu tu y passeras ! »

La Commune et les Jacobins étaient mêlés à ce discours un peu romanesque, où les formes théâtrales de l'éloquence du temps n'excluaient point l'ardeur de la passion. Chose étrange et digne de caractère

,1 .1 1 . . théâtral de la

remarque, la plupart de ces hommes, jetés au mi- convention. lieu des plus grands périls de la guerre civile et extérieure, des échafauds et des égorgeraents, jouant chaque jour leur tête avec une fureur inouïe, étaient rhéteurs jusqu'au pied de la guillotine. Ces mots : Robespierre^ je (accuse^ revenaient de temps en temps dans le discours de Louvet avec une intention marquée. Dans la péroraison, il en multiplia l'emploi , comme s'il eût dû , sous l'écroulement de ce verbe accusateur, enfouir son adversaire. « Robespierre, s'écria-t-il , je t'accuse d'avoir longtemps calomnié.les plus purs patriotes. Je t'accuse, car je pense que Thonneur d'un citoyen, et surtout d'un représentant du peuple, ne t'appartient pas; je t'accuse d'avoir longtemps calomnié les mêmes hommes dans les affreuses journées de la première semaine de Septembre, c'est-à-dire dans un temps où tes calom-

i79t. nies étaient de véritables proscriptions ; je t'accuse d avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, avili, persécuté les représentants de la nation ; . . . je t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie; je t'accuse enfin d'avoir évidemment marché au pouvoir suprême, ce qui est démontré et par les faits que j'ai indiqués et par toute ta conduite qui, pour t' accuser, parlera plus haut que moi. » Louvet concluait au renvoi de Robespierre devant un comité, et voulait que Marat fût décrété d'accusation. II adjurait l'Assemblée de se mettre en garde contre les Jacobins et contre les sections de Paris, et d'ordonner à Roland de requérir la force armée. « Je demande, s'écria Billaud-Varennes, que l'opinant soit rappelé à l'ordre pour avoir proposé de trans- „^. former en dictateur le vertueux Roland. » Mais déjà

icces passager ^

de Louvet. Louvct dcsccudait de la tribune au milieu d'applaudissements qui semblaient présager la perte de Robespierre. Celui-ci, amer et pâle, mais toujours maître de lui, se garda bien de répondre dans un pareil moment. Il demanda que la Convention voulût bien l'entendre le lundi suivant, ce qui lui fut accordé.

Ce discours ne fit qu'envenimer la discorde qui régnait entre la Commune et la Convention. Et tandis que celle-ci faisait distribuer, sans décret préalable, le discours de Louvet dans les départements, la Commune, de son côté , sans tenir compte d'un décret antérieur, répandait par toute la France

l'adresse des 48 sections de Paris contre le projet de itw. garde conventionnelle imaginé par la Gironde. Man- u commune dée à la barre de TAssemblée, la Commune fit fl^^u devam la

CouveotioD.

amende honorable. L'orateur de sa députation, Anaxagoras Ghaumette, s'exprima dans des termes d'une humilité qui désarma la Convention. Mais l'effet de la circulaire n'en était pas moins produit. Louvet, pendant ce temps, continuait de poursuivre Robespierre. Le parti girondin s'agitait. Il appelait a lui des hommes armés des départements. Pache, ancien commis, devenu ministre de la guerre, détruisait l'effet de ces manœuvres en ordonnant ie départ de ces forces, dcmt il ne jugeait pas la présence nécessaire à Paris.

La Révolution descendait alors dans un cercle plus profond de l'abîme des fureurs politiques et des misères qui en sont la conséquence. La maison de secours avait fait faillite. Le chômage s'élargissait comme une contagion. Les excitations à la haine des factions les unes contre les autres s'ajoutaient à toutes ces causes de discorde. Des fédérés crièrent dans les rues : « A la guillotine Marat, Robespierre et Danton! » Un très-jeune conventionnel, Saint-Just, qui devait se signaler plus tard par l'implacabilité de ses doctrines, dit, à propos de ces cris sanguinaires : « Quel gouvernement que celui qui plante l'arbre de la liberté sur Téchafaud I » Le» jacobine Les attaques de la Gironde ne faisaient d'ailleurs contreTpéni que fortifier les Jacobins, en les rendant, par le commun.

4792. péril commun, solidaires les uns des autres. Marat y fut défendu avec la même énergie que Robespierre et Danton.

Robespierre récita d'abord aux Jacobins une amplification sur la puissance de la calomnie. « C'est la calomnie seule, articula-t*il, qui fit absoudre la t} rannie et la trahison dans la personne du dernier de nos rois (1). » Chaque trait de ce discours académique frappait Louvet sans le nommer, et, par une habile manœuvre , établissait entre les aristocrates, les Feuillants et les Girondins, une sorte de filiation royaliste et contre-révolutionnaire. « Enfin, dit-il avec une amertume propre à exciter la fureur des dernières classes du peuple , ils sont les honnêtes gens, les gens comme il faut de la République ; nous sommes les sans-culottes et la canaille.. »

Peu à peu l'opinion obéissait à une sorte de mouvement de bascule. Elle abandonnait I^ouvet et revenait à Robespierre. Son frère entretenait autour de lui la sympathie des Jacobins en leur disant : « Qu'importe la perte d'un homme, elle n'entraînera pas celle de la liberté! » La Montagne menacée serrait ses rangs. Le lundi, jour choisi par Robespierre pour répondre à son accusateur, arriva enfin. Il se- rendit à l'Assemblée au milieu des patrouilles. Dès qu'il parut à la tribune, on l'applaudit. Huit jours avant on l'avait hué, tant sont inconstantes et

{\) Séance du club des Jacobins du 26 octobre 1792.

im.

de Robespierre

UVRB XI 461

chimériques les impressions de la multitude. Son talent s'était fortifié par le travail; et si Toi^eil, le soupçon, si les défauts d'une âme atrabilaire n'en eussent altéré la sérénité, il se fût élevé au premier rang des orateurs de la République. 11 aborda de suite les faits témérairement avancés par son accuteur, les détruisit en démontrant leur absurdité. Il accontioos de eut cette fortune de pouvoir se disculper d'aspirer au suprême pouvoir, ce qui équivalait à un pas fait vers ce pouvoir. « Dirai-je, articula-t-il, que, pour arriver à la dictature, il fallait asservir les quatre-vingt-deux autres départements? Où étaient mes trésors? Où étaient mes armées? Où étaient les grandes places dont j'étais pourvu? » 11 parla du reproche de complicité avec Marat; il rappela son entrevue avec ce journaliste, au mois de janvier 1792, la conversation qu'ils eurent ensemble : « Je dois avouer, dit-il, qu'il trouva mes vues politiques tellement étroites que, quelque temps après, lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis quelque temps, en rendant compte luimême de la conversation dont je viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté, sachant parfaitement que je n'avais ni les vues ni r audace d'un homme d^Etat. » Il établit avec la même évidence Hauieté qu'il n'avait point participé en Septembre aux ter- ^^^^^^"^ ribles opérations du Comité de surveillance, et mêla sa défense. habilement la défense de la Commune à sa propre justification. « Voulez-vous, dit-il, juger le conseil gé-

OQ9. néral de la Commune de Paris? Placez-vous au sein dé cette immortelle Révolution qui l'a créé, et dont Vous êtes vous-mêmes l'ouvrage. » Passant au reproche d'illégalité : « Que ne nous reprochez-vous aussi, s'écria-t-il, d'avoir brisé illégalement des plumes mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de blasphémer contre la liberté ? Que n'instituez-vous une Commission pour recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalis^ tes? Que ne nous rep*rochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs^ aux portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé les citoyens suspects; d'avoir écarté de nos assemblées, où nous délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution ? Que ne faites-vous le procès, à la fois et à la municipalité et à l'Assemblée électorale, et aux sections de Paris et aux Assemblées primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités , car toutes ces choses étaient illégales, aussi illégales que la Révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales que la liberté elle-même? »

L'Assemblée écoutait en silence ce discours, où Robespierre, au lieu de tomber dans son défaut ordinaire, sut élever un débat personnel à la hauteur d'une question de politique générale. Il réfuta une à une les accusations de Louvet. Elles étaient en réalité mal fondées pour la plupart. Justes dans leur esprit, elles ne l'étaient pas dans les faits. Après

s'être donné le facile avantage de détruire par son 4792. côté faible rargumentatîon de son accusateur, de réduire à néant ce qu'il nommait les déclamations romanesques de M. Louvet, il conclut par ces paroles, qui lui gagnèrent le suffrage des chefs de la Gironde: « Ensevelissons, s'il est possible, ces méprisables manœuvres dans un éternel oubli. Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu glorieux de notre histoire où les représentants du peuple, égarés par de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles ils étaient appelés ! Pour moi, je ne prendrai aucune conclusion qui me soit personnelle; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs; je n'en demande point d'autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez d'un pas ferme et rapide votre superbe carrière.. Et puissé-je^ aux dépens de ma vie et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire de notre commune patrie (1) 1 »

U descendit de la tribune au milieu des applaudissements du public et des murmures flatteurs de l'Assemblée. A la presque unanimité, la Convention

(4) Séance de la Convention nationale du 5 novembre 4792.

nw. décréta Timpression de ce discours. Cependant Louvet s'était élancé à la tribune. Il veut parler. € L'ordre du jour! » s'écrie impérieusement l'Assemblée. Barbarouxy emporté par sa fougue méridionale, escalade à son tour la tribune. « Je demande à dénoncer Robespierre!... s'écrie-t-il.

— Il est de votre justice de m'entendre. . . dit Louvet .

— Je descendrai à la barre, ajoute Barbaroux... je graverai ma dénonciation sur le marbre. » Le tumulte redouble. Barbaroux descend à la barre, et Louvet demande à parler contre le président. L'Assemblée décida que Louvet ne serait pas entendu. Quelques députés demandèrent que Barbaroux fût censuré pour avoir avili le caractère de représentant du peuple.

Un personnage habile à saisir la pensée dominante, Barère, prit la parole et essaya d'envelopper le vainqueur et le vaincu dans un ordre du jour qui exprimât le dédain de l'Assemblée pour les deux adversaires, et ne donnât gain de cause ni à la Gironde ni à la Montagne. < Terminons enfin, dit-il, ces duels politiques, ces combats de la haine, détruisons ces ferments de discorde, qu'une adroite politique a lancés au milieu de nous; n'offrons plus à l'Europe attentive le triste spectacle des passions misérables qui dominent les hommes et qui doivent être étrangères à des législateurs... Je vous rappelle aux grands intérêts de la patrie, et je demande que l'Assemblée motive ainsi son décret : la Convention

nationale, considérant qu'elle ne doit s'occuper que nu. des intérêts de la République, passe à l'ordre du jour. » Un grand tumulte suit ces paroles. Chacun, dans sa passion, veut lancer le mot qu'il croit capable de dominer le débat. Barère relit sa phrase, u convention « Je ne veux pas de votre ordre du jour, s'écrie Ro- , ., ^^ .

*^ •» ' à l'ordre du jour

sur les

bespierre, si vous y mettez un préambule qui m'est injurieux. » L'ordre du jour pur et simple fut voté de^aTn'rc à la presque unanimité des suffrages. Robespierre.

Robespierre sortit triomphant. La maladresse de I^uvet et de son parti donnèrent à cet homme, plus remarquable par la force d'âme, la constance, l'austérité des mœurs, que par les qualités qui font le dictateur, une importance considérable. En l'accusant d'aspirer à la tyrannie, on le mit en effet sur le chemin du pouvoir suprême. 11 en résulta aussi que les Jacobins exaltés redoublèrent d'audace et poussèrent l'enivrement jusqu'à faire l'apologie des massacres de Septembre. Le club manifesta sa joie. joie « Ce jour, dit un de ses membres, Garnier, a été l'un "' '^^^^ ^^ des plus beaux qu'ait vu éclore la liberté ! » Bentabole ajouta que la Convention, en passant à l'ordre du jour, s'était couverte de gloire. Manuel ayant flétri ce jour où le peuple, « méchant comme un • roi, voulait faire une Saint-Barthélémy, » CoUotd'Herbois s'écria : « Je demande à étouffer Manuel. » Il parla ensuite du zodiaque de la liberté, compara Pétion et Robespierre à Castor et à Pollux. « Je demande, dit-il, que Robespierre soit l'astre

contre Louis XVI.

I7W. d'été et Pétion Tastre d'hiver (1). » Robespierre rentra dans la maison du menuisier Duplay, satisfait dans son orgueil, mais à jamais frappé dans ces sentiments de confiance et d'abandon qui sont le charme de la vie. Une contraction nerveuse s'immobilisa sur ses traits pétrifiés. Ses lèvres se fermèrent au sourire. Son regard inquiet et absent, en quelque sorte , des choses extérieures , commença de répandre sur sa physionomie cette expression effrayante dont parlent les chroniques du temps. Rapport de la Lc lendemain de cette séance, qui allait donner commiBBioD des'tj^^i^ j^ f^^^^ g^^ parti montaffuard, Dufriche-Valazé,

Vingt-Quatre \

au nom de la Commission extraordinaire des Vingt- Quatre, lut son rapport sur les crimes du ci-devant roi. Les Montagnards allaient reprendre l'offensive, et, s'imaginant que le roi prisonnier était encore un objet d'espérance pour la coalition et pour les conspirateurs, ils résolurent de demander son jugement et sa mort, afin d'étonner le monde et de foudroyer les ennemis de la République par cet acte terrible. I^s hommes ne sont en général ni si admirables ni si méchants qu'on les représente. Ignorants pour la plupart , ou exaltés par leurs souffrances et par le bruit de leurs propres paroles, ce fut avec bonne foi que les Montagnards se décidèrent à demander la tète de Louis XYI. L'effort même que leurs adversaires faisaient pour le sauver, en

(4) Séance du club des Jacobins du 5 novembre 1792.

Page 1