‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 2)Chapitre 15 sur 57 · DU 8 NOVEMBRE 1792 AU 21 JANVIER · texte numérisé non relu

DU 8 NOVEMBRE 1792 AU 21 JANVIER

Rapporti de ValaM et de Mailhe, — Dodrine de Mailke. — Souvellet de$ armées. — Vuee de Dumouriei sur favenir du duc de Chartres. — Bataille de Jemfnapes. — l'armoire de fer. — Empoisownemeui inexpliqué du serrurier Gamain. — Les Jacobins tfrisent le buste de Mirabeaiu. Discussions relatives au jugement du roi. — Opinion de la droite. — Réponse et portrait de Saint-Just, — - Ascétisme de Sainl^ust. — Saint'Just fait de la teneur un système politique. — Discours de Sainl'Just. — Répliques de Fauchet, Robert, Rozet et Grégoire. — Lettre de Thtmas Pa^ne. — Violences et déclamatims. — Crise des subsistances. — Liberté du commerce. — Réglementation. — Saint-Just dissident. — Discussions * sur le salariat des prêtres. — Opinion de Cambon, — Doctrine de Danton et de Robespierre. — Influence de la Commune sur la Convention. — La Commune pose à la Convention la question de la mort du roi. — Robespierre excite la Convention à traiter le roi en rebelle. — Madame Roland à la barre de la Convention. — Succès et fausses manœuvres de la Gironde. — Rapport sur les crimes imputés à Louis XVI. — Détails sur la famille voyale pendant sa captivité dans la prison du Temple. — Inquiète surveillance de la Coiiiiii«ii«. — . Vie intime des prisonniers du Temple. ' — Renouvellemenl du conseil général de la Commune. — Mesures vexatoires prises par la Commune contre les prisonniers du Temple. — Louis XVI et le Dauphin dans le jardin du Temple. — Louis XVI est traduit devant la Comention nationale. — Dispositions de l'Assemblée avant l'arrivée du roi. — Louis XVI à la barre de la Convention. — Interrogatoire du roi. — Le roi se renferme dans la lettre de la Constitution. — Conversation de Louis XVI et de Chaumette. — Retour de Louis XVI à la prison du Temple. — ta Convention accorde au roi le droit de choisir deux conseils. — admirable dévouement de M. de Malesherbes. — Buzot réclame la proscriplion de la branche d'Orléans. — Paroles prophétiques de Buzot. — Testament de louis XVI, — Louis IF7, aidé de ses conseils, prépare sa

défense, — Défente dn roi par Jf. Detèxe, — Jf. Detèze fait appel à l'kistoire et à t^kumanité, — Louit XVI proteste de son innocence. — Détails sur la captivité du Roi. — Etat de Paris en janvier ^795. — Luttes violentes à la Convention à propos du procès de Louis XYL — SaUU-Just réclame la mort du roi sans jugement. — La Gironde veut sauver Louis XVI. — Doctrine de l'appel au peuple. — Les rois aban^ donnent I/mis XVI, — Discours de Bobespierre contre l'appel au peuple, Roitespierre prend la défense des minorités. — Réplique de Vergniaud.

— Vergniaud se fait le défenseur des majorités. — Appel nominal. — Séance de soixante^douxe heures. -^ Le due d'Orléans vote la mort du roi. — Dépouillement du scrutin, — Résultat du troisième appel nominal. — Louis XYI est condamné à mort. — Les défenseurs réclament l'appel à la nation. — R^et de l'aippel au peuple. — Rt^et du sursis.

— Compassion du peuple pour le roi. — Entrevue de Louis XVI et de M. de Ualesherttes. — Grandeur de Louis XVI dans la prison du Temple. — Carat signifie au roi son arrêt de mort. — Entretien de Louis XVI avec l'abbé Edgewortk de Firmont, — Dernière entrevue de Louis XVI et de sa famille. — Adieux de Louis XVI à sa famille. — Le rot, avant iCaller à l^éckûfaud, entend la messe et communie, — Le roi marche à ta mort.

— Aspect de Paris le 2^ janvier ^795. — Louis XVI au pied de l'èchafaud. — Dernières paroles de Louis XVI au peuple français.

Comme toutes les pièces de ce genre, le rapport 1799. de Dufriche-Valazé contenait des vérités appuyées ^^ ^^^^^t de de documents authentiques et des commentaires >f»ii^emensongers et perfides. Il essaya d'établir que Louis XYF avait envoyé des sommes considérables à Textérieur et s'était rendu coupable d'accaparement de grains, de sucre et de café, mensonges aussi absurdes qu'odieux. Il le chargeait des plus noirs* complots, Tinjuriait dans ce style emphatique qui était devenu à la mode par Tabus des clubs et de la tribune.

Mailhe, dims son rapport sur les questions relatives au jugement de Louis XVI, fut plus sobre , mais par cela même plus dangereux pour

Mailhe.

Louis XVJ. il conclut à la mise en jagement du roi , et émit cette doctrine que Louis XVI étant supérieur aux autorités constituées ne pouvait être jugé que par la Convention , organe des volontés de la nation devant laquelle tombait Tinviolabilité royale. Mailhe, dans son rapport, n'avait à s'occuper ni de Marie-Antoinette ni du Dauphin. Ils n'étaient pas compris dans le décret. Mais la parole de Mailhe les marqua pour ainsi dire du signe Doctrine de de la mort. « La tête des femmes qui portaient le nomdereiiie en France, dit-il, a-t-elle jamais été plus inviolable et plus sacrée que celle de la foule des rebelles et des conspirateurs? » Parlant du fils du roi : « Vous avez à balancer ses destinées, ditil, avec rintérêt de la République. » Des applaudissements unanimes et plusieurs fois répétés accueillirent ce sombre discours. L'Assemblée en décréta Timpressioti et la traduction en toutes langues. Manuel, tout eh appuyant la mise en jugement du roi , prononça une belle parole : « La passion de la liberté est aussi la passion de là justice, dit-il , et je crois qu'il est digne de la Convention nationale de déclarer dès aujourd'hui que tous ceux qui défendront Louis- XVI sont sous là sauvegarde de la loi. »>

Cet acte solennel vu à soixante-dix ans de distance, ne causa pas d'émotion dans le public. Il était prévu. Les querelles des factions et les nouvelles des armées absorbaient Vattention publique,

Le 9, un aide-de-camp de Dumouriez Tint apporter la nouYelle de la victoire de Jemmapes. Cette fois il ne s'agissait pas^ comme à Valmy ^ d'une simple canonnade, mais d'une terrible mêlée où des conscrits en blouse , pieds nus et sans pain , forcèrent trois redoutes et vainquirent des troupes aguerries. D'^un coup de main , Dumouriez affranchit ainsi la Belgique dont il aspirait peut-être à devenir le protecteur et le chefy nourrissant la pensée de tenir la Convention en échec. Dumouriez se croyait appelé aux plus hautes destinées. La République amenait avec elle deux courants d*idées dont l'un sortait des entrailles mêmes de l'antiquité romaine , et l'autre de l'histoire plus récente de T Angleterre. Entre les triomphateurs illustres, tels que César et Cromwell, qui avaient dompté la République, et Monck, le restaurateur de la monarchie anglaise, Dumouriez hésitait, mais il lui fallait un grand rôle à jouer.

Il arriva avec cette pensée à Valeuciennes , le 26 octobre. Il avait à son armée le roi futur de cette monarchie qu'il prétendait rétablir dans la personne d'un des deux fils du duc d'Orléans. L'aîné, le duc de Chartres, depuis Louis-Philippe, que nous avons vu figurer au club des Jacobins, venait d'être nommé général sous le nom de général Egalité. L'art avec lequel on préparait l'avenir à ce jeune prince , n'échappait pas aux regards soupçonneux. On publiait alors un extrait d'un journal écrit jour par jmir par l'élève de madame de Genlis, et

Nouvelles des armées.

Vues

de Dumouries

sur l'ayenir

du duc de Chartres.

.1799. chaque fragment de cette curieuse pièce historique mettait en lumière les beaux sentiments et les vertus jacobines du jeune général. Dans les événements qui se préparaient, Dumouriez lui réservait un rôle à part.

Le premier acte de Dumouriez, dans cette campagne, fut d'adresser aux Belges une proclamation pour les inviter à secouer le joug de T Autriche. Clerfaytétaità Mons. Le duc de Saxe-Teschen, avec trente mille hommes, occupait les hauteurs de Jemmapes , dans de forts retranchements. Dumouriez marcha vers Jemmapes. Ses forces égalaient à peu près celles de l'ennemi. Il ne manquait ni d'armes, ni d'artillerie. Mais sa cavalerie était faible, ses soldats mal équipés; les routes étaient entièrement défoncées. A Thulin , l'avant-garde de cette petite armée subit un échec. Dumouriez ne se trouva pas moins le 5 novembre devant Jemmapes. Le canon autrichien tonna le soir même. Les troupes françaises brûlaient de combattre ; mais Dumouriez attendait de Maubeuge un renfort de 6,000 hommes que devait lui amener le général d'Harville. Il contenait l'ardeur de ses troupes, lorsque les Autrichiens firent un mouvement de re- Bataiiie traite. L'attaque devint alors irrésistible. Emportés de Jemmapes. par uuc fouguc ct uuc impétuosité extraordinaires, les soldats français s'élancèrent au chant de la Marseillaise^ emportèrent les redoutes, prirent l'artillerie autrichienne, poursuivirent, la baïonnette

aux reins, rennemi qui se retirait sur Mous, pour im. Tévacuer aussitôt et y laisser place à nos troupes. Cette yictoire eut un grand retentissement; elle fortifia le moral de nos armées Dans son rapport, Dumouriez eut soin de mettre en lumière le duc de Chartres qui s'était en effet distingué à cette bataille, ainsi que le frère cadet du jeune général.

L'attention, un moment détournée par ces faits d'armes de la personne du roi, s'y concentra bientôt exclusivement' aux approches du procès. Les Jacobins, qui croyaient la mort de Louis XVI nécessaire, avaient préparé les esprits à ce terrible événement, de sorte que le peuple lui-même semblait devancer le jugement de la Convention et dicter à ses représentants l'arrêt qu'ils allaient rendre. Un incident vint encore attiser les passions populaires contre le prisonnier du Temple. Un serrurier nommé Gamain , qui avait jadis aidé le roi dans ses essais de serrurerie , découvrit à Roland un secret redoutable. Il raconta que peu de temps avant le 21 juin, alors qu'on craignait à la cour l'invasion des Tuileries, le roi l'avait fait venir. Tous deux avaient alors ouvert dans l'épaisseur des murailles d'un cabinet obscur des Tuileries, une cavité qui fut ensuite fermée par une porte en fer L'armoire habilement dissimulée. Gamain prétendait qu'ensuite — ici ses dépositions varièrent, — un verre de vin lui avait été offert par le roi ou par la reine, et qu'en sortant du château pour retourner à Ver-

de fer.

Gamaio.

I7M. sailles où il habitait, il s'était senti pris de côliquiea Empoisonne- affreuscs. Un anglais Tavait recueilli mourant et.

ment inexpliqué

du serrurier recounaissaut les symptômes d'un empoisonnement, lui avait fait administrer un antidote qui lui rendit la vie mais non la santé. Telle fut la déposi* tion de cet homme ; la vérité s'y mêlait au mensonge. L'empoisonnement était exact, mais on n'a pas oublié qu'à cette époque la famille royale n'osait plus toucher aux mets ni aux vins qu'on lui servait. Le poison qui fut versé à Gamain était sans doute destiné au roi. La bonté de Louis XVI est trop connue pour qu'on puisse un instant le supposer capable d'un pareil crime. Quant à Marie-Antoinette, de quelque manière qu'on envisage son caractère on ne saurait y découvrir l'ombre d'un indice qui puisse permettre à l'histoire d'en tirer d'aussi sombres conjectures.

L'armoire de fer, explorée par Roland, livra le secret des pauvres moyens politiques de Louis XVI, de cette politique déloyale à force de faible^e* On sut ce qu'avait coûté l'appui de Mirabeau. Les comptes de la fuite à Varennes , les arrangements avec le marquis de Bouille , les comptes de Laporte, en un mot toutes les intrigues de la cour contre le nouveau régime étaient constatées par les preuves écrites que recelait l'armoire de fer. Cette découverte , dont la communication ofiGicielle ne fut faite à la Convention que le 20 novembre, fit un bruit considérable et enflamma la fureur des clubs. On brisa aux Jaco-

bins le buste de Mirabeau en attendant qu'on arra*chât ses dépouilles du Panthéon pour y placer celles de Marat.

Les délibérations relatives au procès de Louis XVi eurent lieu sous l'influence de ces sentiments exaltés. On a vu quelles furent les conclusions du Comité de législation. F^ discussion sur le rapport de Mailhe s'ouvrit quelques jours après, dans la séance du 1 3 novembre.

Pétion prit le premier la parole, qualifia le prin* cipe de l'inviolabilité de dogme stupide; et pour en finir avec cette question, il demanda qu'avant d'examiner le mode de jugement on délibérât d'abord sur ce point : « Le roi peut-il être jugé ? » Morisson lui succéda à la tribune. 11 témoigna d'abord une vive indignation contre ce qu'il nommait les crimes, les perfidies, les atrocités de Louis XVI. Il exprima le vœu de voir c ce monstre sanguinaire expier ses forfaits dans les plus cruels tourments. > Ce préambule inhumain masquait mal les intentions secrètes de l'orateur. Son but réel était de sauver le roi. Il n'existait point, selon lui, dans le code pénal, de loi positive qui pût lui être appliquée. La nation s'était liée les mains à l'égard de Louis XVI par l'article de la Constitution qui déclarait « la personne du roi inviolable et sacrée > . La Convention n'avait pas qualité pour juger Louis XVI . Elle pouvait seulement .prononcer sur la déchéance. L'accusateur admettait que le 10 août, dans la

Les

Jacobins brisenl

le buste

de Mirabeau. '

Discussions

relatives

au jugement

du roi.

AU

Opinion de la droite.

Réponse

et portrait de

Saint-Jost.

chaleur du combat, le meurtre du roi eut été légitime. Mais plusieurs mois s'étaient écoulés^ et selon Morisson, qui exprimait l'opinion de la droite et d'une partie considérable de la plaine, Louis XVI ne pouvait tomber sous le glaive de la loi. f La loi, dit-il, ne prononce rien à son égard ; par conséquent nous ne pouvons le juger. — J'entreprends de prouver , répliqua aussitôt une voix jeune et claire, que l'opinion de Morisson, qui conserve l'inviolabilité, et celle du Comité qui veut qu'on le juge en citoyen, sont également fausses, et qu'il doit être jugé dans des principes qui ne tiennent ni de Tune ni de l'autre, d

L'orateur qui s'exprimait ainsi était un jeune homme d'une beauté singulière. On le nommait Saint-Just. 11 était né, en 1 767, dans le Nivernais, d'un père chevalier de Saint-Louis, qui habita depuis le village de Blérancourt, près de Noyon. Il avait alors un peu moins de vingt-trois ans. Elevé au collège de Soissons, il s'y .était fait remarquer dans ses classes. Au sortir du collège il composa, dans le style sec et erotique du temps, un poème intitulé Organt. Mais la destinée l'avait créé à d'autres fins qu'à mettre en vers des indécences. On remarquait dans toute sa personne quelque chose d'inflexible qui frappait les regards et captivait l'attention. Malgré la profusion de ses beaux cheveux et la grâce de ses lèvres plus jeunes encore que- le reste du visage, on était frappé du carac-

tère sombre de sa physionomie. Camille Desmou- itm lins disait de lui : « Il porte sa tête comme un Saint-Sacrement. >

L'orgueil et l'implacabilité du jeune âge, le flegme uni au fanatisme politique et philosophique formaient les traits principaux de son caractère. 11 était bra\e et stoïque. Dans sa petite jeunesse il avait couru les amours de village. Mais bientôt ces vulgaires sentiments s'étaient évanouis pour laisser place à un enthousiasme sombre. Comme cette déesse des poèmes d'Homère qui saisit les héros par la chevelure et les emporte au plus fort de la mêlée, la Révolution s'était emparée de lui. Elle Tavait poussé vers Robespierre. L'adepte devint plus âpre, plus rigide que le maître lui-même, il rompit brusquement avec les affections qui font le charme du jeune âge. 11 entra du premier pas dans le fleuve de sang dont la France fut inondée. Nul n'y marcha d'un front plus superbe et plus impassible. Saint-Just se voua à la Révolution avec quel- Ascétisme de que chose de ce courage ascétique et de cette séré- saiot-just. nité des premiers chrétiens allant au martyre. Il comprenait bien qu'il y trouverait la mort, mais il ne s'en inquiétait pas, comme tout homme qui a une foi réelle, religieuse ou philosophique. Ce renoncement au moi terrestre est toujours rare. Il constitue à lui seul la plus puissante des originalités et explique comment quiconque en est doué prend place, du premier coup, quels que soient l'âge et le talent,

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