CHAPITRE XXIV SOULAVIE HISTORIEN
SOMMAIRE
Distinction a faire entre les ouvrages de Soulavie avant et aprés la Revolution, — L’histoire et la chronique historique. — Ce que Clootz appelait le Aréviaire des nations, — Jugements divers sur Soulavie. — Ses sources d’informations. — Le due et le cardinal de Luynes. — Le maréchal de Richelieu et les Mémoires publiés sous son nom. — Les mémoires de Duclos. — Les prétendus mémoires de Maurepas, de Massillon, du duc d’Aiguillon et de Barthélemy. — Soulavie fait son med culpa dans les Mémoires du régne de Louis XVI. — Apologie de l’ancienne monarchie, — Necker et Malesherbes. — L'opiniou publique. —- La brochure de Sieyés. — Série de révolutions. — Nécessité de la religion pour la conservation des sociétés humaines. — Tableaux synoptiques, — La solidarite du nouveau et de l’ancien régime. — La question de la forme de gouvernement. — Le grand principe de politique intérieure. — L' Histoire de la décadence de la monarchie francaise. — Le principe électif et la loi d’hérédité. — Le clergé. — Action civilisatrice de la religion. — Les gravures anticléricales pendant la Revolution. — La France et l'Angleterre, — La prospérité d’une nation n’est pas faite de la ruine des autres. — Les philosophes et les économistes. — Piéces inédites sur les régnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI. — M**de Flavacourt — Esquisse de politique internationale. — L’homme s’agite et Dieu le méne.
S’il est un écrivain qui ait été maltraité, c’est Soulavie, et il faut bien avouer que ce n’est pas sans motifs. Aussi n’est-ce pas la défense de ses fagons historiques que nous voulons présenter ici, mais seulement, avec une bréve analyse de ses travaux, quelques considérations de nature a expliquer et atténuer dans une certaine mesure les reproches qu’on est en droit de lui adresser.
Il y a d’abord une distinction essentielle 4 faire, dans les cuvres de Soulavie, entre celles qui parurent au début de la Révolution et celles qui sont postérieures 4 4800. Les premiéres ne portent que trop ’'empreinte des passions du temps, et il convient de les considérer comme des pamphlets de cir-
conslance ct une sorte de polémique courante plutét que comme de véritables essais d’histoire.
Il y aurait peut-étre encore une aulre distinction a faire : c'est celle que Soulavie établit lui-méme entre histoire et la chronique historique, celle-ci no devant étro regardée que comme la préparation ou le complément de celle-la. « Si, dit-il, on voulait représenter par des emblémes sensibles Vart d’écrire Vhistoire et l'art d’écrire les mémoires historiques, l’histoire devrait étre peinte et sculptée en souveraine, dominant la terre et les mers, jugeant les peuples et les rois, portant un sceptre &la main, et couverte d’un diadéme. Sa figure serait belle son port majestueux ; c’est unc souveraine toujours en état de représentation. La figure qui représenterait l'art d’écrire des mémoires historiques serait différente. Elle ressemblerait 4 une jolie femme, hahillée en négligé, avec laquelle on aime 4 causer et & s’instruire des détails yuc Phistoire ne peut développer. Tacite a donné des histoires dans le premier sens et Suétone dans le second. Le premier peint des nations plutét que des hommes ; le second développe davantage les passions privées (4). »
Dans un opuscule, placé en téte du méme ouvrage, Soulavie expose plus amplement sa maniére de voir sur l'histoire et les mémoires historiques. Il y a dans ce petit travail de l’érudition et méme un véritable sens historique, bien que Pauteur, sous Tinfluence révolutionnaire, confonde trop souvent Vhistoire avec la polémique. Il rappelle les facheux effets que la censure, les persécutions et les corruptions gouvernementales ont eus pour les écrivains. Il se moque de ces historiens pour qui histoire de France n’est qu’une nomenclature de dynasties ou d’événements militaires, et rend hommage aux Bénédictins dont les laboricuses recherches et la critique éclairée ont rendu tant de services 4 /’histoire. Il fait léloge de l’abbé Fleury, de Thou, Mézeray, Hume, Gibbons, Robertson, Giannone, etc. Le véritable historien est eclui qui s’attache 4 recher-
(1) Mémoires de Richelieu, VII, 91.
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cher, comme Tacite et Tite-Live, la liaison de l’effet et dela cause, plutét qu’a rapporter scrupuleusement, comme le yulgaire des chroniqueurs, la succession des événements par ordre de dates journaliéres. I] rappelle le mot de Leibnitz que rien ne s’opére dans ce monde sans cause suf fisante. La philosophie de l’histoiro est tout autre chose que la chronologie, et on l’a trop négligéc. Soulavie reprend ici les idées et méme des pages entiéres de ce qu’il a écrit, dans les Tableaux des anciens Grecs et Romains, sur la différence de |’antiquité avec les temps modernes, sur |’affaiblissement de esprit de conquéte, ’'adoucissement des meeurs, la substitution d’une politique patiente, adroite et circonspecte, aux violents procédés d’autrefois. Il montre qu’a ce point de vue I’étude de ]histoire de France est tout aussi intéressante que celle des peuples conguérants de l’antiquité. « Si nous n’avons pas une histoire, ce n’est pas que nous soyons indignes d’en avoir une, comme Va cru Rousseau ; elle existe, cette histoire, dans les millicrs d’ouvrages dont j’ai parlé; mais il s’agit de len retirer, et de la faire ressortir de ces ouvrages informes, comme la Vénus de Médicis et la colonnade du Louvre sont sorties de leurs carriéres. »
Aprés avoir passé la revue de tous les écrivains qui se sont occupés de Vhistoire de France, l’auteur explique enfin ce qu'il entend par une bonne histoire de France. « Qu’un Francais s’éléve done avec courage, qu'il ait du génie, qu'il soit animé dela passion de laliberté, qu’il déteste et qu’il méprise les nobles et les tyrans ; qu’il les livre 4 l’ignominie eta la risée des nations. Alors nous aurons une histoire digne d’étre offerte a tous les peuples. Cette histoire dira aux générations futures et aux nations qui n’existent pas encore, quelle fut notre patience pendant plusieurs siécles, et quelle a été notre énergie, notre gloire et notre courage dans!la Révolution. Cet historien, en éternisant la mémoire des Francais, obtiendra avec eux Yimmortalité, récompense que tous les hommes accordent a un grand caractére, au génie et a l’amour de la liberté. »
Livrer les nobles et les tyrans a la risée des nations :
voila, en effet, comment la nouvelle école comprenait l'histoire de France. Que l’on ajoute a cela le génie de la spéculalion littéraire, que Soulavie avait certes 4 un haut degré, car peu d’écrivains ont tiré un si bon parti de leurs ouvrages, et on no s'étonnera plus que, poussé par ses passions politiques autant que par le désir de plaire 4 ses contemporains, notre auteur se soit livré, dans les mémoires historiques qu’il a publiés de 1789 4 1793, 4 un véritable dévergondage de détails, plus ou moins vrais, souvent grossis 4|’absurde et toujours présentés sous le jour le plus défavorable et le plus propre a piquer la malignité publique. Le sujet, c’est-a-dire histoire des hautes régions au xvi siécle, lui fournissait malheureusement une ample matiére d’anecdotes scandaleuses et de déclamations, et l’on peut dire qu'il l’a exploité & outrance. Ce qui ne veut pas dire, cependant, qu’il ne fut pas sincére dans cette guerre acharnée qu'il avait déclarée a l’ancien régime. Lors méme que nous ne connaitrions pas les opinions qu’il professait avant la Révolultion, et que manifestent assez ses brochures de 1789, la passion dont il fait preuve dans tous ses écrits de ce temps nous parait, dans l’espéce, une preuve méme de sa bonne foi. Puisqu’il est encore difficile aujourd’hui de lire sans indignation le récit de l'arbitraire, des immoralités et des prodigalités de l’ancienne monarchie, dont le malheureux Louis XVI fut la viclime expiatoire, comment veut-on que Soulavie, jeune, impressionnable, pat rester froid devant les témoignages encore palpitants qu'il en relevait dans ses études, devant les abus qui continuaient sous ses yeux?
ll faut avoir aussi ces circonstances présentes a la mémoire pour s’expliquer la faveur violente accordée par le public a des livres indiquant, il est vrai, de grandes connaissances historiques, mais ow l’obscénité du fond autant que Ja vulgarité el la grossiéreté de la forme étaient de nature 4 rebuter tout letiré véritable et tout esprit honnéte. — Il s’agissait bien alors de littérature et d’hoanéteté ! Ces livres parlaient 4 une société en mal de révolution le langage qui lui convenait, le seul peutétre qu’elle pat entendre. Aussi faut-il voir avec quel enthou-
siasme l’opinion révolutionnaire salue «la nouvelle méthode historique, inaugurée par Soulavie ».
« Noslivres, s’écrie Anacharsis Clootz, s’expriment déja avec moins de réserve, et en ne yoilant pointles orgies des voluptueux, ils donnent plus d’éloignement pour la débauche. Car la séduction d’un style mignard est plus nuisible que la naiveté d’un stylenaturel. Voyez les nouveaux Mémotres histortques du régne de Louis XV, régne dont |’éditeur nous montre la turpitude sans déguisement. Cette apreté républicaine refroidit les imaginations bouillantes, pendant que deux pages de nos meilleurs romans embrasent les cours les moins — combustibles. Jamais ouvrage ne parut plus a propos. J'ai donné aux premiers Mémoires de Richelieu V’épithéte de Grand Livre rouge; la collection nouvelle sera le Bréviaire des nations. Le style en est simple, uni; son seul ornement est la vérité... M. Soulavie trouve son excuse dans la naiveté des historiens anciens, tant sacrés que profanes... D’ailleurs, le siécle de la vertu civique est arrivé, et la sagesse git dans les choses, et non pas dans les mots. 1] n’appartient qu’a des esclaves de revétir la crapule de périphrases séduisantes et flatteuses ; un homme libre doit peindre les objets tels qu’ils sont, afin que le vice paraisse dans toute sa laideur (1). »
L’auteur des articles publiés dans le Monifeur (2), sur les Mémoires de Richelteu, se place au méme point de vue, quoique avec moins de crudité de langage pour apprécier ce travail. « Lenoble emploi de l’histoire, dit-il, doit étre désormais de diminuer le nombre des partisans de l’ancien régime, en révélant publiquement les vexations et les turpitudes de J’ancien gouvernement... A considérer cel ouvrage comme production littéraire et avec !’osil de la critique, on y pourrait reprendre beaucoup de choses, mais i] ne faut le regarder que comme un recueil précieux de faits, d’anecdotes, de portraits ressemblants et de piéces originales, ot I’on trouve les causes jusqu'ici cachées de plusieurs événements qui paraissent les
(1) L’Orateur du genre humain, 1791, p. 52.
(2) Moniteur, 36 mai 1790.
moins dépendants l'un de l’autre, ou sont révélés les odieux mystéres de la tyrannie, etc. »
Et dans un troisi¢me article :
« Nous n’avons pu nous défendre de revenir plusieurs fvis sur ces -Wémozres. Nul ouvrage peut-étre ne pouvait parailre plus & propos dans les circonstances ot nous sommes. En nous dévoilant ce qui était, ils motivent et justifient 4 chaque page ce qui est, et, quelques observations qu'il y edt a faire sur la maniére dont ils sont rédigés, on ne peut qu’engager |’auteur & en publierau plutot la suite. » ;
Cette maniére d’écrire l'histoire a été plus sévérement jugée de notre temps, et!l’on a flétri avec raison cetle tendance a mettre en relief les scandales des hautes régions, 4 les exagérer et souvent méme & travestir les faits. Sainte-Beuve ne voit dansles Mémoures de Richelieu « de Vindigne Sculavie » que « des volumes pleins descandales, d’aventures récréatives plus ou moins vulgaires (1). »
Soulavie écrivit plus tard, non pas mieux, mais avec plus de mesure, et en profitant des legons de |’époque terrible qu'il venait de traverser. I] y a un monde, — et un monde, en effet, -s’était écroulé, — entre les Mémoires de Richelieu et l’Histotre de la décadence de la monarchie frangatse. Mais l’auteur s’élait acquis, par ses premiers ouvrages, une si mauvaise réputation, que les critiques modernes les plus autorisés n’ont pas hésitéa condamner en bloc toute sa production historique. D’ailleurs il y avait encore dans ses derniers ouvrages trop d’erreurs ou de jugements passionnés, et, il faut le dire aussi, trop de déplaisantes vérités, pour faire revenir la crilique sur sa premiére impression. :
Henri Martin, tout en citant Soulavie assez souvent, l’appelle « le chroniqueur trés-peu recommandable des scandales
du xviut siécle (2) ».
M. Frédéric Masson dit que « Soulavie est 4 Vhistoire ce
que Fouquier-Tinville est a la justice (3) >.
(1) Causeries du lundi, novembre 1849.
' (a) Histoire de France, XV, 207. :
(3) Introduction aux Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, Pion, 1878.
Armand Baschet donne une note moins dure, en présentant Soulavie comme« un des plus osés, habiles et singuliers compilateurs et mystificateurs tout ensemble qui aient jamais été ; Soulavie, esprit, d’ailleurs, plein de feu, d’entrain et de verve, d’art en fait de recherches, et d’artifice en fait de découvertes, esprit trés curieux a connaitre etc., (4). »
Feuillet de Conches, qui, dans un de ses ouvrages (2), qualifie Soulavie de « misérable et audacieux menteur », avait été plus calme et plus équitable dans les Causertes d'un curieux, ov l’on peut lire : « Nul faiseur de livres n’a été plus fécond, ni en méme temps moins écrivain ; mais, admis aux archives des affaires étrangéres et dans le cartulaire de quelques grands seigneurs, il a puisé a des sources abondantes et authentiques. Compilateur indigeste, prolixe, trivial, fastidieux, il a enfanté des volumes condamnés au pilori des quais, aprés une vogue éphémére, due pour quelques-uns au scandale; mazs les documents dont ils abondent, mais je ne sais quel sentiment politique naturel ou d’emprunt qui y régne, les ont justement rachetés de Voubli, et le curieuxr dhistoire leur rend une place dans sa bibliothéque. »
S’il est impossible de nier la passion qui anime Soulavie et lui fait dire parfois des énormiteés, il est permis, du moins, de faire des réserves vis-a-vis des accusations ov il est présenté comme altérant sciemment Ja vérité des faits, en inventant méme, ne méritant en somme aucune créance. Telle était, en effet, la réputation qu’il avait sous Ja Restauration. Nous croyons qu’il faut revenir 1a-dessus. Soulavie sera toujours sans doute un guide suspect. Son jugement ne devra jamais étre accepté sans défiance. Il est visible que son imagination a souvent emporté au dela des limites mémes de la vraisemblance. Mais de la & mentir sciemment, il y a un abfme, et il est 4 remarquer que la plupart des révélations historiques de Soulavie, celles qui ont motivé les plus vives attaques contre
(1) Le duc de Saint-Simon et ses manuserits, p, 266. (2) Collection de docaments sur Louis XVI. Paris, 1864, t. Ill, p. xvn, et t. IV, p. xcix.
lui, ont été plus ou moins confirmées ou expliquées par des découvertes ultérieures. Que n’a-t-on pas dit de sa version du Masque de fer qui, selon Jes documents vus par lui dans les papiers de Richelieu, était un frére jumeau de Louis XIV, et qui ne serait, d’aprés les plus récentes publications, qu’un serviteur de Fouquet ? Sans prétendre résoudre ici ce probléme historique, il est bien permis de faire observer, en se reportant a la lettre de M. d’Hauterive, que, vraie ou non, la version de Soulavie n’était pas de son invention et s’appuyait sur un manuscrit original contemporain du fait.
Derniérement encore, dans un article du Journal des Débats (27 septembre 1887), M. Léon Say rendait justice 4 Soulavie au sujet d’une lettre de Turgot 4 Louis XVI, que notre auteur avait yue en 1792 dans les papiers du Roi, et dont il parle en plusieurs endroits des Mémoires du régne de Louts XVI (1). Dans cette lettre, le grand ministre dit auroi que la destinée de Charles le" ou de Charles FX est celle des monarques faibles gouvernés par des courtisans. On n’avait pas attribué grande importance a cette indication, mais la lettre a été depuis retrouvée, ot M. Léon Say en reproduit une partie qui prouve que Soulavie avait dit vrai.
On pourrait citer d’autres faits. Ceux-la suffiront pourdémontrer que le témoignage de Soulavie mérite d’étre pris en vonsidération, pourvu qu on se rende bien compte des lacuncs que présente l’esprit de I’écrivain, et des mystifications auxquelles ’'exposait la fougue de son imagination et de ses opinions politiques.
Le cas de Soulavie n’est pas sans analogie avec ce qu’on appelle de nos jours le reportage, c’est-a-dire ce nouveau sysltme de presse qui consiste 4 ramasser tous les faits, méme les plus insignifiants, 4 les grossir, les dramatiser, de fagon a captiver quand méme I’attention publique. Notre auteur était né journaliste, en ce sens qu’il comprenait fort bien ce qui devait plaire & ses contemporains, avides de savoir les dessous
(1) Voir t, Il, 55; HI, 163, et A l'appendice; VI, 519, ete.
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de la politique et de la vie des grands, jusque-la soigneusement cachés par la censure et la perspective dela Bastille, et il cuit été de nos jours le premier des reporters parisiens.
Michelet constate queSoulavie fut souvent trés bien informé. « L’homme de Richelieu, Soulavie, est trop décrié. Bavard et mauvais écrivain, ne sachant pas trop bien les affaires géné- ‘rales, il sait trés bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et les papiers de Richelieu, les papiers de Maurepas, le journal de M. de Luynes (4). Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, il est bon le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu’on peut vérifier (2). »
Outre les sources indiquées par Michelet, Soulavie avait en mains les Mémoires de Saint-Simon, du président Hénault, de Duclos, d’Aiguillon, du maréchal de Villars (3), les papiers du cardinal de Tencin, de Torcy, des fréres Paris, les archives du ministére secret de Louis XV, c’est-a-dire la presque totualité des documents historiques du xvm siécle.
Soulavie avait connu personnellement un certain nombre de témoins oculaires des événements qu'il avait Araconter. « J’ai fréquenteé, dit-il, des personnes respectables par leurs talents et leur véracité, qui avaient été élevées a la cour de Louis XIV: tels que le maréchal de Richelieu, le cardinal de Luynes, de vieux magistrats, d’anciens ministres, des secrétaires intimes, des agents subalternes du gouvernement, des valets de chambre des rois, des anciennes favorites, des dames de la cour.
(1) Le duc de Luynes, né en 1669, mort en 1758. Sa seconde femme fut dame d'honneur de Marie Leczinska en 1735, C'est alors que Luynes écrivit ses Mémoires qui vont de 1735 & 1758. Ils ont été publiés en 17 volumes (1860-1865), par L. Dussieux et E, Soulié. On s'étonne de lire dans l’Introduction de cet ouvrage Ic passage suivant : « ... Ces Mémoires sont restés jusqu’a présent tout a fait ignores... ; leur existence a été signalée pour la premiére fois au‘public par les Mémoires du prési-
dent Hénault publiés en 1855... » lorsqu’on peut en trouver la fréquente mention dans les publications de Soulavie.
(2) Préface de I’Histoire de la Revolution.
(3) Dans les Mémoires de Richelieu, t. V, p. 356, Soulavie dit qu’il a eu connaissance par le marquis de Vogué des manuscrits du maréchal de Villars, et de 6 vol.
grand in-fol. de correspondances trés précieuses, et qu'il s’en est servi daus sca ouvrages.
Tous portaient encore des jugements sains et solides sur les événements et sur les personnes (4). »
Parmi Jes personnes qui ont facilité son travail, Soulavie indique le duc de Luynes (2), député a la Constituante, qui lui a permis « de faire des recherches pendant un an dans son cabinet, riche des papiers de Colbert et de tant d’autres mémoires sur histoire des temps modernes; le président d’Ormesson, également député a la Constituante et bibliothécaire du Roi; le président de Mesniéres, M. de Brunville, etc. »
Soulavie parle souvent aussi de ses rapports avec le cardinal de Luynes (3), « si instruit de l’intérieur de la cour de la reine et du feu dauphin, » qui avait « les vertus et la simplicité apostoliques et les lumiéres d’un membre de l’Académie des sciences (4) ». I] lui avait dédié le tome VIII de son Histoire naturelle de la France méridionale.
Nous avons donné au chapitre 1 un apergu des amis el connaissances de notre auteur avant et aprés la Révolution, et on a pu voir ainsi que Soulavie était en mesure d’étre bien informé. Aussi ses Mémoires historiques nous ont-ils conservé une infinité de faits qui sans lui seraient perdus pour Vhistoire. Malheureusement, Soulavie ne se contenta pasd’étre un chroniqueur ; il voulut aussi trancher du réformateur et de l>homme
(1) Preface des Mémoires da régne de Louis XVI, p. Lxxx.
f2) Ce duc de Luynes, dont nous avons déja parlé au chap. v, pp. 65-66, était né en 1748 et faisait partie de la noblesse libérale au commencement de la Révolution, ce qui ne l’empécha pas d’étre arrété en 1794. Le g thermidor le sauva. Il fut sénateur de l’empire en 1803 et mourut en 1807. C’était le fils de l’auteur des Mémoires.
(3) Le cardinal de Luynes, né en 1705, s’appcela d’abord le comte de Montfort. II était colonel d’un régiment d'infanterie, quand il se décida A entrer dans les ordres. Nommé évéque de Bayeux en 1729, il devint premier auménier de la Dauphine en 1747, archevéque de Sens en 1753, et cardinal en 1756. II avait été regu a l'Académie francaise en 1743 et a l'Académie des sciences en 1755. Le Roi l’avait nommé commandeur de ses ordres en 1758.
Le cardinal de Luynes était trés savant; sa charité et sa générosité claient sans limites. Pieux, tolérant, bienveillant quoique ferme, d’une humeur douce et toujours
égale, il avait acquis l’estime et l’affection de la Reine, de la Dauphine et de Mes-
dames.
Aprés la mort du Dauphin (1765), le cardinal de Luynes quitta la cour et se retira dans son diocése, & Sens, ov le Dauphin avait voulu étre enterré dans sa cathédrale ; il refusa l’archevéché de Cambrai pour ne pas se séparer de ce tombeau. Il mourut a Paris, & l'hétel de Luynes, le 1g janvier 1788. L’abbé Proyart, dans sa Vie da Dauphin, parle souvent du cardinal de Luynes et de ses relations avec ce prince. (Mémoires da duc de Luynes, 1, 48.)
(4) Mémoires da régne de Louis XVI, VI, 104.
d’Etat, et sur ce terrain il mérita, encore plus que dans sa carriére de naturaliste, l’épithéte de présomptueux que Buffon lui avait donnée. Al’époque ou il écrivait ses premicrs mémoires historiques, il voyait trop exclusivement les vices et les abus, hélas! fort nombreux a réformer, sans se préuccuper assez des prévautions et des ménagements que réclame |’exécution de toule réforme. I] voyait les peuples trop en beau et les rois trop en laid. Il était trop disposé a croire que le tort est tout entier du cOté de ceux-ci et la raison tout entitre du coté des réformateurs. Il ne comprenait pas que les rois ou les gouvernements ne sont que la résultante des vertus et des vices, de la science et delignorance des populations, et que celles-ci ont toujours, dans les choses de la haute politique comme de !a simple administration, une part de responsabilité quine doit pas échapper a l’observateur judicieux et impartial ; — et comment l’aurait-il compris, aux temps d’extréme agitation oil vivait, dans les convulsions d’une des plus horribles tempétes mentionnées par l'histoire, lorsque, malgré des épreuves sans nombre, tant d’hommes instruits et réputés intelligents ne s’en doutent pas encore aujourd’hui, et veulent 4 tout propos recommencer des écoles qui ont tant de fois fait sombrer la liberté et la prospérité publiques dans notre pays?
Le défaut capital des productions historiques de notre auteur a cette époque de sa vie tient donc aux circonstances aulant qu’a son inexpérience relative et 4 l’influence des idées philosophiques et révolutionnaires. On verra combien sa maniére de juger sera modifiée plus tard.
Passons maintenant en revue ses divers mémoires historiques.
#m Nous avons dit que Soulavie avait le génie de laspéculation littéraire. Personne peut-étre ne comprit mieux que lui, dés le début de la Révolution, les avantages que celle-ci préparait alalibrairie et aux écrivains qui sauraient satisfaire les gouls
et les passions du public. La vogue était aux mémoires historiques, précisément & cause des restrictions apportées jusquela ala liberté de histoire. Soulavie se met aussitét a la téte d’une publication des Mémoires du régne de Louis XV. Avaitil des associés? Rien ne l’indique, et il est probable que son activité fit tous les frais de l’entreprise. C’est ainsi qu'il publia, en méme temps que les Mémotresde Richelieu et de Saint- Simon, ceux de Duclos, de Massillon, du duc @Aiguillon, la correspondance du cardinal de Tencin, et un peu plus tard les Mémoires de Maurepas. La guerre a l’ancien régime s8’y faisait sur une double ligne : guerre d’érudition, appuyée sur des piéces authentiques, et guerre d’anecdotes et de chansons scandaleuses, peut-étre plus meurtriére que la premiére, car elle répondait mieux 4 la légérelé maligne de la nation et était comprise d’un plus grand nombre.
Le maréchal de Richelieu était mort le 8 aout 1788, a Page de 92 ans. Dans la notice historique qui lui est consacrée, en téte de sa Correspondance avec M. Paris-Duverney, publiée chez Buisson en 41789, il est dit qu’en 1784, quand Richelieu se trouva doyen et président du conseil des maréchaux de France aprés la mort du maréchal de Tonnerre, « il avait, avec une augmentation de surdité, desidées quelquefois brouillées, mais que néanmoins, jusqu’A sa mort, il recevait beaucoup de monde, a qui, dans certains moments, il faisait trouver sa soci¢té encore charmante ». Comme cette Correspondance est une des publications de Buisson, formant une sorte de concurrence aux Mémoires de Richelieu, on peut bien voir dans cette mention des tdées quelguefois brouillées du maréchal un trait dirigé contre Soulavie.
Nos lecteurs connaissent déja les réclamations auxquelles donna lieu la premitre édition des Mémoires de Richelieu, de la part du fils du maréchal. Il est certain que Soulavie avait été autorisé a écrire ces Mémoires, mais il est au moins douteux que le vieux courtisan, quelque brouillées que fussent ses idées, edt applaudi a l’usage que son protégé fit de cette autorisation. On lui faisait tenir, d’ailleurs, un langage plus
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que singulier dans sa bouche. I] accablait les ministres, comme étant cause detous Iesmalheurs de la France, et dés la deuxiéme page on l’entendait dire : « Depuis Ja grande révolution opérée par le cardinal, mon grand-oncle, les ministres ont conduit impérieusement les destinées de la France : on les a vus se transmettre le sort de l’Etat comme dans les familles on se laisse un héritage, en sorte qu'une espéce de gréle do ministres est tombée sur la France et I’a tellement ravagéc, dans l’espace de 70 ans, que je crois aujourd'hui, a la veille d’entrer dans ma tombe, rendre un service essentiel a la nation et au roi, en laissant un tableau fidéle de la mobilité des principes ministériels et des systsmes impraticables, contradictoires ou désastreux, qui ont travaillé la France...»
Tout le monde naturellement se récria, et Soulavie se hata de remédier & un défaut si choquant. Non seulement le maréchal cessa de s’adresser directement au public, mais encore Véditeur des Mémoires avoua nettement qu’il en était auteur et qu’il n’était pas du reste Vhistorien particulier du maréchal de Richelieu qui « ne figure dans ces mémoires que comme un autre courtisan », Et il continue sa justification en ces termes ;
« Un architecte do l’antiquité, ayant bati un temple, écrivit objet de sa destination sur le fronton, et couvrit son inscription d’une couche de platre, sur laquelle il grava le nom de Yempereur qui régnait. En apposant le titre de Mémoires de Richelieu & latéte de cet ouvrage, nous avons eu, en 1789, la méme intention ; ce courtisan nous avait confié une collection immense de matériaux pour écrire notre histoire moderne ; il avait observé les plus grands événements; il en avait conservé les anecdotes, la plupart peu connucs de ses contemporains ; cet ouvrage, quiest lhistoire du despotisme frangais dans sa décrépitude,devail exciter nécessairement la curiosité publique; son titre invitait & le lire et permettait aux inquisiteurs d’Espagne, de Rome, de Turin et de Pétersbourg, de le laisser parvenir jusque dans des contrées asservies a leurs opinions religieuses ou politiques... Il ne faut pas étre étonné que le
titre de cet ouvrage ait offensé les corrupteurs de |’opinion publique et blessé les esclaves de l’ancien gouvernement... Qu’importe pour les ages futurs quirecueilleront avec zéle les anecdotes de notre histoire moderne, que louvrage ait été publié sous un titre ou sous un autre, s'il renferme d’ailleurs des portraits vrais et les anecdotes des personnages qui, par Jeurs vices ou par leur impéritie, ont laissé dépérir dans leurs mains la plus puissante des monarchies du monde, ct ont vu, avec un ressentiment impuissant et concentré, leur gouvernement transmis a une autre classe d’hommes bruts mais vertueux, moins rusés mais actifs et vigilants. qui viennent d’établir dans la monarchie francaise, comme les Francs dans les Gaules, un empire nouveau sur les bases de la liberté et de Végalité primitives (1) ? »
Plus loin, il dit encore : « On nous reproche d’avoir eu des principes républicains dans un ouvrage qui porte pour titre Mémoires de Richelieu, parce que ce courtisan avail le despotisme dans le cceur... C’est-a-dire que, pour plaire a ces critiques, il fallait étre faux, taire comme eux la vérité, faire des éloges et mériter d’étre avoué par la famille de Richelieu, de Choiseul, de Maurepas, dont ils accueillent les ridicules réclamations. Je consens qu’on ote le titre de Mémotres de Richelieu; il restera malgré eux celui de Mémoires d’un honnéte homme. Et que m’importe qu’un plat académicien dise que l’auteur de cet ouvrage n’a ni gout, ni connaissances, ni jugement, ni style, si son livre est du gout des amis de la vérité, et si les amateurs de l’histoire ont épuisé les éditions des quatre premiers volumes imprimés a Paris, 4 Lidge, 4 Maéstricht, 2 Lyon et 4 Bordeaux (2) ? »
Ailleurs, il nous apprend que le maréchal de Richelieu avait recueilli, depuis le commencement du xvii siécle, « tous les mémoires possibles, toutes les anecdotes, toutes les historiettes piquantes deson temps ; il en avait formé une centaine de bottes, de cartons ou de volumes in-folio. Il ouvrit quatre ans
(3) Mémoires de Richelieu, 1X, 3.
(2) Idem, 1X, 358.
avant sa mort ce dépdt précieux de l'histoire de notre siécle a M. Pabbé Soulavie qui y a puisé l’ouvrage intitulé : Mémoires du temps du due de Richelieu (1)».
La premiéro édition des Mémoires de Richelieu, en quatro volumes, parut au mois de février 1790; Soulavie réclame pour son ceuvre l’honneur d’avoir « contribué a l’établissement de la liberté. Plus de cent phrases soulignées par des membres de |’Assemblée constituante, ajoute-t-il, ont été changées en lois. Les cing derniers volumes, publiés en 4792, concourront avec les premiers 4 I’établissement des lois et des moours républicaines (2) ».
La deuxidme édition, en neuf volumes, sortit de la librairie Buisson a la fin de 1792. J résulte d’une note de Soulavie que Sénac de Meilhan, « la créature de Choiseul, » voulait opposer d’autres Mémotres de Richelieu & ceux de Soulavie, pour le faire renoncer & sa publication, mais que, ne trouvant pas de souscripteurs, il retira son prospectus. « Sénac étant un partisan de la maison d’Autriche, un ancien officier du duc de Choiseul, quil’avait employé contre le duc d’Aiguillon, était intéressé & travestir l’histoire; c’est pourquoi aucun parti, pas méme celui de la cour, n’a paru curieux de ses mémoires (3). »
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Les Mémoires de Maurepas sont une sorte de collection de tous les bruits scandaleux du temps, de vers grivois, d’anecdotes salées, le tout brodé de réflexions politiques et autres de Véditeur. Si le fond est vraiment !’ceuvre de Maurepas, ce dont on peut douter,il est certain qu’on en a dénaturé la physionomie générale. D’aprés Soulavie, Maurepas aurait écrit ses mémoires 4 Bourges, ov il avait été exilé, avecle concours de Salé, son secrétaire. « Maurepas et Salé rédigérent d’abord
(1) Gavres de Saint-Simon, VII, 234.
(2) Mémoires de Richelieu, 1X, 480.
(3) Idem, VII, 190.
218 RISTOIRE DE SOULAVIE
un recueil de piéces originales, formant cinquante-deux volumes,
trés grand in-folio, avec des anecdotes. M. Soulavie a puisé dans ce recueil des choses précieuses, avant que l’ancienne puissance des ministres, ou plutét leur sombre politique, parvint & en enlever tout ce qu’il y avait de désagréable a tant de personnages qui ont trahi les intéréts du Roi et de Ja patrie... Le ministére en a soustrait, en 4788, |’essentiel et le plus curieux, qui n’existe plus que dans Jes Mémozres de Richelieu, que M. Soulavie adonnés, aprés y avoir puisé ses matériaux. Les Mémoires qu’on donne aujourd’hui sont l’esprit et le résumé de ces cinquante-deux volumes... Saléen a tiré six volumes in-4, avec des figures(4). »
Nous ignor ons ce que peuvent étre devenus les manuscrits originaux dont on parle ici, en supposant qu’ils aient jamais existé,
En résumé, les Mémoires de Maurepas étaient, comme les Mémoires de Richelieu, une machine de guerre contre }’ancien régime, un moyen de «lénigrement général contre son personne]. — Ils ne font guére honneur a Soulavie, bien que certains détails puissent intéresser !’histoire.
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Les Mémoires de laminorité de Louis XV sont une autre publication apocryphe du méme genre, dont Chénier a depuis longtemps fait justice dans son Tadbleau de la littérature francaise. D’aprés |l’éditeur, Louis XV avait demandé & Massillon d’écrire histoire des événements qui s'étaient passés pendant sa jeunesse, et il en conservait le manuscrit dans son cabinet & cété du Petit Caréme (2); mais cette assertion est fort suspecte. Dans tous les cas, le fond et la forme de l’ouvrage montrent assez qu’il n’est pas de Massillon. Nous y re- ‘marquons la note suivante: ,
« Les Mémoires de Richelieu, de Duclos et de Massillon
(1) Préface des Mémoires de Maurepas.
(2) Mémoires de Richelieu, IV. 15. Voir aussi Hurres de Saint-Simon, i, 167.
forment une suite de volumes qui instruisent 4 fond sur notre histoire moderne. Aucun de ces trois ouvrages n’est Je récit particulier des actions de Richelieu, de Duclos, de Massillon : c’est Vhistoire générale de la nation, et non les mémoires de trois particuliers, qu’on y trouve (4). »
N’y a-t-il pas 14 comme un aven de l’auteur, et l’indice qu’en parant d’un nom illustre la couverture d’un livre on pratiquait alors un systéme, on faisait ce que nous appellerions aujourd’hui une impudente réclame, bonne pour les imbéciles, plutét qu’on n’avait la prétention de faire prendre la chose au sérieux par le public intelligent ?
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Par contre, les Mémoires du ministére du duc d Aiguillon paraissent tre d’une autre main que celle de Soulavie, bien qu'il y ait évidemment ajouté du sien. L’éditeur nous les donne comme composés par Mirabeau, sur des notes et des piéces fournies par le maréchal de Richelieu. Ailleurs, il insinue que « ces mémoires ont été adressés 4 quelque prince ou seigneur qui avait la confiance de la reine, et qu’ils ont servi de régle de conduite ou d’instruction pour la conduite de ce prince 4 Ja cour; on en ignore le nom({) ». L’auteur fait Papologie du duc d’Aiguillon et ne ménage pas la personnalité et Ja politique de son rival, le duc de Choiseul. I! connait a fond son sujet, c’est-d-dire les hommes et les choses de la fin du régne de Louis XV, et les détails ot il se complait sur les intrigues de cour et de ministére, et notamment sur les querelles du pouvoir royal et des parlements, ne sont pas sans intérét. La fin du volume surtout révéle la main de Soulavie, On y trouve, avec l’éloge de Louis XVI, des conseils 4 la Reine que I’éditeur des Mémoires devait poursuivre bientot aprés de tant d’attaques virulentes. En ce moment (1790), Soulavie n’en étaitencore qu’aux insinuations aigres-douces.
(1) Mémoires du ministére da duc @Aiguillon, p. 284.
Aprés avoir reproché & Marie-Antoinette d’avoir empéché en 1780 un nouveau ministére d’Aiguillon, «le seul en état de relever les affairesdu royaume, » dese laisser « ballotter par les intrigues des ambitieux », etc., il constate que «les Francais commencent aaimer celte reine aimable moins que ci-devant ». I] Pengage a ne plus s’occuper de politique, « a prendre le département des arts et des bonnes ceuvres, » et & réaliser a cet égardle plan du feu Dauphin. Elle aurait d’abord a faire terminer la galerie du Louvre od !’on pourrait établir « un Musceum préférablo & tous ceux d’Italie».
Ces Mémoires nous apprennent que Louis XV aimait la truelle et détestait ’architecture. « Sans cesse, il disait a M. de Marigny (le frére de M™¢ de Pompadour, surintendant des batiments royaux): Yiens, Marigny, laisse-la tes colonnes, et laisse-moi faire... Marigny découvrit le Louvre que Louis XIV ni Colbert n’ont jamais vu. Louis XV fut huit ans neuf mois sans voir cette belle fagade que le monde entier admire. I] Ja vit par occasion le 3 mars 1766 et dit & Marigny : Je me raccommode, ta colonnade est belle, et c’est alors qu’on s’occupa de ce vaste plan (la construction de la galerie) qui ne fut approuvé que le 4 janvier 1768. »
Soulavie indique ensuite ce qu’il y aurait a faire a la bibliothéque du roi au sujet du Catalogue, et c’est la évidemment un sujet qu’il pouvait mieux traiter que le véritable auteur des Mémoires.
Les pages suivantes, ot il affirme que le Dauphin avait Vintention de venir habiter les Tuileries en abandonnant Versailles, qui n’aurait plus été pour la famille royale qu’un séjour de campagne, comme Fontaincbleau, portent trop la marque des premiéres années de la Révolution, pour qu'il soit possible de les reporter 4 une époque précédonte. Plus loin, Soulavie jette complétement le masque et les derniéres pages du volume sont accompagnées de la note suivante (p. 245) : « La Révolution ayant changé une partie des anciens projets sur les embellissements de Paris, et |’Assemblée Nationale ayant décrété que les possessions monas-
tiques étaient a la disposition de la nation, plusieurs projets relatifs a l’ulilité publique, 4 l’embellissement, a la salubrité, sont devenus nécessaires, et comme Je présent article rend les projets, insérés dans les présents Mémoires, beaucoup plus complets, et les adapte aux circonstances actuelles, nous Vinsérons ici. Il nous a été communiqué par M. l’abbé Soulavie, qui en est l’auteur. » On avu, au chapitre précédent, en quoi consistaient les idées de Soulavie sur !’embellissement ot l’assainissement de Paris.
Comme conclusion de ce rapide apergu des premiéres publications historiques de Soulavie, nous dirons que, si elles contiennent malheureusement beaucoup de vérités (car il serait puéril de vouloir dissimuler les défauts et les vices de Yancien régime et de l’ancienne société monarchique), les procédés de l’écrivain n’en doivent pas moins étre hautement flétris. Celui-ci affecte de se montrer impartial en répétant tout le bien et le mal qu’on a dit de ses personnages. Or, il n’est ni juste ni honnéte de ramasser tout les racontars du temps, toutes les calomnies, méme les plus invraisemblables, visiblement engendrées par !a haine et l’ignorance, sans faire le triage que |’équité et le bon sens commandent. On reprochera éternellement 4 Soulavie son langage a l’égard de Marie-Antoinette. Celle-ci fut sans doute imprudente dans sa conduite privée, et encore plus dans sa conduite politique, mais ces fautes trop réelles, qu'il ne faut pas oublier, car elles tiennent une large place parmiles causes de la Révolution, ont été trop expiées par une fin cruelle. La majesté de sa mort et la pitié qu’elle inspire donneront toujours tort aux plus justes inculpations de ses ennemis.
Il nous faut protester aussi contre une des impressions que laissent les Mémoires do Richelieu et de Maurepas. A les lire, on dirait qu'il n’y a pas eu un homme ni une femme chaste au xvi? siécle. On congoit que le vieux maréchal de Riche-
lieu, immoral et sceptique, devait peu croire 4 la vertu. Mais il est permis de penser que les préoccupations personnelles de son confident ont contribué arendre le tableau encore plus foncé. Le prétre dévoyé et la femme qui a jeté son bonnet pardessus les moulins ont cela de commun, qu’ils cherchent toujours, inconsciemment ou de parti pris, dans l’immoralité d’autrui, une excuse ou une justification de leur propre dépravation. Ils voient ou affectent de voir partout des pécheurs & leur image. Toutes ces exagérations, et méme les faussetés qui parfois les accompagnent, s’expliquent par l’affolement des esprits, l’aveuglement des ressentiments et des préjugés, auxquels, dans certains milieux, i] est difficile de résister, mais elles sont inexcusables chez un écrivain, et quand elles ne sont pas |’ceuvre de la mauvaise foi, elles montrent au moins une grave absence de jugement.
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Les Mémoires historiques et diplomatiques de Barthélemy, parus en 1799, marquent le début d’une phase nouvelle dans Jes idées de Soulavie. L’ancien Directeur n’y est pour rien, et son nom ne vient la que pour couvrir un réquisitoire des plus vifs contre le 48 fructidor, contre le Directoire jacobin et principalement contre Merlin (de Douai) et Treilhard. La vignette du frontispice représente deux colonnes tronquées et mutilées, en mémoire de Barthélemy et de Carnot. « Leurs succes dans |’administration leur méritait cette allégorie. Depuis leur chute et depuis !’élévation de Treilhard et Merlin a leur place, nos traités déchirés et nos armées détruites prouvent combien la France a perdu dans la journée du 18 fructidor. » L’ex-résident de Genéve rendait Merlin et Treilhard responsables de son long emprisonnement et ne pouvait leur pardonner. La vivacité de ses rancunes vajusqu’a les inculper d’avoir élé en quelque sorte les commis de l’Angleterre dans le gouvernement frangais, d’avoir refusé la paix parce qu’ils voyaient en elle Ja fin de leur régne, d’avoir imaginé l’expé-
dition d’Egypte afin dedétruire le traité de Campo formio, ete. La partie la plus intéressante de cot ouvrage, 4 notre point de vue, et que uous recommandons a attention des historiens suisses, est. celle qui concerne la politique suivie alors a l’égard des petits Ktats et notamment de la Confédération helvétique. Soulavie rappellc la mission de Miogaud 4 Berne, puis les rapines de Rapinat (le beau-frére de Rewbell), ct condamne formellement la conduite du Directoire, qui, en annexant Genéve et en intervenant en Suisse, changea, au détriment de la France, une situation séculaire qui était toute a son avanlage.
Ily aaussi dans ces Mémoires des considérations qui ne manquent pas de justesse, el qui peuvent s’appliquer 4 des époques beaucoup plus modernes, sur l’état des partis et sur les dispositions des esprits en France 4 la fin du Directoire. ll n’y avait alors, en définitive, que deux grands partis qu'il appelle les Feuillants et les Jacobins, — ce que nous appellerions aujourd’hui les conservateurs et les républicains. « Les mécontentements actuels ne sont point dirigés contre la forme'républicaine de 1’Etat, mais bien contre les vices des hommes qui !’ont dirigé pendant sept ans... » Il entredans le détail de ces vices et conclut : « Corrigez-les et la France aimera la république bien plus que la maison de Bourbon dans !’ancien régime. »
Dans le chapitre suivant, il établit ‘qu’il y a deux sortes de royautés ; «celle des royalistes de 1788 et celle desconstitutionnels de 1791, en présence des républicains. Lorsque Yun des deux partis veut gouverner avec des formes acerbes, les deux autres se réunissent contre lui. La royauté la plus difficile a rétablir en France, c’est la royauté constitutionnelle ; elle ne se relévera pas plus que le clergé constitutionnel... Chacune des deux factions royales préfére d’étre gouvernéo par la république, qu'elle ne regarde que comme un état provisoire, plutét que de voir la rivale occuper le gouvernement. >»
L’opinion prétée & Barthélemy au sujet de la monarchie, trouve ici naturellement sa place ; « Quant Ala monarchie dont ona accusé Barthélemy d’étre partisan, il pensaitetil dit encore
224 i HISTOIRE DE SOULAVIE
qu'un ordre d’événements et de choses prépare cette forme de gouvernement comme les chosescontraires préparent les républiques ; mais qu’en France le moment de travailler a opérer un changement dans le sens monarchique n’était ni prudent ni praticable. C’est l’opinion qu’il manifesta constamment A coux qu’on accusait dans le parti de Clichy d’étre royalistes. La monarchie frangaise était le résultatpacifique del’extinction des passions, par une administration royale. Les Francais & présent ont des passions opposées. La monarchie héréditaire ne peut étre solidement constituée qu’avec des corps permanents de la nature du clergé, et avec des corps Aéréditatres de la nature de la noblesse. Or, ces deux corps sont abolis en France, dépouillés, méprisés ; ces deux bases de la royauté sont anéanties. Une famille monarchique héréditaire, accolée aun corps législatif éligible tous Jes ans, est le réve d'une monarchie idéale et impossible. La monarchie héréditaire doit étre riche, imposante par le luxe et le cérémonial, respectée du peuple et fortifiée des préjugés de la naissance. Or, la Révolution a avili le luxe, ridiculisé le cérémonial des rois et constitué, dans la bourgeoisie, les administrations qu elle n’abandonnera pas facilement. Par conséquent, Ja monarchie est impossible en France suivant l’ordre et la composition des monarchies actuellement établies en Europe (4). »
Parlant de la situation du pays a la veille du coup d’Etat de fructidor, Soulavie écrit : « La France ne peut songer a relever Ja royauté du chaos ov sont engloutis et dénaturés ses éléments organiques. La puissance militaire de la république frangaise est en opposition ouverte avec toute puissance morale qui voudrait rétablir la royauté. Ce n’est pas que la monarchie ne puisse étre rétablie un jour en France : toutes les républiques y tendent (2)... »
Ailleurs, il dit enfin: « Nous étions républicains dans la monarchie, par la méme raison que, sous la république, des
(1) Mémoires de Barthélemy, p. 43.
(2) Idem, p. 80.
bandits nous ont obligés de nous rappeler des moralités de ancien temps (1). »
Un avis, placé ala fin des Mémoires de Barthélemy, annonce une deuxiéme partie de cette publication, relative 4 Naples, Rome, Turin, Venise, Milan, Génes, Genéve, la Toscane, la Hollande, Philadelphic, comme devant parattre incessamment.
Le méme avis porte que « les exemplaires destinés a la Bibliothéque Nationale ont été fournis », par ou Von voit que, és cette époque, c’est-a-dire en 1799, tout auteur ou imprimeur d’un ouvrage était tenu d’en remettre un ou plusieurs exemplaires & la Bibliothéque Nationale. L’exemplairo des Mémoires de Barthélemy, que posséde notre grand établissement de lecture, porte Vindication, écrite de la main de Soulavie, qu’il est l’'auteur de Pouvrage, et que celui-ci a été publié trois jours avant le retour de Bonaparte d’Egypte.
Les Mémoires du régne de Louis XVI sont annoncés par Soulavie désl’année 1792. Ils devaient étre la continuation des Mémoires de Richelieu. « Lemanuscrit délivré aun libraire sera bientét mis sous presse (2). » Fort heureusemeat, les circonstances, sinon sa propre volonté, obligérent l’auteur d’ajourner son projet, et il est certain que si, 4 cette époque, l’ouvrage était écrit, il dut étre largement modifié avant son apparition, car l’esprit en est singuligrement différent des mémoires historiques publiés de 1789 4 1793.
Liimpression des Mémoires du régne de Louis XVI commenga en novembre 1800 et fut terminée en septembre 1801.
En téte du premier volume, sont deux Epitres au peuple frangais destinées & marquer la révolution opérée dans |’esprit del’auteur.
La premitre est la simple reproduction de |’Epitre publiée ou 1789 en téte des Mémoires de Richelieu.
(1) Mémoires du regne de Louis XVI, Il, 129.
(2) Mémoires de Richelieu, IX, 437.
La seconde est datée du 30 thermidor an 1X (48 aout 4804) et Soulavie y explique le changement survenu dans ses sentiments et ses idées. « Je partageais, l’an premier de Ja liberté, en 41789, vos désirs et votre langage. Comme nous fimes trompés dans notre espoir! Je m’indignais avec vous des vices et de la lacheté du despotisme dans sa décrépitude, ct nous tombames en la puissance d’un despotisme cruel... Vous étiez scandalisés de la licence des courtisans, et pendant dix ans nous avons été dominés par des hommes, nos concitoyens, qui régnaient sur nous par les cachots, les proscriptions ou les échafauds... » Il poursuit cette comparaison ; puis il dit qu’en publiant aujourd'hui l’histoire du dernier régne de la monarchie « ce n’est pas le despotisme renversé qu'il veut rendre intéressant et proposer aux générations futures », ce qui dailleurs serait impossible; mais il veut publier le correctif de son épitre de 4789. Ce qu’il désire, « c’est que le gouvernement emprunte de l’ancien régime tout ce que son administration avait imaginé a la longue pour former de la France un Etat puissant et respecté; c’est qu'il imite, pour la pacifition des esprits, les mesures du grand Henri qui domptérent la Ligue; c’est qu'il étudie dans nos annales ces époques mémorables et glorieuses pour les Frangais, pendant lesquelles la force, aprés s’étre organisée elle-méme en gouvernement, organisa la société qu'elle avait désordonnée ».
Dans la préface qui suit, ilcontinue son med cudpd. I veut étre impartial, mais il sait fort bien qu'il ne satisfera pas tout le monde. Il est impossible queVhistoire de la chulede la monarchie el des factions qui lui ont succédé soit agréable a tous les partis et leur paraisse juste et impartiale. Plus loin nous relevons le passage suivant: «,.. Aujourd’hui que l’Europe observe avec effroi cette série non interrompue de catastrophes sanglantes qui ont, dans l’espace de dix ans, exterminé si souvent le gouvernement francais; aujourd hu: qu'une grande et douloureuse expérience nous a appris de quel cété les empires menacent ruine ; aujourd'hui que les sens et la vue nous sont rendus, et que nous pouvonsjuger les malheurs
d'une Révolution qui ne peut étre comparée & aucun événement (4), » etc.
Les Mémoires du régne de Louis XV/ sont un retour sur le passé, un avertissement a la génération contemporaine que la Révolution a dépasséla mesure ; un avis au Consulat, occupé 4 réorganiser I’Etat, quetoutn’était pas condamnable dans les institutions qu’on a détruiles et qu’il serait sage de revenir a celles dont letempsetl’oxpérience ontdémontré les bons effets. Il est piquant de voirun des hommes qui ont le plus.contribué ala chute de l’ancienne monarchie venir spontanément, aprés sa destruction, fournir sur son essence et surson mécanisme des notions de nature a faire regretter au moins les procédés radicaux employés 4 son égard.
Une infinité de gens s'imaginent encore que dans la France d’autrefois il n’y avait d’autre loi que l’arbitraire royal. Soulavie fait ressortir au contraire qu'il n’y avait rien en France de si mal défini que la volonté royale. Malgré la fameuse formule : ¢e/ est notre plaisir, qui revenait sans cesse dans le langage officiel du souverain, le Roi se trouvait arrété 4 chaque pas par le respect qu’ilétait obligé de garder pour les droits et les usages on vigueur.
Quand il demandait a ses sujets des dons gratuits, des impots, des subsides, il était obligé d’user de représentations avec leclergé de France et de l’assembler pour les obtenir ; il négociart Penregistrement d’un édit bursal avee le Parlement ; il demandait V’'assise aux Etats de Languedoc; il l’ordonnait en Bourgogne ; il était souvent obligé de acheter en Bretagne, plus ou moins indirectement; il le levazt militairement dans les intendances. |
Quant a la pondération des pouvoirs, elle était plus savamment combinée qu’on ne le croit généralement, et ici encoro nous sommes loin de ce fameux arbitraire royal qui résume loute l’érudition comme toute la critique historique de certains politiciens. L’expérience des siécles, & qui en revient l’honneur, avait eu pour but : 4° de réprimer le gouvernement ex-
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, 1, 164.
clusif du cdergé par la réunion de la noblesse et du peuple sous la direction royale; 2° de réprimer le gouvernement exclusif de la nodlesse par la réunion du peuple et du clergé sous l’autorilé du monarque; 3° de réprimer les mouvements et l’administration destructive du peupde par l’influence dela noblesso et du clergé, sous ]’autorité de Ja couronne; 4° enfin de réprimer les usurpations de la couronne et son gouvernement militaire par de simples remontrances de tous les ordres de Etat, comme il arriva en 1788 (4). .
Aprés avoir souffert de la prépondérance particuliére de chacun de ces pouvoirs, la France arriva enfin sous Henri IV a cette pondération que nous venonsd’indiquer. Elle se gouverna par amalgame, selon l’expression de Soulavie (2). N’est-il pas évident que le systéme constitutionnel d’aujourd’hui n’est pas aulre chose que le perfectionnement de l’ancien mécanisme monarchique? Le régime déchu portait donc le germe du progrés, et celui-ci eit pu se réaliser sans secousse si les hommes n’étaient pas... des hommes, c’est-a-dire sujets a l’erreur et dominés parfois invincibloment par des passions violentes.
Parlant des agitationsde 1789, Soulavie dit: « Il y avait bien des abus, mais nous savions o0 nous étions, nous ne savions pas ot nous allions. Nous élions bien humiliés, sans doute, bien courroucés du mépris des grands, de |’exclusion des emplois, des lettres de cachet, des entraves de la presse, des prisons d’Etat, de la servitude des terres, du déficit, de lintolérance religieuse, de la distinction du sol dela France en terres nobles exemptes de taille et en terres roturiéres sujettes 4 la payer. Mais une simple déclaration du Roi pouvait écarter ces désordres et ces injustices entrainés par le laps des temps. Les Parlements, le clergé, la noblesse avaient les premiers anéanti Ja plupart de ces abus dans leur insurrection de 1787 a 1788 (3), — tandis que la monarchie de M. Necker était toute d’un /utur contingent... » Soulavie reproche 4 Turgot, Malesherbes
(1) Mémoires da régne de Louis XVI, VI, 329.
(2) Idem, Vi, 331.
(3) Idem, V1, 297.
et Necker, tout en readant justice 4 la pureté do leurs intentions, d’avoir entrepris de gouverner, sans tenir assez compte del’état politique et social qu’ils étaient chargés de diriger. Turgot voulut changer trop brusquoment les bases de nos institutions. Du reste, en s’efforgant de détruire sans bruit, pacifiquement, les priviléges de la noblesse et du clergé, il voulait prévenir la révolution (1). Dés 1792, Malesherbes, reconnaissant son erreur, disait & Soulavie : « Nous avions les meilleures intentions du monde, M. Turgot et moi ; et cependant nous étions l’un et l’autre dans l’égarement. Nous youlions gouverner les Frangais, non tels qu’ils étaient, mais tels que nous désirions de les voir, et tels que notre coour nous les représentait (2)... » Aussi, notre historien fait-il remarquer non sans raison que « de tous les abus, le pire est d’oser, comme Necker, réformer et détruire sans sagesse et sans mesure les vices mémes de ce quiexiste (3) ».
Soulavie établit un curieux paralléle entre le cardinal de Richelieu et Necker. Tous deux voulurent servir]e Roi en humiliant les grands, mais par des moyens différents. Richelicu se servait du monarque pour concentrer le pouvoir et Necker pour le diviser et l’affaiblir. —Le premier avait réussi en employant la docilité des grands pour vaincre les grands indociles. Le second succomba, parce que la nature du peuple, sur lequel i] s’appuyait, « est de détruire sans établir et de tout abaisser jusqu’a son niveau... En travaillant pour le bonheur de la France, Necker nous précipita dans un gouffre de maux. Son premier ministére prépara cette révolution; son second ministére la consomma (4) ».
Soulavie reproche & Malesherbes et Necker d’avoir inventé Ja souverainoté aussi puissante qu’insaisissable et variable do ce qu’on appolle lopinion publique. Du moins, Malesherbes déclarait dans ses écrits et dans ses conversations que les décisions de la république des lettres étaient des sentences d’un
(1) Memoires du régne de Louis XVI, Ill, 155 & 168. (2) Idem, VI, 101,
(3) Idem, I. Préface, p. uxxix.
(4) dem, 1V, 248 & 268,
tribunal, et il affirmait que ce tribunal, indépendant de tous les pouvoirs, méritait tous les respects et devait faire autorité. Necker, dans lasuite, appelace tribunal l’opinion publique (1). Nous faisons grace a nos lecteurs des doctrines du célabre Genevois sur l’opinion publique. Soulavie, 4 qui il prend fantaisie de I’étudier de prés, n’y trouve que l’opinion des philosophes et des mécontents, « l’agrégation des idées philosophiques et réformatrices que la France adopta, et qu’on observe chez tous les peuples qui commencent des révolutions dans l’espoir d'une réforme ». Or, « il n’est donné & aucune révolution de restaurer ; son caractére exclusifestde détruire; la puissance de recréer appartient a d’autres esprits (2)... »
Ceux qui voudraient faire la méme étude sur l’opinion publique des époques qui ont suivi risqueraient fort, a notre avis, d’y retrouver les mémes éléments. On peut se demander si de tout temps la prétendue opinion publique n’a pas été, et ne sera pas toujours, celle de quelques esprits exallés ou de quelques ambilieux décus, attendu que, par la force des choses, c’est-a-dire par suite de son ignorance et de ses miséres, ]’immense majorité du public est incapable d’avoir une opinion sur la plupart des questions qui constituent précisément le domaine de l’opinion publique.
Notons gqu’aprés 1791 l’opinion publique de M. Necker lui ayant tourné le dos, il n’en parla plus de la méme fagon. Une autre importation que Soulavie reproche & Necker est cette qualification d’aristocrate, qui, en 1789, bouleversa tous les esprits.
La célébre brochure de Sicyés sur le tiers état viat bientot accélérer l’@uvre de dissolution de Necker. Comme elle reflétait exactement les sentiments d’alors, Soulavie en expose la partic essentielle et la fait suivre des réflexions suivantes :
« Ces grands systémes de réformation sociale avaient essentiellement un vice radical, sans lequel le beau idéal en politique
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, II, p. xxxvi, et IV, 197. (2) Ident, IV, 302.
SOULAVIE HISTORIEN sat
edt sans doute été réalisé en France. Dans leurs sublimes théories métaphysiques, ils supposaient Ja possibililé d’empécher la classe populaire des Frangais, qu’ils allaient investir de la puissance, d’étre infectéea l'avenir des combinaisons morbifi-
gues (dont parle Sieyés). Comme si la nature n’avait pas donné au tiers état, tel qu'il était en 1787, les vices du cour et de esprit qu’ils voulaient réformer dans Ja masse des Francais. Lours raisonnements avaient d’autres bases vicieuses. Ils
s’arrogeaient le pouvojr de gouverner la génération francaise
de 1788, non point telle qu’elle était, mais telle qu’ils voulaient
qu’elle fat; disons mieux, telle qu'il semblait légitimement
qu'elle devait étre! Erreur funeste, qui fut la cause de tous
nos malheurs, parce que la France n’a jamais voulu étre réfor-
mée telle qu’ils !’ont voulu dans leurs systémes ; parce qu’elle
n’a jamais pu J’étre de celte sorte, et parce que ses rapports
avec la République européenne, quand elle l’aurait pu, s’v oppo-
saient. Onze ans d’expérience la plus douloureuse suffisent-
ils pour prouver ces vérilés? J’écris ce chapitre l’an VIE de
la République... La Révolution ayant ainsi renversé Jes prin-
cipes conservateurs de l'ancien régime, et fondé les bases de
Végalité etdes élections, les mesures répressives imaginées par
nos anc¢tres et partous les peuples modernes européens, pré-
cisément pour empécher tous nos malheurs, étant une fois
avilies par la Révolution, la société se trouva en Franco sans
régulateur (1)... »
Et l’on vit alors une série de révolutions que n’avaient certainement pas prévues les théoriciens réformateurs. Le 44 juillet 1789, Pancienne monarchie frangaise est renverséc, et la monarchie constitutionnelle est inaugurée. Le 10 aodt 1792, les Girondins, qui formaient la majorité de la Législative, inaugurent le régne de ]’émeute et mettent fin la monarchio constilutionnelle. Le 31 mai 1793, les Montagnards prennent le dessus et déciment la Convention dont la majorité leur est hostile. Le 27 juillet 1794, ils sont ronversés & leur tour par
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 304.
ce qu’on a appelé la réaction thermidorienne, Le 5 octobre 1795 (13 vendémiaire), Bonaparte écrase les sections et assure le pouvoir au Directoire. Enfin, le 18 brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte vient clore cette longue série de troubles.
Ainsi, en dix ans, il y avait eu six révolutions, six changements de gouvernement; el toute !’histoire de ces dix ans est tissue de tyrannie et de sanglantes divisions. Tous les partis criaient : Liberté, égalité, et ils se proscrivaient impitoyablement, Avant 1792, on ne jurait que par la Constitution, et l’on bralait les chateaux des royalistes ou I’un fusillait au Champ-de-Mars les républicains qui ne voulaient pas de cette constitution. En 1792, ce fut : Vivre libre ou mourir. Wi fallait vivre libre dans Je sens des hommes libres qui dominaient ou mourir. Les thermidoriens substituérent le mot humanité au mot mort. Ce fut au nom de l’humanité qu’ils fusillérent et mitraillérent les Montagnards, aprés avoir fusillé et mitraillé avec eux, en fréres et amis, depuis 1788 (1). Depuis, nous avons eu la fraternité, et les divisions politiques et sociales n’ont pag été moindres.
On comprend que les philosophes survivants se soient frappé la poitrine devant tous ces cataclysmes et qu’ils aient reconnu que pour gouverner unempire il faut autre chose que les systémes etles opinions philosophiques du temps. Nous avons cité plus haut les paroles de Malesherbes. Soulavie fait l’apologie de « Diderot, Mably, d’Alembert, Dussaulx, Buffon, Raynal et autres qu'il aconnus et fréquentés... I] est dd a leur mémoire de dire qu’ilsne céssérent jamais d’étre citoyens etque leurs intentions furent toujours pures. A l’exemple de Raynal ou de Marmontel, tous auraient abjuré leurs écrits avec solennité, s’ils avaient connu la puissance et les suites des opinions philosophiques... ».
Quant & Necker, dont tous les écrits avant 1789 avaient contribué a la Révolution, il ne chercha plus, aprés sa chute, qu’a la modérer. Ses derniéres publications montrent un homme
(t) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 364.
consciencieux et un esprit essentiellement religieux. Au reste, bien avant la Révolution, Necker exprimait, sur la question religieuse, un avis qui, s’if edtété bien compris de nos assemblées révolutionnaires, leur aurait épargné une de leurs plus lourdes fautes. « Le secours de la religion, disait-il, est nécessaire au maintien de l’ordre public ; c’est bien peu connaitre imperfection de tous les moyens d’administration que d’étre indifférent 4 ce puissant ressort. L’homme éclairé peut aimer la vertu pour elle-méme ; mais la classe nombreuse des hommes, dépourvue des secours de !’éducation, etdéconcertée sans cesse par la misére de son état, a besuin d’étre soutenue par une idée rapide du bien et du mal, et par un sentiment de crainte et d’espérance qui la soutienne uu milieu des ténébres. Philosophes de notre siécle, contentez-yous d’avoir concouru a dégager la religion des préjugés d’une dure intolérance ; vous aurez un grand tort si vous voulez davantage ; laissez, laissez aux hommes et le frein le plus salutaire et Ja plus consolante pensée (1). » Necker écrivait ces sages paroles en 1781. Il reprenait cette thése 4 la veille de la Révolution et en faisait l'objet d’un livre spécial intitulé : De /’importance des idées religieuses (1788).
Une douzaine d’années aprés, quand les malheurs de la Révolution eurent éclairé son esprit, Soulavie écrivait dans Je méme sens: « Sans l’instruction, que la religion seule a pu donner dans nos campagnes lointaines, et qui a suivi la population jusque dans le sein de nos montagnes, les peuples curopéens seraient grossiers et barbares comme ils le sont devenus dans lescontrées de ]’Arabie ; et telle est la nécessité d’un culte éclairé et ami de V’humanité, que la France rétablira en faveur des campagnes ces antiques fonctions qui consistaient a instruire les peuples, & soulager les malheureux, consoler les affligés, fortifier les mourants, parler de Dieu auxhommes, leur rappeler leurs devoirs, parler au nom des puissances invisibles du respect des propriétés, des devoirs d’un bon ptre,
(1) De administration des finances de la France, 1781.
234 HISTOIRE DE SUOULAVIE
dun bon fils, d’un bon mari, ete. : ou bien Ja France offrira dans quelques années, dans la classe des paysans, une horde d’étres sauvages, inconnus a nos péres, ignorants, féroces et brutaux comme les bétes qu’ils conmmandent (1)... »
On comprend qu’aprés tout ce qui s’était passé il fat revenu, comme les philosophes survivants, des illusions de 1789. Aussi, en rappelant qu’il avait « partagé les griefs de ses contemporains contre les abus du temps et contribué a les proscrire dans les Mémoires de Richelieu », so hate-t-il d’ajouter : « Mais la génération suivante refuse de reconnattre Ja nécessité du beau antique ct idéal de l’age d’or que son ainée voulait établir dans nos institutions sociales ; elle refuse méme de reconnaitre que celle-ci ait ouvert la-route qui devait y conduire. Entre ces deux systémes opposés, ajoute-t-il prudemment, Vhistorien doit marcher avec timidité, se borner darecucillir les faits, et laisser quelquefois aux générations futures le soin de trancher le litige (2). »
Soulavie aimait beaucoup les tableaux synoptiques dont on a fait depuis un si grand et si heureux usage pour l’enseignement public, et l’on pourrait croire que ceux dont il a enrichi les Mémoires du régne de Louis XVI et l Histoire de la décadence de la monarchie étaient les premiers du genre, si ~ lui-méme ne nous avait prévenus du contraire. « L’encyclopédie de l’entendement humain fut déterminée pour fa premiére fois parmi nous en 1587 par Christophe de Savigny. C’est lui qui imagina de classifier les productions de l’entendement humain analysées en quinze grandes planches, fort bien gravées en bois, dont la premitre est intitulée : 7Encyclopédie ou la suite et liaison des arts et des sciences (Paris, chez Gourmond, avec un privilége de l’année 1584. — Seconde édition en 1645.) La seconde classification analytique fut faite au milieu du siécle dernier. Mais d’Alembert, au lieu de citer le bon gentilhomme rethelois, qui en avait congu
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 347.
(a) Idem, Hl, 270.
l’idée primitive, en fait honneur a Bacon, dans son discours préliminaire de l’Encyclopédie (4). »
Les Mémoires du régne de Louis XVJ contiennent quatre tableaux synoptiques, consacrés : le premier au mécanisme de Pancien gouvernement monarchique ; le second et le troisiéme, au mécanisme de la Révolution frangaiso, et enfin le quatrisme, 4 la marche du consulat restaurant l’administration, réorganisant le gouvernement et assurant la paix au dedans et au dehors.
On verra au chapitre suivant Soulavie appliquer cette méthode synoptique 4 examen comparatif de la situation de Ja France et des autres Etats de |’Europe au xvi siécle. L’idée de cette comparaison, qui fait l’objet de |’Histozre de la décadence, apparait déja en plusieurs endroits des Mémoires du régne de Louis X VJ, surtout au dernier volume.
Les Mémoires du régne de Louis XVI provoquérent une réponse qui parut en 1802 sous ce titre: Les clusires victimes vengées des injustices de leurs contemporains et Réfutation des paradoxes de M. Soulavie (2). L’auteur, M. de Montigny, reléve bon nombre d’assertions contestables ou notoirement fausses dont Soulavio s’était fait l’écho complaisant au sujet de ja Dubarry, de Louis XV, de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Peut-étre péche-t-il lui-méme par une apologie excessive, au moins ence qui concerne Louis XV et M™ Dubarry.
Pain
Les Mémoires du régne de Louis XVI, malgré leurs défauts, seront toujours un précieux élément d’informations, avec les réserves voulues, pour tous ceux qui voudront connaitro a fond et jugor impartialement les grands événements de
(1) Histoire de la décadence de la monarchie francaise, Il, 115.
(2) Chez Perlet, libraire, rue de Tournon, 1 vol. in-8. Montigny (Charles-Claude de), jurisconsulte frangais, né & Caen en 1744, mort en 1818 Avocat au Parlement de Normandie au début de la Révolution, il fut par la suite commissaire du gouvere nement prés des tribunaux du Cantal ct donna sa démission en fructidor. Il a publié de nombreux ouvrages, entre autres une histoire générale d’Allemagne en 6 vol.; les Mémoires de Mme Adélatde et Victoire de France, et une étude intitulée ; De la monarchie sous la maison de Roarbon,
la fin du sidcle dernier. Que n’a-t-on pas dit et que ne pourrat-on pas dire longtomps encore, pour ou contre la Révolution francaise! Mais, parmi les louanges ou les reproches qu’on peutlui adresser, en est-il beaucoup qui la regardent exclusivement? Est-il bien difficile d’apercevoir dans l’ancien régime le point de départ de tout ce que la Révolution a fait de bien ou de mal ?
M. Mignet et M. Sorel oat démontré, avec une grande élévation de pensée ct de style, que Ja politique extérieure de la France avait été merveilleusement combinée; qu'elle s’était poursuivie constante et infatigable, avec un parfait esprit de
suite, en vue de |’unité nationale, dans Jes limites naturelles ,
du pays, malgré Jes changements de temps et de personnes.
On peut en dire autant de la politique intérieure, malgré bien de regrettables oscillations. I] n’est pas de réforme libérale des assemblées ou des gouvernements postérieurs & 1789, qui n’ait été préparée par l’@uvre des siécles précédents, de méme qu'il n’y a pas de folie ou d’excés postéricurs a cette date, ot les abus d’autrofvis n’aient une part de responsabilité. On a beau, pour satisfaire certaines passions, vouloir diviser les époques, elles sont unies comme les anneaux d’une méme chaine; on peut les distinguer pour les facilités de l’histoire, mais si on les sépare, onles rendincompréchensibles. A ce point de vue, les altaques contre le passé sont, comme I’a fort bien dit un jeune ot brillant académicien (1), une sorte de guorre civile, — ce qui s’applique aux détracteurs outrés dela Révolution aussi bien qu’a ceux de l’ancienne monarchio. Chaque génération a rempli sa tache dans Ja vie nationale. La Révolution, gigantesque assemblage de bien et de mal, comme toute ceuvre humaine, a été le produit d’aspirations universelles et de besoins irrésistibles, |’explosion finale d’un travail qui se continuait depuis des siécles, que les régimes précédents avaient modéré, contenu, en lui donnant des satisfactions plus ou moins convenables. Le progrés graduel, raisonnable, toujours effec-
(1) M. le vicomte de Vogué. — Voir son discours de réception & |’Académie francaise (novembre 1888.)
tué par les voies légales : voila le phare du philosophe moderne dans l’appréciation des hommes et des événements. Soulavie commence a s‘éclairera cette lumiére, quand il se demande si toutes les réformes de la Révolution n’auraient pas pu s’effectuer sans tant de violences, d’injustices et de sang. Mais les masses ne sont pas philosophes, et quand on se reporte au temps et qu’on cherche a savoir si, étant donnés les éléments de la Révolution, c’est-a-dire les passions et les ressentiments excités par les crimes et les abus de l’ancien régime, on pouvail éviter les excés qui l’ont affaiblie et déshonorée, on n’ose pas, sion est sincére, si on aréfléchi sur les entrainements inévitables du peuple, hasarder une réponse affirmative. Les légistes de la Constituante et de la Législative ont fait, non pas ce qu’il edt été le plus sage de faire, mais ce que leur éducation et Jes circonstances leur imposaient.La Convention a subi le joug des révolutionnaires parisiens; elle a laissé organiser Ja Terreur, parce qu'elle était terroriséela premiére. Sans doute, iledt été plus beau de résister, mais l’héroisme, qui est une exception chez les individus, l’est encore plus dans les assemblées. Aux époques de crises, ce n’est jamais la voix de la sagesse qui prévaut dans les réunions d’hommes, mais celle des oxtrémes: violenti rapiunt illud. Les sages écrivent l’histoire, mais ne la font pas. Ils donnent des conseils qui sont généralement peu écoutés. Ils émettent sur les événements passés des considérations plus ou moins justes; mais les autres agissent d’aprés leurs passions, leurs préjugés ou leurs intéréts ; ils donnent des impulsions décisives, et leur action est le plus souvent irrésistible.
Pour parer 4 ces inconvénients, on a proposé des moyens dont l’efficacité jusqu’ici n’est rien moins que démontrée, ct c'est & bon droit que Soulavie doute que la Révolution ait ouvert la route vers lage d’or. Au lieu de reconnaitre que Vamélioration de |’Etat a pour base unique l’amélioration des individus, on s'est habitué 4 considérerle gouvernement comme une sortede machine dont l’ingénieux, l’habile agencement, doit suppléer & tous les défauts des éléments quile composent.
Une Constitution est considérée comme une boile & musique qui, bien montée, doit jouer tous les airs qu'y ont introduits ceux quil’ont confectionnée, sans souci des mille circonstances qui peuvent la détraquer. On s'imagine qu'il suffit de fabriquer des lois, méme de bonnes lois, pour qu’elles soient observées. Dans cette voie, la question dela forme de gouvernement prend une importance que le bon sens et!’expérience lui refusent. Rousseau a ditquela meilleure forme de gouvernement dans un pays étail la pire en d'autres, et Montesquieu a fait observer que les peuples les plus libres étaient ceux qui avaient besoin de plus de vertus. S’inspirant de ces principes, ou n’en tenant pas assez compte, les uns, comme Soulavie, préférent une monarchielibéraleal’instar de l’Anglcterre, et les autres soutiennent lasupériorité de la république parlementaire dont les événements, d’ailleurs, bien plus que les hommes, nousont gratifiés. Un troisiéme parti, & notre avis plus raisonnable et plus patriotique, et qui nous parait avoir gagné beaucoup de terrain dans les hautes régions intellectuelles, consiste & se tenir en dchors ct au-dessus des deux autres, en acceptant sincérement le pouvoir existant eten s’efforgant decorriger ses fautes, sans jamais chercher a le renverser. On peut observer qu’aux yeux de cetroisiéme parti Ja différence entre la monarchie libérale et la république parlementaire n'est pas telle que le bon sens du corps électoral ne puisse, a la longue, |’atténuer notablement ou méme la faire disparaitre, en compensant, par plus de suite et de logique dans ses manifestations, le défaut de stabilité qui résulte de l’abandon du principe d’hérédité.
Mais ce ne sont encore la que les moyens secondaires. Tout Etat, monarchique ou républicain, doit avoir pour fondement de sa force la vertu des citoyens. Eclairer et moraliser le plus grand nombre : voila la tache essentielle de tout gouvernement digne de ce nom. Or, on ne peut . qu’étre frappé du danger des théories qui prévalent au moins momentanément parmi nos hommes d'Etat, et il nous semble que Necker et Soulavie, en insistant sur la nécessité d'un frein religieux pour rendre les peuples gouvernables et plus
heureux, y voyaient beaucoup plus clair que nos gouvernants actuels. S’il ne s’agissait que de mettre des bornes aux empiétements du clergé, de maintenir l'indépendance du pouvoir civil, nous n’aurions rien a dire, car le bien public et les deux pouvoirs eux-mémes ne pourraient que profiter a une délimitation équitable de leurs attributions ; mais quand on voit ce systéme juste en soi se transformer en une tyrannie véritable, quand |’Etat est assez aveugle pour ne pas comprendre que le plus solide fondement politique est ailleurs que dans des considéralions pureiment humaines, et qu’avec un président, comme avec un roi, l’esprit religieux, inséparable du respect des lois, est la plus sire garantie de Ja tranquillité et de la prospérité publiques; quand l’enseignement religieux est l’objet de vexations et d’entraves qui tendent a le détruire, — il nous est impossible de voir la un triomphe de la raison et de la liberté, et nous pensons qu’il ne valait guere la peine de faire tant de révolutions pour en arriver 4 une tyrannie, moins sanglante sans doute que celle de 1793, mais non moins irritante pour les convictions sincéres et plus dangereuse peut-étre pour |’avenir de la France.
ae
Nous arrivons 4 l’quvre la plus remarquable de Soulavie : Histoire de la décadence dela monarchie francaise.
Cet ouvrage et une sorte de commentaire philosophique de tous les mémoires historiques publiés par l’auteur sur le xvme siécle. On y remarque des rapprochements curieux, des vues élevées et méme des pensées profondes ; malheureusement, le défaut de concision, les incorrections et la trivialité du style n’y sont guére moins choquants que dans les autres productions de l’auteur. L’ Histoire de la-décadence est!’ ébauche d’un livre admirable, mais ce n’est qu’une ébauche, et il aurait fallu un autre homme que Soulavie pour écrire le livre.
Soulavie avait été frappédu contraste de la toute-puissance
deLouis XIV avec l’abaissement delamonarchie sous Louis XVI ; mais i avait été non moins frappé du contraste de la France soumise et florissante de Louis XIV avec I’Europe divisée du xvi’ siécle, et, réciproquement, du contraste de Y’Europe tranquille et florissante de la fin du xvine siécle avec les agitations révolutionnaires dela France? Comment et pourquoi le perfectionnement des monarchies en Europe a-t-il coincidé avec Vavilissement de la couronne de Charlemagne et de Louis XIV ? Cestle sujet de ’ouvrage que nous examinons.
Notre auteur pense, non sans raison, que la puissance de la France au xvu* siécle venait surtout de ce que le priacipe de I’hérédité du tréne y était universellement admis, de ce que Yautorité y avait gardé tout son prestige. Par contre, la faiblesse des autres Etats pendant la méme période venait de !’électivité des couronnes, dont !’anarchie était la compagne inséparable. Aprés avoir passé en revue les principaux évéuement du siécle, Soulavie conclut fort judicieusement : « L’institution des couronnes électives qui, dans la spéculation, semble ’institution la mieux réfléchie et la plus pure, était donc en Europe une sourcede troubles, d’injustices, de dissensions, . de massacres et de séditions héréditaires. En Pologne, |’avarice vendait son suffrage au plus riche... Le pouvoir électoral était en Turquie dans le corps des Janissaires; en Russie, dans Jes Strélitz; en Pologne, dans les Confédérations armées et soldées par la Russie, par la France et |'Autriche. En Suéde, en Danemark, en Hongrie, en Bohéme, il était dans les Etats ou dans le Sénat (1). » Ala fin du xvim® siécle, les réles furent renversés. Les autres Etats naguére divisés s’étaient pour Ja plupart ralliés au principe héréditaire et ils étaient devenus forts. La France, au contraire, avait été poussée par les fautes de ses princes vers le régime électif et elle traversa une crise terrible quine prit fin qu’avec un franc retour au principe héréditaire.
Soulavie ne se faisait pas, du reste, illusion sur les inconvénients du régime héréditaire. C’est ainsi que, frappé des maux
(3) Histoire de la décadence, 1, ghe
qu’engendrent les minorités des rois, il voulait qu’au lieu du mode de succession actuel de l’ainé a son fils ainé la couronne revint, a la inort du roi, au male de la maison qui se rapprocherait le plus del’age de 35 ans. De méme, il proposait que le pape eat pour successeur celui des cardinaux qui approcherait le plus de l’dge de 55 ans (4). Partisan du principe héréditaire, dans un but d’ordre et de stabilité, Soulavie ne !’était nullement de!l’autorité absolue dont if avait, plus que personne, étudié les fatales conséquences sous !’ancien régime. Les institutions a Ja fois si libérales et si conservatrices de l’Angleterre avaient toutes ses sympathies et toute son admiration. Il fait tras bien ressortir ce qu’a d’avantageux le jeu constitutionnel dont le peuple anglaisa, le premier, donné |’exemple en Europe. « C’est en partie, dit-il, 4 ce jeu perpétuel et alternatif des factions successivement dominatrices dans le gouvernement ou dominées dans |’opposition, que cette nation, secondaire en Europe par sa population et son territoire, doit cette prodigieuse émulation intérieure qui devait lélever, pendant le xvmi’? siécle, au rang des puissances européennes de premier ordre (2). »
Tandis que l’Angleterre revenait 4l’état stable, en concentrant et relevant les prérogatives d’une couronne plusiours fois brisée, Louis XIV, en légitimant ses enfants naturels et en gaspillant toutes les ressources du royaume, avilissait et affaiblissait le pouvoir et préparait les vyoies 4 Ja Révolution. En France, ot le Roi se disait absolu, on lui contestait le droit de dissoudre les Parlements rebelles. En Angleterre, au contraire, le pouvoir de dissolution du Parlement, placé aux mains d’un monarque-magistrat, devenuit la sauvegarde de la couronne.
Les fautes de Louis XIV et de ses successeurs, qui eurent pour résultat final la Révolution, portent a la fois sur la politique intérieure et sur la politique extérieure.
Au point de vue extérieur, Louis XIV est moins a blamer que ses successeurs, parce qu'il maintint a peu prés
(1) Histoire de la décadence, 1, 1yo et 1y8.
(2) Idem, Il, 8.
242 MISTOIRE DE SOULAVIE
constamment la politique d’Henri IV et de Richelieu consistant a rechercher |’alliance des petits Etats contre la maison d’Autriche,qui dominait 4 la fois en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Italie et en Espagne. Maison sait les prodigalités auxquelles lentraina sa prodigieuse vanité, ct la politique d’intolérance et d’immixtion dans les affaires religieuses, a laquelle le poussa un entourage de fanatiques et d’ambitioux. Notre auteur blame Louis XIV au sujet des quatre propositions gallicanes de 1682 dont il fait ressortir la portée. Il pense qu’il aurail mieux valu laisser l’ancien voile sur ces graves questions. « Eo déclarant le pape justiciable des conciles, Louis XLV établissait en Europe une maxime qui en est le fléau ; il enseignait la pernicieuse doctrine du pouvoir législatif, qui déplace lexécution et la constitue dans la multitude... et avec laquelle les grands dela populace devaient eu 1792 détréner son petit-fils et le condamner au. dernier supplice (4). » En reprochant 4 |’ancien ne monarchic son intolérance a l’égard des protestants, Soulavie dit que ceux-ci « sontdans la république chrétienne ce que les jansénistes sont dans la religion romaine (2) ».
Sous le successeur de Louis XIV, toutes les fautes de polilique extéricure et intérieure furent accumulées, Ou abandonna la politiquede Richelieu pour livrer au cabinetde Vienne les secrets ct la direction de la politique dela France. Parmi les causes de la triste destinée de Marie-Antoinette, il faut compter, en premiére ligne, les provisions de haine que cette politique avait amassées pendant un demi-siécle dans le coeur du peuple francais.
Les dilapidations et des faits de compression intérieure se continuérent sous Louis XVet méme sous le faible Louis X VI. Tout le monde sait les persécutions qu’eurent 4 souffrir les protestants avant le régne de Louis XVI, mais ce qu’on sait beaucoup moins, ce sont les vexations dirigées contre les différents partis catholiques sous un pouvoir qui, suivant ses intéréts ou les influences dominantes, prenait fait et cause,
(1) Histoire de la décadence, I, 139.
(2) Mémoires du régne de Louis XVI, 1, 213.
tantot pour les ultramontrains et tantét pour les gallicans. En 4682, on faisait pendre en effigie les plus fougueux ultramontains et onmettait en prison leurs partisans. Fn 1685, au contraire, il fallait se rétracter et se soumettre au pape. En 1713, avant la mort de Louis XIV, on était envoyé ala Bastille ou en exil, si on n’acceptait pas aveuglément les décisions do la cour de Rome. En 17415, on était exilé par le régent, si on outrageait les libertés gallicanes. En 1722, quand Rome eut traité avec le cardinal Dubois, on était exilé si on n’était pas ultramontain. « Ainsi, tout Francais remarquable, ou par ses emplois, ou par sa naissance, ou par son génie, ou par ses richesses, qui avait atteint, en 1722, lage de cinquante ans, avait été forcé, sous peine de disgrace, de changer quatre fois en sa vie de maximes, de conduite, de politique et d’opinion : en 1682, en 1743, en 1715 et en 1722, par ordre de Louis XIV, du P. Tellier, du régent et de l’abbé Dubois. Un petit nombre de Frangais eut un caractére indomptable ; et quand on n’eut pas, comme Etat, un esprit versatile, on fut persécuté, en 1682, au préjudice du pape, comme on le fut, en 17413, & son profit. En 1745, celte plaisante et déplorable ritournelle recommenga (1)... » Au milieu de ces vicissitudes, ce qu’on appelait un caractére élait devenu une chose extraor dinaire. « C’était prévenir contre quelqu’un de dire : i a du caractére. Dans cette situation, toutes les forces qui devaicnt étre des appuis naturels de !’Etat, le clergé, la noblesse, la magistrature, s'usérent si bien en pure perte que la révolution ne fut guére que l’action des rangs inférieurs de la société qui avaient conservé leur caractére, contre les premiers ordres de la monarchie qui l’avaient perdu. »
Le ministére du cardinal Fleury fut une heureuse éclaircie dans les ombres de la politique frangaise au xvme sidcle. Notre auteur avait déjaé rendu hommage a ce personnage dans plusieurs ‘de ses Mémoires. « Fleury entreprit de guérir les maux de la France, et parvint & ce but presque par l’inac-
(1) Histoire de la décadence, Il, 35.
2hb HISTOIRE DE SOULAVIE
tion, en la laissantreposor eten écartant des affaires les intrigants, ou en réprimant leurs projets... Fleury, voulant laisser reposer I’Etat, craignaitla guerre ctregardait la plus heureuse commeunfléau (1). » Soulavie accentue cette note dans!’ouvrage que nous examinons (2). « Ce prélat s’était convaincu que la France n’était désolée que par l’excés d’action des personnages inconsidérés qui gouvernaient I’Etat, et ponsait que l’autorité s’était mélée de beaucoup trop d’affaires qui ne la regardaient pas. L’hisloire reconnaitavec lui que, si l’Etatse fat abstenu de tout ce qu’il avait imaginé, ordonné, exécuté de plus mémorable depuis la mort de Louis XIV, surla religion, les alliances, la guerre et les finances, la France edt été constamment la premiére puissance européenne, et les sujets paisibles, heureux et contents... L’épargne et la paix étaient les deux objets auxquels le cardinal sacrifiait tout et les pivots autour desquels roulaient toutes les affaires... [1 redoutait que son ministére devint historique. » Tout le monde peut reconnaitre la des idées ou des germes d’idées qui, depuis, ont fait une belle carriére, mais dans lesquelles le gouvernement déja tout puissant de 1802, qui elles étaient suggérées, ne pouvait guére voir que de la pure idéologie. |
Un langage qui devait étre mieux entendu du premier consul, bien qu’il n’en ait tenu comple que dans la mesure qui répondait & ses vues ambitieuses, ost celui de notre auteur, quand il signalait les lacunes laissées par la Révolution dans le mécanisme gouvernemeatal, et qu’il insistait sur la nécessité de chercher dans les classes supérieures un contrepoids 4l’action destructive du peuple, et un appui al’autorilé supréme, dont l’influence modératrice est indispensable 4 Ja liberté elle-méme. « Ce qui, en Angleterre, a rendu 4 la couronne la solidité, l’éclat et la gloire, c’est la découverte des ¢rois pouvoirs, qui se font mutuellement échec, et mainliennent I’équilibre si souvent rompu parmi nous, faute des classes intermédiaires (noblesse et clergé) que la Révolution a
(1) Mémoires de Richelieu, 1V, 194 et 197.
(2) Histoire de la décsadence, U, 180,
détruites... Tandis que les richesses, la liberté ct les talents ont illustré cette nation immortelle (l’Angleterre), a quels exces de malheur n’ont pas été condamnés les Turcs. chez qui l’on ne trouve qu’un seul pouvoir, celui du sultan ; et les Russes, qui n’ont plus que deux pouvoirs, la noblesse et fe trone ; et les Suédois, qui en ont appelé quatre dans le sein de l’Etat (1)? »
Apres avoir cité Jes faits d’usurpation et d’anarchie en Russie et en Turquie, aprés avoir rappelé le sort d’Alexis, Ivan, Pierre III, Paul I*, Achmet, Charles I,, et Louis XVI, Soulavie ajoute : « Puissent donc ces faits glacer de terreur les princes insouciants et nuls de caractére, et les obliger a soulenir et défendre la classification et la hiérarchic sociale, comme la base principale de Jeur inviolabilité, et la source de la liberté et des droits des peuples confiés a leur puissance ! » Ces paroles. qu’il faut entendre, non pas comme une -apologie des castes, mais comme une démonstration de I'utilité d’un pouvoir intermédiaire, servant de modérateur aux influences d’en haut aussi bien qu’aux pressions d’en has, prouvent que Soulavie avait profondément médité sur ces importantes questions. L’expérience a assez démontré, dans le passé et dans le présent, que, s’il est dangereux pour !’autorité absolue des rois de manquer de leur opposition légitime, i] ne ]’est pas moins pour l’autorité absolue des assemblées de ne pas trouver dans des classes supéricures ou dans des institutions traditionnelles le seul contrepoids qui puisse Jes maintenir, la seule préservation efficace contre leurs propres excés.
Ce jeu des influences politiques et sociales est si légitime et si nécessaire qu'il se rétablit naturellement de lui-méme: sous une forme ou sous l'autre, quand les révolutions l’ont suspendu ou détruit. C’est ainsi qu’da l’action modératrice de la noblesse, brisée en 1789, s’est substituée, depuis, |’action modératrice de la bourgeoisie, que nous avons vue successive-
(1) Histoire de la décadence, Ill, 13.
mont faire échec a l’arbitraire gouvernemental et a la tyrannie démagogique, et & qui nous devons, en somme, d’étre revenus au régime de liberté parlementaire que Soulavie admirait déja, au siécle dernier, chez les Anglais.
Quant au clergé, si l’on veut voir les choses de haut, et ne pas se perdre dans les rancunes de secte ou les préjugés de bas étage, on reconnaitra que, bien qu’ayant cessé d’exister comme ordre politique en 1789, il exerce dans notre organi~ sation politique et sociale une influence aussi légitime que salutaire, tantét en confondant son action avec celle des classes supérieures quand les principes fondamentaux de la société sont en péril, tantét en s’appuyant plus spécialement sur les populations rurales, éminemment croyantes et conservatrices, pour contrebalancer les innovations trop périlleuses. A part de rares exceptions, ne l’a-t-on pas toujours vu s’efforgant de concilier les intéréts rivaux, d’apaiser les passions opposées, en préchant aux riches la générosité, aux pauvres la résignation, A tous la justice et la charité?
Aussi Soulavie, dans ce dernier ouvrage, rend-il au clergé et ala religion catholiques des hommages qui contrastent singuliérement avec le langage qu’il tenait a leur égard pendant la période révolutionnaire. Aux ennemis du clergé, il démontre combien nous sommes redevables 4 la sagesse de nos péres, pour avoir « établi une autorité perpétuellement conservatrice des mcoeurs 4 cdété d'une autorité perpétuellement corruptrice, afin de nous garantir également de l’ignorance et de la harbarie ». I] rappelle ce que la liberté politique doit & l’Eglise catholique. A travers les nuages et les longueurs de son style, les esprits impartiaux et réfléchis apprécieront ce qu'il y a de juste et de profond dans la page qu’on va lire:
« ... En méditant sur le simple mécanisme de 1’Eglise romaine, que vous voyez résister, toujours saine et sauve, a tant de tempétes, on est obligé de dire qu'il mérite toutes les réflexions des révolutionnaires, des amis de laliberté, des philosophes et des protestants. S’ilétait vrai qu’ils se sont fait un
amusement de livrer ala risée des peuples Ja base de notre civilisation; si cclte Eglise était lo type primitif de tous les gouvernements libres et stables; s'il Gtait vrai qu’elle fat obligéo do conserver religieusement ses formes de gouvernement, comme des modéles sacrés, intacts et éternels, qu’il ne lui est pas donné le pouvoir de détruire; si ses Ecritures, revétues d’une autorité qu’aucune puissance n’a pu anéantir, étaient des monuments conservateurs des régles éternelles de la morale, et d’un modédle impérissable des gouvernements libres; si les peuples qui ont adopté des formes politiques opposées s’élaic nt précipités, cn voulant!’éviter, sous le joug de la tyrannie, — les philosophes, sans doute, les révolutionnaires ct les puissances protestantes cesseraient de poursuivre une instilution gui est, au fond de I'Italie, la gardienne et le dépot sacré de leurs principes politiques. Or, il est constant que les peuples européens doiveut a )Eglise romaine, constituée avant Jcur établissement, leurs notions primitives sur /’organisation des Etats libres ; sur ladivision des pouvoirs ; sur lindépendance relative de ces pouvoirs; surla nature du pouvoir législatif, émanée exclusivement du sein de la société; sur la nature hiérarchique du pouvoir exécutif indépendant de [autorité antérieure ; sur Pheureuse impossibilité dans ces pouvoirs de se confondre, dese supplanter, etc. (1). »
Ailleurs, il observe que « si la France et les grands Etats do l'Europe chrétienne sont florissants depuis quatorze siécles, cest qu’ils avaient institué, en qualité de premier ordre de PEtat, a cété du trdéne, les dépositaires d'un code qu’ils pouvaient transgressor, mais qu’il ne leur était pas donné d’altérer; d'un code qui est celui de tous les temps, et qui, depuis son institution 4 Sinai et son extension dans la Rome moderne, a présidé a Ja destinéo de la société et donné aux divers ages de l'esptce humaine un caractére plus homogéne et moins porté aux révolutions... Charlemagne, Constantin et les autres fondateurs des monarchies modernes furent supérieurs on sa-
(1) Histoire de la décadence, I, 133.
cess et en prévoyance a tous Jes conquérants de l’antiquité, en constituant le clergé dépositaire de la régle des mceurs et en lui confiant ’enseignement (4) ».
Quoiqu’ayant souvent maltraité les Jésuites dans ses diverses publications, par conséquent peu suspect de partialité 4 leur égard, Soulavie fait ’éloge de ce « foyer d’éncergie et de sentiment », ainsi que des autres missionnaires qui vont porter Jes arts européens chez les sauvages. « Si l’on sait unir le zéle religieux et le zéle des sciences, ils porteront la gloire du nom frangais jusqu’aux antipodes (2). » I] dit dans un autre endroit: « Quand toutes les factions déchafnées déchiraient ainsi la patrie depuis 1752, disons-le en face de toute l'Europe, disonsle en bon Frangais et sans redouter les parties intéressées, les Jésuites, queje n’ai point épargnés dans leurs erreurs, étaient lo seul parti véritablement frangais, ainsi que le Dauphin, dont le varactére connu, décidé, profond et éclairé, était devenu l’unique etderniére espérance de la monarchie... Les Jésuites a cette époque n’étaient plus ultramontains en France. Pour sauver la monarchic, qu’ils voyaient en péril, ils avaient ajourné leurs haines antérieures. Rome, sous le bon Benoit XIV, avait déposé ses foudres... Pour terminer une querelle qui durait depuis 4743, le pape avait accordé une encyclique qui réprimait le zéle modéré et légitime comme le fanatisme. L’encyclique devait étre ce qu’est devenu le concordat (3). » Mais J assassinat de Damiens, dont tous les partis se rejetérent la responsabilité, et que Louis XV, écoutant la Pompadour, attrihua aux Jésuites de Silésie, vint tout faire échouer.
Aprés la chute du tréne, il y eut un déchainement terrible contre le clergé. Soulavie rappelle comme caractéristique de « l'esprit persécuteur dos tyrans de la Constituante, ce déluge de caricatures, soit obscénes, soil sanguinaires, étalées sur les quis de Paris. Jour par jour, ajoute-t-il, je les recueillis depuis
‘1) Histoire de la décadence, III, 94 et 98.
(>) Tableaux de Uhistoire de la décadence, p. 19. C'est dans le méme sens que M. Gambetta, a qui l’on reprochait de favoriscr les missionnaires francais, répondait que l'anticlécicalisme n’était pas un objet d’exportation.
(3) Histotre de la décadence, Ill, 190.
1789 jusqu’en 1794. » Il en énumére les sujets: « Déménagement du clergé. — Son départ. — Son mariage. — Son enrdlement. — Les wuvres du clergé. — Histoire, en estampes, du serment. — Flagellation des sceurs grises et des religieuses qui le refusent. — Railleries contre les évéques. — Contre le pape. — Ses bulles de savon. — II arrive en paradis. — II arrive en enfer. — Railleries contre le culle, les sacrements et les saints. — Le clergé purgé, fustigé, demandant |’auméne, sabré, accusé d’empoisonnement, d’assassinat, battu, éventré, poursuivi a la lanterne, mitraillé, conseiller de Satan, enfanté du diable, habitant des enfers, courtisan du diable, etc. (1). »
Si l’on rapproche ces temoignages de |’ex-prétre révolutionnaire en faveur de la religion et du clergé, de la lettre qu’il écrivait au Directoire a la fin de 1797 (2), on voit qu'il s’était fait dans son esprit une évolution décisive, 4 laquelle n’avaient peut-étre pas élé étrangers, d’une part le bref du pape qui |’avail sécularisé, et de l’autre les tendances notoirement conservatrices du nouveau régime.
Les apercus de politique extérieure, dansl’ Histoire de /a décadence, procédent des mémes idées que nous avons vu exprimées plus haut dans le portrait du cardinal Fleury, Soulavie blame vivement I’alliance autrichienne, due a la funeste influence dela Pompadour. Aprés avoir soutenu le roi dePrusse contre!’Autriche, la politique francaise, abandonnée A la direction de la favorite, servait les vues ducabinet de Vienne contre Frédéric. Le total des sommes envoyées a Marie-Thérdse pendantla guerre de Sept ans, extrait des registres particulicrs de Louis XV par Soulavie, dépasse 80 millions (3).
Soulavie blame aussi la guerre avec l’Angleterre. Au sujet de nos rapports avec cette puissance, i] avait déja, dans un
(1) Histoire de la decadence, IU, 149.
(2) Voir au chapitre xix.
(3) Histoire de la décadence, Il, 273.
250 HISTOIRE DE SOULAVIF
aulre ouvrage (1), déploré hautement la haine que se portaient les gouvernements anglais et francais, au grand détriment des deux peuples. Il avait flétri « la diplomatie furieuse et insensée qui épuise, en France et en Angleterre, quatre ou cing fois dans l’espace de chaque siécle, la population frangaise et la © population britannique... Dans quel but les quatre gucrres désastreuses du xvine siécle entre les deux pays? Quelle haine inutile et aveugle dans lesdeux gouvernements! Quelle impuissance ct quelle impéritie sur le continent comme dans I’ile britannique! Tout cela ne prouve-t- il pas que les deux gouvernements ontété dirigés par des ignorants et des égarés, par des passions personnelles et haineuses, qui les ont empéchés de voir que la prospérité réelle des deux nations consiste a rester en paix... »? |
Dans |’ Histoire de la décadence, Soulavie constate que, pendant je xvin* siécle, l’Angleterre a poursuivi la France de ses haines, disant 4 chaque guerre en plein Sénat et a la face do l'Europe : Delenda est Carthago.
Elle a réussi, par trois véritables guerres puniques, a renverser la maison de Bourbon, mais elle a échoué dans ses projets de destruction nationale et de démembrement. « La Carthage des Anglais existe encore, et elle n’est Carthage qu’aux yeux d’un parti qui seul est son ennemi en Angleterre ; Ja nature ’a faite la Rome moderne continentale (2). » Soulavie s’attache a démontrer que « Rome moderne doit étre tolérante, modeste ot l’appui du faible au dehors; que les intéréts de Rome et de Carthage n’ont jamais été connus que sous l’immortel! cardinal Fleury; qu’ils consistent non a spéculer des plans de destruction, mais des plans de tranquillité domestique ».
A cette Spoque (1802), l’idée d’une descente en Angleterre n’était pas considérée comme impraticable, et Soulavie, qui avait communiqué au premier consul les plans dressés a cet effet par le ministére secret de Louis XV, y croyait peut-étre plus que personne. Du moins, il ne voulait voir dans cette
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 290.
(7) Histoire de la decadence, Il, 3.
expédition qu’un moyen d’assurer Ja paix future, et voici les conseils qu’il donnait dans cette éventualité 4 Bonaparte : « Quand vous irez & Londres, A la rencontre des troupes de M. Pitt, s’il devient encore une fois notre ennemi, et s'il désole ]’intéricur de la France, souvenez-vous qu’en abordant en Angleterro vous aurez divers combats a soutenir, une bataille au moins Agagner dans les comtés, et la grande victoire définitive 4 remporter dans le Midlesex, & quelques milles de Londres. Vous serez alors dans cette terre étrangére comme des lions irrités. Le lord-maire vous apportera, dans un plat de vermeil, les clefs de la cité; mais, dans yos moments de férocité guerriére, vous ne brilerez pas la métropole de la liberté européenne. Vous serez bien plus grands que M. Pitt qui mit le feu dans Toulon, qu’il disait conquérir pour le successeur de Louis XVI; mais vous mettrez fin 4 ces guerres puniques qui désolent deux peuples si dignes d’un meilleur sort. La nature les placa l’un prés de l’autre pour s’estimer et s’aider, et les Chatham, les Pitt, les Grenville, les Choiseul, les Pompadour et les Brissot Jes ont armés avec fureur l’un contre |’autre et tourmentés a petit feu. Vous rétablirez toutes les affections libérales, vous recommencerez leurs relations de Fleury et de Walpole... »
Soulavie, dans son précédent ouvrage, disait 4 propos de lord Chatham : « La plus grande de toutes ses erreurs, c’est de s’étre imaginé que l’Angleterre ne serait jamais vraiment puissante et prospére qu’en accablant la France et enla tenantdans un état de dégradation. Chatham oubliait que la France et Angleterre, étant de bonne intelligence, avaient en leur pouvoir et la guerre et la paix ; il oubliait que la paix seule enrichissait les puissances commergantes; il oubliait que le champ du commerce étail assez vaste pour enrichir la France et l’Angleterre (1). »
C’était se rapprocher singulitrement d'un des grands principes mis en lumiére par les économistes modernes. Sans
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, Ill, 391.
croirea ]’ére de Ja paix perpétuelle, car les passions humaines dérouteront toujours & un moment donné les plus sages comhbinaisons, on peut croire du moins que les guerres deviendront beaucoup plus rares, quand les hommes d’Etat seront arrivés & penser, comme les économistes, que la prospérité d’une nation n’est pas faite nécessairement de la ruine des autres.
Soulavie excelle en comparaisons et rapprochements curieux. I] montre le lien qui rattache les excés de Ja Révolution aux abus de l’ancien régime, la tyrannie religieuse aux persécutions de Ja monarchie contre les protestants. Mais il est trop disposé a voir des intrigues ou des conjurations 1a od il n'y a souvent que des effets de la force des choses : quand il nous montre, par exemple, le cabinet anglais organisant la révolution franguise d’aprés un plan murement combiné, comme une piéce de théatre. Ce n’était, parait-il, que des représailles. « Pitt calqua les plans de la révolution de 1789, contre la maison de Bourbon, sur les plans révolutionnaires de la France dirigés en 1745 par Tencin contre la maison de Hanovre. Ce cardinal les tenait du prétendant. M. Pitt les tient de feu son pére (4). »
Il nous semble aussi forcer singuligrement la note, quand il impute a l’Angleterre le systsme de Law (4719), puis « la grande filouterie des assignats », et aussi quand il accuse Necker d’avoir été un agent de f’Angleterre. Troublé par le souvenir des assignats, Soulavie prédit que « quand notre fortune sera refaite, la haine héréditaire des Anglais poursuivra nos neveux par un troisiéme déluge de papier qui portera une autre dénomination, toujours avec le but apparent d’enrichir Etat comme Law, ou de pourvoir 4 son crédit, comme Necker... Laissons écouler deux ou trois générations. Vers 4870, l’Angleterre nous proposera de nouveau la restauration de nos finances et de notre crédit, toujours en dénaturant nos recettes, ob sont nos richesses incomparables et suffisan-
(1) Histoire de la décadence, Il, 234.
tes ala prospérité de la France et aux besoins de VEtat (4). »
Cette prédiction est curicuse & cause dela quasi-coincidence de la date marquée avec une catastrophe célébre ; mais, commo la paix existe depuis longtemps entre les deux pays, personne ne s’est avisé d’accuser nos voisins d’outre-Manche, et cette fois on a compris que l’abus de la spéculation et Vignorance des lois économiques étaient les seuls coupables. Ne rions pas trop de cette manie de Soulavie de voir partout des complots plutdt que des effets naturels de nos sottises : n’avons-nous pas encore des gens qui ne voient partout que la main des Jésuites, tandis que d’autres croient le monde mené par les francs-magons ?
Aprés avoir exposé toutes les manceuvres que l’étranger a pu réussir contre nous au siécle dernier, Soulavie ajoute: « Ah ! tout cela est possible sous des autorités amovibles, quand des autorités permanentes conservent chez l’ennemi les moyens et la théorie des destructions, et quand cet ennemi a fait ses preuves ; mais observez bien les progrés du génie national, ses retours, ses repentirs, ses instruments de réforme. La grande nation, que tantde malheurs ont rendue plus réfléchie, sortira encore de ce chaos, toujours grande et victorieuse.. — Nous sommes encore deux grandes forces : un chef vigilant, bien servi, bien instruit et général ; — et aprés lui encore la France, et toujours la France (2)... »
Ceci est écrit en 1802, et si les espérances, que Soulavie fondait alors sur Bonaparte et sur le patriotisme national, ont eu une brillante réalisation, suivie, hélas! de profonds revers, il est impossible de nier la justesse de l’observation du début. L’instabilité est le point faible du régime républicain, o& lon devrait au moins s’attacher, si l’on veut que nous ayons une politique suivie, ne pas changer incessamment le personnel gouvernemental, tandis que nos ennemis ou nos rivaux en changent si peu.
L’Histotre de la décadence contient un apercu des développe-
(1) Histoire de la décadence, II, 62.
(2) dem, Ill, a4o.
meats progressifs de l’esprit frangais, dans lequell’auteur s’est attaché a caractériser l’action funesto exercée par les philosophes du xvin* siécle. Jusqu’a eux, dit-il, tout est action et ‘fécondité dans la république des lettres en France. Parcourez les familles littéraires : leur différence dérive de la variété des ~ facultés de l’esprit. Les unes dépendent de la faculté qui observe, les autres de Ja faculté sentimentale. L’esprit humain, dans toutes ses divisions, est créateur. Son action est réelle et positive de sa nature. Ce n’est que vers le milieu du xvm’? siécle que l’action négative dans |’esprit humain ose se manifester en France et l’emporter sur la précédente. Les sciences expérimentales n’en éprouvent ni égarement ni perturbation; mais tout ce qui est sentimental, politique ou moral, est condamné a la dégradation. Ainsi la république des lettres se divise, dés le milieu du siécle dernier, en deux sections, la positive et la négative. La positive, pleine de sentiment et de vie, était I’aliment de la monarchie, quand la négative, fondée sur )’égoisme, en devient le principe destructeur. Le coeur de l'une était francais, tandis quel’autre, établie et protégée par les intrigues des étrangers, et pensionnée par leur jalousie, est toute cosmopolite. Les philosophes et les économisies appartiennent alaction négative. Ce sont les deux grandes souches de la Révolution. Les premiers en voulaient a la religion et ala monarchie, les seconds 4!’administration. Les factions révolutionnaires s’entretuent aprés avoir montré leur inaptitude a gouverner et surtout 4 nous rendre égaux et libres. Avec Bonaparte, la faculté destructive de esprit humain cesse, la faculté conservatrice est rétablie (41).
ILy aurait bien des réserves a faire sur cette maniére de voir, surtout en ce qui concerne les économistes, que notre auteur accuse de vouloir « bouleverser l’administration, dénaturer le caractére de la recette dans les finances, établir une royauté dans le sein de Ja bourgeoisie propriétaire et dégrader la noblesse et le clergé (4) ». Nous nous bornerons a constater que
(1} Histoire de la décadence, Ml, 117 & 133.
ce n’est pas 1a le programme de la science d’Adam Smith et des Say. Le langage de Soulavie prouve a Ia fois son ignorance des nouvelles doctrines et les préjugés dont elles étaient Yobjet. {1 prouve aussi ta difficulté dedistinguer au début dans les mouvements d’idées ce qui est simplement progressif et ce qui peul devenir révolutionnaire.
Les tableaux synoptiques, qui, sous la forme d’un petit atlas in-4°, forment une sorte de complément de |’ Histoire de la décadence, sont précédés de Consipgnations sur les progres de la puissance dans les grandes monarchies européennes, sur la décadence de l’autorité en France pendant le xvut siécle, et sur Linfluence de la républigue des lettres sur ces événements, L’auteur passe en revue les luttes européennes, dans lesquelles chaque puissance a payé fort cher sa politique de prépondérance, sans jainais la conserver longtemps. — Chaque puissance s’est fortifiée & Vintérieur, tandis que la France s'affaiblissait graduellement par des divisions de partis, que Soulavie altribue trop exclusivement a des influences étrangéres. {I dit que « nul prince ne doit se coucher en Europe, sans avoir passé en revue, en esprit, sa position actuelle avec le sacerdoce, avec les grands, avec les provinces, avec les majorités dégislatives, avec leurs minorifés, avec ce qui reste du gouvernement qui |’a précédé, avec les plus notables personnages, qu'il croit avoir des attachements avec les puissances étrangéres, et surtoutavec la répudlique des lettres. Ces corps, ces partis, ces personnages étant les instruments de la puissance publique dans les mains d’un gouvernement habile, sont les armes etles arsenaux des conspirations dans les mains des puissances ennemies ». Son analyse des mouvements de Yesprit humain parait subtile et, dans tous les cas, ne brille pas par excés de clarté.— Ce qu’on y voit le mieux, c’est une protestation contre les idées révolutionnaires, dont l’auteur a été trop longtemps la dupe, et contre les destructions auxquelles le premier consul s’attachait alors 4 remédier.
Le premier de ces tableaux contient trente-six portraits de rois, ministres, ou chefs révolutionnaires, qui ont eu le manie-
2b HISTOIRE DE SOULAVIE
ment de nos affaires, pendant la décadence de la monarchie, depuis Louis XIV jusqu’a Robespierre.
Le secondestle Tableau analytique et comparatif du mécanisme de la décadence de la monarchie francaise, et des progrea de Vautorité royale dans les grandes monarchies européonnes, depuis |’époque ot Louis XIV fut surnommé le Grand jusques 4 la mort de Louis XVI. La premiére colonne de ce tableau donne Ja chronologie des gouvernements ou des ministires qui ont conduit la monarchie vers la république. Les séries horizontales présentent les événements survenus en Europe ou en France pendant la durée de ces gouvernements. Chacune des colonnes perpendiculaires donne la chronulogie des grandes couronnes européennesrangées a cété delacolonne frangaise suivant les progrés de la tranquillité domestique. Et la diagonale qui sépare |’Europe de la France offre les contrerévolutions enfaveur de l’autorité royale en Europe, et le commencement des révolutions contraires inoculées dans le sein de la monarchie francaise.
Le troisiéme tableau indique les trente-cing familles composant la république des lettres en France depuis Francois I* jusqu’en 4800, et tend & montrer leur affinité, leur carac- tére créateur, conservateur ou destructeur, suivant leurs rapports avec la prospérité, la décadence et la chute de Ja monarchie frangaise. Ces trente-cing familles sont divisées en trois grandes divisions ot prédomine: pour la 4'* la faculté posilive et créatrice, pour la 2° la faculté négative et résistante, et pour la 3° la faculté mixte et comparative ; ce qui correspond, en summe, a l’esprit conservateur, a l’osprit d’opposition et 4 esprit doctrinaire (on dirait aujourd’hui centrecauche) qui s’attache a concilier les extrémes. Tout cela est fort ingénieux, mais ne résoud pas la question de savoir od le premier cesse d’étre juste el prudent, ot le second commence a étre raisonnable, et la limite précise ou il convient au troisiéme d’entrer en scéne pour faire pencherla balance a droite ou & gauche. Il ne faut pas oublier, d’autre part, que ces classifications sont d’une extréme mobilité, selon les temps et les
circonstances, ce que suffirait 4 montrer la grande facilité avec laquelle tant de gens, comme Soulavic lui-méme, ont passé de l'une a l'autre. oa
Dans les quelques pages quiservent de préface aux Tableaux synopliques, Soulavie dil qu’il s’attend, a cause du « ton d'indépendance et de liberté » qui régne dans son livre, comme dans les Mémotres du régne de Louis X VI, adéchainer contre lui les passions éphéméres de tout ce qui reste d’illuminés dans le sein des partis extrémes. Il répond a cerlaines censures, ou plutét annonce qu’il les metira en opposition les unes avec les autres, les uns l’ayant trouvé trop violent et les autres trop modéré. C’est ainsi qu'il répondra : & M. Marsan et a M. de Montigny, 4 M. Barruel et 4 M. Lauraguais, a M. de Lacretelle et & M. de Palmezan. En attendant, il les price d’avoir patience, et de leur permettre de les classer parmi les hommes remarquables de son temps (qui figurent sur ses Tableaux). Il nous a paru inutile de rechercher les polémiques auxquelles donnérent lieu les derniers ouvrages de Soulavie. Il est évident que |’Histoire de la décadence venait fort a propos, en 4803, pour les projets derestauration monarchique que préparait Bonaparte, mais on se tromperait en y voyant une invite au rétablissement du pouvoir absolu. L’auteur exprime trop souvent et trop hautement son adhésion a la monarchie constitutionnelle, au régime parlementaire, tel qu’il existe en Angleterre, pour supposer qu’il ait voulu consoiller et qu’il ait désiré autre chose pour son pays. Peul-étre méme est-ce 1a le secret de la défaveur dans laquelle il a vécu sous le régime impérial.
L' Histoire de la décadence de la monarchie frangaise devait avoir une suite dans |’ Histoire de la décadence de la Révolution frangaise (4). ll est facheux que Soulavie ne l’ait pas écritc, car avec son esprit primesaulier et sa parfaite connaissance des hommes et des choses de ce temps, il y aurait cu
(1) Histoire de la décadence, ill, 119.
Tt 4i
certainement bien des paillettes d'or & relever au milieu des scories de son cuvre.
Les Piéces inédites sur le régne de Louis XIV, Louis XV et Louris XVI, qui forment la seule publication de Soulavie sous l’empire, contiennent :
Un portrait du vicomte de Turenne, tiré du portefeuille du maréchal de Villars ;
Un précis historique des révolutions d’ Angleterre, accom pagné de nombreuses piéces sur les Stuarts -;
Des lettres de Louis XIV, de M™ de Maintenon et du maréchal de Villars, sur la succession d’Espagne ;
L’état de l'Europe en 1733, avec le portrait du cardinal de Fleury, considéré comme diplomate, dans ses déclarations avec la maison d’Autriche ;
L’histoire de la campagne de l'année 1733, tirée du portefeuille du maréchal de Mailly ;
La Chronique scandaleuse de la cour du régent, « od l’on voit les intrigues secrétes, lelibertinage des meurs, l’irreligion ~ de cet age et l’influence de l’Angleterre et de ]’Autriche sur les affaires de France, composée par Louis-Frangois-Armand, duc de Richelieu, en 4722, 4 sa sortie pour la troisi¢me fois de la Bastille ;
Des correspondances du cardinal de Polignac, du marquis de Silly et autres personnages, des années 1725 a 1727, extraites des archives de Richelieu ;
D’autres piéces relatives 4 la cour d’Espagne ct a l’ambassade de M. de Vauréal a Madrid ;
Et enfin un Portrait historique, anecdotes et mort de M. le Maréchal de Mailly,commandant du chateau des Tuileries le 10 aout 1792, décapité en 1794 par ordre de Joseph Lebon.
Il y a dans ce dernier chapitre un récit intéressant qui mérite d’étre signalé. On sait que Louis XV avait eu pour mai-
he gece.
tresses successives quatre sceurs de la maison de Mailly, savoir: Me de Mailly, Mm™° de Lauraguais, M™° de Vintimille et Ja duchesse de Chateauroux. I y avait une cinquiéme sceur, aussi belle quo les autres, M™¢ de Flavacourt, la seule qui eut résisté au Roi et au duc de Richelieu. Celle-ci vivait encore en 1792. Soulavie raconte qu’en 4788 le vicux maréchal de Mailly, ayant appris que les Mémoires de Richelieu, encore inédits, traitaient ce sujet d’une maniére trés étendue, en demanda la communication a l’auteur. — « Je consens, répondit Soulavie, 4 vous donner cette satisfaction et & vous lire cette partie la plus importante de !’ouvrage (parce que vous étes incapable de désirer qu’on mutile l’histoire) ; mais je vous demande, Monseigneur, une condition préalable, c’estque la communication ou l’examen soient contradictoires. »
Le maréchal appela tout ce qu'il avait de parents a Paris chez M™* de Flavacourt, qui présida cette réunion.
« C’était une femme éclairée et pleine de religion, qui en remplissait les devoirs avec une sévérilé peu compatible avec son ago. Il y avait, dans son maintien et dans ses habitudes, toute la dignité des dames de la reine, épouse de Louis XV. Elle était d’une amabilité charmante dans sa conversation, et d’une naiveté singulitre dans le récit des anecdotes de son temps, qu’elle faisait avec beaucoup de grace et de réserve, pour ne dire que ce qui était convenable. Elle avait unc grande et belle taille. Sa figure était bien conservée en 1792, a Page de quatre-vingts ans, Elle écouta avec attention, avec sollicitude, l’histoire de sa scour Mailly, la premiere des favorites du Roi; celle de sa scour Vintimille, qui lui succéda, et celle de M™* de Chatcauroux, qui vint aprés. Elle suivit attenlivement les événements de la mort de la duchesse de Chateauroux, qu'un confesseur jansénisle avait fait chasser de Metz avec tant de scandale. Le maréchal de Mailly n’avait pas écouté avec plaisir toutes ces anccdotes , mais, quand il m’entendit raconter les entreprises du maréchal de Richelieu, chargé de gagner pour le Roi le cocur de M™* de Flavacourt ; quand il vit cette dame baisser les yeux au récit de Ja tenta-
tion du maréchal de Richeliou, qui parlait d’un roi fidéle a ses quatres sceurs, qui soupirait aprés la cinquiéme, et qui, parvenu a l’age de 35 ans en 1745, était beau comme Apollon ; quand il entendit ce fameux séducteur parler du culte du a la favorite du roi, du rang de duchesse, du luxe de sa maison, des soins des potentats de |’Europe a lui plaire, des attentions do leurs ambassadeurs a lui faire la cour ; quand le maréchal de Mailly entendit Mme de Flavacourt répondre a l’envoyé de Louis XV : E'st-ce /a tout, Monsieur le Duc?... Je préféere [estime de mes contemporains ; M. de Mailly se léve et, d’un lon plein de dignité et de grace: Madame, lui dit-il, vous aviez oublié toules ces circonstances remarquables de votre vie ; V’histoire, de votre vivant, rend ses hommages a union de la vertu et de la beauté. Je demande donc que votre portrait soit gravé dans cet ouvrage avec vos paroles. » Le marquis d’Estampes de la Ferté-Imbault (vivant en 4809 et présent a la séance comme parent) communiqua le portrait de la marquise de Flavacourt,qui fut gravé depuis 4 la tétedu t. VII des Mémoatres de Richelieu avec sa réponse, »
C'est 4 cette occasion que M. de Mailly communiqua & Soulavie une copie de ses propres Mémoires, avec les manuscrits originaux de Duclos formant cing volumes in-folio. Plus tard, des divergences politiques les séparérent, et notre auteur rapporte ace propos l’anecdote suivante: « M. le maréchal ayant changé 4 mon égard, je lui renvoyai, le 7 aout 1792, les manuscrits de Duclos et les siens. J’ajoutai les manifestes du duc de Brunswick et du rot de Prusse,\a gravure des potences de Bouillé, une carte de France déchirée en six lambeaux et cette inscription sur une feuille volante : 04 suorum, non tpsius, sevitiam atque feloniam restitutio. M. de Mailly, me renvoyant les manuscrits, ajouta une copie de son brevet de maréchal de France, avec cette inscription : O4 tpsius mansuetudinem et ignorantiam restitutio altera. »
Ii y aurait un volume a faire avec les traits intéressants épars dans les publications de Soulavie, encore inconnus de la masse du public, ou qui ont été l’objet de plagiats ou de
SOULAVIE HISTO JEN 261
travestissements de la part d’écrivains peu délicats. Qui n’a entendu attribuer 4 Napoléon I*, considérant les morts nombreux d'un champ de bataille, ce mot cynique: Bah! une nuit de Paris réparera cela! Si Napoléon a parlé ainsi, c’était unc réminiscence de Suulavie, car les Mémotres de Richelieu (VII, 199) font tenir ce langage au maréchal de Saxe. Il est vrai que d’autres le font remonter au grand Condé, aprés la bataille de Senef. :
Les amateurs d’anecdotes pourront retrouver le point de départ de bién des historiettes de nos jours dans ce que raconte Soulavie & propos de sa collection d’estampes. Ily en avait beaucoup sur Necker, une entre autres, représentant son apothéose admirée par une jeune personne (M™ de Staél), qui s’extasie une plume & la main, a lavue des attributs de la gloire deson pére. L’artiste, d’une humeur changeante, apprenant la chute de M. Necker en 1781, efface de son cuivre la figure do M. Necker, substitue la téte de M. de Vergennes, son antagoniste, et laisse M™¢de Staél dans sa position. Le gouvernement révolutionnaire arrive en 1793 ; l’artiste efface encore la téte de M. de Vergennes et substitue celle de Marat, que M™ de Staél continue d’admirer (1).
Un fait d’un autre genre est relatif aux péripéties de la sépulture de Turenne. A la suite du portrait de l’illustre maréchal, qui se trouve dans les Piéces inédites, Soulavie nous apprend que le corps de Turenne, inhumé, comme !’on sait, dans les tombeaux de Saint-Denis, et profané en 1793, fut trouvé desséché, mais bien conservé, et que la figure ressemblait encore a celle de ses bustes. Le mausolée fut sauvé par M. Lenoir et placé dans le musée que cet artiste composait de nos monuments. On lui permit de garder ce corps « comme une curiosité qui pouvait servir aux progrés de la médecine. II fut placé en conséquence dans la petite sacristie de I’égliso de l’abbaye, ou les curieux allérent le visiter, et huit mois apres, M. Desfontaines en obtint Ja translation au musée des curio-
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, IV, 99.
sités naturelles. Dans ces temps de barbarie, on était obligé de déguiser ses sentiments. Le corps de Turenne fut placé entre le squelette d’un rhinocéros et celui d’un éléphant, comme momie et comme piece rare et précieuse aux anatomistes. Le 45 thermidor an IV (3 aout 1796), on observa au Conseil des Cinq-Cents que le corps de Turenne était déplacé et oublié en ce lieu. Le Directoire en ordonna la translation dans le Musée des monuments. .Ainsi, le corps de Turenne, classé d’abord comme curiosité de physique, fut classé comme monument historique. L’Empereur Napoléon, ‘instruit de ces destinations inconvenantes, ordonna que les restes de Turenne et son mausolée, érigé A Saint-Denis, seraient transférés avec solennité dans I’é église des Invalides, o sont aujourd’ hui le corps et le monument 4 cété de celui o& est conservé le coour de Vauban ».
En résumé, s’il y a, dans les derniers ouvrages de Soulavie, bien des points contestables, bien des parties faibles, on no peut nier qu’il ne se soit élevé a une certaine hauteur dans ses apercus sur les transformations de l'Europe au xvm' siécle, ct l’on a pu entrevoir dans l'//istoire de la décadenceles germes d’une saine politique internationale, commenous avions vu, dans les Mémoires du régne de Louis X VI, ceux d’une bonne politique intérieure. On se rappelle les principes du cardinal Fleury glorifiés dans tous les ouvrages de Soulavie : la paix, l’épargne, le calme et la patience. N’est-ce pas 1a le fond de toute politique sage, surtout pour les peuples qui sortent de grosses épreuves et que menacent encore des ennemis redoutables ? S’il était permis d’établir une régle générale de conduite dans les rapports internationaux, c’est encore de la politique d’tnaction de Fleury que cette régle devrait le plus se rapprocher. Ici, comme dans la question de la forme de gouvernement, le meilleur est d’accepter ce qui est, du moins de n’y toucher qu’avec une extréme réserve, d’attendre toujours les fautes d’autrui (comme ona attendu les ndtres), et de n’agir pour ainsi dire que contraint et forcé par les événements, quand I’action est inévitable. Tel est le principe, et quant aux
difficultés et obscurités inévitables que doit rencontrer son application, c’est au génie des hommes d’Etat de les saisir et de les résoudre. Avant tout, if faut se défier de l’ambition et de la fausse gloire. La premiére république a été entrainée par la séduisante théorie des frontidres naturelles 4 des erreurs qui nous ont valu vingt ansde guerre. Peut-étre, a la place des hommes de ce temps, aurions-nous été dupes des mémes illusions. Profitons au moins des fautes de nos prédécesseurs. Qui n’a été frappé, en étudiant l'histoire, de la fragilité des combinaisons humaines et de l’inattendu des événements? De plus, nous avons appris qu’on ne se gare bien souvent d’un écueil que pour échouer sur un autre. Par peur de !’Autriche, les Francais du sidcle dernier ne révaient que l’agrandissement de la Prusse. Plus tard, par les mémes raisons, toutes nos sympathies ont été pour I’Italie. Un de nos grands regrets aujourd’hui n’est-il pas d’avoir contribué 4 l’agrandissement de l'une et & la création de l'autre? La conclusion a tirer de 1a, c'est qu’il faut étre désormais plus prudent dans ses sympathies, ne se livrer 4 personne, s’agiter le moins possible pour étre mieux en état de remédier aux facheuxeffets des témérités d’autrui, et surtout n’attacher aux plus savantes combinaisons qu'une importance restreinte. On a beau avoir étudié dans histoire ou dans l’anatomie politique les regsorts de la vie des peuples, il restera toujours de nouveaux secrets 4 découvrir, ce quela sagesse des nations a exprimé parces mots : /’homme s'agite et Dieu le méne! Dans un opuscule, écrit il y a bien des années (41), nous comparions la société humaine A un orchestre immense, conduit par un chef invisible, qui seul connait toute la partition, et qui heureusement sait faire sortir Vharmonie finale des notes les plus discordantes. Cette impression revient plus que toute autre, en lisant V’histoire de co siécle et du précédent, et si nous la donnons comme une sorte de conclusion de notre travail, c’est qu’aucune ne ressort mieux du choc des idécs que provoquent les récits et les con-
{1) Anatomie politique. Dentu, 1868.
sidérations historiques de Soulavie; c’est aussi qu’aucunc n’implique mieux les conseils de politique internationale les plus utiles &nos contemporains, savoir :le calme, la prudence et la confiance & un ordre de choses supérieur, sans lequel Vhistoire tout entiére serait incompréhensible.