LIVRE XXU
«vait, tout en protestant de son désir d'arrêter Tcffu- nai. sion du sang, laissé accomplir ces abominables exécrations qui se faisaient en quelque sorte en son nom €i qu'on désignait sous Tappellation de grandes fournées. Une véritable explosion de joie éclata du fond <de ces abîmes de la terreur : la joie du naufragé qui, <iprès une lutte désespérée contre la tempête, arrive épuisé à la côte. Mais la fin du régi me de la terreur pour les uns n'était que le signal delà terreur pour les autres. L'échafaud immola des Jacobins au lieu d'immoler des Feuillants et desgens titrés. La politique changea de victimes. Thermidor marque dans la période Caractère
^ ^ ^ ^ * de la révolution
révolutionnaire l'instant précis d'un mouvement de du 9 thermidor. bascule. Le règne de la réaction qui allait commencer devait être plus long que celui de la phase ascendante de la Révolution. Celle-ci avait duré cinq ans; el dans les vicissitudes de ces annales de plus d'un demi-siècle, nous verrons Tautre se prolonger sous le nom de terreur blanche^ jusque sous la restauradon d'une race royale qu'on pouvait croire à jamais proscrite.
Robespierre, debout dans la charrette qui le menait à l'échafaud, vesisifermd ai jeté d'aplomb, comme dit un portrait que publièrent la plupart des journaux du temps. Son œil fixe et sec vit-il clair dans l'avenir? On ne sait; il ne parla point. Une multitude hideuse flottait autour des charrettes, aboyant au héros de la veille, à celui que M. de Roissy-d'Anglas nommait, avec une flatterie élégante et délicate.
iTî'i. YChphêe de la France. Mêlés aux flols impurs de cette cohue, on vil, dit-on, Amar et le vieux Vadier, compagnons des orgies de Barrère. En avant, on remarqua surtout Carrier, qui, hors de lui', hurlait ce cri continuel et furieux : c< Mort au tyran ! » Là éclatait le côté monstrueux de theritiidor. Devant la maison du menuisier Duplay, où Robespierre avait connu quelque chose des douceurs de la famille, et peutêtre Tespoir de l'amour et de la paix dans le mariage, les mégères qui représentaient, dans «ette marche au supplice, le chœur des Euménides, trempèrent un balai dans un sceau de sang de bœuf et en aspergèrent la maison déjà déserte. Le soir elles étranglèrent dans sa prison la femme Duplay. Jamais homme ne souleva tant de haines, et jamais haine ne se prolongea plus vivace après la mort, jusque dans les générations contemporaines. H y a là un mystère. Les seuls crimes do cet homme sufïîsent-ils à Texpliquer? Non, car 4a plupart des hommes 'qui renvoyèrent à la mort furent plus sanguinaire!^ que lui et n'eurent ni ses convictions politiques, ni sa pro — bité, ni ses mœurs pures, ni ses talents laborieuse — ment acquis. Celle haine a été suscitée sans douter par la calomnie, entretenue depuis par le même système, dans un but politique aisé à expliquer. Lm^ retour de la monarchie devait contribuer à propage: ^ ces erreurs historiques sur le compte de Thomm» qui avait personnifié la République. Mais enfin haines se sont assoupies; les derniers menteurs int
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rossés de ces temps d^orage ont rejoint leur généra- itoi. lion dans la tombe, la lumière s'est faite sur cet homme spécial. La répulsion subsiste. Évidemment . il V a là un trait de noire caractère national. La France hait les puritains. Nous aurons toujours un faible pour Mirabeau et pour Danton. On les eût méprisés à Genève; mais on y eût élevé des statues à Robespierre.
Le peuple lit à ce théoricien de la démocratie une mort d'une incommensurable amertume. Jusqu'au pied de l'échafaud il fut accablé d'injures et de malédictions. Les gendarmes, courtisans de la foule, le montraient aux curieux de la pointe de leur sabre. MaisSaint-Just, qui n'était point un philantrophe, et qui, s'il eût vécu, eût canonné la multitude pour lui donner des institutions et l'apprendre à les respecter, n'éprouva point une si amère désillusion. Il dit seulemeijt, en voyatat le tableau de& Droits de l'homme dans la salle du Comité : a C'est pourtant moi qui ai fait cela. » Sur le chemin de Téchafaud, il put contempler la foule immense, qui vociférait autour de lui,. avec ce dédain d'un .homme que son orgueil élève à ses propres^^ yeux au-dessus du vulgaire et qui croit fermement, comme on le trouva dans ses tablettes, que c< les grands hommes ne meurent pas ^^e sainw"^i^ dans leur lit. » On put lire encore dans ses papiers -
, . . r r . Fermeté
cette iière parole qui peint par un de ses grands côtés des condamnés cette âme solitaire : a C'est quitter peu de chose léchafaud. qu'une vie malheureuse dans laquelle on est con-
«« HISTOIRE DE SOIX.ViNTE ANS
i7y4. damné à végéter le complice ou le témoin impuissant du crime. » Il avait vingt-six ans et demi. Il mourut . sans pâlir.
Tous ces hommes surent mourir. Robespierre, malgré sa blessure, monta d'un pas ferme les marches de réchafaud. Les exécuteurs le firent assister au supplice de tous ses compagnons. Quand son tour fut venu, un valet du bourreau sut vaincre Timpassible fermeté de la victime. Par barbarie, ou pour plaire au peuple, il arracha violemment le bandeau qui soutenait le menton de Robespierre, et laissa voir, spectacle hideux, cette mâchoire ouverte et pendante. L'infortuné, vaincu par la douleur, poussa un cri terrible, le seul qu'il eût jeté. Un moment après, sa tête tomba. Cette mort d'un homme dépourvu de génie, mais non de caractère, marque une des grandes étapes de ce voyage à travers soixante années de guerres et de révolutions. Elle fut non-seulement le signal d'un changement de système dans le gouvernement, mais encore elle ouvre une ère nouvelle dans laqutille les hommes de guerre ne larderont pas à dominer les hommes de partis. La Révolution n'est pas, comme on a cherché à l'établir, un fait limité h un espace de quelques années, mais un phénomène considérable qui changera les mœurs et les lois de l'Europe entière, et dont les déductions ne sont pas encore complètes. Elle allait entrer dans sa période militaire.