‹ Histoire De SoulavieChapitre 30 sur 42 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

SONMAIRE

L'Histoire naturelle de la France méridionale. — Les Epoques de la nature, de Buffon. — Méthode de Soulavie pour reconnaftre la superposition des divers terrains, — Jugement de M. d’Archiac sur Soulavie. — Les montagnes considérées

comme réservoirs de l’espéce humaine. — La découverte des volcans éteints de la France centrale. — Faujas de Saint-Fond et Soulavic. — Les dernicres manifesta tions volcaniques en Vivarais. — Débris humains sous les laves, — Origine des eaux mineérales. — Exhalaisons carboniques de Neyrac, — La pouzzolane. — Philosophie médicale. — Géographie physique ‘de l’esprit humain. — (Questions d'’hygiéne. — L’assainissement de Paris. — Le palais de la nature. — Les mariages consanguins. — Influence des climats sur l'homme. — Les climats des plantes. — Les classes naturelles des minéraux d’aprés les révolutions du globe.

Les publications scientifiquos de Soulavie se résument dans les huit volumes do l’Histotre naturelle dela France méridionale, auxquels i] faut joindre les Commentaires sur les QEuvres du chevalier Hamilton et le Mémoire intitulé : es Classes naturelles des minéraux, publié par l’Académie des sciences, de Saint-Pétersbourg, en 1786. Ces ouvrages sont sans doute fort mal écrits, comme tout ce qui sortait de la plume de notre auteur; il est difficile d’étre plus lourd, plus prolixe, parfois plus incorrect; mais ces défauts ne ]’empéchent pas d’étre clair, et s'il s’occupe du fond plus que de la forme, si l’emportement de la pensée lui fait négligerlaphrase, on peut lui trouver une sorte d’excuse dans le défaut opposé de tant d’autres qui mettent un soin extréme A draper des

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périodes pour couvrir le videde leur esprit. Dans tous les cas, il ne faut pas uo grand effort d’attention pour découvrir, sous le style barbare de Soulavie, une grande sagacité d’observations jointe 4 une remarquable sireté de déductions. Soulavie savait voir et tirer les conséquences des faits. Il avait l’esprit essentiellement généralisateur. Chaque fois qu’il envisageail une question, il étudiait ses rapports avec les questions voisines et cherchait les lois communes qui les régissent. Cette méthode peut conduire & des conclusions risquées, mais on lui doit aussi beaucoup d’apergus ingénieux et féconds. Nous lui devons la découverte de la grande loi paléontologique, qui assure & Soulavie une gloire durable, et que devait faciliter la nature méme du Vivarais, ou il semble que le berceau de cet observateur éminent ail été providentiellement placé. N’est-ce pas, en effet, A une de ces grandes vues d’ensemble, a une de ces audaces de géuéralisation, qui sont la marque du génie de Soulavie et qui, d’ailleurs, ne viennent guére, méme chez les esprits d’élite, qu’a la suite de longues et laborieuses recherches, qu’est du le traitde lumiére qui lui montra dans les fossiles un des caractéres distinclifs des formations sédimentaires du globe?

Les travaux de Buffon, dont la premiére partie avait paru en 1749, étaient alors le modéle du genre pour tous les hommes adonnés a I’étude des sciences. Ses Epogues dela Nature, qui étaient livrées 4 la publicité au moment méme ou Soulavie écrivait ses premiers essais sur la géologie de la France méridionale, avaient excité une juste admiration, tempérée sans doute par le sentiment, qui restait au fond des esprits, de la Lémérité des hypotheses émises sur l’origine ct les premidres révolutions de la terre. Or, l’immensité méme du programme de Buffon faisait ressortir la nécessité de reprendre un & un les problémes figurant dans sa brillante synthése, et de les passer au contréle de l’observation et de Vexpérience.—

Buffon, aprés avoir été neptunien, c’est-a-dire partisan de Vexplication par l’action exclusive de l’eau, était devenu plutonien (dans les Epoques de la Nature) et avait adopté,

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comme principe fondamental de sa cosmogonic lhypothése encore douteuse d’un feu central dont lintensité, diminuant graduellement, aurait permis le refroidissement de la crotte terrestre et sa transformation en surface habitable.

Soulavie jugea inutile de remonter si haut. Il croit, comme Buffon, que « lo feu a dominé dans la formation de notre planéte; mais, se hate-t-il d’ajouter, il y a loin de ce premier travail & la formation des montagnes granitiques et calcaires ». Tout en considérant les premiéres comme « expulsées par des forces souterraines, mais sous forme boueuse, et cristallisées par l’intermédiaire de l’eau », il neveut se point « rechercher leur origine, mais quelle fut leur destinée, aprés fa création, dans!’ordre des phénoménes du monde minéral ». Il veut « trai- «ter la moitié de leur histoire ». Il date ses recherches du « moment de leur existence on dega (1) ». Prenant donc comme point de départ un fait moins éloigné et moins contestable que le feu central, il s’attache 4 l’examen de la refraite graduelle des eaux de la mer. C’est au moyen de cette idée si simple et si féconde qu’il parvient a classer les terrains sédimentaires et 4 déterminer leur date relative avec une rare justesse de vues, et l’illustre chatelain de Monthard serait sans doute fort étonné, s'il revenait aujourd’hui au monde, d’entendre une des autorités de la science moderne rendre au petit vicaire, qu'il taxait de présomption, I’éclatant hommage qu'on lira plus loin.

Le commentateur du chevalier Hamilton nous apprend qu'il avait étudié particulitrement le systtme de superposition des divers terrains, depuis les contrécs les plus basses, celles qui avoisinent les mers, en remontant le cours des fleuves. C’est ainsi qu'il avait procédé « en partie dans le bassin de Ja Seine, depuis Paris jusqu’aux chaines de montagnes du Morvan, en partie dans le bassin de la Loire, et en totalité dans le bassin du Rhone, depuis les cdtes maritimes du Languedoc et l’embouchure du Rhone jusqu'aux montagnes du

(1) Histoire naturelle de la France méridionale, IV, 395, et VI, 119.

Morvan, selon le cours de Ja Sadne, et jusqu’an Mézene (montagne supérieure qui donne les eaux par la Loire a !’Océan ect parle Rhdne a Ja Méditerranée). Cette étude, dit-il, commencée dés l’an 1774, m’a montré en superficie : 1° les dé- ‘partements des cailloux roulés et atterrissements dans les bas-fonds ; 2° le département des matiéres calcaires ; 3° celui des montagnes granitiques et schisteuses; 4° celui des montagnes volcanisées. En étudiant ces superpositions, j’ai vu 1’anliquité respective des départements ; ainsi j’ai trouvé le département inférieur, celui des atterrissements, le plus récent, car il est composé des matériaux et déblais des montagnes supérieures... Suivre le cours d’un fleuve dela mer ala source des eaux, c’est doncsuivre la marche de la nature dans la composition et dans l’antiquité respective des montagnes (1). »

ae

Nous allons.laisser maintenant & une plume plus compétente que Ja nétre le soin d’apprécier le mérite de notre naturaliste. Voici comment feu M. d’Archiac, membre de l'Institut et professeur au Muséum, parle de l’ceuvre scientifique de Soulavie,-dans un ouvrage qui est surtout consacré a retracer les progrés successifs de la géologie (2).

...L’observateur qui, au commencement de notre seconde période, avait le mieux compris, dans cette méme région (méridionale), la géologie stratigraphique, ct qui l’avait appliquée avec le plus de discernement, est sans aucun doute l’abbé Giraud-Soulavie. Dans un mémoire intitulé: GéoGRAPHIE DE LA NATURE 08 distribulion naturelle des irois régnes, accompagné d'une carte minéralogique et botanique du Vivarais, il établit que la connaissance de toutes les superpositions observées donne la chronologie de leur formation, résultat fondé sur ce principe incontestable que toute carri¢re superposée est de formation postéricure a celle de Ja carri¢re fondamentale. Ainsi, les montagnes du Vivarais, composées de six couches, de natures différentes, placées les unes au-dessus des autres, sont le résultat de six époques séparées et distinctes, puisqu’en examinant les roches de bas en haut, on trouve: 1° le gra~ nite vif trés solide; 2° un granite secondaire composé de blocs de cette roche

(1) Quvres de Hamilton, commentées par Soulavie, p, 364. (2) Introduction a Cétude dela paléontologie stratiyraphique, 1, 348.

réunis par un ciment sableux ; 30 une roche calcaire annoncant Vancienne existence de la mer dans le pays; 4* des couches énormes de poudingues fluviatiles composées de cailloux roulés granitiques, calcaires, quartzeux, basaltiques, avec des coquilles d’eau douce, des ossements, des bois pétrifiés, etc. ; 50 une assise puissante de basalte semblable A un courant qui se serait étendu sur le dépdt de cailloux roulés ; 6°des matiéres calcaires recouvrant en partie les nappes basaltiques des Coirons, vers le bas de la montagne, et remplissant les interstices sous la forme de calcaire spathique.

Suivent des principes de géographie botanique,ou la distribution des plantes est mise en rapport avecles altitudes ou l’élévation des lieux ot elles croissent, principes que auteur applique aussi a Ja distribution des animaux, La carte coloriée jointe ce petit travail si original est la premicre de cette sorte que nous connaissions en France ; elle est intitulée : Carte géographique de la nature, ou disposition naturelle des minéraux, des végétaux, etc., observés dans le Vivarais, Toutes les roches d'origine volcanique y sont représentécs par une teinte rouge ; les volcans a cratére sont distingués par un signe particulier. On y trouve bien marquée la séparation des granites et des calcaires, la ligne de partage des bassins de la Loireet du Rhéne, la limite de la culture de lavigne, de lolivier ct des plantes alpines, les filons basaltiques, les basaltes isolés, les substances métalliques, le quartz, le calcaire, ctc. (1).

Dans son Histoire naturelle de la France méridionale, \'abbé Giraud- -Soulavie a appliqué ces principes sur une échelle plus étenduc, Il range dans une premiére époque ou premier dge (t. 1, p. 317), les fossiles du Vivarais dont on ne trouve plus les analogues vivants. Ils appartiennent a cc qu'il appelle la pierre calcaire primordiale, Ce sont les ammonites, les bélemnites, les térébratules, les gryphites, les entroques, etc. Il en signale trois gisements différents, distingue bien les ammonites des nautiles par les caractéres de leurs cloisons, mais il prend pour des orthocératites des cdnes alvéolaires de bélemnites. Il est frappé de la multitude d’entroques que renferment les calcaires des environs d’Aubenas, ou clles sont accompagnées de térébratules plissés ct de bélemnites, dans desroches de diverses natures. Le nom de primordiales qu'il donne a ces derniéres, toutes pour nous secondaires, s'explique par cetle circonstance que le terrain de transition manquant dans ce pays, elles succédent immédiatement aux roches massives cristallines.

Au-dessus d’elles viennent les calcaires secondaires de Vauteur, ow il signale des fossiles d’espéces éteintes comme dans les précédentes, mais associ¢es ici A d’autres qui auraient leurs analogues vivants (cames, moules, nautiles, buccardes, peignes, etc.) et caractériseraient cette époque. Son troisiéme age comprend aussi une roche calcaire avec des coquillages d’espéces récentes dont les descendants vivent encore dans nos mers. C’est unc picrre blanche, tendre, of: manquent les cornes d’Ammon, les nautiles, les bélemnites et les autres fossilesdes premiers calcaircs. Son peu d’ancienneté est encore prouvé par les cailloux roulés d’origine volcanique qu'elle renferme.

(1) Cette carte se trouve a la fin du tome I’ de l'Hisfoire naturelle de la France méridionale,

Dans un résumé a lafois stratigraphique, paléontologique et orographique, Giraud-Soulavie montre que ces trois séries de dépéts se succédent dans le pays 4 niveau décroissant, ou sont d’autant moins élevées qu’elles sont moins anciennes.

Les schistes arborisés ourenfermant desempreintes végélales constitueraient les dépdts d’un quatriéme age, mal défini & cause de la difficulté qu’a eue Vauteur pour établir toujours leurs relations avec les calcaires, On voit qu’il y a réuni des couches d’Ages trés différents.

Dans le cinguiéme dge sont rangés des poudingues, des bréches avec des restes d’éléphants. Le soulévement des calcaires 4 ammonites, par suite de Yarrivée au jour des basaltes des Coirons, est placé ici, et, dans les dépéts de transport les plus récents qui proviennent des montagnes environnantes, se trouventencore des ossements d’éléphants et peut-étre de beeufs, des fragments roulés de basalte, de lave, de calcaires de différentes époques, etc,

« Voila, dit l’auteur, lapercu général qu’offrent les sommets de nos montagnes antiques du Vivarais et les plaines récentes du Rhdne qui mouille la lisiére inférieure dela province. La suite des temps, et surtout des observations plus longues et des lumiéres plus étendues, multiplieront les époques et rempliront les lacunes, mais elles ne changeront point la place des époques que nous avons assignées, Nous avons réduit ainsi 4 cing régnes seulement Vhistoire chronologique dela nature dans les substances calcaires, pour ne pas nous exposer 4 multiplier Jes anachronismes en multipliant les époques. Tous les faits subalternes intermédiaires seront un jour développés et rangés les uns 4 cdté des autres selon l’ordre des temps, comme on distingue, dans Vhistoire civile des empires, celle d’un roi d’avec son successeur. »

En résumant la chronologie des étres organisés, le judicieux abbé établit :

« 1° Que les plantes inconnues renfermées dans les ardoises les plus anciennes, et les coquillages marins renfermés dans les marbres primitifs, ont occupé les premiers l’empire des merset des terres; 2° que les plantes aquatiques des bords de la mer ont existé avant celles des continents, puisque les ardoises premieres offrent des espéces de joncs; 3° que les animaux marins & coquilles ont vécu avant les autres; 4° que, parmi les coquilles, il y a des familles qui ont existé avant d’autres; qu’il s’étcignit méme diverses familles et qu’il s’en éleva plusieurs autres secondaires; 5° que, parmi les végétaux comme parmi les animaux, la naturea mulliplié les familles,qu’elle a toujours perfectionnées de plus en plus, en opérant d’abord le plus simple et ensuite le plus composé; 6° que les arbres, les oiseaux, les quadrupédes et l'homme ont dd exister aprés tous les ordres précédents, puisque leur subsistance suppose celle de plusieurs autres étres qui leur ont été nécessaires pour vivre sur la surface de la terre. Si ces observations, que j’ai faites en Vivarais, sont confirmées dans d'autres provinces, il en résultera une histoire chronologique des animaux fossiles et vivants, établie par des faits incontestables. »

Considérant ensuite les fossiles, non plus par rapport a l’ancienneteé des couches, mais relativement a leurs caractéres organiques et 4 leur origine, le savant abbé oublie tout a fail sa réserve habituelle et se laisse entrainer par les idées de Maillet & admettre la transformation des animaux marins en animaux terrestres. I sc prononce énergiqueiment contre la possibilité que le

déluge biblique ait occasionné le dépdt des fossiles, mais il admet que des eaux ont pucouvrir les plus hautes montagnes, etil croit aussi que les diverses couches ont pu se déposer sur des plans fort inclinés.

Dans le second volumede son ouvrage, il traite des volcans et des hbasaltes,. Le troisiéme comprend Vhistoire naturelle du Velay, la description de ses volcans anciens, des calcaires et des gypses des environs du Puy. Le volume IV est consacré a la chronologie des volcans étcints de la France centrale, sujet traité d’une maniére trés remarquable pour ce temps. Le volume VII renferme diverses lettres sur des sujets d’histoire naturelle, la description des environs de Largentiére et une correspondance avec l’abbé Roux qui s'appuyait sur les idées de Rouelle. Dans ses répliques, Giraud-Soulavie expose clairement et, 4 ce qu’il nous semble, pour la premiére fois en France, les vrais principes de la paléontologie stratigraphique, en faisant voir que les fossiles different par leur 4ge et la superposition des couches qui les renferment, et non suivant les divers lieux géographiques od on les rencontre, ainsi que cela résulterait de la disposition des amas de Rouelle si vantée par Desmarest qui avait adopté aussi les expressions d’ancienne et de nouvelle terre.

«Il est certain, dit Pabbé Soulavie (t. VII, p. 156, des Lettres), que tellecontrée contient une plus grande abondance de telle espéce de coquilles ; mais cette différence ne dépend point de la variété du site dans un tel lieu, ni de tel centre, ni de tel autre placé ici ou la, mais de la différence de |’époque de formation des carriéres, Ainsi, la mer nc nourrit plus des ammonites précisément parce qu’elle est aujourd’hui a Marseille et qu’elle n’est plus en Viva-

-rais ow il y a des ammonites pétrifiées, mais elle n’en produit plus parce que ces coquilles appartiennent a d’autres époques ou a d’autres climats. La différence des coquilles dans les pierres est établic sur la difference d’antiquité et non sur la différence locale; et quand méme une chute de terrain précipiterait le bas Vivarais au-dessous de la Méditerranée, il ne suit pas de ld que cette mer, refluant de ce cdté-la, produisit les anciennes coquilles qu'elle produisait alors; la succession des temps a fait perdre les espéces ; aussi n’en voit-on pas dans les pierres plus récentes. Or, on doit appeler picrre calcaire plus ancienne celle qui, soit qu'elle existe sur les plus hautes montagnes, soit inférieurement, ne connalt aucune autre espéce de pierre calcaire au-dessous d’elle, mais qui est la base de toutes les autres. Aprés celle-ci vient une autre qui lui est posée dessus, et enfin la derniére de toutes est celle que la mer a formée tout récemment et méme qu’elle forme encore, car les pierres coquilliéres, par exemple, qui ont été employées pour batir les remparts de Montpellier, sont visiblement une pierre de formation trés récente, a laquelle on ne peut comparer cette chaine de montagnes calcaires du Jura et des Cévennes, que je regarde commela plus ancienne de toutes les pierres calcaircs du monde. »

Si l’on se reporte au temps ou labbé Soulavie écrivait, et que l'on tienne comptedes pays qu’il avait étudiés, on trouvera cette derniére maniére de voir suffisamment justifiée. Ainsi, A quelques égards, l’auteur de I’Histoire naturelle de la France méridionale pourrait étre regardé comme le continuateur

de celui de Telliamed (1). Hen ales qualités comme observateur, avec moins d’originalité sans doute, mais avec plus de suite dans les recherches limitées a une région déterminée. Il avait plus que Guettard le sentiment de la géologie stratigraphique, une idée trés exacte de la succession des étres organisés dans le temps, qu’il a formulée le premier avec des exemples & l’appui; mais on peut dire qu’il écrivait aussi mal, ce qui, & la fin du xvir* siécle, était un tort, méme pour un savant. Quoi qu’il en soit, nous pensons que l’on n’a pas rendu A l’abbé Soulavie toute la justice que ses travaux meéritaient; ila été un de ceux que l’opinion généraledéshérite sans qu’on sache pourquoi. Puissent ces quelques lignes engager les naturalistes qui s’occupent particuliérement des Cévennes, et de leurs versants oriental et méridional 4 ouvrir son livre! Ils y trouveront certainement des renseignements utiles.

Dans une conférence scientifique 4 la Sorbonne (avril 1868) sur le Développement chronologique et progressif des étres organisés, M. d’Archiac rendait encore plus complétement justice & Soulavie. « C’est lui, dit-il, qui, le premier, a formulé ce double principe que les fossiles différent d’unc couche a une autre, suivant la place que cette couche occupe dans la profondeur du sol, et qu’ils sont les mémes dans toute l’étendue de chacune d’elles. »

L’éminent professeur ajoute:

« Dix-huit ans se passérent avant que ce principe fut trouvé pour la seconde fois en Angleterre (2) et trente ans avant qu'il fat reconnu et appliqué dans la patrie de son inventeur (3). Développé, perfectionné, puis appliqué en grand, le principe de Giraud-Soulavie, on peut le dire sans exagération, a fait le tour de la terre, partout controlé, vérifié, confirmé par les faits et admis par les observateurs de toutes les nations. C’est a lui que l'on doit les immenses progrés de la géologie et de la paléontologie depuis quarante ans, progrés tels qu’aucune autre science n’cn avait encore fait desemblables dans leméme laps de temps. Enfin Giraud-Soulavie, on peut le dire aussi, a été une des gloires méconnues de la France. »

Nous avons tenu a reproduire presque intégralement ces

(1) Anagramme du nom de son auteur : de Maillet. (2) Par l'ingénieur Williams Smith, (3) Par Georges Cuvier.

pages do M. d’Archiac, parce qu’elles sont le premicr et le plus éclatant hommage rendu a Soulavie et une vraie résurrection de sa gloire scientifique. Quelques jours aprés la conférence dont nous venons de citer un extrait, nous eiimes l'honneur de causer assez longuement avec M. d’Archiac, qui nous apprit que son appréciation du mérite de Soulavie n’avait trouvé aucun contradicteur, et qui écouta avec intérét les renseignements que nous lui donnames sur la vie et les ceuvres de ce personnage. I] ne connaissait Soulavie que par son //istotre naturelle de la France méridionale, qu'il avait trouvée ala bibliothéque du Museum, et comme beaucoup d’auires, il croyait que le naturaliste Giraud-Soulavie et |’historien Jean- Louis Soulavie ainé formaient deux personnalités distinctes. Peut-étre, en songeant ala couleur des couvres historiques de Soulavie, comprit-il alors pourquoi l’opinion publique !’avait déshérité, les rancunes accumulées par l’historien ayant évidemment contribué au discrédit dans lequel le naturaliste est resté comme enseveli.

an

Aprés avoir laissé & une des autorités de la science Je soin de marquer la place qui revient A Soulavie dans l’histoire des progrés de la géologie, nous allons résumer briévement les derniéres notes prises en relisant I’Histotre naturelle de la France méridionale et quelques-unes des réflexions que cette lecture nous a inspirées.

Quand on connait l’ensemble des ouvrages de Soulavie, et qu'on a vula foule de sujets aprés lesquels l’entraine la fougue d'une curiosité scientifique,qui semble vouloir conquérir tous les secrets de la nature ct de V’histoire, on croit apercevoir, dans cette vivacité méme de son esprit,la cause principale de la négligence de son style. La recherche des lois qui ont présidé aux révolutions du globe et des lois qui éclairent l’histoire politique des peuples, absorbait sa pensée et ne lui Jaissait pas le loisir de polir ses phrases. A chaque pas, en effet, on trouve dans ses livres l’ébauche ou Vindication d’autres ou-

vrages qu’il se proposait d’écrire et pour lesquels il recueillait des notes et des documents. De méme que plusieurs de ses publications historiques donnent la preuve qu’il avait en vue d'autres travaux du méme genre, de méme on peut voir, en divers endroits del’ //istoire naturelle de la France méridionale, que le plan de ses études de naturaliste prenait chaque jour une plus grande extension.

L’ouvrage, dont I’istoire naturelle n’est qu'une partie, devait comprendre six sujets différents:

1° Histoire naturelle du Vivarais (formant les deux premiers volumes de la France méridionale) ;

2° Voyages minéralogiques dans la France méridionale (formant les tomes III a V1) ;

3° Des arbres considérés selon leur climat (formant le tome VIII);

4° Observations sur les animaux de ces contrées ;

5° Théorie de [homme appliquée au Vivarais ;

6° Histoire politiquedu Vivarais. Dansce dernier ouvrage, Soulavie se proposait d’établir les rapports qui existent entre histoire naturelle et l’histoire politique d’un méme pays (1).

Soulavie ne parait pas avoir terminé le quatriéme et le cinquiéme de ces ouvrages, mais il en avait certainement écrit une partie, car, dans la préface du tome VIII de P//istoire naturelle (publié en 1783), on voit que l’histoire des végétaux, reptiles, insectes, quadrupédes, oiseaux, etc., avait été présentée & ’ Académie dés 1779 et que les commissaires en avaient paraphé Je manuscrit « qui est sous presse ». Il devait en paraitre tous les ans deux volumes.

Soulavie nous apprend, dans le méme chapitre, qu’il travaillait A une histoire philosophique du progres des sciences de 1700 a 4782. « Dans quatre ou cing ans, ajoutait-il, tous ces travaux auront vu le jour; alors nous serons entiérement dévoué a notre état. La science des Fénelon, des Bossuet, Bourdaloue, etc., n’est pas épuisée, et la Religion offre mille objets

(1) Histoire naturelle dela France méridionale, préface du tome I.

dignes des regards du chrétien, du citoyen, du politique et du philosophe. »

Ailleurs (1) nous trouvons le sommaire détaillé de l’ouvrage projeté, et ce sommaire montre que l’auteur avait suivi attentivemont tous les progrés de son siécle et qu’aucune branche des connaissances humaines no Jui était restée étrangére. Outre Pétendue de son érudition, attestée par la grandeur du plan, qui edt fait de son ouvrage un rival de l’Eneyclopédie, on y remarque le sentiment profond qu'il avait de la solidarité de toutes les sciences, de l’appui qu’elles se prétent mutuellement et de horizon de merveilles ouvert 4 leurs efforts combinés. Mais les forces de l'homme et la durée de la vie ne sont pas toujours en rapport avec les conceptions de l’esprit, et l’étendue méme des projets de notre auteur explique assez l’abandon des uns et la faiblesse d’exécution des autres.

Les huit volumes de !’Histoire naturelle de la France méridionale sont tout un monde, un peu confus parfois, mais plein d’éclaircies et de curieux points de vue, ot les questions intéressantes abondent, et ou celui qui s’en constitue officieusement le cicerone a droit & une large indulgence a cause de la grandeur et de la difficulté des sujets. Nous ne voulons, d’ailleurs, signaler, dans une revue rapide, que les plus importants ou ceux qui ont un caractére d’application pratique.

Soulavie dit fort justement que toute science doit avoir un but utile et ne pas étre une science de luxe. « L’histoire naturelle qui ne serait point la base de la science économique, qui serait isolée de l’agriculture, ou qui ne serait point liée avec les arts, serait dans cette classe... » [1 montre qu’on a trop cherché jusqu’ici « des vérités de théorie dont l'homme ne doit tirer que des avantages éloignés (2) ». |

Ces préoccupations d’ulilité se montrent toujours chez notre naturaliste accompagnéesdu vif désir d’améliorer le sort des populations des montagnes du Vivarais, qui étaient alors bien

(1) Histoire naturelle de la France méridionale, V, 155. (2) Histoire naturelle de la France méridionale, Ul, 10.

plus malheureuses qu’aujourd’hui. Il ne manque jamais l’occasion d’appeler sur elles attention bienveillante du Roi et de son gouvernement. Le récit de son excursion sur le sommet des Cévennes et de la nuit qu’il passa chez de pauvres montagnards prés du lac de Saint-Front, la description qu’il fait de leur intérieur, de leur misére et de leur probité, les réflexions judicieuses dont il assaisonne son récit, et enfin la lettre a Louis XVJ qui termine ce chapitre, suffiraient pour montrer que l’amour du prochain ne le cédait en rien dans son coeur & amour de la science (3).

Notons une considération des plus opportunes, apportée par Soulavie 4!’appui de son plaidoyer en faveurdes montagnards. « Les montagnes, dit-il, sont les vrais magasins ou réservoirs de l'espéce humaine; des milliers de montagnards passent insensiblement et a Ja longue dans les pays fertiles pour y entretenir la population languissante (2) ». Soulavie exprime donc ici, le premier, une belle idée qui a été reproduite par Elie de Beaumont, 4 qui l’on en rapporte a tort tout le mérite (3), et chacun peut aisément, surtout en province, ot le théatre social est plus limité, en reconnaitre la justesse. II n’y a pour cela qu’a regarder autour de soi. Dans chaque ville, dans chaque bourg, on pourra constater la disparition ou la décadence des familles qui possédaient, il y a cinquante ou soixante aus, l'influence ou Ja fortune, et leur remplacement par d’autres familles venues des régions montagneuses du pays. Et c’est un fait général dans tous les Etats civilisés. Partout le bien-étre et la vanité corrompent et laissent des suc~cessions éternellement ouvertes a la sobriété et au travail, qui arrivent en sabots et les mains vides de contrées moins favorisées.

Comme principaux remédes a la misére des populations des Cévennes, Soulavie conseille « l’ouverture de chemins, la pra tique des arts et métiers, I’exploitation des mines ct les manu-

(1) Histoire naturelle de la France méridionale, UI, 30. (2) Idem, Ill, 48.

(3) Excplication dela carte géolozique de France (Plateau central).

factures ». I] est assez humiliant de constater que les programmes d’amélioration moderne, méme ceux que les candidals étalent en temps d’élection, ne contiennent au fond, dans Jeur partic sérieuse, rien de plus. On a fait depuis beaucoup de routes, on a établi de nombreuses manufactures, et enfin, grace 4la vapeur et au libre échange, la richesse générale s'est singulitrement accrue dans les Cévennes comme dans le reste de la France, mais il reste évidemment beaucoup 4 faire, et l’ouvrage de Soulavie, malgré la transformation polilique et sociale qui a étéla conséquence dela Révolution, contient bien des indications propres a faciliter de nouveaux progrés. I est & remarquer, du reste, que, sur ce qu’on appelle aujourd'hui la question sociale, auteur a mis dans ses derniers ouvrages plus de lumiére que dans les premiers. Sans doute, il n’ignorait pas en 1780 l’énorme influence de Ia religion sur la bonne marche des sociétés et la prospérité des Etats, mais ce sentiment est beaucoup plus vivant dans sa pensée quand elle a été éclairée par les tristes expériences dela Révolution. I! comprend mieux alors que, si l’ouverture de chemins et le développement du travail sont d’excellents moyens pour améliorer la situation matérielle du peuple, la religion, qui non seulement enseigne le travail, mais préche la morale et inspire la résignation, est l’’Ame méme du corps social, et que, sans elle, tous les autres risquent d’échouer.

Comment les montagnes se sont-elles formées? A cette question, qui a di se poser dés le début de ses études géologiques, notre naturaliste fait une réponse qui montre le danger des généralisations quand l’observation a été concentrée sur un espace restreint. Pour lui, les aspérités de la surface terrestre ne sont pas autre chose que le résultat de l’érosion des eaux pluviales qui, en creusant des vallées, ont nécessairement formé des montagnes. La nature spéciale du Vivarais, od !’érosion des eaux pluviales a, en effet, joué un réle important, est la cause de cette erreur. — Buffon s’était bien plus approché de la vérité, en attribuant les grandes chaines de montagnes aux boursouflures produites par la

chaleur intérieure du globe. — I] était réservé a une illustration plus moderne, & M. Elie de Beaumont, de jeter sur ces obscurités une plus grande lumiére. L’éminent géologue pense que l’écorce terrestre, en se refroidissant, éprouve un retrait, puis des ruptures. La roche fluide sous-jacente, comprimée par la erotite solide qui s’est resserrée, monte a travers ccs fissures dont elle plisse et reléve les bords, et forme, en se solidifiant, de longs bourrelets qui constituentles chaines de montagnes. De 1a, la possibilité de préciser,au moins d’une maniére relative, la date de ces soulévements, par la nature des couches relevées. C’est ainsi que des terrains coquilliers ont pu se trouver exhaussés au-dessus des plus hautes mers. Voltaire, qui ne se doutait pas du phénoméne, raillait les géologues en attribuant a des passages de pélerins les coquilles des terrains montagneux. Mais le célébre écrivain s’est tiré de cette querelle avec tant d’esprit qu'il y aurait mauvaise grace & lui en garder rancune.

‘Soulavie parle quelque part de granits secondaires superposés aux calcaires, & la montagne du Béderet, prés de Largentiére. Buffon le reléve vertement dans une lettre adres. sée & Faujas, le 3 octobre 1781: « Je suis persuadé qu’avec vos bons yeux vous verrez les granits tels que je les ai vus et, si vous m’eussiez fait ’honncur de venir & Montbard, je vous aurais communiqué mes observations et mos idées que vous auriez trouvées d’accord avec les vétres. Les granits de I'abbé Soulavie ne sont, en effet, que des grés a gros grains, et méme trés impurs; mais c’est la moindre des bévues de ce jeune vicaire, qui‘n’est qu’un écolier, et qui écrit d’un ton de maitre (1). »

Buffon avait raison, et l’on comprend Pagacement que devait parfois éprouver le vieux savant devant le ton d’assurance excessive de l’imberbe novateur, mais, en somme, il y a ici un malentendu sur les mots plus qu’autre chose, car, en parlant de ses granits secondaires, Soulavie ajoute :

(1) Worrespundance inédite de Buffon, publiée par ses petits-neveux,

«....% moins qu’on ne veuille refuser le nom de granit a ces roches horizontales qui laissent partir des étincelles, lorsqu’on les bat 4 coups do briquet, qui sont composées de quartz A gros et a petits grains, de choerl et d’une petile quantité de mica. » Dans un autre endroit, il fait observer que « le granit secondaire ne se trouve que dans les vallées bornées par des montagnes a créte granitique, ct qu’il est toujours posé sur des fondements de granit primitif, tandis que le granit véritable ne se trouve jamais sur lui ». Il explique encore ailleurs ses granits secondaires dans le méme sens(1). Son errour se réduisait donc 4 avoirbaptiséd’un nom impropre les couches de grés avec calcaires et marnes subordonnées, qui forment dans l’Ardéche et le Gard le sommet du trias. Comme cette formation présente des caractéres minéralogiques assez variables, et vu l’absence de fossiles déterminables, sa classification dans I’échelle des terrains est encore sujette a discussion (2). M. Elie de Beaumont, dans la Carte géologigue de France, Ya nommée grés infra-liasigue.

Malgré cette petite dissidence, les premiers essais de Soulavie lui avaient valu sans doute quelque estime de la part de Buffon, puisque l’auteur des Epogues de la nature youlut bien lui envoyer un exemplaire de son ouvrage avant son apparition (3).

Soulavie s’étend longuement sur les empreintes végétales des environs de Cheylus prés Privas, qu’il appelle des schistes calcatres ou schistes arborisés, et montre parla nature des végétaux existant dans le pays & cette époque primitive que Je climat en était alors beaucoup plus chaud qu’aujourd’hui (4). Notre auteur préludait ainsi aux études de paléontologie végétale qui n’ont pris un véritable essor que vers 1850 et qui ont déja donné de si brillants résultats. Les schistes dont parle

(1) Hist. nat. de la F. M.,1, 375 et VI, 159.

(2) Lenoux, Elude sur les terrains triasigue et Jurassique et les gisements de minerai de fer dans l’Ardéche. Paris, Savy, 1868.

(3) Hist. nat, de la F, M., I, 391.

(4) Idem, I, 270, et IV, 46 & 565.

Soulavie sont un fragment isolé du dépdt miocéne qui s’étendait de la montagne de Charay 4 celle de Rochessauve. Un fait & noter, qui a été relevé depuis par M. de Saporla et par labbé Boulay (4), professeur ala Faculté libre de Lille, c’est que les empreintes végétales de Charay et de Rochessauve prouvent 1’existence trés préhistorique de la vigne dans une région dont Pline devait célébrer plus tard la renommée vinicole.

A propos du dépét d’anthracite de Prades, notre naturaliste suppose que le charbon minéral a été vomi sous forme liquide par le volcan voisin de Jaujac. Ce n’est pas qu’il ignore Vorigine des dépéts houillers. « C’est 4 nos ahtiques foréts que nous devons les amas de matiéres combustibles quo recéle la terre. » Dans un autre ouvrage (2), il précise que ces plantes ont vécu dans les lieux mémes ot se trouvent leurs débris, contrairement a l’opinion de coux qui considéraient les dépots houillers comme formés par des plantes étrangéres transportées par les courants maritimes. Mais « la nature peut connaitre plusieurs moyens pour parvenir au méme but... et le volcam de Jaujac a produit autrefois de vrais bitumes (3). »

M. d’Archiac a déja signalé d’autres points ot notre auteur s’est laissé emportér par son imagination au dela des régions accessibles a l’observation scientifique. On peut supposer qu’il le comprenait lui-méme et qu il n’attachait pas a certaines hypothéses le degré de certitude ou méme de vraisemblance que se plaisaient & lui attribuer de malveillants critiques. La preuve en est dans un passage (4) du tome IV od, en se justifiant d’avoir mélé quelquefois ’hypothétique au réel, il rappelle que « les vues probables conduisent souvent a la découverte de quelque vérité et que les révories du Ted/:amed (5) ont amené

(1) Notice sur la Flore tertiaire de Privas, lue & la Société botanique de France, le 27 mai 1887, par M. l’abbé Boulay.

(2) Les classes naturelles des minéraua, p. 144.

(3) Hist, nat. de la France mérid., 11, 235, et VIII, 109.

(4) Idem, 1V, 188. ; ‘

(5) Telliamed ou Entretiens d'un philosophe indien avec un philosophe francais. L’auteur, Benoft de Maillet, soutieat que le germe primitif vital n’avait donné que des espéces marines, dont étaient descendues, par une série de transformations,

la découverte de plusieurs grandes vérités ». Ce ton modeste et dubitatif ne s’applique pas bien entendu aux lois chronologiques que notre naturaliste a l’honneur d’avoir furmulées le premier. Sur ce point, il parle avec un accent de certitude qui moaltre jusqu’a quel point I’évidence des faits l’avait frappé.

Pha

Soulavie s’est occupé avec une sorte de tendresse patriotique des volcans éteints du Vivarais, qu’il avail pu étudier d’une fagon toute particuliére pendant les deux années (1777 et £778) qu'il passa & Antraigues, en qualité de vicaire. Une lettre de Vabbé Bartre, curé d’Antraigues, nous apprend que Soulavie, pendant son séjour dans cette localité, rencontrait beaucoup d’incrédules quand i! parlait des volcans du pays. Le bon curé dommengait 4 peine ay ecroire en décembre 1780, date de sa lettre, et l’on voit quil avait grand’peur que les théories de Soulavie fussent en désaccord avec les Livres Saints (4).

C’est en 1772, pendant les vacances du séminaire, que Soulavie fut frappé pour la premiére fois del’aspect des pierres rouges et boursouflées qu'il rencontrait et d’autres apparences volcaniques. Il était venu, cette année-la, passer ses vacances a Antraigues ot sa famille possédait une propriété, et ot il putexplorer a l'aise les magnifiques voleans de Craux, de Coupe et du Pic de !’Etoile.

Rentré au séminaire, il étudia soigneusement le livre de la Genése et ses commentateurs, pour voir si Moise avait dit quelque part qu’il n’y avait jamais eu de volcans. Plus tard, il appritque M. Guettard avait découvert les volcans d’Auver-

loutes les espéces terrestres et aériennes, méme l’homme, Cet ouvrage fut publié a Amsterdam en 1748, par un ami de I'auteur, mort en 1738. Maillet était consul de France au Caire. Tout le monde connaft les vers de Voltaire dans la satyre des Systemes :

Notre consul Maillet, non pas consul de Rome,

Sait comment ici bas naquit le premier homme:

D'abord il fut poisson......

(1) Hist. nat. de la Fr. mérid., VI, 283,

gone et que M. Montet en avait signalé d’autres sur les bords de la Méditerranée.

C'est ici le lieu de rappeler comment le pavé de Montélimar fit découvrir, au siécle dernier, les volcans de l’Auvergne et du Vivarais. Tandis que pour les paysans de‘ces contrées, au moins ceux d’autrefois, l’existence de ces anciens volcans ne faisait pas de doute, comme le prouvent les noms significatifs restés & bon nombre de montagnes volcaniques et l’expression vulgaire de peyre arse (pierres brdlées) pour désigner leurs cendres et scories, les savants, beaucoup moins avancés, ne soupgonnaient pas que le sol frangais eit jamais jeté des flammes. Pascal et Cassini, quiavaient parcouru l’Auvergne, le premier pour ses célébres expériences sur la pesanteur de l’air, le second pour y mesurer la hauteur des montagnes, avaient, pendant des mois entiers, foulé la cendre des volcans sans les apercovoir. L’honneur de cette découverte revient 4 MM. Guettard et Malesherhes, de l’Académie des sciences, qui, revenant d'Italie en 1754, et ayant diné 4 Montélimar avec Faujas de Saint-Fond et d’autres savants, furent frappés de l’aspect des pierres composant le pavé des rues de cette ville et de leur ressemblance avec Jes piéces polygonales de lave, servant aux anciennes voies romaines, qu’ils venaient de voir du cété de Rome et Naples. Ils crurent reconnaitre des pierres basaltiques et demandérent d’ot elles venaient. On les mena de l'autre coté du Rhéne, & Rochemaure, ot abondent les restes d’anciennes éruptions volcaniques et ot ils pureat admirer la magnifique colonnade de Chenavari. Ils visitdrent une partie du Vivarais et de !’Auvergne, ct c’est 4 Clermont seulement que tous leurs doutes furent levés, et qu’ils constatérent définitivement la parfaite identité des anciens phénoménes volcaniques de ces contrées avec ceux dont ils venaient d’étre témoins en Italic.

Guettard publia en 4734 son Mémoire sur quelques montagnes de France qui ont été des volcans.On se moqua de lui et un savant professeur de Clermont prouva méme que les scories signalées étaient des travaux do forge des Romains. Les

premiers croyants de cette découverte ne rencontrérent pas un meilleur accueil, Faujas raconte qu’a Montélimar on le ridiculisait & ce sujet, mais qu’on y acceplait sans sourciller les assertions d’un jeune chevalier d’industrie, appelé Parangue, qui prétendait apercevuir l’eau & 2 ou 300 Loises sous terre (4).

Soulavie partit pour Cette pendantles vacances de 1774, pour aller comparer les laves d’Agde a celles du Vivarais. Nous avons vu qu’au mois de septembre de cette année il était aux eaux de Balaruc. Six ans aprés, il refit ce voyage, celte fois en compagnie de son ancien professeur, l’abbé Tourette, alors vicaire a Cette. Les résultats de ses observations 4 Agde et dans les diocéses de Nimes et de Montpellier sont consignés dans le tome V de son ouvrage.

En 1775, Guettard et Faujas de Saint-Fond visitérent le volcan de Coupe, prés d’Antraigues, auquel Faujas trouve une ressemblance étonnante avec le Vésuve.

Eu 1777, Faujas parcourut le Vivarais avec M. de Gensanne, Pauteur de I’/istoire naturelle du Languedoc, et labbé de Mortesagne, qui habitait Pradelles. Les lettres de cet ccclésiastique contiennent de trés intéressants détails, non seulement sur la géologie du Velay et du Vivarais, mais encore sur létat déplorable du pays etles moeurs sauvages des habitants. On les trouve dans l’ouvrage de Faujas, qui parut en 1778. C’est pendant cette méme annéo que Soulavie écrivait 4 Antraigues ses études sur les voleans du Vivarais. Le tome II de son Histoire naturelle qui les contient fut publié en 1780. La Chronologie physique des éruptions des volcans éteints, qui forme le tome IV, parut l’annéo suivante.

Les deux écrivains sont remarquables & des titres divers. Faujas est un observateur sagace, qui, d’ailleurs, écrit avec beaucoup plus de méthode, de calme et de correction que Soulavie. Ila aussi sur ce dernier l’avantage d’avoir traité le premier l'histoire des volcans du Vivarais et du Velay. Mais il est plus minéralogiste que géologue. Soulavie est plus géolo-

(1) Recherches sur les volcans eleinis du Vivarais et du Velay, p. 3y4.

gue que minéralogiste, et il ’emporte sur son ainé par une perception plus claire de la succession des antiques phénoménes qui ont bouleversé notre sol.

Une ingénieuse et fort juste comparaison de Soulavie monire sa préoccupation constante du point de vue chronologique. Aprés avoir rappelé que, sous lo régne de Louis XIV,on ouvrit des registres publics ot les notaires furent obligés d’écrire la date des contrats, afin de donner ainsi aux actes un caractére authentique, Soulavie dit que Ja nature a aussi ses registres de contréle. « L’étude des volcans et de leurs produits est, dans l'ordre des minéraux, le véritable art de vérifier les dates de Ja nature, comme |’étude des roches herborisées ou coquillitres est l’art de vérifier les dates et les éres de l'histoire ancienne des étres organisés dans l’ordre du monde vivant. »

A ses yeux, les volcans les plus anciens en Vivarais sont ceux dont il ne reste que quelques filons de laves incrustés dans des montagnes granitiques. On voit des filons de ce genre 4 Saint-Laurent-les-Bains eta Rocles, au pied du Tanargue.

Les volcans du Mézenc, du Gerbier de Jonc et autres des hautes Cévennes (1) sont postéricurs. Ce sont leurs débris que Yon trouve dans le lit de cailloux roulés, basaltiques et granitiques, que recouvrirent ensuite les laves des volcans du Coirou.

Les voleans les plus récents sont évidemment ceux de Montpezat, Thueyiz, Neyrac, Jaujac et Antraigues, les seuls qui, outre des basaltes, présentent encore des pierres ponces et des cratéres plus ou moins accusés. Si, comme quelques passages tres curieux de Grégoire de Tours et de Sidoine Apollinaire, cités par Soulavie, le font présumer, les derniers phénoménes volcaniques du Vivarais se rapportent aux désordres naturels de l’année 468, qui frappérent de terreur les populations de la province viennoise et provoquérent |’établissement des Roga-

(1) Ces montagnes provieanent des éruptions boueuses qui ont produit le basalie blanc de Faujas et de Soulavie, désigné aujourd’bui sous le nom de érachyfe, et le basalte gris lamelleux ov basalte en table, appelé depuis phonolite, dont les montagnards tirent des /auzes pour couvrir leurs maisons,

tions, c’est dans les volcans de cette catégorie qu'il faudrait en rechercher les causes. Il nous semble, du reste, fort douteux que de véritables éruptions volcaniques aient cu lieu 4 cette époque dans la France centrale, mais on peut fort bien admettre queles derniéres forces souterraines agissantes aient occasionné des tremblements de terre, qui firent fuir les animaux sauvages jusque dans les villes, ot qu’elles se scient manifestées aussi par quelques dégagements de vapeurs enflammées.

Dans ses Commentaires sur l’ouvrage de Hamilton (1),Soulavie nous apprend que l’abbé Roux, prieur de Fraissinet, aurait trouvé des débris humains sous les laves du Coiron, ce qui prouverait que l’homme primitif en Vivarais a assisté aux grandes éruptions volcaniques de cette région. Il serait nécessaire sans doute que le fait fut rigoureusement établi, car on a pu prendre pour des débris anciens les ossements d’étres humains de date plus récente, couverts accidentellernent par les laves ou ensevelis dans une des excavations naturelles qui se trouvent sous les basaltes.

Il est a noter toutefois que, si la découverte de |’homme contemporain des volcans n’est pas rigoureusement établie en Vivarais, elle Pest dans le Velay, oi des ossements humains ont été extraits des laves du volcan de Denise (2). Quant aux débris d'éléphants rencontrés & diverses reprises sur les bords du Rhone, d’Arles a Valence, laquestion est toujours ouverte, et tandis que les uns veulent y voir l’elephas meridionalis pliocéne, antérieur & l'homme, beaucoup d’autres croient qu’il s'agit simplement de quelques vestiges de l’artnée d’ Annibal, dont un corps remonta la rive droite du fleuve jusqu’au-dessus de Valence, en méme temps que legros des forces carthaginoises passait le Rhone prés de Roquemaure. Observons néanmoins, en faveur des premiers, que d'autres débris d’éléphants ou de mammouths ont été découverts, a diverses reprises,

(t) Page 369.

(2) Voie la lettre de M. Aymard, conservateur du musée du Puy, dans le Bulletin de la Société géologique de France, 1847, 2° série, t. 1V.

sous les laves du Coiron, dans des endroits oi n’ont jamais pénétré certainement les éléphants d’Annibal (4).

Dans son mémoire sur les Classes naturelles des minérauz, Soulavie, cherchant l’origine des volcans, constate que « nos observations sont trop peu avancées, trop superficielles, pour en donner la véritable thévrie ». Cependant il croit que « le feu des voleans, actif dans tous les ages de la nature, tient a la constitution du globe ». Mais sa véritable cause n’est connue que du « Souverain artiste de la terre, qui sut organiser avec tant de sagesse notre planéte, depuis sa superficie jusqu’aux abymes profonds, auxquels il n’est pas trop permis 4 l'homme de parvenir ».

Les Commentaires sur Hamilton complétent les vues de notre naturaliste sur les volcans. Il insiste sur la profondeur et l’étendue des foyers volcaniques qui vont bien au dela des limites dela montagne ou ils se manifestent par des éruptions plus ou moins considérables. I] n’admet pas que la fameuse expérience de Lémeri explique suffisamment les volcans, et il attend, de nouvelles observations de la nature, de plus amples éclaircissements sur l’origine du feu souterrain qui brale méme au-dessuus des mers. Mais les observations de Hamilton, non moins que !’extinction graduelle des volcans du Vivarais, cotocidant avec la retraite graduelle des eaux de la mer, montrent que les eaux maritimes sont nécessaires & l’alimentation des feux souterrains. N’est-ce pas sur cette voie que Jes savants modernes ont trouvé la théorie qui remplace Phypothése du feu central par celle des conflagrations limitées du sous-sol, produites par la décompositiun des métaux alcalins, au moyen, soit des eaux pluviales, soit des eaux maritimes? Ampére et Davy supposent que le noyau de la terre est non oxydé et devient une source intarissable de chaleur par le contact avec la croute déja oxydée. Un volcan est une fissure par laquelle les eaux de Ja surfaco terrestre pénétrent jusqu’a

(1) Annuaire de UArdéche de Van XI, p, 150, — Itinéraire du géologue dans VArdeche, par Dalmas, p. 180.

ce noyau et y produisent des explosions résultant de l’auggmentation de volume et de la vaporisation des eaux. Sans vouloir prononcer sur les débats contradictoires dont cette théorie a été l’objet, nous devons noter ici qu'elle a été fort bien développée, au point de vue de ses rapports avec la géologie du Vivarais, par un observateur local, M. Dalmas (1). Au sujet des sources minérales, qui sont trés nombreuses en Vivarais, Soulavie fait sur leur origine des réflexions qui paraissent fort justes. Tout d’abord il constate leur relation avec la nature volcanique du sol, et, s'il ne le dit pas en propres termes, on voit qu’il est pénétré de Pidée que les fractures de la crodte terrestre résultant des explosions volcaniques ont seules pu permettre aux eaux de la surface de pénétrer dans les profondeurs embrasées qui sont le vrai laboratoiro des eaux minérales. La plupart des sources de ce genre dans VArdéche consistent en petits filets d’eau froide, alcaline ou ferrugineuse, presque toujours gazeuse. Mais il y a aussi quelques sources thermales : Celles 20°, Saint-Georges 25¢, Neyrac 27 et Saint-Laurent-les-Bains 52°. Or, ces sources ont un débit beaucoup plus abondant que les autres, et c'est dans cette diversité de volume que Soulavie voit avec raison la cause de la diversité de température. « Les sources faibles, dit-il, étaient également chaudes & leur origine, car il faut du feu et un feu actif pour décomposer les matiéres qui renvoient le fluide gazeux, le vitriol, lesoufre, etc., et ellesse sont refroidies plus facilement que les gros courants dans le long trajet qu’elles ont dd faire avant d’arriver ala surface du sol (2). » Dans un aulre ouvrage (3), Soulavie donne de curieux détails sur les eaux de Neyrac, une ancienne stationromaine, commune de Meyras (Ardéche), fréquentée au moyen age par les croisés revenus lépreux d’Orient, complétement oubliée ensuite, et dont la source chaude ne fut retrouvée qu’en 4780

(1) Jéinéraire du géologue et du naturaliste dans l'Ardeche et une partie de la Haute-Loire, Privas, 1872.

(2) Guvres completes de Hamilion commentées par Soulavie, pp. 382 & 390.

(3) Hist, nat. dela France mérid., VI, 285. Voir aussi notre Voyage auc pays volcaniques du Vivarais, p. 163.

par Mazon, jurisconsulte 4 Antraigues. Il existe aussi A Neyrac des fosses remplies d’oxhalaisons méphytiques (acide carbonique), comme la grotte du chien 4 Portici. Notre auteur rend compte des effots produits par la respiration de ce gaz, qu'il croit susceptible d’applications médicales, — applications réalisées de nos jours.

Les sables volcaniques appelés pouzzolane donnent lieu & un intéressant chapitre sur les ciments. C’était autrefois un article d’importation pour les constructeurs frangais. En vertu d’un ordre de Colbert, tous les navires francais touchant a Pouzzoles, en Italie, étaient tenus de s’y lester de pouzzolane. Aprés avoir déconvert les volcans éteints de France, Guettard proclama l’inutilité d’aller chercher au dehors cc que nous avions dansle pays. Faujas de Saint-Fond chercha la pouzzolane en Vivarais et la trouva au volcan de Chenavari, en face de Montélimar. I! fit plus, il obtint de M. de Sartiges, secrétaire de la marine, en 1777, l’autorisation de faire & Toulon des expériences sur l’emploi comparé de la pouzzolane du Vivarais et de celle de Pouzzoles, et, dans un chapitre de son livre, il donne les résultats favorables de ces expériences.

Soulavie ajoute de nouvelles preuves au mémoire de Faujas, et les puise dans une foule de faits locaux. I! constate que le ciment formé par la combinaison de la chaux pure du bas Vivarais avec le sable quartzeux du torrent de Ligne a Largentiére est excellent : le chateau et l’église de Largentiére en sont la preuve vivante, ainsi que les ruines du vieux fort de Faujaux et du couvent des Cordeliers (4). Ce ciment n’est pas autre chose que la chaux ordinaire du pays employée avec du sable granitique. Au contraire, dans larégion calcaire, au Bourg-St-Andéol, par exemple, lachaux étant mélée avec du sable calcaire, donne un ciment bien moins résistant. Il n’y a pas de bon ciment si la chaux n’est pas mélangée avec des matitres brdlées : pouzzolane, basalte trituré ou briques pilées.

(1) En 1889, il a fallu recourir ala mine pour abattre les vieux remparts de Largentiére batis avec ce ciment.

La durée du ciment romain, qui égale celle du granit, vient de ce qu’il était fait avec des matiéres de ce genre. « Les Hollandais, qui mettent tout a profit, ont eu l'industrie d’imaginer des moulins ov ils réduisent en poussiére le basalte en prismes et les laves poreuses dures qu’ils vendent sous le nom de pouzzolane et qui, en effet, ena toutes les qualités (1). » Ace compte, il y’a, dansles pavés de Géants ou dans les graveyras de l’Ardéche et de la Haute-Loire, des trésors inépuisables, car, en imitant les Hollandais, ces deux départements, 4 eux seuls, pourraient fournir de pouzzolane toute la France pendant des siécles.

Soulavie a trouvé la preuve, dans les masures d'A/ba Helviorum, l’ancienne capitale romaine de Ja contréc, que les Romains se servaient des sables granitiques de ]’Ardéche qui cependant est & trois lieves de Ja. Quand ils ne pouvaient le faire, ils employaient des briques, sans jamais recourir aux sables calcaires que fournissent les ruisseaux d’alentour. Soulavie a observé, en 1777, & Alba des ciments saillants, tandis que les pierres granitiques avaiontété détériorées et en partie pulvérisées. I! raconte enfinque le hasard, ce grand inventeur, fit un jour découvrir a un paysan d’Antraigues le ciment romain, depuis longtemps oublié dans le pays. Ce paysan, ayant mélé de la chaux avec de la pouzzolane, fut trés étonné de la dureté do laggrégat qui en était résulté. En y ajoutant un tiers de blocaille, il n’y a pasde retrait. Les Romains connaissaient aussi cette précaution, comme le prouvent les restes de mosaiques d’ Alba Helviorum (2).

ae I; Histoire naturelle dela France méridionale indique chez son auteur une tendance marquée a s'occuper de médecine, surtout de philosophie médicale. Les observations relatives a Pinfluence des climats sur l’homme méritent l’attention, bien

{t) Fausas og Sr-Fonn, Recherches sur les volcans du Vivaraiset du Velay, p. 209. (a) Hist, nat, de la France merid., I, 165,

que mélangées d’hypothéses fort contestables. Le fluide électrique le préoccupe beaucoup. « Ce fluide doit influer sur le génie d’un peuple, puisque sa diminution énerve les corps et les Ames et que son exacte distribution les entretient dans la santé etdans|’activité naturelle (4). » Touchant hardiment a la grosse question de |’action du physique sur le moral, pour appuyer sa thése de l’influence des terrains volcanisés sur l'homme, il dit que Vélectricité terrestre agit surles nerfs « qui sont les officiers de l’ame ». C’est par leur intermédiaire que les terres volcanisées, qu’il suppose plus électriques que les autres, agissent sur fe moral deshabitants. Les végétaux eux-inémes subiraient ]’influence de !’électricité terrestre. C’est pour cela que Je vin de Villeneuve-de-Berc a tant de feu (2). C’est pour cela aussi que les orages sont plus violents dans les pays voleanisés (3). L’auteur caresse ]'idée d’une Géographie physique de ‘esprit humain. Il est convaincu que la naturedu sol contribue a la production des hommes de génie, et il cite 4 ce propos la Bourgogne, qui a étéle berceau de Bossuet, Buffon, Rameau, Crébillon, laMonnoye, le président Jeannin, etc. II promet deux cartes de France qui rendront cette vérité palpable, Pune selon le sol, et l’autre selon les climats et les altitudes.

Avons-nous besoin de faire observer que Soulavie se laisse encore ici entrainer par sa vive imagination? Le surplus d’électricité des terrains volcanisés ne nous semble pas démontré. La fréquence et la violence des orages dans les localités qu'il cite viennent probablement de ce qu’ellos sont en pays de montagne, ct non pas de la nature volcanique du sol. Le feu du vin de Villeneuve doit étre attribué a la nature du terrain, a la fois gras ct calcaire, ott le soleil développe, avec une chaleur doublée par l’échauffement de la roche, une plus grande quantité de sucre et d’alcool. Enfin, si la nature du sol, les climats et les altitudes peuvent influer sur Ja production des hommes de génie, il nous semble que cela ne doit étre

(1) Histoire naturelle de la France méridionale, 1, 26. (2) Idem, Il, 453.

(3) Jdem, V, 69.

SOULAVIE NATORALISTE 4189

que d’une fagon tout indirecte par les aptitudes personnelles, les habitudes de travail, les moyens d’éducation ct autres circonstances que certaines conditions topographiques ou climatériques peuvent entraver ou faciliter. Dans le discours préliminaire placé en téte du premier volume, notre auteur effleure la physiologie du corps humain. Il y a chez l'homme la force active mécaniqué et la force active sensible. L’ime est libre dans ses volontés, spirituelle dans sa constitution, immortelle dans l’ordre de la Providence. Mais les forces actives participant de la pure matiére sont sujettes & toutes les variations de la matiére. La cause des tempéraments se trouve dans ces forces actives, Les maladies proviennent des degrés divers d’intensité de ces forces. La mort en est la prostration irrévocable. Toutes les maladies sont produites par augmentation vicieuse,par diminution vicieuse ou enfin par aberration de quelqu’une de ces forces. — L’auteur part de lapour établir une Géographie médicale.

Chercher a travers les nuages du fond et dela forme la pensée précise de Soulavie sur des questions déja assez ohscures par elles-mémes-est une tache qui nous ménerait trop loin, et qui,d’ailleurs, ne peut étre bien remplie que par des hommes spéciaux. Mais notre devoir était de mentionner ces théories, ne fit-ce que comme un indice de la curiosité universelle de son esprit.

Soulavie touche incidemment, quelques années plus tard, dans ses mémoires historiques, a des questions d’hygitne et de physiologie médicale qui ont beaucoup occupé, depuis, les savants et les administrateurs, et il semble que ses théories, confirmées de nos jours, avaient bien quelque mérite de nouveauté A la fin du siécle dernier.

I] est le précurseur de M. Haussmann dans les pages qu’il consacre & la nécessité d’assainirla ville de Paris (1). « L’air

(1) Mémoires du ministére du duc d Aiguilion, parus en 1790.

dit-il, n’y circule pas assez. L’atmosphére déja lourde, chargée des vapeurs dela Seine ct des exhalaisons des ateliers, en croupissant, occasionne des maladies qui affectent certains quartiers et frappent la classe sédentaire des citoyens. Des places publiques plus multipliées seraient au contraire des magasins d‘un air plus pur, pour ainsi dire. Laisser entrer la vie, disait Franklin & ses amis quand il leur rendait des visites, et il ouvrait les fenétres... Les Anglais ont multiplié & Londres ces places carrées qu’ils appellent square. Si la ville de Paris ne profite de la circonstance actuelle (expropriation des établissements religieux), jamais elle ne trouvera Yoccasion favorable d’un pareil embellissement et a si peu de frais. »

Ailleurs, dans d’autres mémoires, il indique les moyens auxquels on avait songé avant la Révolution, pour aéror la capitale. «On a proposé de choisirdans tous les coins de Paris, et d’espace en espace, des quartiers de maisons environnés de quatre rues ; le résultat de la soustration de ces quartiers isolés formerait des places publiques qui ne codteraient que acquisition du sol, pour laquelle on obligerait les propriétaires ‘de fagades de contribuer en raison de |’augmentation de la valeur de leurs maisons... On a fait valoir, dans cette circonstance, l’intérét qu’inspire la santé du public; on a remontré que les maladies qui, tous les étés, font quelques ravages dans Paris, proviennent des immondices de tel ou tel quartier, des sales égouts, des maisons des artisans amoncelées, et des stagnations d’air dans le fonddes rues boueuses, mouillées ou humides dans tous les temps, quand elles sont étroites et que les maisons y sont a quatre ou cing étages, en sorte que la ville de Paris esttoujours la Lutéce des anciens ou la ville de la malpropreté. Ona proposé de faire la dépense d’un autre Hotel-Dieu pour laisser un lit d chaque malade ; cette opération n’est pas mire ; les pauvres manquent d’avocat a la

cour (1). »

(1) Mémoires historiques de la cour de France pendant la favear de M=* de Pompadoar, p. 266.

Apres lair, l'eau. Soulavie constate la pénurie de l'eau potablo a Paris et s’étonne qu’un fait pareil n’ait encore ému aucun des personnages influents : c’cst qu’on s’occupait plus alors de Versailles que de Paris. Il raconte les projets formés pour amener les caux de |’Eure 4 Versailles, et la continuation de ces études par l’abbé Picard, M. de Parcieux, Vabhé Bossu et M. dela Lande, on vue d’amener les eaux de cetle méme riviére a Paris. ll parle aussi des canaux de navigation et des égouts. Il énumére les principales rues a ouvrir ou a élargir, les ponts et les quais 4 construire, Au sujet des travaux exéculés par l’architecte Soufflot, nous releyons une note curieuse sur les fondations du Panthéon ;

« En 1783, lors de l’excavation pour la fondation de Sainte- Genevidve, il fut reconnu que ce tertre était occupé, ily a 4.800 ans, par un potier nommé Primus, qui avait fouillé des puils pour tirer de la pierre a pots. S’il voulait l’avoir fraiche, le puits remplissait son objet. Quand il était trop profond, il recommengait un autre puils & cdté et comblait le premier. On a trouvé dans la superficie du sol de l’église Sainte-Geneviéve 69 puils qu'il a fallu décombler a neuf pour s’assurer du terrain et magonner ensuite dans toute leur profondeur. De sorte que, sous la premiére assise de Sainte~Genevidve, il existe 69 jambes ou tours, dont quelques-unes ont 80 pieds. Qu’on juge si un édifice qui a joté de telles racines est solide. »

Soulavie ne s’occupe pas seulement des embellissements ct des améliorations matérielles. Les mesures d’intérét moral et humanitaire tiennent une large place dans son programme. I! propose de construire un Hotel-Dieua Vile des Cygnes, de créer des prisons dans des conditions plus hygiéniques, d’ouvrir un asile pour les cnfants trouvés, de prendre des mesures pour aider les pauvres honteux. Comme il est partisan de l’abolition de la peine de mort, il conseille !’établissoment d'ateliers de punition od l'on ferait travailler les condamnés. Il youdrait que les troupes fussent employées, comme chez les Romains, aux grands travaux publics. Le géologue reparait dans la proposition d’un Paluis de la Nature, ow il est aisé de voir le

germe de nos grandes Expositions. II s’occupe encore des soins a donner A !’agriculture, des moyens de propager les bonnes méthodes industrielles, des inventions a encourager, etc. Enfin, il demande /’institution d'une académie des progrés des sciences humaines qui s’occuperait surtout de l’observation des faits. « Je laisserais, dil-il, aux académies fondées de constater l'état actuel de nos connaissances; !’académie des progres se chargerait de Ja recherche, selon la méthode de Bacon. »

Cette derniére partie du volume, ob Soulavie a réuni en quelques pages, d’une facgon d’ailleurs un peu confuse, a la fagon d’un article de journal plutét que d’un mémoire bien muri, les aspirations de son temps autant que ses propres idées, est dans tous les cas fort curieuse en présence des améliora~ lions et des embellissements qui ont été exécutés depuis un siécle 4 Paris. On peut supposer qu'elle a 6té6 connue et peulétre consultée avec fruit par le baron Haussmann et parles autres personnages qui ont coopéré a la transformation de la capitale. |

Toujours 4 l’affit des améliorations hygiéniques, Soulavie signale les dangers qui résultent, pour les centres de population, de la proximité des cimetiéres et constate qu’a Largenlitre, sa ville natale, presque toutes Jes religieuses d’un couvent mouraient successivement de maladies graves, parce qu’elles faisaient usage des eaux d'une fontaine alimentée par les infiltrations de Pancien cimetiére paroissial placé autour de l’église. Et comme on venait d’établir un nouveau cimetiére, il écrivitau maire d’alors, M. de Saint-Pierreville, pour blamer le choix de Vemplacement, en faisant observer qu'il dominait une des fontaines publiques de l’endroit dont il risquait d’empoisonner les eaux (41). Ces observations n’arrétérent pas la ville de Largentiére, et elles n’ont pas méme empéché la municipalité moderne d’agrandir sur place le cimetidre en question, de fagon 4 empoisonner les eaux d’une autre fontaine publique, la meilleure du quartier,

(1) Histoire naturelle de la Fr. méridionale, VII, 5g.

malgré les protestations dont cette mesure a été l'objet (4).

Soulavie a aussi traité, bien avant Boudin (2), la question des mariages consanguins. A propos du mariage du Dauphin, fils de Louis XV, avec une infante d’Espagne, il fait ressortir les dangers des unions entre parents et leur attribue la dégénérescence de la famille de Bourbon. « Pour conserver, dit-il, les espdces végélales et animales dans la vigueur et la jeunesse pendant la succession des siécles, et pour les empécher de périr de vétusté, la nature a voulu que le mélange des familles éloignées fat le préservatifde cette décadence; et comme Yobservation apprit au cultivateur que la greffe était le principe conservateur de la bonté et de la beauté des espéces, elle apprit de méme a tous les peuples policés que des lois formelles devaient empécher les mariages des parents trop proches. Quand plusieurs générations se reproduisent par le méme sang, la nature est rétrécie et contrariée. Elle est avivée, au contraire, et régénérée par !’introduction d’un nouveau principe prolifique étranger, qui, dans la conception d’un nouvel individu, dans lagrégation de ses molécules vivifiantes, et dans la formation de son individualité, répare les principes vitaux viciés, renouvelle, rafraichit les vieux, compose une nouvelle individualité physique et morale, d’od résulte une recomposition du caractére (3). »

Et plus Join:

(1) Le fait est d’autant plus grave que le cimetitre en question n’est pas a la distance légale et qu’il a fallu épiloguer sur le caractére d'une maison isolée, sise sur la place méme de l'église, @ vingt métres des anciens remparts, cn soutenant que cette maison ne faisait pas partie de l'agglomération, pour ne pas se trouver en opposition flagrante avec la loi. Cet incident, que nous avons suivi de trés pres et avec beaucoup d’attention, caractérise une des lacunes de notre nouveau régime parlementaire. L'administration supérieure était disposée A tenir compte des protestations, sachant bien qu’il y avait violation de la loi et danger pour la santé publique. Elle invita le préfet a faire un nouvel examen de l'affaire. Le préfet reconnut la justesse des obscrvations élevées contre la mesure, mais affirma qu'il n’y avait pas d’autre emplacement possible dans le pays. La vérité est qu'il ne pouvait lutter contre l'influence du deputé de arrondissement qui, par des motifs que nous ne voulons pas scruter, avait résolu Vagrandissement sur place. On peut se demander A quoi servent une administration supérieure et un pouvoir central, s’ils ne sont pas capables, A un moment donnée, de faire prévaloir la loi, surtout quand il s'agit de santé publique, contre les rancunes ¢t les coterics de clocher.

(2) Essai de géographie médicale. Marseille, 1843.

(3) Mémoires de Richelieu, VU, 100.

« La greffe des animaux comme des végétaux maintient et ennoblit les races... Nous sommes obligés, dans nos provinces inéridionales, de tirer les semences des vers a soie d’un pays plus froid pour le succés des cocons, et histoire naturelle offre mille exomples semblables. Voyez, dans notre histoire, combien de familles de princes du sang de France sont éteintes. Condamnées par le préjugé a s’allier entre elles, no contractant point avec la noblesse, un grand nombre de ces familles a disparu aprés une triste vicillesse. Ma transition de la famille des insectes acelle des princes du sang paraitra étrange ; mais existe-t-elle aux yeux de la nature qui a fait des lois générales de reproduction du principe vital pour les animaux qui raisonnent et pour ceux qui broutent I’herbe? »

En 41801, ii reprend la méme thése avec plus de développements. « La difficulté de se croiser, dit-il, était depuis deux siécles le vice radical de ]a maison de Bourbon. Ou trouvezvous dans la race ce ton de caractére, cette fermelé d’ame, cette impétuosité de volonté éclairée par le génie, qui animaient Henri IV, le chof et le fondateur dela puissance de cette maison? Voyez comme, a chaquo génération, la force de caractére diminue, depuis le vainqueur de la Ligue, lorsque le roi dompte le peuple, jusqu’au 6 octobre, ot le peuple dompta son roi. — Des héros avaient commencé la maison de Médicis, et ses derniers princes, 4!’époque de son extinction, ne seront pas connus de I’histoire. Voyez le cardinal d’York terminer humblement 4 Rome les destinées des Stuarts. Voyez comment finirent 4 Vienne les derniers males de Ja maison des Habsbourg dans la personne de l’insignifiant Charles VI. Lisez l’histoire de Ja maison de Valois et celle de Charlemagne ; approfondissez le caractére des derniers rejetons qui terminent ces différentes races; voyez combien de maisons souveraines en Europe s’usent aujourd’hui en s’éloignant du voou de lanature, comme les derniers rejetons de ces dynasties dont lhistoire nous a conservé la décrépitude ; tandis que la nature se conserve, se perpétue dans le peuple, dans sa jeunesse et sa vigueur, par lecroisement perpétuel des familles. Vuoyez enfia,

daus notre propre histoire, combien de familles du sang royal se sont éteintes depuis Hugues Capet. Prenez la généalogie de la maisonde Bourbon par Désormeaux ; prenez les autres généalogies plus amples de la méme famille, vous trouverez la pidce justificative de cette vérité ; méditez sur la table clronologique des créations de familles ducales duroyaume. Toutes celles qui existaient en 1572, époque de I’érection de Ja maison de Crusso! en pairie, ne sont plus, car, en 1789, la maison de Crussol ‘était restée la plus ancienne. La postéromanie et les soins les plus détaillés pour conserver ces familles ne devaient-ils pas concourir 4 la conservation de ces races privilégiées ° Soinsinutiles et perdus. La masse du peuple seule se conserve par ses moours et par la circulation perpétuelle du sang des Frangais d’une race dans une autre (1). »

Cette question des mariages consanguins a élé diversement traitée depuis. Tandis que Boudin, Niébuhr et le plus grand nombre d’écrivains modernes la résolvent dans le méme sens que Soulavie, d’autres, parmi lesquels Benoiston de Chateauneuf, aboutissent 4 des conclusions opposées. S’il nous était permis de placer notre mot dans ces doctes discussions, nous dirions que la dégénérescence des races royales pourrait bien lenir au bien-étre dans lequel vivent ces familles encore plus qu’a l’insuffisance des croisements. Cette derniére cause est d’ailleurs trés réelle, et s’explique par les difficultés de la sélection. Deux individus, male et femelle, en s'unissant, procréent ua nouvel étre dans lequel la nature a réuni les meilleurs éléments qu’elle a trouvés dans les deux générateurs. Mais plus les générateurs proviennent eux-mémes de sources semblables, plus il y a de chances pour que la nature rencontre les mémes lacunes dans !’un et dans [autre ct par suite pour qu’une lacune essentielle se retrouve dans !’étre procréé. {lest done bon de croiser les races, parce qu'il y a ainsi plus de chance pour la nature de ne pas se trouver devant une simultanéité d’éléments manquants. Mais |’autre cause de dégérescence des races royales, ou plus exactement des familles

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, Ul, 24.

riches, est, A notre avis, plus importante. La race physiquement se régénére encore plus dans le travail corporel, la simplicité de vie animale, méme la souffrance, que dans les croisements. Des enfants élevés dans la mollesse, le bien-étre, Vinaction physique, perdent vite les qualités qu’ils tenaient de leurs auteurs. Soulavie avait pressenti cette vérité, sans bien se l’expliquer, ct c’est pourquoi, entrainé d’ailleurs par une préoccupation historique (celle de montrer la faiblesse de caractére des derniers Bourbons), il donne une importance trop exclusive a Ja restriction des croisements, en oubliant ce qu’il avait dit précédemment de l’action du sang montagnard, qui coule constamment vers les contrées plus favorisées, pour raviver le sang étiolé de leurs habitants.

Le huitiéme volume de I’Histoire naturelle de la France méridionale (t. 1, des Végétaux) nous montre Soulavie aussi habile observateur en botanique qu’il l’avait été en géologie. Hl avait reconnu la diversité des plantes selon les climats, avant méme d’avoir constalté la diversité des fossiles selon les couches terrestres. S’il n’a pas été le premier a parler [des climats des plantes, il a été le premier a développer ce point de vue de la science botanique. Sur ce sujet, comme sur celui des fossiles, la configuration particuliére du Vivarais avait été pour lui d’un grand secours. Le Vivarais, formant le versant oriental du plateau central, présente, en effet, l’aspect d’un immense espalier, ol se succédent tous les climats et les zones de végétation qui leur correspondent, en remontant du Bourg-Saint-Andéol, sur le Rhone, jusqu’au sommet du Mézenc, quia prés de 1.800 métres d’altitude. Dans ses Commentaires sur Hamilton, Soulavie dit que, de 1769 4 1778, il a traversé et coupé & angles droits tous ces climats, en tout ou en partie, au moins quarante fois. Ila calculé la quantité de chaleur atmosphérique nécessaire aux arbres principaux et, dés 4781, il annongait qu’il donneraitles premiéres cartes botani-

ques en ce genre. Il part aussi de la pour reconnaitre, au moyen des plantes fossiles, Y’'ancienne météorologie du Vivarais, ce que personne n’avait fait avant lui (4).

ae

Le Mémoire de Soulavie, présenté 4 !’Académie des sciences do Saint-Pétersbourg, est intitulé : Jes Classes naturelles des minéraux et les époques de la nature correspondantes a chaque classe. — Son début se ressent des diflérends de ]’auteur avec le P. Barruel. « Tandis qu’on voit, en France, dans Je sein méme d’une capitale éclairée, des théologiens sans mission poursuivant des naturalistes paisibles et leur opposant Vhistorien sacré si digne du respect de toutes les classes des savants..., une célébre Académie du Nord, toujours florissante sous les auspices de limmortelle Catherine, propose a la république des lettres les recherches les plus profondes que Vhomme ait encore pu concevoir... »

La « question minéralogique » que |’Académic de St-Pétersbourg avait proposée était congue en ces termes :

« On demande une méthode exacte et naturelle, par laquelle Jes pierres ou roches, qui constituent l’écorce de la terre, soient rangées suivant leurs genres, leurs espéces ct leurs variétés ; de fagon que toutes les pierres formées par agrégation ou par des mélanges méchaniques, qui se rencontrent dans les montagnes et dans les couches de la terre, soient non seulement reconnaissables, d’une manidre plus sire et plus facile, par des caractéres distinctifs, tant externes que physiques, et par des dénominations fixes (sans faire pourtant a cet égard des innovations sans nécessité, qui ne servent a produire que de la confusion), mais encore qu’on puisse assigner la diversité do leur origine et de leur ancienneté, en faisant connaitre par quelle opération de la nature elles ont été formées dans le cours des révolutions successives de notre globe, et les distribuer en classes relatives a

(1) @avres du chevalier Hamilton, commentées par Soulavie, p. 345.

ces époques, et enfin déterminer quelle espéce de pierre sert principalement de matrice a tel ou tel métal. Toutes ces discussions doivent étre appuyées sur des observations minéralogiques dignes de foi, quiservent de fondement aux divisions susdites et aux autres assertions. »

On ne saurait imaginer un programme qui rentrat mieux dans les études de Soulavie. — Son mémoire a pour but d’établir :

« 4° Que, dans chacune des époques remarquables du monde physique, la nature a formé une classe particuliére de minéraux ;

« 2° Que des opérations naturelles plus récentes dans Vordre des temps ont formé, dans la méme classe, les différents ordres de substance qui lui appartiennent ;

« 3° Que des opérations de la nature ultérieures dans ordre des temps ont encore établi, dans chacun des ordres particuliers, des espéces et des variélés qui forment les subdivisions subalternes des classes.

« Chacune de ces classes représente done une opération générale de Ja nature, une époque majeure, un grand fait, un age, une révolution. Chaque subdivision des classes représente encore des phénoménes dépendant des époques primitives de chaque age. Et enfin chaque age correspond a une classe, chaque ordre a une révolution, chaque phénoméne a des espéces, chaque accident 4 une variété. » Sa classification du régne minéral reposera, non sur des formes extérieures ou des opérations chimiques, mais sur la différence des époques des grandes révolutions arrivées & la surface du globe et qui ont donné des produits bien différents. ll s’efforcera ainsi de « remplir les veux du célébre naturaliste du Nord qui (analysant le caracttre des deux plus célébres interprétes de la nature au xvm* siécle, dont l'un a traité la science d’aprés les échantillons et d’aprés leurs formes et lours variétés, et l’autre, d’aprés la sublime imagination, philosophant perpétuellement en grand, négligeant les détails et dédaignant les secours de la petite nomenclature) demande d'un curicux de la nature qu'il réunisse I’étude des

classes, des espdces et des variétés, a la philosophie de toutes ces sortes de monuments des anciennes opérations de Ja nature ».

Soulavie trouve dans |’ouvre de la nature neuf ages correspondant a autant de classes de minéraux et indique, dans un tableau synoptique,quatre révolutions survenues dans chacun d’cux. Il explique par une comparaison ingénieuse les transformations successives du sol primitif: « De méme quo les régnes végétal ef animal se perpétuent par la génération, ce qui entretient toute la nature vivante dans une perpétuelle jeunesse et dans toute sa vigueur, de méme, dans l’ordre des minéraux, des extraits de toutes sortes de roches forment des espéces particulitres et subalternes... Que serait lo globe terrestre sans la formation ultérieure de ces débris de l’ancien monde ?... Tout serait mort dans Ja nature; le quartz infécond ne permettrait qu’aux planles arénacées, a celles qui ne connaissent que le sol simple ct sablonneux, de végéter. La formation des enveloppes subalternes a cété des primitives rétablit, au contraire, les belles formes que le chaos primitif avait si mal esquissées... »

Quel a été lagent de la premiére révolution du globe ? Est-ce le feu? Est-ce l'eau? Adhuc sub judice lis est. Nous avons vu qu’il admettail le feu, mais pour un premier travail bien antérieur 4 la formation des montagnes granitiques. Il revient ici sur l’action de l’eau comme ayant formé les montagnes primitives, mais i] nous semble inutile de le suivre sur un sujet déja épuisé dans |’ Histowre naturelle de la France méridionale.

Pour l’auteur du Mémoire, les mines métalliques « sont, comme le quartz qui les avoisine, un extrait le plus élaboré et le plus pur de Ja roche contenante, & peu prés comme les mines de charbon de terre sont un extrait de végétaux ensevelis et comprimés, et si bien décomposés dans la roche du sol et du toit qu’il ne reste 4 ses couches argileuses que le moule et l'empreinte des plantes, depuis la séparation do la partie inflammable ».

Le vainqueur du concours ouvert par l’Académie de Pétersbourg fut Haidinger (1), adjoint au cabinet impérial d’histoire naturelle & Vienne. Son mémoire, écrit en allemand et désigné par la devise: Avudsa saris saxa, fut imprimé tout de suite et séparément, pour contenter les naturalistes avides de la solution de cette question importante.

Deux écrits francais obtinrent des accessit et furent jugés dignes d’éloges. Leurs auteurs ayant été invités la dessus a se faire connaitre, l’Académie apprit que Je premier, portant la devise: Sane multumilli egerunt qui ante nos fuerunt, sed non peregerunt ; multum adhuc restat operis et multum restabit, était de M. de Launay, membre de |’Académic impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles. Le second, ayant pour devise: Rerum cognoscere fines et causas, était celui de Soulavie.

L’Académie publia ces deux derniers mémoires sous le titre général de Question minéralogique (2), afin que chacun pit a son gré les faire relier en un seul volume et y joindre la dissertation couronnée, pour avoir la collection complete de tout ce que l’Académie a recu de bon sur cette question. Elle crut, d’ailleurs, nécessaire d’accompagner de quelques réserves le mémoire de Soulavie, car elle déclare, dans |’Avant-Propos du volume, qu'elle ne prétend pas « autoriser par son suffrage les hypothéses que l’auteur du second accessit a hasardées, et que ce ne sont que quelques idées ingénieuses et des détails fort intéressants qui, dans cet écrit, ont mérité son approbation ».

Nous n’avons pu nous procurer l’ouvrage de Haidinger, mais s'il faut en juger par celui de M. de Launay, et par la

(t) Haidinger (Charles), né & Vienne en 1756, mort en 1797, professa quelque temps la géologie ctia minéralogic al’école des mines de Chemnitzet exerga ensuite les fonctions de conseiller del'administration des mines a Vienne. Ses travaux ont beaucoup contribué aux progrés de la science. Son mémoire couronné & Pétersbourg a pour titre : Entwurf einer systematischen Entheilung der Gebirgsarten (Essai d'une division systématique des différentes esptces de roches). St-Pétersbourg, 1786; Vienne, 1787. Son fils, Guillaume Haidinger, a écrit aussi de nombreux ouvrages sur la minéralogie.

ei St-Pétersbourg, in-4, 1786, Cc volume se trouve & la Bibliotheque Nationale, sous la cote S. 174.

préférence donnée aux deux sur le mémoire de Soulavie, on peut supposer que l’Académie de Pétersbourg était plus versée en minéralogie qu’en géologie. M. de Launay divise les terres primitives en cing classes: Ja terre siliceuse, largile, la magnésic, la chaux et la terre pesante. De la combinaison des terres primitives entre elles, ainsi que de leur union avec des matiéres, soit métalliques, soit salines, soit bitumineuses, résultent et cos productions connues vulgairement sous la simple dénomination de ¢erres , et ces autres fossiles qui portent le nom de pierres, etc., etc.

On comprend que les savants du Nord, dont ce point de vue terre a terre satisfaisait lacuriosité scientifique, aient été quelque peu effarouchés des hardiesses do Soulavie.

Résumant notre opinion sur les écrits scientifiques de Soulavie, nous croyons qu’on peut y voir, malgré leur imperfection, un des plus remarquables monuments de l’esprit d’observation au siécle dernier, L’auteur n’a a son actif qu'une grande découverte, celle de la chronologie des terrains sédimentaires suivant les fossiles, mais i] touche a une foule de questions de maniére a appeler sur elles toute l’attention des curieux de Jascience. Les grandes découvertes sont rarement louvre exclusive d’un seul. J] n’en est aucune qui n’ait eu des précurseurs plus ou moins inconnus. La tache des hommes de génie est moins peut-étre de créer de toutes piéces une théorie nouvelle que de savoir choisir, dans la masse des germes restés inféconds, celui qui recéle une loi de la nature, de le développer et de lo faire comprendre au monde. Soulavie saisit vivement et il exploite avec profit les découvertes déja faites ou qui sont dans /’air de son temps. II est vrai que la mesure lui manque; i! ne sait pas s’arréter & temps. Il prend bien son point de départ dans l’observation des faits, mais souvent son imagination ]’entraine, etc’esta ce défaut d’ordre et de méthode qu’on peut attribuer au moins en partie son insuccés. Son travail est trop inégal et tumultueux. Malgré cela, sa lecture ne saurait étre que profitable, caril est de ceux qui font penser et qui peuvent conduire les savants de notre temps, aidés

par les connaissances acquises depuis, 4 de nouvelles conceptions. N’est-il pas permis de voir un pressentiment lumineux des plus belles inventions de ce siécle dans le passage ou, a propos des « éclairs fourchus et en zigzag » et des éclats de tonnerre, observés par Hamilton dans uneéruption du Vésuve, son commentateur dit : « Encore quelques observations, et la matitre électrique, le fluide de l’aimant, le feu des volcans, la cause des tremblements deterre, les feux souterrains, etc., ctc., seront tellement rapprochés qu’on ne trouvera dans les divers phénoménes que présentent ces objets que des modifications du méme principe (1). »

(1) Guvres de iamilton, commentées par Soulavie, p. 329.

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