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CHAPITRE XIV

M. Hilaire Millier. — Débuts de son ministère. — Il devient curé de Sorel. — Mgr Ignace Bourget visite cette ville. — Les inondations de 1862 et de 1865. — Les victimes. — Mgr Charles La Rocque, évêque de St-Hyacinthe, à Sorel. — Départ des zouaves. — La tempérance. — Le collège. — L’hôpital. — Où il est question d’une nouvelle église. — Mort de M. Millier.

Le successeur de M. Limoges, M. Hilaire Millier, est né à Contrecœur, le 26 février 1823, du mariage de sieur Jean-Baptiste Millier et de Dame Thérèse Laboissière. Ses études étant terminées au collège de Saint-Hyacinthe, il reçoit l’onction sacerdotale le 9 février 1851. Il passe les premières années de son ministère au collège en qualité de professeur. De là, il part pour Stanstead où il séjourne un an. Il devient curé de Saint-Hilaire-sur-Richelieu. Après quatre ans de ministère en cette paroisse, son évêque lui confie la paroisse d’Iberville. En 1861, il est appelé à la cure de Sorel que M. l’abbé St-Georges administre en qualité de desservant depuis plusieurs mois1. Il y trouve une population de 3,345 âmes, dont 3,238 Canadiens-français, 93 Anglais, 7 Irlandais, 1 Écossais, 6 mulâtres. Dans les écoles on compte 388 enfants.

Le 7 août 1862, Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, visite la paroisse accompagné d’un nombreux clergé. On lui fait une réception grandiose. Le 1er novembre de la même année, les Frères des Écoles Chrétiennes ouvrent leur

1. M. l’abbé St-Georges devient alors curé de St-Paul d’Abbotsford.

poste des pompiers.

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pensionnat dans la nouvelle école en brique bâtie par les Commissaires sur la rue Georges.

Durant l’administration de M. Millier, Sorel passe par de rudes épreuves. Le 19 avril 1862, la débâcle sur le Richelieu s’opère subitement et cause un véritable désastre dans le port et des dommages considérables aux bateaux de la Compagnie de Navigation Richelieu. Après avoir fait des ravages incalculables sur les deux rives de la rivière Chambly, les glaces, entraînées avec une rapidité terrible, emportent tout sur leur passage. Le Gaston Dawn et un dragueur disparaissent, le Napoléon coule, le Montréal, YYamaska, Y Aerolian, et plusieurs autres bateaux sont précipités dans le Saint-Laurent à travers la glace. Le vapeur Unité est mis en pièces, le Cultivateur, le St-Pierre coulent à fond, le Victoria est emporté et plusieurs petits bâtiments sont brisés. Sur la rivière Yamaska des désastres de même nature se produisent. Le Napoléon et le Victoria étaient, de tous ces bateaux, les plus luxueux, et servaient au transport des passagers entre Montréal et Québec. Le Doré faisait la traversée entre Berthier et Sorel, le Yamaska faisait le trajet de Montréal à Saint-Aimé.

Ces pertes matérielles n’entraînent pas la ruine des propriétaires éprouvés, et l’on n’enregistre aucune perte de vie; mais il n'en est .pas ainsi trois ans plus tard ainsi que nous allons le narrer. Dès le 8 avril 1865, la Gazette de Sorel annonce que l’inondation est imminente et que les habitants vivent dans l’inquiétude en voyant la crue des eaux à un niveau inconnu jusque-là, au témoignage des anciens. “Ce que nous avons à raconter aujourd’hui, écrit le rédacteur du journal précité, dans son édition du 14 avril 1865, dépasse les prévisions exprimées l’autre jour.... Depuis le samedi, au grand désespoir de tous, l’eau monte, monte tou-

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jours. Dès le lundi, on apprend que les habitants de Berthier, des îles, du Chenal-du-Moine, sont littéralement submergés. A Berthier, on manque de pain. Des citoyens de Sorel, apprenant cela, se cotisent spontanément pour y envoyer des provisions. Grâce au zèle charitable de quelques dames et messieurs, ces secours sont augmentés le lendemain ; la Compagnie Richelieu souscrit 50 piastres et l’honorable D. Armstrong 30 piastres. Le mardi matin, la compagnie met un de ses vapeurs au service des citoyens pour secourir les inondés de Berthier. Le même jour, à deux heures de l’après-midi, le même vapeur laisse le port pour aller porter secours aux pauvres inondés du Chenaldu-Moine et des îles. Là, un plus triste spectacle nous attend, ajoute le chroniqueur. Aussi loin que le regard peut se porter on ne voit partout que de l’eau. Les familles pauvres ont abandonné leurs maisons et se sont rendues chez les plus aisées. En certains endroits, l’on compte soixante personnes. Ces pauvres gens sont montés dans les greniers et attendent le secours de la Providence. Elle ne leur fait pas défaut, car M. le curé Millier et deux bonnes sœurs de la Charité sont déjà rendus sur les lieux. L’île de Grâce disparaît sous l’eau; on y mesure jusqu’à dix pieds d’eau de profondeur en certains endroits. Cependant, elle monte encore et monte toujours. Le mercredi, vers midi, le ciel s’assombrit. Le Cygne, demandé en diligence, se rend au secours des inondés. A peine laisse-t-il le port qu’un vent violent s’élève. Vers les deux heures et demi de l’aprèsmidi, il souffle en vraie tempête. Des bâtiments sont emportés par la bourrasque. Un hangar est renversé, des quantités de bois sont entraînées par le fleuve, sur lequel on distingue deux ou trois barges qui résistent malaisément à la tourmente. Une, surtout, attire l’attention. Deux jeunes

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gens sont à son bord et le bateau déradé roule sur la vague; il menace de sombrer. Le vent est si violent que l’eau s’élève en poudrerie comme en hiver durant les fortes tempêtes de neige. Cependant, entre 4 et 5 heures, à force de courage et d'efforts, on parvient à sauver ces deux jeunes hommes qui tombent d’épuisement.

“Pendant ce temps-là, on voit de la rive sud les épouvantables ravages que fait le vent sur l’infortunée île de Grâce. Les maisons et les bâtiments sont renversés et l’on appréhende des pertes de vie. Avec beaucoup d’efforts le Cygne a pu atteindre l’île et son équipage est alors le témoin de scènes terribles. Des maisons, des granges, sont renversées. Des hommes, des femmes, des enfants, sont précipités dans les flots et se noient sous ses yeux. On voit ici et là ces pauvres infortunés s’attacher avec désespoir aux épaves et aux arbres, on entend leurs appels déchirants qui se mêlent aux mugissements du vent, mais on ne peut les atteindre. Les ténèbres descendent trop tôt et une nuit noire vient encore ajouter au lugubre spectacle de cette scène tragique. Vers onze heures, deux autres vapeurs ayant à leur bord plusieurs citoyens, deux prêtres, et le docteur Cadieux, laissent le port pour aller secourir les habitants. Il s’est passé là, durant cette nuit obscure, autour de cette île et de ces habitations détruites, des scènes impossibles à décrire.... Il y eut encore de nombreux traits d’héroïsme. Pendant que le Cygne se maintient à peine sur son ancre, le capitaine Labelle, avec deux hommes, se jette résolument dans un canot et se dirige, à force de rames, vers l’endroit d’où proviennent les cris de ceux qui se noient. Mais leur frêle embarcation résiste difficilement à la tempête; la lame emplit le canot. Us atteignent quelques arbres et s’y mettent en sûreté. Ici, ils trouvent une jeune fille

qui, dans une cuvette, se maintient au-dessus de la vague en se soutenant d’une main aux branches d’un arbre. En voyant le canot elle s’y précipite, mais ce nouveau poids fait presque chavirer l’embarcation aux trois-quarts remplie d’eau. La jeune fille saisit résolument sa cuvette et, pendant que les hommes retiennent le canot près des arbres, elle réussit à le vider.

“Un peu plus loin, une autre jeune fille, ayant deux enfants dans les bras, se maintient, elle aussi, au milieu d’un arbre qui craque sous les coups répétés du vent violent. Après trois heures de terribles angoisses, ces braves gen^ réussissent à rejoindre le vapeur. Outre le capitaine Laforce qui risque alors son bâtiment pour porter secours aux naufragés, et le capitaine Labelle, M. Jean-Baptiste Lavallée, de Sorel, qui se trouva à bord, déploya, pendant tout ce temps, un courage à toute épreuve et une grande présence d’esprit. Sans le secours de cet homme expérimenté, il est probable que nous aurions à enregistrer la perte du Cygne et aussi de plusieurs vies.

“Les passagers des autres vapeurs, avec des efforts inouïs, recueillent, durant cette nuit et la journée suivante, treize hommes, femmes et enfants, tous à demi-morts d’angoisses et de faim. Un nommé Lavallée dit Blache a vu sa maison s’écrouler sous les vagues, il se jette avec sa femme et cinq enfants dans le canot qui se brise bientôt sur les arbres. La pauvre mère saisit la branche d’un arbre, et son mari et ses cinq enfants se cramponnent à un autre. L’homme se maintient ainsi, un enfant dans chacun de ses bras et les trois autres à ses côtés, durant seize heures. La femme, épuisée de fatigue, tombe dans les flots et se noie sous ses yeux, un enfant expire dans ses bras. Lorsque les braves sauveteurs le découvrent les enfants sont tous en-

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gou relis par le froid, mais le père, dès qu’il met le pied dans le canot, saisit un aviron et aide courageusement à gagner le vapeur à force de rames. Le corps de la malheureuse femme est retrouvé le lendemain. Dans une autre maison, une femme est dans son lit à la veille d’accoucher. Le mari, voyant la tempête, l’encourage à se lever et à se rendre jusqu’au canot. Elle lui répond : ‘Sauve-toi avec les enfants si tu peux, quant à moi, je comprends que c’est impossible. Nous nous reverrons dans l’autre monde, Adieu!’ A peine a-t-elle dit ces paroles que la maison croule et tous sont précipités dans les flots....” Trente-quatre personnes furent les victimes de cette terrible inondation. Leurs funérailles donnèrent lieu à des scènes navrantes. On dit qu’en une seule journée un service fut chanté sur le corps de quatorze de ces infortunés, fait inouï dans l’histoire de Sorel, depuis deux siècles et demi1.

Les pertes matérielles dépassèrent un million de piastres. Toutes les maisons de l’île-de-Grâce, moins trois, furent emportées par le vent et les flots. La plus grande partie du bétail, des grains, des instruments de culture, fut perdue.

Voici le bilan approximatif des pertes:

Ile-de-Grâce . 827,535.00 piastres.

Ile-aux-Ours . 8,167.00 “

Ile-Madame . 10,705.00 “

Ile-Ronde . . 1,803.00

Chenal-du-Moine . 530,595.00 “

(71 édifices rasés.)

1. Un monument en forme d’obélisque fut érigé sur leur tombe portant les noms des victimes en latin et en français.

Les habitants de Sorel, les principaux citoyens de St- Hyacinthe, de Québec, de Montréal, et ceux de nos paroisses rurales, contribuèrent généreusement à former des fonds de secours pour venir en aide aux sinistrés. Le 13 mai, le comité avait en mains une somme considérable et deux mille minots de grains pour les semaines du printemps.

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