LIVRE XXIII
d'anéantir le règne de la terreur. Le cœur si long- ivj\. •temps comprimé de la France s'ouvrait à l'espérance. Chez un peuple qui a presque autant besoin de plaisir que de |)ain, la mort d'une faction austère qui, en s-emparant de la dictature, eût imposée le régimo de la vertu, fut une délivrance de la pire des tyrannies. Les gens que la peur tenait cachés se montrènent aii grand jour. Les prisonniers, qui rentraient dans leurs familles et qu'on rencontrait dans tous les lieux publics, donnaient un air de fête à la ville de Paris. Les députés se faisaient ouvrir les portes des prisons, el l'on vit sortir pêle-mêle de ces lieux d'hori^ur et de désespoir des personnes de toutes les con- *'^s partit. ditions et de tous les partis : le brave Kilmainé et les ducs de Valentinois et d'Aumont; Tune des plus belles gloires militaires de la République, Hoche, et une femme célèbre par ses galanteries, Teresa Gabarrus, depuis madame Tallien. Royalistes et républicains, innocents et coupables, tous sortaient à la fois. Les Dantonnistes, hommes d'expansion, et, parmi eux, Legendre, ne consultaient même pas les livres de l'écrou. Ils se faisaient ouvrir les portes des prisons, et, de leur seule autorité, ordonnaient là mise en liberté d'une foule de détenus.
Dans le délire de la joie d'avoir secoué le joug de Robespierre et retrouvé la sécurité, les partis oublièrent un moment leurs anciennes querelles. Tant que durèrent les supplices des vaincus, l'union ne fut pas troublée; mais dès que la mort les eut délivrés des
n94. ennemis qu'elles redoutaient, les factions reprirent une attitude agressive. La compétition du pouvoir se ralluma. Deux partis se formèrent. Le premier prit le nom de parti des comités, le second celui de parti thermidorien. Le parti des comités avait pour chefs les membres principaux du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale : Barrère, Collotd'Herbois, Billaud-Varennes, Duhem, Amar, Vadier, Vouland, etc. Les représentants en mission, les Jacobins, les Héberti^tes, le prolétariat, formaient l'ensemble de ce parti qui entendait gouverner comme par le passé, et ne rien changer aux principes et à la forme du gouvernement. Les chefs de cette faction n'avaient cherché à renverser Robespierre que pour conserver le pouvoir. Robespierre mort, ils entendaient plus que jamais garder la direction des affaires publiques. Républicains sincères d'ailleurs, fanatiques de leurs doctrines, ils formaient deux familles d'idéologues qu'on désigna sous les noms de mystiques et d'archaistes. Les mystiques cherchaient la réalisation des utopies du dix-huitième siècle; les archaïstes voulaient ramener en France les lois et les mœurs des républiques de l'antiquité. Le parti thermidorien avait joué un rôle trop important dans le grave événement qui venait de s'accomplir pour ne pas élever des prétentions rivales. Il se croyait, non sans raison, maître de la situation, et voulait changer le système du gouvernement, sa forme et ses agents. Les éléments les plus disparates