CHAPITRE XVI UN AN DE PRISON
(de septembre 41794 a septembre 1795)
SOMMAIRE
Les six étapes d’un prisonnier. — Mémoire sur Genéve. — Note de Buchot. — L'in« surrection des clubs genevois, — Lettre & Thuriot. — Services rendus par Soulavie a l’armée des Alpes. — Ordres donnés pour adoucir la situation du prisonnier. — Le député Johannot. — Démarche infructueuse de Dussaulx. — Délivrance en
septembre 1795.
Soulavie raconte, dans une de ses brochures, qu'il avait été prévenu de son arrestation prochaine. Il avait mis ses papiers en sureté, se souvenant que I’hotel du Résident de France avait élé deux fois déja, en d’autres circonstances, pillé par des émeutiers. Il avait fait partir sa femme le matin et avait attendu tranquillement son successeur Adet, qui avait ordre de Varréter. Il accuse la police genevoise de s’étre montrée brutale a son égard, sans citer cependant aucun fait sérieux al’appui. On lui enleva un flacon d’eau-de-vie dont il s’était muni pour laroute; on le jeta en voiture sous forte escorte, ct on le traina de nuit vers la frontiére ot on le remit au général commandant le pays deGex. Le gouvernement de Genéve cavoya en méme temps a Paris & ses agents les accusations les ‘plus violentes contre lui (4).
Le prisonnier arriva 4 Paris le 29 septembre.
It fut conduit d’abord dans la maison de Talaru, rue de la
(1) L’insurrection des clubs genevois, p, 14.
Loi (4), dot il fut transféré peu aprés & Saint-Lazare, puis au Luxembourg, ensuite a l’ancienne abbaye de Port-Royal convertie en prison sous le nom de Port-Libre, et enfin dans une maison de sanlé, rue Notre-Dame-des-Champs, d’oi il fut encore ramené a Port-Royal, avant d’étre remis finalement en liberté (2).
Voici le premier ordre d’écrou délivré contre lui :
1° Registre du comité de Salut public. Du 7 vendémiaire de lan HI (28 septembre 1794) :
Le comité de Salut public arréte que le citoyen Soulavie, ci-devant envoyé de la République frangaise prés celle de Genéye, sera conduit en la maison de Talaru, rue de la Loi, ou il restera en état d’arrestation jusqu’a ce qu'il en ait été aulrement ordonné, et qu’il lui sera donné une chambre particuliére pour travailler au compte qu'il doit rendre de sa mission (3). Signés: TRemuarp, Merwin, Tauriot, Escuasseniavx, Devas, Carxot, R. Linvet. — La signature de chacun est précédée deces mots : Jedéclare avoir participé a la délibération.
Suit le regu de la personne de Soulavie par le directeur de la maison d’arrét, rue dela Loi :
A la fin du mois d’octobre, Soulavie se trouvait & Saint- Lazare.
Les pidcessuivantes donneot la suite de ses pérégrinations dans les prisons parisiennes (4) :
4° Commission nationale des administrations civile, police et tribunaux. ,
Du 27 pluvidse, lan III (45 février 1795). Le gardien de la
maison d’arrét de Port-Libre, rue de la Bourbe, remettra a la.
gendarmerie prés les tribunaux et prisons, les dénommés ci-aprés pour étre transférés en la maison de santé rue Notre-
(x) Rue de Richelieu. On y avait transforme en prison J’ancien hétel de Talaru,
éyvéque de Constance.
(a) Insurrection des clubs genevois, p. 3. ; cine: ; (3) Soulavie qualifie ce passage de mauvaise plaisanterie, car, dit-il, il ne pouvait pas travailler & son compte rendu puisqu’on avait tous ses papiers sous la main. (Afémoires dy régne de Louis XVI, VI, 547-)
(4) Les originaux de ces piéces et de la précédente sont dans la collection de
M. Rattier, de Saint-Fortunat (Ardéche).
UN AN DE PRISON 2i
Dame-des-Champs, n° 4466. Savoir: Jean-Louis Soulavie. — Signé: Le chargé provisoire Dumont.
2° Commission nationale des administrations civile, etc. Le citoyen Desnos, directeur de la maison de santé de Notre- Dame-des-Champs, recevra le cy-aprés nommé, venant de la maison d’arrét de Port-Libre, rue de la Bourbe : Jean-Louis Soulavie, agé de £2 ans, natif de Largentiére, département de ’Ardéche, ex-minislre deGenéve, résidant en France, demeurant Paris, rue Honoré, arrété le 7 vendémiaire de |’an III par ordre du comité de Streté générale. — Signé: le chargé provisoire Dumont. (Méme date que la piéce précédente.)
3° Gendarmerie nationale. Paris, Je 16 ventése, 3° année de Ja République une et indivisible (6 mars 1795). Le commandant de la gendarmerie nationale prés les tribunaux eta la garde des prisons de Paris au citoyen Desnos. — Conformément aux ordres de Ja Commission des Administrations civile, police, etc. Le concierge de la maison de santé, rue Notre-Damedes-Champs, n° 1466, remettra aux gendarmes porteurs du présent le nommé Jean-Louis Soulavie, pour étre transféré en la maison de Port-Libre, rue dela Bourbe. — Signé. B. Duwesnit.
Je soussigné déclare avoir recu le citoyen Soulavie, le 46 ventése. Dussarp. :
Bien que n’ayant pas sous la main toutes les piéces nécessaires, Soulavie parait avoir passé tout le temps de sa détention & écrire sa justification. Dés le 5 octobre, il envoyait au comité de Salut public un Mémoire sur Geneve, et demandait sa liberté, afin do travailler 4 d’autres Mémoires sur les objets suivants :
1° Sur les effets de la Terreur observés 4 Genéve sur la classe des riches dans la premiére révolution;
2° Sur ses effets observés sur la classe pauvre dans la deuxiéme révolution ;
3° Sur linfluence de la France sur les partis d’opposition qui existent dans le sein de chaque puissance coalisée;
4° Sur les intéréts de la France & se lier, avec les grandes ou les petites puissances réunies, ala paix future ;
3° Sur l’organisation du retour de nos armées ;
6° Sur ladurée possible de la guerre, eu égard & la population et auxfinances de |’Espagne, |’Autriche, l’Allemagne et l’Angleterre, et d’aprés les résultats des guerres de 1702, 1733, 4748 et 1757. :
Le 9 octobre, il écrivait 4 Thuriot pour se justifier et obtenir sa liberté. I] invoquait le témoignage de Fourcroy et de Laloy au sujet de ses travaux scientifiques. Il rappelait Jes lettres interceptées par lui et qui avaient servi contre Robespierre:
« Ce sont les amis de Robespierre, dit-il, qui m’ontperdu a Genéve. Vois donc, citoyen Thuriot, un bon citoyen dans les fers, un agent fidéle séparé de sa femme, de ses livres; délivre-le de sa situation, sa santé dépérit. Tu m’as demandé si javais regu des Jettres de Robespierre. Je déclare n’avoir jamais recu aucune lettre de ce tyran, ni aucune réponse A celles que, dans l’effroi, j’ai pu lui écrire pour avoir mon traitement, et je suis assuré que ce sont ses agents a Genéve qui me tiennentici, t’ayant trompé et ayant trompé le comité de Salut public... »
Le 12 octobre, il demandait & présenter sa défense au comité de Salut public.
- Soulavie avait aussi envoyé au ministére des affaires étrangéres son mémoire sur Genéve. Cette pitce se trouve dans sa correspondance diplomatique, accompagnée dela note suivante, en date du 13 octobre, qui parait étre de la main de Buchot:
Souvavie.
Lettre sans date qu’il a écrite de la maison de,Talaru od il est détenu,
Il cherche & justifier sa conduite 4 Genéve.
Cette lettre est du méme genre que les autres.
Beaucoup d’assertions sans preuves : l’astuce cachée sous lair de la bonhomie,
Il a toujours assuré que c’étaient ses ennemis qui voulaient la réunion de Genéve a la France; que lui s’y était constamment opposé, Il s’éléve encore ici contre cette réunion et cependant il fait apercevoir la possibilité de l’effectuer sans rompre avec la Suisse.
Il était le créateur ct le protecteur du parti montagnard A Genéve; il ne
dissimule pas l’influence qu’il exergait sur lui, mais il se garde bien de dire, ce qui est vrai, que ce parti était le seul qui voulut la réunion.
Un des motifs qu’il allégue pour écarler l’idée de cette reunion est que l’on s’attirerait la haine d’une centaine de Genevois qui, par suite de cette opération, perdraient leurs rentes sur Londres, Turin, etc., et pour fortifier ce motif, Soulavie ajoute: Ce sont ces rentiers qui servent nos ennemis 4 Genéve et qui voyagent a Paris.
Le mémoire sur Genéve est suivi dela brochure imprimée, intitulée : 7’ Insurrection des clubs genevois, dans laquelle |’ex- Résident de Gendve a réuni tous les éléments do sa défense (1) qu'il résume lui-méme ainsi :
Chargé d’affaires de France 4 Copenhague, j’ai travaillé avec succes a la neutralité du nord. Arrivé A Genéve dépendante de la coalition qui lui fournit les denrées et les vivres que lui refusent nos lois et nos besoins, j’ai tout entrepris pour empécher lajonction des Sardes et des Lyonnais; j’ai résisté aux complots de la faction genevoise qui a servi la tyrannie frangaise quand les Frangais s’efforcaient de la détruire. Pendant la guerre, cette faction a servi les puissances ennemies au mépris de la neutralité, Sous le régne de Maximilien, elle s’est identifice avec les hommes de sang qui ont comprimé ma patrie. Cette faction n’a pu ni me fiéchir, ni m’avilir, ni me neutraliser. Pour plaire 4 Robespierre, elle a essayé dans Genéve son plan de l’insurrection des clubs contre le souverain, Elle a fusillé les Genevois qui ont aidé le pré- ‘sident 4 intercepter les lettres de Robespierre. Elle a trompé le comité de Salut public, au moment de son renouvellement. C'est pour les plaisirs et les jouissances des clubs que je me trouve depuis quatre mois emprisonné ;'l’ancien comité de Salut public m‘a délaissé 4 Genéve pendant un an, sans aucun traitement ; jedemande communication de ma dépéche de janvier 1794 od jai eu le courage d’écrire au comité que les puissances de [Europe ne coneluraient avec nous aucan traité tant que le bourreau serait & la téte du gouvernement (2). Cette dépéche fut une source de mes maux... Aureste, ce n'est pas la premiére fois que les factieux de Genéve injuricnt le ministre de France. Sous Louis XIV, ils fusillérent celui qui, le premier, osa. selon le droit des ambassadeurs, faire célébrer la messe dans son hdtel (3). Des Gene-
(t) Cette brochure n‘a été tirée qu’a un nombre trés restreint d’exemplaires. Nous en possédons une épreuve, provenant de la bibliothéque de l’auteur, chargée d’annolations écrites en marge par un personnage qui s'intéressait A Soulavie et qui lui conseille de modifler bon nombre de passages, I! résulte d'une de ces notes que la brochure fut écrite en février 1795.
(2) Soulavie commet ici une erreur de date. La dépéche en question est de décembre 1793 et non de janvier 1794.
(3) C'est M. de Chauvigny, premier Résident de France & Genéve, qui installa le culte catholique dans la chapelle de la Résidence et les Genevois ne l’ont nullement fusillé. 11 est vrai qu'il paraft avoir été un jour l’objet d'un attentat. Un coup de fusil fut tiré prés de lui. Les auteurs genevois assurent que c’était sans mauvaise intention. Le coupable ou l'imprudent fut mis en prison, et c’est le gouvernement francais lui-
vois, qui s’applaudissent en secret de cet attentat, le rappellent souvent avec complaisance & nos Résidents. Les terroristes pourront ajouter 4 mes successeurs qu’ils m’ont fait emprisonner,
Le 28 octobre, Soulavie écrit AThuriot :
Citoyen représentant, ma santé dépérit totalement; tul’as ranimée quelques moments, quand j’ay appris de divers cdtés que tume rendais 4 mon épouse. Ne permets pas que je périsse sans que je sois entendu selon!’arrété... une année de douleur, sans pouvoir obtenir ni mon traitement, ni mon rappel ; placé au centre d’une ville en convulsion; ignorant les causes d’un emprisonnement; dévoué 2 mon pays ; chérissant son gouvernement; me ruinant de fond en comble pour soutenir, pendant un an, la représentation nationale ; seul dans toute la France 4 ne pas recevoir d’un an mon traitement; HONORE DES PERSECUTIONS DES CLUBISTES GENEVOIS ALTERES DU SANG ET DES PROpriétés, selon les expressions helvétiques; au lieu de fuir ma patrie, m’empressant de me livrer A mon successeur; ces titres, ces faits, ces vérités, doivent plaire 4 un brave homme comme toi, te gagner, te montrer en moi une victime du parti violent et victorieux 4 Genéve qui est dépendant de nos ennemis pour les vivres qu’ils Jui donnent et que nos lois lui refusent.
Laisse-toi donc toucher, citoyen représentant, aux sentiments d’un bon citoyen,d’un bon mari, et rends-moi a la vie et 4 ma liberté en ce moment ov la liberté est rendue & tant de représentants et a tant de citoyens.
SouLavie
Ancien ministre de la République a Genéve, envoyé maison Talaru, trans-
Seré & Saini-Lazare, ot il est privé de toute communication avec leshommes.
Le méme jour, Soulavie envoyait & Buchot et Colchen sa réponse aux accusations des Genevois.
Le 45 frimaire (8 décembre), lecommissaire de l’organisation et du mouvement des armées de terre et de mer, A. Pille, écrivait 4 Thuriot :
Tu trouveras ci-joint, citoyen, un mémoire que le citoyen Soulavie, détenu 4 Saint-Lazare, m’invite & te faire passer.
Voici ce mémoire :
La commission militaire vient demander aux détenus 4 SaintLazare les services militaires rendus a la patrie. Soulavie, ancien ministre de la République prés celle de Genéve, a entretenu une longue correspondance sur le service de l’armée des Alpes :
Avec le représentant Albitte ;
Avec le représentant Gaston.
Une fois il a vendu des meubles et une partie de son argenterie pour payer
méme qui demanda sa grace. — Sonnet, Histoire des Residents francais a Geneve, p- 15.
des souliers de'l’armée des Alpes. Il a levé 4 Genéve deux compagnies de Francais quand l’armée piémontaise était aux portes de Genéve. ,
Il a une longue correspondance avec les généraux Dumas et Verdelin, ses amis, sur le pays, sur les Alpes, sur les défilés ; s'ils savaient que Soulavie est détenu, ils feraient tout pour le délivrer, i
La guerre des Alpes se fait actuellement sur les cartes que Soulavie a fournies ; il lui est dd vingt louis d’or pour cette fourniture qu’il demande a la commission. ; -
Sa santé dépérit en prison comme le voit la commission, On laisse dépérir ici un homme de lettres qui a écrit l’histoire de la guerre de 1733 en ltalie, celle de 1741 en Italie et en Allemagne, celle de Sept ans, et qui pourrait travailler encore 4 la chose publique.
La Résidence de France 4 Genéve était une encyclopédic d'affaires : il ne viendra en cette prison aucune commission soit militaire, soit politique, soit administrative; 4 laquelle Soulavie ne remette des mémoires sur des services rendus & la patrie; ils sont de notoriété publique. ;
Le citoyen Thuriot est chargé du rapport de l’affaire Soulavie; il prie la commission de lui présenter son mémoire,
SouLavie,
La piéce suivante, du 7 nivése an III (27 décembre 1794), montre des dispositions plus radoucies de la part du gouvernement :
Le Comité de Salat public d la commission des administrations civile, police et tribanaux.
On nous a porté des plaintes, citoyen, de ce que Soulavie, ci-devant envoyé de la République francaise prés celle de Genéve, conduit dans la maison de Talaru, rue de la Loi, en vertu de notre arrété du 7 vendémiaire, ne jouit pas, dans le lieu de sa détention, des commodités que notre arrété méme lui assurait,
On s’est plaint aussi de ce qu’on empéchait sa femme de le voir, ce qui est
d’autant moins régulier qu’il n’existe aucun ordre particulier de le tenir au secret,
Vous voudrez bien faire cesser promptement ces plaintes et nous rendre compte de l’exécution des ordres que vous aurez donnés a cet effet.
Meru.
Pendant la détention de Soulavie, sa femme courait de porte en porte chez les puissants du jour pour obtenir sa miso en liberté. Parmi les personnes chez qui elle trouva un mauvais accueil, Soulavie cite Johannot, député a la Convention, qui lui répondit brutalement :
« Si j’étais le gouvernement de Geneve, je demanderais au
gouvernement frangais la téte de votre mari, et jelaurais (1) ! » On a vu, par une dépéche de Delaplanche, citée au chapitre précédent, que ce Johannot, qui étaitd’origine genevoise, avait beaucoup travaillé pour faire destituer Soulavie. Aussi celui-ci on parle-t-il dans ses Mémoires du régne de Louis XVI en termes ou I’on peut voir la vivacité de ses ressentiments. Il l’accuse d’entente avec le fameux d’Ivernois,!’agent des Anglais, pour faire sortir le numéraire de France (2). Ce méme Johannot figure avec Buchot sur une liste trouvée dans les papiers de Robospierre sous la rubrique : Patriotes ayant des talents plus ou moins. Il figure aussi dans une deuxiéme liste pour étre mis a Ja téte des Transports et messageries. D’autres personnes intervinrent également, mais sans plus de succés. « Un vicillard vénérable, Dussaulx, aprés que j’eus passé trois mois en prison, alla leur dire que, me connaissant depuis vingt ans, il répondait de moi; ils furent encore plus inexorables ; ils jouissaient d’avoir des prisons (3). » Notre prisonnier ne recut, parait-il, communication des griefs des Genevois contre lui que vers le 1° avril. C’est du moins ce qui résulte d’une lettre adressée par lui aux membres des
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 454.
(2) Idem, V, 375 et 456. A la page 119, Soulavie, aprés avoir constaté la facheuse influence exercée en France par Necker et Claviére, ajoule: « Un troisitme Genevois , bien moins célébre que les précédents, ose paraftre sur la scéne, mais, dans une circonstance oi l’Angleterre, victorieuse sur mer, nous désole dans |'intérieur par l’exécution et le succés de tous ses plans, La France n'a plus, |’an III de la République, ni ministres de Finances ni administrations. De vils comités de finances dévastaient la patrie par des banqucroutes, étrangéres a la loyauté de la nation : c’est dans cette circonstance que le Genevois Johannot obtient de l’influence dans le comité de finances de la Convention. D'une part, il voit Angleterre qui se vante qu'il reste peu de numeraire en France; nos greniers sont abondants, la diéte n'est que factice, et Johannot propose la sortie du reste du numéraire frangais, pour acquérir du pain au dchors, lorque Bourdon (de !'Oise) le prend au fait. D’Ivernois, qui ne connaft d’homme probe dans la Convention que Johannot, professe & Londres la doctrine que la France est perdue le jour de la chute des assignats, et par son influence, dans le comité des tinances, Johannot en accélére la chute. »
(3) [dem, VI, 548. — Jean Dussaulx, le traducteur de Juvénal ct l’auteur de divers ouvrages, avait été membre de l'Assemblec législative et de la Convention, ou il se signala par sa modération, Comme il avait offert sa démission aprés le 31 mai, Billaud-Varenne demanda sa mise en accusation et l’on vit Marat prendre sa défense en le signalant « comme un vieux radoteur qui ne pouvait ¢tre dangereux ». Dussaulx, né en 1728, avait été, comme Soulavie, un des habitués du salon de Fanny Beauharnais avantla Révolution, Il appartenait, depuis 1776, 4 Pancienne Académie des sciences dont Soulavie était membre correspondant,
comitésde Salut public et de Sureté générale dont voicile début: « Aprés 1490 jours de souffrance, j’apprends pourquoi je me trouve emprisonné. Le comité de Salut public, voulant statuer sur ma liberté, de concert avec le comité de Sireté générale, me communique les douze griefs des Genevois. »
Dans un exemplaire imprimé de la lettre en question, od il demande d’étre rendu A la liberté et & sa famille, et ou se trouve la phrase suivante: « J’ai souffert pendant 190 jours sans me plaindre cause de V’intéressante Gentve, » le chiffre 190 a été biffé de la main de Soulavie et remplacé en margo par celui de 293. D’autre part, l’opuscule de d’Ivernois contient une lettreen date de Londres, 48 juillet 1795, ou, parlant de Ja révolution du 49 juillet 1794 a Genéve, l'auteur dit que, dans leurs conciliabules secrets, Jes révolutionnaires genevois s’en rejettent la responsabilité les uns sur les autres, mais que « devant le public, c’est Soulavie qu’ils en accusent, sans doute parce qu'il est dans les fers... ».
Dans le dossier de Soulavie aux Archives nationales (1), on peut lire sur une sorte de brouillon de lettre les lignes suivantes ;
Du 29 fructidor an II (15 septembre 1794).
Nous avons trouvé les moyens d’une communication directe dans votre prison, Le Genevois.., arrivera 4 vous: 1° pour vous donner les détails de l’inventaire de vos effets et de ceux de votre femme sur lesquels Colchen,le chef de la réaction dansles relations extérieures, a fait apposer les scellés; 2° pour vous dire que j’apprends que ledit Colchen a commandé 30 piéces officielles pour prouver a Robespierre que vous avez fait sauver le girondiste G..., mis hors la loi, fugitif et réfugié dans votre résidence, que vous avez envoyé par votre domestique dans lauberge du Cheval-Blanc, dormir en paix. On sait & Genéve que vous aviez opposé aux 30 piéces homicides l’assurance que vous aviez tout fait pour Parréter, Ce Girondiste étant au comité de Salut public, j’apprends que Colchen est sollicité des Genevois d’enlever leurs 30 piéces officielles pour établir sous ses yeux vos assurances que vous avez tout fait pour l’emprisonner. Vous étiez agité par une faction sanguinaire terrible avant le 10 thermidor, elle égorgeait des royalistes pour plaire aux républicains, aujourd’hui elle égorge des républicains pour plaire aux royalistes,
Le Genevois chargé de vous voir et de vous porter mon billet dans sa queue
doit vous dire que Colchen avait demandé a vos secrétaires et & Janot 30 piéces» ete,
(3) Ancaives Nationares, F7 6572.
Nous avons tout préparé, vous ne périrez pas dans votre prison ; en cas de siége, vous pourrez sauver vos amis et peut-étre la prison, mais...
De ces divers documents on peut conclure que Soulavie resta environ un an en prison, ce qu'il dit lui-méme, du reste, dans une lettre du 3 octobre 1809 adressée & Cambacérés, et dans divers endroits de ses ouvrages. Il est & remarquer que le « girondiste » Gamon, dont il est parlé dans la lettre ci-dessus, rappelé de |’exil aprés Thermidor, fut membre du comité de Salut public depuis le 5 juin 1798 jusqu’a la cléture de la Convention. Gamon ne pouvait pas avoir oublié la conduite de Yex-Résident de Geneve a son égard, et il y a lieu de supposer qu'il ne fut pas étranger & sa mise en liberté. La Biographie Michaud se trompe donc quand elle dit que la détention de Soulavie se prolongea jusqu’é l’amnistie de 1796.
A peine sorti de prison, Soulavie intenta 4 Treilhard une action en dommages-intéréts pour la perte d’effets qu’il avait éprouvée a la saisie de ses papiers 4 Geneve. Un mandat d’a-~ mener fut décerné contre Treilhard, mais le Directoire arréta cette procédure. On verra plus loin qu’elle se continua longtemps aprés.
SOMMAIRE
Un prétendu chantage. — Les Souvenirs de la marquise deCréqui. — La vraie marquise de Créqui. — Un aventurier en vieille femme.— Les Mémoires de M=* Roland. — Les Mémoires du président Rolland.
Il nous faut relever ici une accusation qui se rapporte a cette période, Voici ce qu’on lit dans le livre qui parut en 1835 sous le titre de Souvenirs de la marquise de Créqui :
... Je vais interrompre mon odyssée terroriste, pour achever ce qui me reste & vous dire au sujet de cette malheureuse femme (Mme Roland). Ceci va nous transporter a cing ou six mois aprés ma sortie de prison, c’est-a-dire au mois de décembre 1794.
Un prétre marié, nommé Soulavie, s’en fut trouver Vabbé de Boulogne afin d’en obtenir une lettre d’introduction auprés de moi, qui ne voulus pas le recevoir (1). L’abbé de Boulogne n’avait eu garde de me le recommander ; mais il avait supposé qu’une conférence avec ce prétre apostat ne serait peut-étre pas sans utilité pour nous, parce qu’il était dépositaire des Mémoires inédits de M“¢ Roland, od mon fils et moi nous trouvions fort maltraités. Il proposait de nous en confier le manuscrit, ob nous ferions tous les retranchements qui nous paraltraient désirables, et ceci moyennant la sommme de cinquante louis.
En rémunération de son obligeance et de son estimable procédé, j’envoyai promener I’abbé Soulavie, a quije fis répondre (par Dupont) que je ne m’embarrassais guére de ce que Mme Roland pourrait avoir dit pour ou contre moi. La Terreur était passée, et quand on aurait dd publier a dix mille exemplaires que j’étais une vieille femme absurde et bigote, je n’aurais pas voulu
(3) Etienne-Antoine de Boulogne, ancien prédicateur du roi Louis XVI, et prieur de Marnay, depuis évéque de Troyes, comte et pair de France, archevéque élu de Vienne en Dauphiné, mort en 1826. (Note de I’éditeur.)
sacrifier une pistole pour empécher une révélation qui m'inquiétait ect novus importait si peu. Le citoyen Bésuchet avait imprimé de trop belles choses sur mon comple pour que je ne fusse pas bien aguerrie. J’avais élé sous le feu des accusations populaires, comme un airain glace. J’avais la conscience tranquille et c’est 14 ce qui m’a soutenue pendant toute la Révolution...
L’abbé Soulavie fut trouver mon fils, qui lui compta les douze cents livres, qui fit des ratures & sa fantaisie, et qui m’apporta Je manuscrit de Mme Roland, o0 j’ai toujours regretté de n’avoir pas vu ce qu'elle avait pu dire de lui ct de moi. Soulavie dit ensuite & M. de Boulogne que les passages et les observations dont j’étais l’objet n’étaient pas de nature & me désobliger beaucoup, mais que votre pére s’y trouvait calomnié de la facon la plus indigne et Ja plus étrange,
J’approuvai la détermination de mon fils; mais je me souviens que le chevalier de Créqui entra dans un désespoir affreux de ce qu’on avait employé cinquante louis si mal & propos. :
— Vous auriez bien mieux fait de me les donner, nous disait-il, plutét qu’a cet indigne abbé Soulavie, qui a épousé la fille d’un charcutier,
— La charcuterie ne fait rien A Vaffaire, lui dit mon fils; je sais bien que vous ne dinez jamais qu’avec des boudins noirs ou des pieds de cochons ; etc.
Mais il est temps d’en revenir aux Mémoires de Mme Roland, dont j’ai gardé le manuscrit pendant trois jours et que je me suis fait lire deux fois, afin d’en pouvoir porter un jugement plus équitable et mieux dégagé de toute prévention. I] n’est pas certain qu’on doive les publier, dit Soulavie, parce qu’on est en marché pour Jes vendre 4 un Anglais qui accapare tous les manuscrits et qui n’en laisse imprimer aucun ; cn outre, ils peuvent étre perdus ou deétruits étourdiment. ‘C’est & cause de cela que j’en ai fait un extrait; et vous allez voir que c’est un document révolutionnaire assez curieux.
’ Avantde discuter l’accusation, il nous faut dire un mot de la marquise de Créqui et des Mémoires publiés sous son nom. La marquise de Créqui, née en 1744, morte en 1807, était une femme d’une haute raison et du caractére le plus honorable, quia laissé une trace parmi les esprits d’élite du xvilte siécle. Quand l’ouvrage parut, en 4835, beaucoup s’y laissérent prendre. Cependant, dés la méme année, M. Witton de Saint- Allais, dans ’ Annuatre historique de la noblesse de France, flaira la fraude et prouva que les Souvenirs fourmillaient de grossiéres erreurs, M. Feuilletde Conches a écrit depuis :
Il était réservé & la mémoire de Ja marquise de subir’ un affront ;;12, vivante, elle n’edt pas souffert, et de servir innocemment de complice a la supercherie la plus impudente, a la spéculation la plus abusive, dont les annales littéraires fassent mention, On sent que nous voulons parler de ce
recueil de médisances et méme decalomnies, chronique scandaleuse du siécle, contée avec malignité et avec esprit, que Vaventurier de lettres, Cousen de Saint-Malo,quis’affublait du titrede comte de Courchamp,eut l’audace de placer sous le patronage d’un nom respecté, en laissant croire que ces prétendus Mémoires de la marquise de Créqui, ob pas un mot n’est d’elle, étaient de la noble douairiére, ainsi transforme sans facon en caillette de l’CEil-de-Beeuf. L’usurpation a été démasquée, la contrefagon déjouée et flétrie bien des fois ; car ces prétendus Mémoires fourmillent d’erreurs, d’anachronismes, et ne sont pas moins contrairesau caractére etau style de Ja marquise, qui sont connus, qu’a la vérité historique. Mais il ne nous a pas semblé inutile de prendre part 4 Ja réfulation en insistant sur ces preuves morales de la falsification qui résultent de tout ce qu’on sait de la vie de la marquise, et en appuyant cette étude de quelques documents nouveaux empruntés a 8a correspondance inédite.
Sévére et en méme temps de parole incisive et originale, esprit porté aux maximes, Mme de Créquia Je jugement prompt, droit et inexorable, sans jamais descendre aux caquetages et minuties de la poupée inventée par le Courchamp : la vie lui apparait de plus haut...
Aprés avoir peint le caractére de Ja marquise, M. Feuillet de Conches ajoute :
Un tel caractére donné, et c’est le caractére historique de la réelle marquise de Créqui, croyez donc au travestissement pomponné qu’a mis sous son nom aristocratique la supercherie de Courchamp! Mais i] est une foule de choses qui, une fois dites, se répétent sans cesse, et ces mémoires impossibles , tout remplis, comme nous le disions plus haut, d’anachronismes de temps, de lieu, de ton, de langage, prenant 4 chaque pas le contrepied du naturel de la vraie marquise, transfigurant une fine médaille d’or en une caricature souvent adroite, mais apocryphe toujours, usurpent l’autorité par le succés. Ce Courchamp, qui avait fait tous les métiers hormis un bon, de murs équivoques, affublé de coiffes comme une vieille femme, dont il avait les goats et la plume, et qui est allé mourir chezles Fréres de St-Jean-de-Dieu, rue Plumet, aujourd’hui rue Oudinot, est un Sandraz des Courtils, écrivant dans le xix siécle, Grand curieux de confidences intimes et de lettres autographes (il en supposait quand il n’en avait pas), homme de bonnes manieéres, fort avant dans le commerce de l’ancienne noblesse, de la société du noble faubourg, il avait écouté aux portes de plusicurs générations de douairiéres, surtout de la comtesse de Genlis, et s’était amassé un trésor d’anecdotes, de malices politiques, de commérages, de chroniques scandaleuses du grand monde. Il saupoudra ce pot-pourri des paillettes de son bel esprit a cornettes et lanca quelques premiéres feuilles comme ballon d’essai. Pour les faire passer, il s’était affublé d’abord d’un nom de duchesse, celuide la femme du Coigny de Gentil-Bernard:
J’ai vu Coigny, Bellone et la Victoire :
Ma faible voix n’a pu chanter la gloire.
Mais la famille, encore existante, intervint et déjoua la fraude. Alors il se rejeta sur la marquise de Créqui, dont la maison ‘venait de finir en sa personne, son fils ayant devancée dans Ja tombe. La notoriété de cette longue et grande existence, la juste réputation d’esprit de la marquise étaient une bonne fortune pour le malin fabricateur. Il en tira le parti qu’on sait, et la mystification a fait son chemin (1).
Les Lettres inédites de la marquise de Créqui a Sénac de Meilhan (1782-1789) ont été publiées en 1886, par Edouard Fournier, précédées d’une étude par M. de Sainte-Beuve (2). « Les lettres que l’on posséde de la véritable marquise, dit r’éminent critique, ne sont que des billets, etencore ces billets sont-ils peu nombreux; mais ils sont vivants et vigoureux, et valent mieux que les dix volumes de prétendus Souvenirs qu’ils contredisent presque constamment dans les portraits et les caractéres. »
Nous allons voir qu’en ce qui touche Soulavie |’accusation de Courchamp ne tient pas debout.
Une premiére observation s’impose, c’est qu’a la date indiquée par l’auteur des Souvenirs Soulavie était en prison depuis trois mois et qu’il y resta jusque vers la fin del’été de 1795, en sorte qu’il y aurait au moins une flagrante erreur de date. Mais pour qui a lu les Mémoires de M™ Roland, Vhistoire en question constitue une véritable impossibilité morale. Non seulement il n’y est pas question de la famille de Créqui, mais on ne voit méme pas que I’auteur ait pu y songer un instant. M™* Roland a écrit ses Mémoires dans sa prison, c’esta-dire du 34 mai au 8 novembre 1793, jour de son exécution ; elle raconte sa jeunesse, son mariage, elle justifie l’administration de son mari; elle fait le portrait des principaux Girondins et autres personnages de la Révolution, mais ne dit pas un mot de ceux de l’ancienne cour.
D’autre part, on ne comprendrait pas comment les Mémotres de M=* Roland auraient jamais pu se trouver entre les
{1) La marquise de Crégui d'apres des documents inédits, étude de M, Feuillet
de Conches, publiée par /e Correspondant (20 février 1 883). (2) Paris, Potier, 1866, in-18. Voir aussi la Réfatation des prétendus Mémoires de
la marquise de Créqui, par le comte de Soyecourt, 1855, et Esquisses ef crogais biographiques par Raoul de Coy, chez Curot, 1877.
mains de Soulavie. Celui-ci était 4 Genéve quand ils furent écrits, et quand il recouvra sa liberté, prés de deux ans apres Ja mort de M™*Roland, ce n’est certainement pas a’un homme connu comme lui par sa haine des « Brissotins », que les dépositaires de ces Mémoires auraient voulu les confier. Il est dailleurs avéré que l’couvre de lillustre victime, secrétement remise par elle au naturaliste Bosc, ne sortit pas de ses mains jusqu’a sa publication en 1795 sous le titre d’ Appel 4 (’impartiale postérité. Champagneux en donna une nouvelle édition en 1800. Le manuscrit autographe a été légué 4 la Bibliothéque Nationale par la fille de M™ Roland, qui avait épousé le fils de Champagneux.
Le mot de l’énigme est probablement celui-ci. Parmi les manuscrits de la bibliothéque de Soulavie, saisis aprés sa mort parle ministére des affaires étrangéres, figurentles Mémoires du président Rolland, sur Vhistoire des remontrances du Parlement en 1753 (4). Le président Rolland d’Erceville, né en 1734 et guillotiné en 1794. a été célébre au xvi® siécle par son acharnemeat contre les Jésuites. Soulavie on parle dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans les Mémozres de Richelieu(2), ou, aprés avoir raconté au long lhistoire des remontrances du Parlement en 1753, et avoir constaté la partialité de Voltaire en faveur du gouvernementa cause de ses relations avec d’Argenson, il indique les diverses sources ott il a puisé ses renseignements. I] a surtout « consulté et approfondi les notes et les mémoires curieux de M. le président Rolland, témoin oculaire et l'un des magistrats exilés, qui s’occupa, pendant tout le séjour de Pontoise, de la composition de ses mémoiros, of il régne une pureté d’intention et un amour de la liberté peu connus dans ce teips-la... » On voit maintenant co qui a dd arriver. Courchamp a entendu parler des Mémoires du président Rolland comme ayant été en la possession de Soulavie, et c’est sur une confusion de noms qu’il a étayé la calomnie dont nous venons de faire justice.
(1) Ce manuscrit se trouve, aux Archives du ministére des affaires ctrangéres, fonds de France 1344, fol. 280 & 326, (2) spies de Richelieu, VIM, 273.