CHAPITRE XV
(du 23 aoft au 49 septembre 1794)
SOMMAIRE
Situation critique 4 Genéve. — Nouveau mouvement populaire 4 la suite du rappel de Soulavie. — Fermeture du club des Montagnards et arrestation de ses principaux membres. — Mémoire sur la France et Genéve, trouvé dans les papiers du club des Montagnards. — Lettre de Soulavie aux deux Comités sur ses relations avec le baron de Staél. — Exécution de Wittel et de trois autres Montagnards. — Lettre de
, Soulavie sur ses relations avec Robespierre. — Soulavie combat toute idée de réunir Genéve a la France. — Il demande lui-méme a étre rappelé. — Réclamations au sujet de son traitement. — Nomination d’Adet ala place de Soulavie(& septembre).
~— Dethorme appelé A Paris. — Arrestation de Soulavie et son départ pour la France (19 septembre).
Desonnaz constate que la situation était trés critique 4 Genéve, le 22 aodt, quand les clubs s'assemblérent pour discuter ‘une adresse des Montagnards que ceux-ci venaient de faire passer au Comité central. Cette pidce, dont on attribuait l’inspiration & Soulavie, tendait 4 faire pitce au gouvernement genevois : on lui demandait des comptes sur les événements
de juillet. Il y avait surtout un paragraphe ainsi congu, consi- | 4
déré comme trés insidieux : «Quelle est la cause de la mésintelligence qui existe entre le citoyen Résident et quelques membres des autorités? Cette mésintelligence doit avoir une cause, et est trop préjudiciable 4 la nation pour ne pas étre connue.»
La plupart des clubs se prononcérent aussitét contre I’adresse des Montagnards.« Cependant, quelques sociétés semblaient donner dans le pidge ; d’autres voulaient qu’a l’instant les anarchistes, les conspirateurs fussent punis. Les (étes s’échauffaient, l’orage grondait déja sur nos tétes, les citoyens allaient peut-étre s’entr’égorger, lorsque le gouvernement envoya a toutes les sociétés une copie de la lettre de Reybaz, qui annongait le rappel de Soulavie. Si un coup de foudre fat venu frapper les conspirateurs, il ne les aurait pas davantage consternés (1)...»
Le 23 aout, Delhorme écrivait & Buchot : « Genéve est ala veille d’éprouver un mouvement populaire. Le club des Montagnards, évidemment excité par le cit. Soulavie, vient une seconde fois de rendre publique une dénonciation contre les autorités tant provisoires que constitutionnelles de cette République... Il est probable que les clubs prendront les armes, afind’en imposer par cet actede vigueura ceux qui pourraient avoir l’intention de profiter de cette circonstance pour troubler la tranquillité publique. La commission révolutionnaire vient de se déclarer on permanence par une proclamation trés sage et dont il y a lieu d’espérer d’heureux effets. »
Delhorme annongait le lendemain que, par un acte souve~ rain, le peuple genevois avait fait apposer les scellés sur le club des Montagnards et avait ordonné la mise en jugement des principaux chefs de cette association. Delhorme rappelait qu’il avait prophétisé cette lutte entre les Montagnards et les autorités constituées: « Un désir immodéré chez les premiers de faire partie de l’administration, et, chez les seconds, une frayeur peut-étre exagérée des entreprises de leurs adversaires, et, sur le tout, les intrigues du citoyen Soulavie m’ont paru
(t) Correspondance de Grenus et Desonnas, Ul, 169.
étre les causes principales de cette désunion. » Delhorme entre dans des détails et parle du caractére profondément haineux et vindicatif de Soulavie : « Les clubs délibéraient; leur détermination ne paraissait pas douteuse, mais cependant o'élail pas encore fixéo. A cette occasion, le conseil, secondé par la commission révolutionnaire, a cru devoir prendre une mesure infiniment hardie et qui me parait mériter la plus sérieuse attention. Une lettre du citoyen Reybaz, arrivée au moment de la crise, a annoncé au conseil que le comité de Salut public venait de se décider & rappeler sur-le-champ le citoyen Soulavie. Aussitét l’administration, par une publication d’office, a répandu cette nouvelle dans tous les clubs, persuadée qu’elle achéverait de ramener au gouvernement un petit nombre d’individus qui semblait se réunir aux Montagnards. Dés cet instant, le voou des clubs s’est prononcé avec une rapidité étonys nante, leur délibération a été prolongée fort avant dans la nuit, et, ce matin, surleur demande, la commission révolutionnaire a ordonné que les scellés seraient apposés sur les portes du club des Montagnards et que plusieurs de leurschefs, au nombre desquels sont Wittel, deux citoyens nommés Verre et un autre nommé Fauché, tous affidés de Soulavie, seraient mis en état d’arrestation... Les Marseillais ont déclaré qu’ils n’avaient pris aucune part a l’adresse, que la signature du président avait été surprise, et que cette adresse était simplement l’ouvrage d'un nommé Coutarel... Le Résident a été insulté en revenant d’une maison de campagne ou il demeure depuis quelques jours, par un citoyen nommé Benoit. Cet individu a été arrélé et Vindignation publique lecondamne d’avance & la mort. II parait quil sera demain mis en jugement avec les Montagnards. »
Le 24 aoit, c’est-a-dire le lendemain de la réception de Reybaz 4 la Convention nationale, Buchot écrivait au comilé de Salut public :
Citoyens représentants,
Yai vu par les papiers publics que Soulavie, Résident de la République 4 Genéve, avait été dénoncé avant-hier & la Convention nationale et qu’clle avait
décrété qu’il serait fait, par le comité de Salut public, un rapport au sujet de cet agent,
Vous vous rappellerez, citoyens représentants, que le ci-devant ministre des affaires étrangéres vous ayant exposé que Soulavie n’avait ni les talents, ni la capacité nécessaires pour sa place, et que sa vonduite aussi inconvenante qu’inconsidérée ne pouvait que compromettre son caractére et les intéréts qui lui étaient confiés, vous ordonnates, le 26 frimaire, qu'il serait rappelé et remplacé par le citoyen Rivalz, agent particulier ae la République a Basle.
En conséquence de votre arrété, le ci-devant ministre des affaires é¢trangéres vous avait soumis des lettres de rappel pour Soulavie, et, pour Rivalz, des lettres de créance et un projet d’instructions.
Ces lettres et ces instructions, aprés avoir été approuvées par le comité, ont été révoquées parce que la forme n’en fut pas trouvée convenable, On parut dans le temps déterminé de proposer 4 la Convention un mode général de correspondance avec les gouvernements étrangers et surtout de faire décider par elle si ce serait au nom de la Convention ou du comité de Salut public que les lettres de créance, les brevets et autres actes de cette nature seraient expédiés ,
Aucune décision n’étant intervenue sur cet objet, le rappel de Soulavie n’a pu jusqu’ici se réaliser.
Je n’ai échappé, citoyens représentants, aucune des occasions bien fréquentes qu’il m’a fournies de vous rappeler combien i! importait de mettre un terme 4 sa mission. Je yous prie de vous faire représenter les lettres que je vous ai adressées ace sujet les 24 messidor, 9, 14, 22, 24 thermidor, 1¢T, 4 et 5 fructidor. Vous y verrez les motifs sans cesse renaissants qui me forcaient d’appuyer prés de vous les instances que vous avait faites avant moi mon prédécesseur, pour le rappel de cet agent, dont chaque pas était es par une inconvenance, un écart et l’oubli de tous les principes.
Je ne vous ai pas laissé ignorer que depuis longtemps il est en neta ouverte avec le gouvernement prés duquel il réside. Les choses en sont venues au point, et vous avez vu parma lettre du 5 de ce mois, que c’est parla voie de l’impression ct du ton le plus amer que le gouvernement de Genéve vient de répondre a une derniére note de Soulavie, Cette réponse du gouvernement aété soumise au peuple qui, en l’approuvant, n’a plus laissé aucun doute sur Vopinion défavorable que |’on a congue généralement de cet agent,
Le 25 aout, Delhorme écrit qu’on a trouvé dans les papiers du club des Montagnards un mémoire contre le gouvernement de Gendve currigé et signé par Soulavie; « il parait que ce Résident a ajouté de sa propre main une invitation d’en envoyer copie a tous les membres du comité de Salut public. La signature de Soulavie a été effacée avec un grattoir, mais elle n’a pas cessé d’étre trés reconnaissable. Ainsi s’expliquent
tous les déchirements dont Genéve a été le théatre depuis une année. »
Le texte de ce Mémoire sur la France et Genéve est reproduit par Desonnaz (4). Soulavie en désavoue la paternité dana les termes suivants : « Le gouvernement de Genéve, imagina encore de m’attribuer un mémoire contre Gendve dont Meaulle avait regu dans sa mission dans |’Aio l’original aveu les signatures que je tiens de lui et dont une copie fut trouvée au club (2). » On verra plusloin cependant, dans une dépéche du 3 septembro, qu'il avoue avoir contribué & sa rédaction.
Le 25 aout, Soulavie prie Buchot de se faire remettre 78 piéces qu’il a adressées au comité de Salut public sur la question des passeports et autres incidents avec les Genevois. Tou- .tes ces piéces confirment ce qu’il a dit et expliquent ce qui se passe 4 Genéve, etc. Une note marginale de Buchot déclare « sa demande dérisoire et sa lettre inintelligible, comme tant d’autres do lui ».
Le méme jour, Soulavie écrit aux deux Comités que l’opinion genevoise revenait alui, et queles Montagnards et les Marseillais se croyaient victorieux, quand Ja lettre de Reybaz annoncant son rappel a tout changé et amené les événements. « Si les Montagnards arrétés périssent, il est connu de tout le pays que c’est bien en haine de leur altachement au nom frangais... > Quoi qu’il arrive, Soulavie proteste dela pureté de sa conduite. « Tous les droits et toutes les justices sont pour moi. Le droit et la justice sont constatés par ma correspondance. Je défie quon y trouve un fait faux. »
Dans une autre lettre adressée aux deux Comités, Soulavie expose lesévénementset |’effet produit par la lettre de Reybaz. Il raconte Vincident Benoit. « Rentrant chez moi avec mon épouse, un militaire genevois, blessé en France au service, est venu me demander dans Ja rue sa pension ; il était gris et poussé par d’autres qui ne l’étaient pas; je l’ai vu poussé. J'ai répondu que je ne pouvais le satisfaire au milieu de la rue,
(1) Correspondance Grenus et Desonnar, II, 176. (2) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 359.
mais que demain il l’obtiendrait. Il m’a pris par le bras, me demandant de nouveau sa pension; il s’est retiré et on assure que de Join il amontré le poing ; ce que je n’ai pas vu. Le méme soir, la nation a été dans un état de convulsion que rien ne peut peindre. On avait répandu le bruit qu’on avait jeté le Résident dans le lac, et les bonnes femmes, rencontrant les Frangais, se jetaient dans leurs bras, les baisant et demandant ce quien était. Le lendemain, le militaire a été fusillé. Cette vengeance facilitait celle qui était résolue contre les Montagnards... Wittel, président des Montagnards, porté en triomphe le 10 aodt et absous avec indemnité, a été fusillé hier soir. Les autres, trés probablement, seront successivement ainsi fusillés. Wittel a dit: Je meurs par leffet de la vengeance du gouvernement... Comme nul gouvernement ne peut étre sans un parti d’opposition, la nature veut que le premier qui s’élévera ici soit encore un parti de la cause francaise, parce que le gouvernement est trés outré contre nous... » Soulavie recommeuce |’énumération de ses griefs contre le gouvernement genevois. Ilnie avoir excité les Montagnards. Il blame leur pétition qu’il n’aconnue qu’aprés coup. I] a toujoursredouté les malheurs qui viennent d’arriver.
Les fréres de Benoit étaient intervenus en sa faveur auprés du Résident, et celui-ci avait recommandé leur pétition au comité révolutionnaire, mais en vain.
Dans une lettre du 27 aout, adressée aux deux Comités, Soulavie, 4 propos du traité d’union de la Corse avec l’Angleterre, compare le parti corse Paoli au parti genevois Janot. Tous deux sont soudoyés par |’Angleterre.
Le 28 aout, Delhorme écrit 4 Buchot:; « Je t’adresse cijoint le mémoire avec lequel le citoyen Soulavie, réunissant ses forces et ses moyens 4 ceux des Montagnards, a cherché & organiser une insurrection pour renverser le gouvernement de Genéve. » Delhorme raconte que Witlel a reconnu que le mémoire avait été envoyé par Soulavie au club des Montagnards. Conte, président des Montagnards, a aussi avoué ses relations avec Soulavie.
Le 29 aout, Soulavie fait !’éloge de Conte, qu’on va peut-étre fusiller. « Cette effusion de sang innocent est effrayante! Ce sont des gens simples, de vrais montagnards, qui sont massacrés par la frénétique méchanceté, et c’est une réunion de citoyens vertueux qui n’a pas été sanguinaire dans la premiére période de cette révolution, alors dirigée contre les Magnifiques et les richards; soyez touchés, citoyens représentants, de cette calamité; soyez touchés d’avoir des fréres et amis égorgés par je ne sais quelle étrange politique. Quatre mots a ce ministre Reybaz, mais bien fermes, suffiront. Ayons pitié de Geneve égarée! »
En mémo temps, Soulavie écrit aux deux Comités pour se défendre contre les imputations d’un libelle paru a Genéve qui l’incrimine au sujet de ses rapports avec le baron de Staél (4). |
J'ai été chargé 4 Paris des affaires de la République en Danemark, en janvier 1793. L’influence et la demande du comité de Sadreté générale, comme le citoyen Rovére député peut s’en ressouvenir, me procurérent cette place. Le baron de Staél, ambassadeur de Suéde en France, vint 4 Paris au commencement de cette année-la, chargé par le Regent de chercher avec quel parti il pouvait traiter, La France était alors divisée en parti de Montagnards et en parti de la Gironde, Pour couper court avec Staél : Dites-moi, lui dis-je, ce que veut le Régentet je vous dirai avec quel parti vous pouvez traiter ; s’il désire une neutralité amicale, adressez-vous 4 la Montagne; s’il veut faire la guerre, il faut s’adresser 4 Brissot, En faisant la guerre et en suivant le systéme de Gustave III, la déprédation du Nord peut vous dévorer comme la Pologne; non seulement je vous conseille la paix avec nous, mais ]’accomplissement du traité que Verninac a préparé. C’était le systéme du Régent, de Verninac, de Staél, et je le fis godter 4 Bernstorff, seigneur danois, cousin germain du 1¢f ministredes affaires étrangéres 4 Copenhague. Le résultat de trois mois de travaux fut celui que je vous adresse dans le numéroqui suit. L’événement a prouvé depuis que Staél est notre ami; il est l’auteur de la neutralité du Nord et le comité de Salut public, institué depuis, approuva les principes de Yenvoyé de Suéde, Staél, arrivé & Genéve, est venu quelquefois me voir, J’ai rendu compte du résultat de nos conférences. fl y a méme quelque courage en moi d’avoir écritce que Staé] me disait, il y a prés de huit mois, que les puissances neutres étaient encore loin de nous reconnattre, vu gu’elles disatent que notre gouvernement (d'alors) était encore le GOUVERNEMENT Dy pounreEav. J’adoucis en bon Frangais, et tant que je pus, des observations aussi désagréables, mais mon métier et mon devoir étaient de les rapporter...
(1) La Correspondance Grenus ef Desonnas.
Soulavie annonce qu’il justifiera, dans une autre lettre, sa conduite a Genave. Ul écrit de nouveau, le lendemain, aux deux Comités:
La Convention a regu Reybaz avec solennité. Reybaz a annoncé Y’arrivée d’un autre Résident. Mes travaux et mes peines sont donc finis! Ma santé allait y succomber! Pour la réparer par le repos, je vous prie, citoyens, en ordonnant que mes dettes soient payées, de m’accorder un passeport et un a mon épouse pour la Céte-d’Or et pour une des communes peu considérables a quelques lieues de Dijon. Je désire pour quelques mois cette retraite ; j'y rétablirai mes forces plutdét qu’a Paris, épuisé et tourmenté de maux de nerfs que je dois aux affaires publiques, La place de Résident est des plus délicates et des plus difficiles. Si, dans les temps de conjuration, il plait & un parti, Vautre le déteste, le tourmente et le mystifie. S’il peut plaire aux deux partis, nos environs le disent le premier commis des Genevois, leur complaisant, et les représentants envoyés le dénoncent comme agissant avec faiblesse. En cing ans, il y a eu six Résidents : Castelnau, Maligny chargé d’affaires, Chateauneuf, Delhorme chargé d’affaires, Soulavie, Celui qui est annoncé est le sixiéme. Celui qui part et celui qui arrive ont été chers et odieux a des partis... Si j’ai manqué 4 quelque point, c’est & la forme. Ma patrie et ses intéréts ont été mon but et ma boussole. N’ayant rien recu depuis que je suis ici que les trois mois que j’y ai apportés, je suis totalement ruiné. J’ai dépensé tout ce que j’avais gagné depuis vingt ans dans la littérature, A cause de la cherté des denrées que les contrebandes font porter Aun prix double, quelquefois triple en argent, et a cause du peu de valeur des assignats qui perdent ici 70 p. 100. Je vais dresser un état de tout ce que je posséde, de ce que j’ai dépensé, de ce que je dois : daignez, citoyens, me mettre a portée de faire honneur a ce que je dois. La Commission vient de fusiller Conte, président des Montagnards, et deux autres (1), on les dit auteurs de la pétition contre le gouvernement,
Une autre lettre de Soulavie aux deux Comités, en date du 2 septembre, est intéressante au point de vue de ses relations avec Robespierre. On voit qu’il en redoutait l’effet sur le nouveau comité de Salut public, et ce n’est pas sans habileté qu’il se défend en faisant observer que, si l’on sévissait contre tous ceux qui ont eu confiance en Maximilien, c’est une terrour en sens contraire que l’on inaugurerait en France, La lettre prend
(1) Les Montagnards fusillés furent : Wittel, Conte, Genthon et Grobéty. Six autres furent condamnés & mort par contumace, trois bannis & perpétuité et sept condamnés a des emprisonnements de durée diverse. Les autres Montagnards furent « déclarés absous de toute inculpation quelconque, invités a se défier des intrigants et des agitateurs et a se répartir dans les différents clubs révolutionnaires =.
is es a cr at en
texte de l’arrestation de cing ou six sans-culottes, dans le pays de Gex, arrestation qui serait le résultat des intrigues de Delhorme et du gouvernement de Genéve, pour réprouver « des représailles qui font le plus mauvais effet. Sans doute, dit-il, i] faut chatier les agents de l’infame Robespierre, mais le mot de Robespierre ne peut étre, sans fléau, en France, le prétexte d’une arrestation. Ce monstre trompa la Convention a l’élection dela présidence a l’unanimité pour la féte de I’Etre Supréme, et s’il fallaitemprisonner tout ce qui le crut attaché ala République, les malheurs opposés & ceux dont il est l’auteur tourmenteraient la France. Quine s’attacha pas a le plaindre, avec Collot-d’Herbois, lorsqu’on nous assura ici qu ils étaient assassinés comme Marat? La distinction des puissances ennemics indignées de préférence contre lui étaient (sic) des litres Ala reconnaissance des Francais; il eut Ja mienne et je la lui témoignay, et vous savez aussi que lorsque je soupgonnay sa fidélité, c’esta vous et non a luy que j adressay les documents gue vous avez cités pour le frapper a la veille de [éclat de sa conspiration. Je vous ay envoyé sur cet objet cing a six dépéches, piéces ou lettres interceptées qui ont servi 4 cet objet ». Il ajoute qu'il va réunir les lettres adressées & ses prédécesseurs par le mystique notaire Chenaud. I] les croit importantes, puisqu’on a tiré parti contre Robespierre d’une lettre de Chenaud & ce monstre, envoyéc par Soulavie au comité.
Le 3 septembre, Soulavie explique aux deux Comités histoire du mémoire trouvé au club des Montagnards. Meaulle, en arrivant dans |’Ain, désira avoir des renseignoments détaillés sur Gendve. « Plusieurs citoyens du pays de Gox se crurent flattés de cotte commission, entre autres le citoyen Lucet qui, de concert avec moi et autres signataires, rédigea le mémoire... » L’original resta entre les mains du Résidont. Une copie fut envoyée & Meaulle, une autre au comité de Salut public et une troisitme a Barthélemy. Soulavie se garda de rien publier et communiquer. Les Montagnards en connurent |’existence sans doute par les signataires. Witlel vou-
Tee HISTOIRE DE SOULAVIE
lut lelire, offrit de faire des observations et l’emporta. Voila comment on I’a trouvé avec les autres papiers des Montagnards. Soulavie affirme qu’il ne l’y a pas envoyé. Aprés quelques détails sur ses rapports avec Wittel, Conte, Grobety et
Genthon, le Résident ajoute : |
Quant a Pindépendance de Genéve, tout projet de l’anéantir est béte, fol et idéal, faute de votans pour opérer l’union, Les mceeurs genevoises étant contradictoires avec nos maurs si austéres, Genéve, qui ne nous a pas suivis et n’a jamais pu nous suivre dans notre Révolution, ne nous suivra jamais. Depuis la perte des limites savoyardes, elle a peur de la France comme les enfants du Joup-garou.
Pour la réunion, il faudrait : 1* que Genéve la vouldt; 2° que la France l'acceptat, et 3° que la Suisse la permit.Or 1° Genéve a une passion opposée ; 2° la France est trop loyale et trop juste pour la permettre ; 3¢ la Suisse est trop intéressée a l’empécher. :
Les personnes qui ont ici l’esprit sain le voient de cette maniére et le disent; le parti anglais, au contraire, noircit ici celui qu'il veut en disant : J/ travaille a la réunion, comme un Jésuite noircissait celui qui ne lui plaisait pas en Vaccusant de jansénisme. Or, c’est un moyen dont le parti s’est perpétuellement servi pour travailler le Résident dans toutes les occasions, et la Résidence est une mystification permanente depuis un an.
Daignez, citoyens, accélérer l'arrivée de mon successeur; une maladie nerveuse ravira 4 la République un serviteur fidéle si vous me refusez plus longtemps cette faveur. Daignez encore, citoyens, ordonner le payement dé ce qui me revient. La Résidence ne sera plus assiégée par mille dettes criardes (1). Je n’ay touché que trois mois de mon traitement, Daignez enfin m’envoyer un passeport, soit pour la Céte-d’Or, soit pour les plus hautes Pyrénées, (ou les plus hautes Cévennes, ou les plus hautes montagnes du Comtat; je désire, dans l’étude de la nature, me reposer pendant quelques années et oublier Genéve ; ce doit étre, je pense, le veeu du gouvernement frangais. Depuis la cérémonie de la réception de Reybaz, une absolue nullité sur les affaires genevoises me paratt iprescrite; je ne dois contrarier en rien les vues sages et justes du gouvernement.
Le 4 septembre, Delhorme écrit 4 Buchot que l’admission de Reybaz dans le sein dela Conyentiona fait & Genéve la sensation la plus vive. Une grande féte a eu lieu & cette occasion.
(1) Voici ce que Molles, le directeur de la poste genevoise (de la faction terroriste), ecrivait & Soulavie le 2 septembre 1794 :
« Citoyen, j'ai appris depuis hier que tu n’avais point d’argent A attendre de la nation, que celui que tu devais recevoir était déja en tes mains; ainsi je viens te prier de me solder mon compte, ou de le reconnaftre en mettant au bas que c’est & la nation francaise A me payer. Salut et fraternité. Moutes. »
Quelques divergences commencent a se manifester entre le gouvernement constitutionuel et le pouvoir révolutionnaire. Le premier voudrait rentrer le plutét possible dans la plénitude de son autorité. Trois Montagnards ont été fusillés le 18 fructidor.
Le 8 septembre, Buchot fait part au comité de Salut public des événements de Genéve. «Il parait que Soulavie se trouve griévement compromis et inculpé par les aveux des divers accusés. »
Buchot communique aussi au comité une lettre de Reybaz sur l’incident Benoit. « Reybaz, en me faisant part de ces détails, observe, d’une part, que Genéve s’est empressée de prouver en cette occasion ses égards et son respect pour la nation frangaise par sa promptitude et sa sévérité & punir l’outrage fait par un de ses citoyens a l’agent de la République et, de l’autre, que cet agent a donné, dans cetle méme occasion, de nouvelles preuves de l’animosité et de la passion qu’il avait déja manifestées dans plusieurs autres contre le gouvernement genc- Vois. »
Soulavie écrit, le méme jour, au comité de Streté générale qu'il veut faire, en s’onallant, quelque chose qui montre son amour pour Genéve. Depuis les derniers incidents, les passeports genevois ne sont plus délivrésqu’aprés une promesse, un serment ou bien une caution, de ne faire aucun commerce prohibé. Il croit que cette clause est aujourd'hui inutile et en conseille la suppression. I! communiquera sz lettre au gouvernement de Genave.
Une note de Buchot au comité de Salut public fait les réflexions suivantes sur les é6vénements de Genéve .
Quel sera le résultat de cette nouvelle révolution? Il est difficile de Je prévoir. L’essentiel pour nous est que la Suisse ne prenne aucune part aux affaires de cette République, Elle y parait décidée. De notre cété, fidéles au principe que nous avons proclamé de ne jamais nous méler des affaires des gouvernements étrangers, nous devons nous abstenir de prendre aucune couleur dans les troubles qui agitent la ville de Genéve, Il est inutile d’entrer ici dans le développement des motifs qui nous font une loi de respecter l’indé-
pendance de ce petit Etat, La politique, la morale et Vintérét de notre commerce nous commandent ce respect,
Le comité de Salut public aura vu, par les nombreux écrits que lui a fait passer la commission des relations extérieures, concernant la conduite de Soulavie, ministre résidant 4 Genéve, qu'il est indispensable de rappeler cet agent et de le remplacer promptement. On joint ici copie de la derniére lettre écrite au comité A son sujet. On observe au comité que, par arrété du comité de Salut public du 26 frimaire, le rappel de cet agent el son remplacement par Rivalz du département du Tarn ont été déterminés.
En vertu d’un décret de la Convention du 22 fructidor (8 septembre), le drapeau offert au nom de la République de Genéve par Reybaz fut placé dans la salle de la Convention.
Soulavie écrit 4 Buchot, le 8 septembre, qu’il a envoyé aux Comités cent seize lettres, actes ou notes sur les événements de Genéve. « Des attaques de nerfs m’empéchent de t’en faire des copies... Je te réittre Ja demande que je t’ai faite si souvent de mon traitement. La Résidence est assiégée par des personnes a qui je dois. Pour la sixiéme fuis, le gouvernement demande le prixdu loyer de sa maison en /outsd’or neu/s. Les dettes criardes sont un supplice pour moi. Je n’ai rien recu depuis un an, et depuis neuf mois un quartier de mon traitement est encore dans les mains de mon procureur (4). » I l’informe que, pour accélérer la tranquillité de Genéve, il a demandé
(1) Soulavie était mal payé, comme tous les fonctionnaires de cette époque. Le 14 mars 1794, il écrivait & Deforgues : « Citoyen Ministre, j’ai épuisé tout ce que y'avais ici en assignats, avec perte de 50 4 60 pour cent, pour subyenir aux dépenses ordinaires et extraordinaires de ma place. Ensuite j'ai eu recours aux emprunts, A la caisse militaire. Je dois encore mon loyer que le receveur de la République a fait demander deux fois. Et maintenant que j’ai épuisé toutes mes ressources et que mille écus qu’op me doit & Paris a’arrivent pas, je n'ai plus ricn que quelque peu d’argenterie & vendre et du linge aussi, pour soutenir. les dépenses, A moins que tu ne donnes |’ordre de me faire payer six derniers mois qui me sont dus de traitement ou de dépenses extraordinaires. Je te prie, citoyen ministre, de prendre en considération cette situation. »
Le 23 mars, en renouvelant sa réclamation, il écrivait & Deforgues : « Tu congois, citoyen, qu’un vrai sans-culotte ne peut faire des avances pour la nation et que les mesures qu'il prend pour faire face aux dépenses lui sont toujours onéreuses. »
Le cas de Soulavie n’était pas une exception : les traitements des agents diplomatiques, rongés par le discredit des assignats, ne leur parvenaient que trés irréguliérement. Leurs doléances sur la question d’argent étaient continuelles, Presque tous se plaignaient d'étre aux abois. Voir /a Politique de Robespierre, par M. Sorel, dans Ja Revue des Deuwxc-Mondes (15 aout 1789).
Soulavie ne fut payé que le 8 décembre 1799, gréce 4 M. de Talleyrand, de l’arriéré de son trailement. Voir son Mémoire & l'Empereur Napoléon en 1810.
son changement au comité de Salut public. « Je tiens ma place de la demande des députés de mon pays, de la demande du comité de Sdreté générale et de la concession du comité de Salut public... » Il renouvelle sa demande de passeport pour la Céte-d’Or, ou pour les montagnes du Cantal, de Ardéche ou des Pyrénées.
Note marginale de Buchot : « Citoyen Le Marchand, Soulavie est rappelé . — Rien répondre. »
L’arrété du comité de Salut public qui révoque Soulavie est du 22 fructidor (8 septembre). Il est signé : Thuriot, J.-J.-B. Delmas, Carnot, Merlin, Bréard, R. Lindet, P.-A. Laloy.
Un autre arrété de méme date envoie le citoyen Adet a la place de Soulavie. Adet est autorisé 4 prendre pour secrétaire Je cit. Jean Chesneau.
Autre arrété du comilé (22 fructidor): « Le comité de Salut public do la Convention nationale de France, chargé de la direction des relations extérieures, arréte que le citoyen Adet, envoyé de la République francaise auprés de celle de Genéve, prendra Jes mesures nécessaires pour faire arréter et conduire en France le citoyen Soulavie, dontles pouvoirs sont révoqués, pour étre entendu au comilé, et fera apposer les scellés sur ses papiers. Il déclarera au gouvernement de Genéve que la République frangaise attend de son attachement aux principes de justice qui réglent les démarches des nations amies et alliées, qu’il assurera sur le territoire de la République de Genéve l’exécution des mesures prises par la France pour le rappel et le retour de son envoyé. »
En annongant a la République de Genéve la nomination d’Adet, le comité de Salut public lui écrit : « Adet est chargé de manifester au peuple genevois et &son gouvernement que Je peuple frangais ne reconnait d'autres principes politiques que ceux de Ja justice et de l’égalité entre les nations, qu'il ne préte le secours de ses armes et ne développe sa force que pour faire respecter ces principes, garans de la sdreté, do la liberté et de l’indépendance respective des nations. Nous vous invitons & donner créance a tout ce qu’il vousdira au nom de
la République frangaise et d’étre convaincu qu'il est spécialement chargé d’entretenir la bonne harmonie qui existe entre les deux nations. 22 fructidor. »
-Autre arrété du comité de Salut public (méme date), « Delhorme se rendra & Paris pour donner au comité tous les éclaircissements qui lui seront demandés, »
Le 9 septembre, Delhorme informe Buchot que le second tribunal révolutionnaire a terminé ses fonctions. « A la cléture de ses séances, un des membres a prononcé un discours sur les opérations dont le tribunal a été chargé. Il parait que le citoyen Soulavie y est violemment inculpé et que les juges se sontattachés a démontrer que ce Résident fut constamment occupé a troubler la tranquillité publique et a intriguer pour brouillerla France avec la Suisse. » Delhorme expose ensuite longuement la situation de Genéve qui n’est pas rassurante.
Le 12 septembre, Soulavie, écrivant 4 Buchot, constate le courant d’émigration genevoise produit par la tyrannie du gouvernement et prévoit la formation d’un nouveau parti d’opposition contre ce dernier. Ilse défend d’avoir pris parti contre lui. Il n’a jamais répondu aux publications hostiles. « Si j’avais dit, entre autres choses, qu’arrivé en, juillet 1793 j avais conjuré l’orage contrel’indépendance de Genéve, contre laquelle Delhorme et partie du gouvernement genevois travaillaient dans le sens de la dépéche de la Résidence du 4* f6évrier 1793 jusqu’au 31 may, la fureur populaire quia fait ici malheureusement une révolution pour son indépendance contre les Montagnards et contre Je Résident, en aurait fait une contre les autcurs des projets réels de réunion, dont les preuves sont en mon pouvoir; et les fusillans alors auraient élé fusillés. » ll se plaint surtout de Darneville, qui a écrit que Soulavie lui avait proposé d’entrer dans ses plans de réunion et qui a ainsi soulevé le peuple genevois contre le Résident. « Il y a quelques projets sur Genéve en France. S’ils sont convenables a& l’indépendanee, ils réussiront. S’il y avait des projets contre cette indépendance, je t’avertis que, quand ils seraient connus el assurés, on mettrait le feu aux quatre
coins dela ville. Tu es trophonnéte pour étre la-dedans ; je l’ai toujours dit, je l’ay assuré, je le signerais de mon sang : que Vincendie d’une ville, intéressante par ses moralités jusqu’au moment de la tyrannie actuelle, fasse ouvrir les yeux aux auteurs de ce projet s'il existe.A coup sir,ce projet est des puissances despotiques; elles haissent le berceau de la liberté, elles veulent peut-étre le détruire. Cherches-en les auteurs a Paris. »
Dans une autre fettre, Soulavie dit: « Genéve est en ce moment-ci en équilibre sur une aiguille; la détermination des mouvements a Paris dirigera ses balancements. Sile Résident est en cemoment rappelé, il en codtera quelques tétes de plus aux Montagnards. » Il donne !es chiffres de |’émigration genovoise :
Genevois partant pour la Suisse........... ehedindau 400
Genevois allant en France, & Paris, Lyon, Marseille. 133
Genevois divaguant dans leurs terres incluses en toute sou- Verainetésenv France. siaiisove ai wees i ae « 3.779
Le gouvernement genevois avait été informé du rappel de Soulavie avant la signature du décret. On jugera de sa joio par la dépéche suivante, en date du 10 septembre, envoyée a Reybaz par Didier, un des administrateurs de Genéve : « Votro lettre du 46 fructidor nous a remplis de joie. Enfin, le rappel de Soulavie est bien décidément arrété. Dieu veuille que son successeur soit aussi honnéte homme que Soulavie !’était peu; alors nous serons tous heureux, car nos relations des environs dépendent plus du Résident en quelque sorte que du comité de Salut public lui-méme, et nous sommes convaincus plus que jamais que les vexations, que nous éprouvions journellement dans les environs, étaient Youvrage de Soulavie et de sa clique plus que de tout autre (1). »
Soulavie envoie encore, le 12 septembre, & Buchot une lettre sur la tyrannie du gouvernement de Gendve. II dit que Janot est un véritable dictateur et qu'il exécute & Geneve les plans de Robespierre. Enméme temps Delhorme écrit a Buchot : « Je
(1) Binz, pz Gankve, Mss., Correspondance de Reybag.
joins ici le compte rendu des opérations du tribunal révolutionnaire que je Uavais annoncé dans une lettre en date du 23. Le tableau de la conduite du citoyen Soulavie & Geneve que le compte rendu renferme est aussi vrai qu’il est affreux. »
Le 13 septembre, Buchot envoie au comité de Salut public un Mémoire de Delhorme montrant que « les Montagnards et Soulavie réuni a leur club ont cherché a organiser une insurrection contre le gouvernement de Genéve ».
Le 14 septembre, le comitéde Sireté générale écrit au comité de Salut public: « I] nous est parvenu, citoyens nos collégues, de nouveaux numéros de la correspondance de Soulavie. Ils nous ont paru présenter des vues et des observations trop importantes, pour que, dans|’incerlitude o nous sommes s'il vous les a fait passer également, nous ayons cru ne pouvoir nous dispenser de vous les communiquer. Nous nous sommes conséquemment déterminés &vous en envoyer des copies que vous trouverez ci-jointes. SignésMeaulle Louis (du Bas-Rhin), Mathieu Le Tanneur (de la Meurthe). »
Le 15 septembre, Soulavie, répondant & certains reproches de Buchot, explique qu'il a adressé beaucoup de piéces, vu leur importance, aux deux Comités. « Et ce n’a pas 616 sans fruit, puisque Vadier a pu citer contre Robespierre des lettres interceptées par moi, tandis que si ces lettres avaient été adressées 4 la commission des relations extérieures, cela aurait été trop tard. » Du reste, il fait copier beaucoup de pitces pour Buchot. « Maintenant la calomnie change de local. Ce sont des bureaux dela Convention qui travaillent, dit-on ici, a la réunion de Gendve a la France. »
Le 16 septembre, Delaplanche, un autre administrateur de Geneve, écrivant a Reybaz, lui dit qu’il voudrait l’embrasser ainsi que le citoyen Johannot, qui s’est beaucoup occupé aussi de faire rappeler Soulavie (1).
Le 18 septembre, la veille méme de son arrestation, Soulavie écrit 4 Buchot une lettre désespérée sur ses besoins d’argent. « Dois-je espérer de toucher encore ce qui me revient
(1) Bust. pe Ganive, Correspondance de Reybarz.
et ceque je dois aux fournisseurs, 4 de pauvres ouvriers pour la plupart et & des artistes intéressants ? Si tu entendais ceux & qui jo dois, tute déterminerais assurément a me faire payer, et si tu savais que l’armée d'Italie fait la guerre avec des cartes que j’ay fait passer, pour lesquelles j’ay répondu et pour la somme de 600 fr., tu accélérerais mon payement, Il me paraft urgent de payer un Italien, marchand de cartes, qui dit partout qu’il fait crédit au Résident des cartes avec lesquelles la France fait la guerre. Hier il a fait demander ses cartes en nature. »
Adet arrivaa Genéve le 19 septembre. Il mit, quelques heures apres, Soulavicen état d’arrestation et le fit partir le soir méme, sous escorte, pour la frontitre frangaise. Voici comment cet. incident est raconté dans le manuscrit de Ja bibliothéque de Gendve, ov se trouve Ja correspondance de Reybaz :
Aprés tant de noirceurs et de trahisons de la part du prétre Jean-Louis Soulavie, Résident des Frangais, sur nos plaintes réitérées et confirmées par la notoriété publique, la Convention nationale résolut de le rappeler et remplacer par Adet, de Strasbourg, officier de marine, lequel arriva ici et descendit dans la maison Joly, vis-a-vis de la Résidence.
Aussitdt les syndics lui envoyérent une députation qu’il recut le plus cordialement, Je plus fraternellement possible... Il les embrassa tous avec effusion, puis il débuta par leur demander l’arrestation du Résident, a quoi ils répondirent qu’ils étaient sans autorité; mais l’un d’entre eux se détacha et amena le premier syndic Janot; leurs transports mutuels et surtout la simplicité naturelle de leurs expressions nous firent concevoir les plus heureux augures. Adet lui ayant présenté ses pleins pouvoirs, le premier syndic donna l’ordre a Victor d’aller mettre Soulavie en arrestation et d’envoyer les deux secrétaires, Delhorme et Darneville, au nouveau Résident. Victor trouva Soulavie cherchant a s’échapper et lui dit : « Soulavie, d’ordre des syndics, je te fais prisonnier, » Les secrétaires arrivés, |’on eut bientét délibéré, et tous partirent pour la Résidence. La, le premier syndic fit paraitre Soulavie et lui annonga qu’il aurait 4 répondre de'sa conduite. Alors Adet lui dit: « Soulavie, la Convention nationale t’a destitué ; elle m’a nommé pour te remplacer et pour te constituer notre prisonnier, Voila mes titres, voila mes ordres, aye soin de répondre a toutes nos questions. Et vous, secrétaires, !'un recevra les réponses personnelles, l'autre en dressera verbal, »
A toutes ces questions, Soulavie s’étudia a éluder, a tergiverser et se refusa longtemps a signer. Il disputa beaucoup sur le verbal, mais on y joignit jusqu’aux cendres d’une immense quantité de papiers qu'il avait bralés. On le
laissa sous bonne garde parce qu’il cherchait toujours a s’échapper. A 10 h. W 2
on le fit souper. Aprés quoi, voyant qu’il était inutile de mesurer les fenctres et de tater Ics portes, il voulut s’aller coucher, mais on lui dit qu'il fallail partir. A minuit, on le fit sortir. Aprés avoir fait toutes sortes de manéges pour retarder son départ, il trouva devant l’hdtel une grande berline devant laquelle il se présenta croyant y entrer ; il y avait le premier syndic, Je Résident, quatre magistrats. Alors il se mit a crier; Vive la République ! Vivent les Genevois desquels je suis aimé! Sans doute qu’il crut les trouver Ja, mais ils étaient plas loin, Quoiqu’il y eut une grande affluence, personne ne lui répondit, et ce fut aprés un silence aussi frappant que le premier syndic lui dit : « Soulavie, va prendre place dans la voiture qui nous suit. » I s'y trouva placé entre deux patriotes qui avaient chacun une paire de pistolets a leur ceinture, ce qu’il ne vit pas sans émotion. Il voulut leur parler, mais ils gardérent le plus profond silence. Arrivés 4 la porte de Cornavin, ce fut dans cette place of une bande de scélérats vint pour le délivrer. Que lon se plaigne 4 présent des tribunaux révolutiounaires ! Aussitét le premier syndic sortit de la voiture ct leur dit : « Citoyens, je vous invite a vous retirer. » — Ce qui n’ayant produit aucun effet, il leur dit : « Citoyens, je vous ordonne de vous retirer, » — Mais le tumulteaugmentant, il s’écria : « Puissance a la loi, ot je saurai bien la faire respecter! » Ce qu'il n’cut pas plutét prononcé qu’un de ces coquins eut l’audace de Je saisir par son écharpe. Le syndic mit l’épée a la main ; Dufour accourut le sabre nud; leur fermeté en imposa a la canaille, et fouetic cocher! Aussitét ils firent lever les ponts, fermérent le rateau, entrérent dans la voiture et se rendirent chez Roux a Montbrillant, ov ils firent inventaire et verbal de tout ce que Soulavie y avait laissé, Ensuite ils remirent Soulavie sur la frontiére A un général qui le conduisit au chateau de Tournai, d’ow il voulut encore échapper, mais il fut si bien secoué par huit grenadiers qui le surveillaient qu’il fut enfin obligé de se mettre au lit,
Le 20, 410 heures du matin, onle fit lever puis on le placa sur une charrette lié ct garotté. — Ce fut ainsi qu’il continua son chemin. Mon idée est qu’il n’avait cherché a s’échapper qu’d cause de !’atrocité des moyens qu’il avait mis cn wuvre pour remplir son but et surtout parce qu’il Pavait manque. Comme son objet colorait sun crime, et qu’on ne voulait pas décourager ceux qui suivaient la méme carriére, Soulavie resta impuni.
Ce récit, le plus détaillé que nous connaissions sur !’arrestation de Soulavic, est probablement vrai au fond. On peut cependant faire des réserves sur les tentatives de fuite attribuées a Il’ex-Résident. Celui-ci savait fort bien qu'il allait étre remplacé; il est impossible qu’il n’edt pas prévu l’éventualilé de son arrestation. On est done en droit de supposer que, s’il avait voulu s’échapper, il n’aurait pas attendu pour cela l’arrivéo d'Adet.