DIEU SAUVE LA REINE
“Donné en la Cité de Sorel, sous le sceau de la municipalité, ce premier jour de juillet mil huit cent quatre- “vingt-neuf.
A. -A. Taillon, Maire.”
Des acclamations saluent la lecture de ce document. De nombreux discours sont faits par les orateurs: M. le maire Taillon; M. Dorion, l’hon. H. Mercier, M. le curé Dupré, l’hon. Duhamel, M. Desmarais, avocat, et quartiermaître du 84ième bataillon de Saint-Hyacinthe.
“M. Cardin, M.P.P., lut l’adresse suivante au premier ministre :
“A l’honorable Honoré Mercier,
premier ministre de la Province de Québec,
Chevalier, Grand’Croix de Saint-Grégoire le Grand.
“Honorable Monsieur,
“Les citoyens de la ville de Sorel saisissent avec empressement l’heureuse occasion qui leur est offerte pour “saluer en votre personne, en ce jour de fête nationale, l’un “des plus nobles enfants de la race canadienne-française. “Votre présence, au milieu de nous, est un gage de l’intérêt “que vous nous portez, et nous sommes fiers de vous en “témoigner toute notre reconnaissance.
“Nous célébrons aujourd’hui avec un éclat inaccoutumé, la fête nationale, le 250ième anniversaire de la fondation de notre ville et son érection en Cité. Nous remplissons donc un devoir patriotique, tout en proclamant hautement notre loyauté à la couronne d’Angleterre. Nous “sommes heureux qu’il nous soit donné de vous exprimer “toute la gratitude que nous ressentons à votre égard pen- “dant la journée solennelle où nous nous réunissons pour “célébrer notre fête nationale et témoigner de notre attachement inébranlable à nos institutions, à notre langue et à “nos lois.
“Veuillez accepter nos remerciements les plus sincères “pour l’honneur insigne que vous nous faites aujourd’hui “en venant rehausser, par votre présence, l’éclat de cette “démonstration. Nous vous prions, en même temps, au “nom de tous les citoyens de Sorel, d’agréer les vœux que
“nous formons pour votre bonheur et celui de votre honorable famille.
Les CITOYENS de Sorel,
SOREL, le 1er juillet 1889.
“Un superbe feu d’artifice et une illumination féérique couronnèrent ces fêtes splendides. Une foule immense couvrait la place du marché et les quais. Toutes les pièces pyrotechniques étaient bonnes. Une d’elles portant la légende : CITÉ DE SOREL fut particulièrement admirée. Vers les dix heures, le Québec, de la Compagnie Richelieu, arrivait devant la ville, vis-à-vis l’endroit où se tenait la foule. Il était tout illuminé et lançait force fusées qui éclataient avec un bruit formidable et laissaient tomber une pluie d’étincelles multicolores....” Les fêtes entraient dans le domaine de l’histoire.
Quatre ans plus tard M. A. Taillon et M. Adolphe Germain quittaient Sorel. A l’occasion de leur départ, les citoyens organisèrent un grand banquet. Au cours de cette soirée d’adieu, M. Taillon raconta ses débuts dans cette ville où il arrivait vingt ans auparavant pour y établir son foyer. “Sorel, dit-il, n’était pas la grande ville qu’elle est aujourd’hui. Je l’ai vue alors que la rue de la Reine et la place du marché étaient son unique endroit commercial. J’ai vu les champs qui l’entouraient devenir des centres populeux où des citoyens industrieux et modèles ont érigé de jolies résidences. Il y avait à peine quelques maisons sur la rue du Roi qui est maintenant la plus belle et la plus importante de la ville. J’ai vu les arbres du Parc-Royal tellement petits que l’on osait à peine le traverser aux grandes chaleurs de l’été de peur d’y prendre un coup de soleil. Aujourd’hui, c’est l’ornement de la ville et sa belle parure.
DE SES ORIGINES À NOS JOURS
“J’ai vu la ville à son démembrement alors qu’on en tirait le domaine qui forme aujourd’hui les belles paroisses de Sainte-Anne et de St-Joseph. Si la population s’est augmentée, bien des vieilles têtes respectables et vénérées sont disparues pour faire place à une génération nouvelle. Enfants à l’heure où je débarquais ici pour la première fois, ils sont aujourd’hui des jeunes gens pleins de courage et d’énergie, et se sont eux qui, selon l’ordre ordinaire des choses, prennent graduellement l’initiative dans l’administration des affaires.... En ce moment, sous l’effet d’une vive émotion, plus j’évoque mes souvenirs, plus je m’attriste, ma pensée se confond entre le présent, le passé et l’avenir....” M. Adolphe Germain dit, lui aussi, son regret de quitter Sorel. Il rappela l’époque de son arrivée, le temps de sa jeunesse; il évoqua le souvenir des confrères disparus.... et, ainsi que son collègue, il fut applaudi....
M. Taillon quittait Sorel pour Ottawa, où il prenait alors la direction de la Banque Nationale. Quant à M. Germain, ainsi que nous l’avons vu plus haut, il séjourna à Montréal jusqu’à l’époque de sa nomination à la fonction de Magistrat du District de Richelieu, charge qu’il conserva jusqu’à sa mort, arrivée le 29 avril 1903.
En 1891, les honneurs de la mairie échurent à l’honorable Jean-Baptiste Guévremont. Il était né le 4 septembre 1826, à l’île du Pas. En 1851, il s’établit dans la partie de de Sorel devenue depuis la paroisse Ste-Anne. Il brigua les suffrages en 1854 et fut élu représentant du comté de Richelieu. Ayant été défait aux élections de 1857 par M. J.- F. Sincennes, il voulut contester cette élection. Cette affaire fut la cause d’une bagarre. En l’absence de l’élu, M. Guévremont, accompagné de ses partisans, se rendit à la demeure de M. Sincennes pour afficher l’avis de la contes-
tation. Les amis de ce dernier tentent de l’en dissuader, mais une soixantaine d’hommes de son parti entourent la maison. Vers les deux heures, M. l’abbé O’Donnell, desservant de la paroisse, mis au courant, se rend sur les lieux et adjure M. Guévremont et ses partisans de ne pas donner suite au projet. Ce dernier s’y refuse. Ce que voyant, M. O’Donnell prie les partisans de M. Sincennes de ne pas les molester. Ceux-ci répondent qu’ils n’attaqueront pas mais se tiendront sur la défensive. M. Guévremont, accompagné d’un huissier, de Berthier, arrive avec sa bande. L’huissier s’approche pour pénétrer dans la maison, mais les partisans de M. Sincennes l’arrêtent et lui demandent ce qu’il désire signifier. — Il répond : un avis. — Très bien! lui crie la foule, en lui enjoignant d’entrer seul dans la maison et de s’assurer s’il y a quelqu’un pour le recevoir, mais défense lui est faite de l’afficher. — Je voudrais l’afficher, reprend l’homme de la loi. — Vous ne le ferez pas, s’écrie la foule! A ces mots, les partisans de M. Guévremont brandissent leurs bâtons et les coups pleuvent de toutes parts; une mêlée générale s’ensuit au cours de laquelle il y a de nombreux blessés dont quelques-uns gravement. En 1858, M. Guévremont fut nommé Conseiller législatif pour la division de Sorel, position qu’il remplit jusqu’à la Confédération. En 1860, il remporta la victoire dans une lutte contre M. Jean-Georges Crebassa. Candidat malheureux aux élections de 1867 comme représentant du comté de Richelieu à la Législature de Québec, il fut fait sénateur la même année. Il mourut en décembre 1896. Le 2 mai 1848, il avait épousé Delle Marie-Anne Paulhus.
En 1892, M. Louis Morasse fut appelé au fauteuil de maire. Il exerça les pouvoirs de premier magistrat de la ville durant six ans. Il était né à Sorel le 16 septembre 1837,
DE SES ORIGINES À NOS JOURS
du mariage de feu Christin Morasse et de Dame Catherine Béland. Cette famille, originaire de Paris, s’était établie à St-Pierre-les-Becquets, sous le nom de Pacaud de Moras. M. Morasse fit ses études commerciales chez les Frères des Écoles Chrétiennes, à Sorel. En 1885, il est comptable à bord de Y Alliance et il se fait apprenti pilote. Il passe ensuite à la Compagnie Richelieu et durant dix-huit ans, il est tantôt pilote tantôt capitaine, à bord du Napoléon, du Victoria, du Berthier ou d’autres bateaux de la même compagnie. Il paraît avoir été aussi populaire que le célèbre capitaine Jean-Baptiste Labelle, qui a laissé un si bon souvenir dans les annales de Sorel. Il devint plus tard capitaine du vapeur Athenian de la compagnie Union. Il fit un jour l’acquisition de l'établissement de la Gazette de Sorel. Cependant la maladie le força à prendre, avant l’âge, un repos mérité. Il fut inhumé le 23 octobre 1903. M. Morasse s’était marié deux fois : en premières noces avec Delle Henriette Pouliot, le 7 janvier 1857, en secondes noces, le 7 décembre 1887, Delle Marie-Palmyre-Atala Collin, de Montmagny1.
M. Charles-Omer Paradis fut élu maire en 1896. Il naquit à Saint-Denis-sur-Richelieu et arriva tout jeune homme à Sorel. Il ne tarda pas à se créer une place enviable dans le monde des affaires. Il fonda une manufacture de chemises qui emploie, encore de nos jours, nombre de jeunes filles. Son terme fini, M. Paradis eut, pour le remplacer, son prédécesseur, M. Louis Morasse. En 1898, M. Paradis reprit le fauteuil qu’il conserva jusqu’en 1907. Sous son administration fut fondée la compagnie électrique. C’est aussi l’époque où le gouvernement, sous l’impulsion de l’ho-
1. Il laissa trois fils, le Dr Ovide Morasse, de Putnam, Léopold et Edmond.
norable Israël Tarte, prend en mains la direction des chantiers maritimes et en fait des chantiers nationaux. Il fait creuser le chenal du fleuve Saint-Laurent à une profondeur de trente pieds pour en faire ainsi la voie sûre qu’elle est actuellement pour les transatlantiques.
M. Paradis est décédé en 1920. En premières noces, il avait épousé Delle Hermina Arsenault, en secondes noces, Delle Clémentine Arsenault, qui lui survit.
M. Hyacinthe Beauchemin fut maire de 1907 à 1910. Il est né à Sorel et il est le fils d’un industriel bien connu, M. Moïse Beauchemin. Il a épousé Dame Mary Gallagher. Il demeure à Montréal.
M. Jean-Baptiste-Théodule Lafrenière, qui fut maire de 1910 à 1919, est né à Sainte-Ursule, comté de Maskinongé. Il exerce la profession de notaire, et depuis de longues années, il occupe la charge de secrétaire-trésorier de la Commission scolaire de la ville. On lui doit un très intéressant travail sur les établissements scolaires de Sorel. En 1911, il fit procéder au transport des corps qui reposaient au vieux cimetière anglais sur lequel on a construit le nouveau poste de police et des pompiers, au coût de 40,000 piastres. M. Lafrenière était, paraît-il, opposé à cette construction, destinée à remplacer le poste des pompiers sis en face du Parc- Royal1, et devenu depuis le siège des réunions des Chevaliers de Colomb. L’œuvre capitale de l’administration de M. Lafrenière fut le macadamisage des rues de la ville. Depuis 1923, M. Lafrenière est membre du Parlement provincial pour le comté de Richelieu. Il a épousé Delle Caroline Pontbriand.
1. Ce poste fut inauguré en novembre 1889, celui de la rue Royale le 11 septembre 1887.
DE SES ORIGINES À NOS JOURS
De 1919 à 1922, M. William-G.-M. Morgan dirige les destinées de la ville. Durant son administration, Sorel fait l’acquisition des terrains du gouvernement, situés en arrière de la ville, appelés la Réserve Militaire , et ce, pour des fins industrielles, au prix de 25,000 piastres. Il a de plus acheté pour la ville l’ancienne résidence des gouverneurs pour y construire un moulin à papier, mais ce dernier projet n’est pas encore réalisé. M. Morgan publie le Sorelois.
M. J.-W. Robidoux, le maire actuel, occupe le fauteuil depuis 1922. Né à Sorel, en 1884, du mariage de M. Johnny Robidoux et de Delle Elmire Latraverse, il épousa Delle Auréa Descoteaux, et en secondes noces, Delle Lucienne Pitt. Il est encore directeur de la chorale Saint-Pierre. Le 9 août 1925, Son Honneur le maire Robidoux inaugura avec éclat un monument érigé par les soins de la Commission des Sites historiques sur l’emplacement du fort de Sorel. Ce fut la fête du souvenir et de la reconnaissance envers les pionniers de la colonisation sur la terre soreloise.
Qu’on nous permette, avant de clore ce chapitre, de rappeler les noms des principaux journaux qui, dans le cours des années, ont vu le jour dans la ville de Sorel. Notre œuvre, en effet, serait incomplète si nous passions sous silence le souvenir de quelques hommes de talent qui ont rendu service à leurs concitoyens par la plume et la parole.
Comme nous l’avons écrit, la Gazette de Sorel , fondée et dirigée par M. Barthe, fut le premier journal publié à Sorel. The Sorel Pilot suivit de près. Parmi les collaborateurs de M. Barthe, mentionnons M. A. Marais, Français d’origine. On lui doit de nombreux articles et quelques pièces de vers, simples essais, où il chante les beautés du Canada, de Sorel et du grand fleuve, comme dans la chanson suivante :
Depuis cinq ans dans mes visites J’ai parcouru le Canada,
J’ai vu ses pittoresques sites De Québec jusqu’à Niagara.
Sans espoir de rentrer en France, Désir, chez moi, bien naturel,
Je choisirais pour résidence Le voisinage de Sorel. (bis)
Le bruit des villes, la richesse,
Les bals, spectacles et concerts,
Sont des plaisirs pour la jeunesse, Non pour un front chargé d’hivers Les honneurs que le monde envie N’ont à mes yeux rien de réel,
Un charme secret me convie Au riant séjour de Sorel.
Au confluent de deux rivières,
Un fort s’y dressait autrefois, Pendant les guerres meurtrières Menacé par les Iroquois.
Le fort n’est plus; la paix profonde Règne au Canada, grâce au Ciel.
Saint-Laurent, au bord de ton onde, Heureux les hôtes de Sorel!
Là, le hardi missionnaire,
Bravant le tomahawk indien, Martyr, exilé volontaire,