‹ Histoire De SoulavieChapitre 8 sur 42 · XX. — 10 avril. Suite de Duclos, sans lacunes · texte numérisé non relu

XX. — 10 avril. Suite de Duclos, sans lacunes

XXL — 20 avril, Mémoires du président Rouillé.

Ala suitede cette énumération on peut lire la note ci-aprés:

Elal des Mémoires que des anonymes et les subalternes de l’ancien gouvernement ont opposé depuis quelque temps dlavérité de U'histoire,et que le public trompé reconnatt en ce moment élre tronqués.

I. — Mémotres de Saint-Simon, d’abord en 3 vol., chez Buisson,

Il. — Afémoires de Saint-Simon, depuis par supplément en sept volumes, ches Buisson aussi. M, Treuttel, possesseur des mémoires de ce duc et de son portefeuille, va publier les 13 volumes.

II. — Mémoires du duc de Chotseul,en 2 vol., chee Buisson. Le public dé- ¢u n’a trouvé que deux anecdotes dans cetouvrage; l’original formerait 4 peu

prés douze volumes dégagés des sottiges insérées dans celui-ci et que le feu duc edt désavouées dans un autre moment.

IV. — Mémoires de Duclos, 2 vol., chez Buisson. Tous les lecteurs reconnaissent la lacune depuis 1729 jusqu’en 1757; la soustraction surtout de Vaffaire citée par Duclos, p. 440, t. II.

V.— Vie privée du maréchal de Richelieu, 3 vol., chez Buisson ,déja jugés par le public (voyez la note p. 300, suite des Mém. de Richelieu), Ce libraire, cing fois cité ici, ne pouvant obtenir de nous la suite des Mémoires du maréchal, a fait composer cette vie par ses salariés et publié contre nous et contre nos travaux des libelles signés de lui.

Voila, en attendant, cing ouvrages défigurés sur histoire que la librairie a produite, que le public a jugés, et nous défions le libraire de citer un homme connu qui s’en déclare l’éditeur.

Cette note est suivie d’une lettre adressée 4 Buisson par « la Société des gens de lettres qui s’occupent des mémoiresdu régne de Louis XV ». I! parait que Buisson, ne pouvant obtenir de Soulavie Jes Mémoires de Maurepas, avait répandu partout des libelles contre ces mémoires avant leur impression. La lettre dit qu’on va montrer peu a peu Jes piéces justificatives 4 la main, la conduite de Buisson depuis huit mois contre des gens de lettres que le public sait avoir alimenté son commerce. « Aux monuments de notre histoire substituez des fragments historiques que le public juge deux mois aprés; et dans six mois, vous verrez, Monsieur, le résultat de Ja guerre de librairie contre des gens de lettres que vous n’avez puréduire ni assujettir; vous verrez |’effet du conflit de vos fragments historiques et des vies de votre facon contre les mémoires historiques. »

Les pidces qui précédent ont été ‘ajoutées au volume aprés coup, car elles forment une pagination de huit pages, c’est-adire le double de ce qui avait été prévu, puisque le texte commence a la page 5. On peut en conclure que la brouille est survenue alors qu’une partie du texte était déja impriméc.

Le tome II des Mémoires de Maurepas a un avis portant que si Ja Société « qui s’occupe de la collection des mémoires du régne de Louis XV » ne publie pas de suite les volumes des mémoires, c’est « Ja crainte bien motivée d’une contrefagon qui l’en empéche ». Du 30 septembre 1790 au 40 mai

1794, la Sociétéa publié vingt-deux livraisons. Ainsi, la brouille continue avec Buisson, et c’est pour se garer de lui qu’on procéde, comme on le fait, par livraisons.

Le tome IIT est daté, comme les deux autres, du bureau de la collectiondes Mémoires, rue de Condé. Ony annonce !’ajournement des Mémoires de Bouillé, qu’on remplacera par deux livraisons de caricatures (lesquelles se trouvent effectivement a la fin du tome IV).

Ce tome IV montre qu’un arrangement s’est effectué. Il est daté: Paris, ches Buisson, rue Hautefeuille, 20. 1792. Un avis indique les Mémotres de Richelieu et autres publications de Soulavie comme se trouvant chez le méme libraire, avec cette note significative au bas:

« Les Mémotres de Masstilon, publiés par M. Buisson, forment la 34¢, la 32¢ et la 33¢ livraison de la collection historique, publiée ci-devant rue de Condé. — Le présent volume, qui est le tomelV*et dernier des Mémotres de Maurepas, forme les 34°, 35° et 36¢ livraisons du méme ouvrage. La suite de cette collection est sous presse jusqu’a son complément. »

Les trois premiers volumes des Mémoires de Maurepas complétent évidemment ici leslivraisons manquantes, a raison de trois livraisons par volume.

Soulavie s’étant donc réconcilié avec Buisson, celui-ci continua fa publication des mémoires, non plusen livraisons, mais en volumes. C’est alors que fut activement poussée ]’impression de l’édition complétedes AMémozres de Richelieu, en neuf volumes, terminée le 18 décembre 1792.

Les Guvres de Saint-Simon, en 43 volumes, avaient paru dans l’intervalle chez Treuttel et Wurtz, avec la date de 1794. Chaque volume de ce dernier ouvrage est suivi de « notes, explications et additions », qui sont pour la plupart des extraits des mémoires de Richelieu, de Maurepas, de Massillon, du due de Luynes, du président Rolland, du maréchal de Villars, des manuscrits de Colbert, et quelquefois des appréciations personnelles de I’éditeur des Mémoires, od!’on peut voir la marche de ses idées 4 mesure que se développait la Révo-

lution. Tous les Mémoires qu’a publiés Soulavie sont d’ailleurs entremélés de notes de ce genre, portant ordinaircment la date du jour ou elles ont été écrites, résumant ses impressions sur la question du moment, et leur ensemble forme une sorte de gazette qui n’est pas a dédaigner pour les historiens de la Révolution. C’est a ce double titre, c’est-a-dire autant au point de vue du caractére de |’auteur qu’au point de vue de la marche des idécs pendant la Révolution, qu'il nous parait intéressant d’en donner un apercu a nos lecteurs.

as

La plus ancienne porte la date de 1787. A cette époque, on était loin d’un libéralisme outré, et Soulavie, a propos des projets de réforme de Saint-Simon, qui voulait que les pairs du royaume fussent colégislateurs du Roi, se borne a plaider la cause d’une représentation nationale quelconque auprés du monarque. « Comme tous les rois, dit-il, ne sont pas des Henri IV ou des Louis XII, il est indispensable qu'il y ait un conseil national, un corps représentant le peuple qui soutienne la royauté : un roi environné de courtisans avides peut-il connaitre son peuple ? Que ce corps soit la pairie, que ce soit un parlement, que ce soit des nobles, ou des réturiers, ou mixte, il faut que ce corps existe et je trouve étrange qu'on déclarat un légiste, un magistrat, incapable de les représenter parce qu'il est magistrat : la nation sans doute serait mieux représentée par des envoyés du peuple : demandons 4 nos amis pourquoi ils préférent un parlement aux Etats généraux. » (ole écrite en 1787.) (4).

L’année suivante, 4 propos desconsidérations de Saint-Simon sur l’histoire et les révolutions du gouvernement en France, Soulavie s’attache 4 démontrer queles rois n’ont jamais ordonné la loi d’une maniére absolue ; que le consentement du peuple était nécessaire ; que méme les affaires de pure administration sous nos premiers rois étaient agitées et résolues dans

(1) Guvres de Saint-Simon, XIil, 88, .

l’assemblée nationale. « Les bons rois, dit-il,les bons ministres ont I’attention de conserver aux peuples leurs droits particuliers, c’est le propre du tyran de tout détruire pour ordonner P’égalité. En France, nous venons d’étre témoins de la justice de notre bon Roi pour conserver 4 chacune de ses provinces sa constitution : il a éloigné de lui deux ministres (Loménie et Lamoignon) qui avaient congu l’idée étrange de la bouleverser, et pourquoi n’a-t-on pas puni aussi sévérement ces hypocrites écrivains qui ont enseigné des erreurs aussi dangereuses que les actions de ces deux ministres, quin’ ont rien oublié pour éter, s'il edt été possible, au monarque cette tendre commisération qu'il porte dans son cceur pour ses pauvres sujets, et aux Frangais, cet éternel déyouement au tréne qui les ont toujours animés et les animeront a jamais? » (Vote éerite le 30 septembre 1788.) (4).

Plus loin, il fait Péloge de l’action civilisatrice du clergé dans los siécles passés. I] loue surtout le « clergé congruiste » et attaque les évéques comme des tyrans et les séminaires comme des écoles d’hypocrisie. En défendant les parlements contre Saint-Simon, il constate que, par suite d’un accord tacite, et A défaut des Etats généraux, les Parlements représentaient la nation. « Il est facheux toutefois que la nation soit si mal représentée. »

Résumant ses observations contre les vues du duc de Saint- Simon, Soulavie conclut « qu'il estde l’essence de la monarchie d’avoir unconseil, mais un conseil national et non secret, un conseil que le vou de la France qu’il représentera puisse diriger, un conseil qui oblige le monarque a suivre ses décisions. L’autorité du despote n’appartient pas & nos rois; la nation est formée d'un peuple franc, libre, qui a toujours réclamé . contreles abus dupouvoir... Les Frangais ont mis la couronne sur leur égal ; ils n’appartienoent point au prince ; c’est le prince qui leur appartient et qui est leur créature. La volonté absolue d’un homme sujet a toutes les infirmités humaincs

(1) Guvres de Saint-Simon, XIII, 12.

n’est point lo principe de la sournission ; un peuple libro ne peut étre soumis qu’a des lois qu’il a faites ou consenties... Lex fit consensu populi, constitutione Regis : il n’y aura que de mauvais Frangais qui interpréteront dans un mauvais sens, dans le sens faux, le principe qui est la sireté des nations et sans lequel elles sont tot ou tard le jouet du despotisme ». (Note écrite en France avant la Révolution.) (1).

En mars 4789, Soulavie, racontant que le Régent ouvrit la Bastille (en 1715), et qu’oo la trouva « pleine de bons citoyens, de théologiens, de jansénistes, de tous ces coupables-la », ajoute: « Usque quo, domine? »

On trouve dans le méme volume :

« Le temps ot le peuple devait lui-méme abolir cette Bastille et demander le ministre qu'il aime, avec plus d’efficacité, n’étail pas encore arrivé en France; mais |’esprit humain, s’éclairant peu a peu, préparait de loin le spectacle d’un peuple qui exécute enfin, aprés avoir trop longtemps gémi, soupiré, sollicité, demandé. » (Note écrite aprés la Révolution de juillet 1789.) (2).

On sait ce que furent les journées d’octobre 1789, quand la populace parisienne alla chercher la famille royale a Versailles et la ramena dans la capitale. Il est 4 remarquer qu’en parlant de cet événement Soulavie exprime encore des sentiments d’attachement au Roi et a la royauté, qui contrastent avec le langage hostile que nous lui verrons bientét tenir. « Ce rapprochement, dit-il, sera favorable au monarque et au peuple..., et nous nous attacherons encore davantage, s’il est possible, a nos rois... L’aristocratie se plaint de voir le Roi au milieu de nous; c'est qu’elle était intéressée a l’en éloignereta le séparer de la nation... Le Roi ‘est au milieu d’un peuple fiddle et Yamour des rois est une vertu innée dans le cceur francais. Nous avons conservée, cette vertu, dans les horreurs mémes de nos troubles, et nous laisserons les Américains, les braves Flamands, renverser le tréne de leurs souverains; nous, nous

(1) Euvres de Saint-Simon, 36, 77 et 104.

(2) Idem, VII, 254 et a5.

répandrons notre sang pour le soutien et la gloire du tréne. » (Note écrite le 25 décembre 1789.) (1).

Le 20 janvier 1790, 4 propos de la loi électorale alors en discussion, Soulavie présente quelques observations sur la constitution, « en comparant le caractére d'une représentation héréditaire 4 celui d’une représentation éligible ». Il constate la mobilité de I’esprit public en France, et craint que le pouvoir royal héréditaire n’arrive, comme par le passé, 4 faire prévaloir ses volontés sur celle du pouvoir législauf. Il craint Pinfluence d’un conquérant heureux, d’un autre Louis XIV, d’un César s’exergant invinciblement au préjudice de l’esprit de liberté. « L’esprit militaire, dans les monarchies, n’a-t-il pas toujours étouffé les vertus civiles et patriotiques?... L’Assemblée nationale, instruite des lemps passés, ne saura done assez imaginer de lois pour contenir ce pouvoir qui avait tout onvahi en France, tout aboli, tout détruit; car elle est bien persuadée que nous n’aurons pas toujours pour souverain un honnéte homme (2).

La question religieuse tient naturellement dans ces notes une large place. On sait que la Constitution civile du clergé fut votée le 12 juillet 1790. Soulavie s’en occupe 4 diverses reprises. Il préche al’Assembléc une « tolérance bienfaisante »,

mais toujours « en se maintenant dans les principes et les libertés de ]’Eglise gallicane ». I] blame le ministére d’avoir demandé 4 Rome la sanction de la Constitution civile duclergé. Il sait bien que cette Constitution ne blesse pas la foi, et qu’elle ne porte que sur des questions de discipline, « mais sur ce point elle enléve au pape des prérogatives fort ancinnes et, en sen dépouillant lui-méme, par la sanction qu’on lui demande, le pape reconnaitrait que sa puissance était une usurpation. Or, quel désordre peut étre amené par son refus! Un schisme serait Ja chose Ia plus déplorable du monde ». L’auteur compte sur la sagosse de Pie VI : c’est un « bon prince, plein d’humanité..., un pape administrateur et le seul espoir

(1) Gavres de Saint-Simon, I, 246.

(2) Mémoires de Richelieu, premiere édition, IV, 83 a go.

qui reste a Ja liberté de I’Eglise de France au dela des monts. Vainement l’Europe, asservie & des puissances militaires, se liguera-t-elle contre nous. Pie VI se ressouviendra que I’'Kglise de France avec toutes ses libertés est la plus illustre portion de la chrétienté; i] reconnaitraque l’Eglise comme les monarchies n’est pas toute composée d’aristocrates, mais d’un peuple fidéle qui en est le fondement; qu’il ne peut jamais manoquer de cardinaux ni de prélats a |’Eglise catholique, mais qu’un peuple illustre et fidéle peut encore lui manquer (1).

Soulavie préta le serment constitutionnel prescrit par le décret du 27 novembre 1790, mais il ne put trouver, dans la paroisse Saint-Sulpice qu’il habitait, « aucun prétre amant de la liberté » pour limiter. Sept & huit ecclésiastiques, habitant dans son arrondissement, donnérent seuls « l’exemple de Ja soumission a Ja loi ». Ils prétérent serment le 9 janvier 1791 et Soulavie rédigea, en leur nom, adresse suivante, qu'il présenta le lendemain a Ja barre de ]’Assemblée nationale, et dont le président donna lecture :

Messieurs,

Les ecclésiastiques de la paroisse de Saint-Sulpice, ou qui résident dans son arrondissement, se font un devoir de vous apporter Jes motifs de leur soumission a la loi. lls ont prété leur serment parce qu’ils ont vu dans la Constitution civile du clergé le triomphe de la religion primitive ct le retour a I'esprit de VEvangile, dont le laps des temps et les passions humaines nous avaient éloignés depuis plus de mille ans; les fidéles demandaient cette restauration et l'esprit de !'Eglise nous démontre que des obstacles insurmontables l’ont toujours éludée. C’est donc 4 la nation frangaise que le christianisme doit son retour 4 ses primitives, institutions; et Assemblée nationale a opéré ce que que l’Eglise gallicane n’a jamais effectué, ce que les conciles ont vainement tenté, et surtout ce que les péres de I’Eglise n’ont cessé de désirer. Déplorant la décadence de notre discipline, nous n’avons donc vu, Messieurs, dans vos décrets que V’appui des premiers canons, et nos fréres ecclésiastiques s¢parés ne tardcront pas de le dire, lorsqu’ils auront bien réfléchi que tout un peuple n’est pas fait pour son clergé, mais que le clergé est établi pour linstruction, l’édification et l’exemple ; lorsqu’ils auront reconnu que nous sommes sujets quoiqu’ecclésiastiques, et que si nous étions ecclésiastiques indépendants, nous ne serions pas sujets. Daignez accepter, Messieurs, ces motifs de notre soumission entiére et sans restriction A la loi; l’obéissance

(1) Mémoires de Richelieu, V, 273 & 280.

des Francais ne peut étre aveugle ; une soumission motivée et raisonnable est celle d’un peuple libre.

Signé ; Soutavig, envoyé des huit ecclésiastiques qui ont signé (1).

Le procés-verbal de la séance constate que |’ Assemblée ordonna que cetto adresse, « pleine de sentiments religieux et patriotiques, » serait imprimée etinsérée dans le procés-verbal du jour,

Dans une note, datée du 4* janvier 1792, Soulavio s’éléve violemment contre les résistances du clergé & Ja Constitution civile et considére les prétres assermentéscomme seuls dignes et vénérables. « La libertéest ladivinité actuelle des Francais ; ils luisacrifierontles cultes et lesautels qui lui seront contraires. » Il accuse les chefs du clergé de n’avoir que leur intérét en vue; « la religion n’est pour eux que linstrument du vice et do Pambition ; aussi ne tient-elle plus qu’a un fil (2). »

Dans la Notice sur Massillon, placée en téte des Mémoires historiques qu’ila publiés sous le nom de ce prélat, notre auteur tient un langage encore plus hostile. Aprés avoir cité divers passages du Petet Caréme, en vue de montrer que Maasillon a été un précurseur de 1789, « un prédicateur révolutionnaire, » puisqu’ «iln’accordait aux grands que la prérogative d’étre utiles au peuple, ct aux rois que lapremiére magistrature de |’Etat », il reproche 4 l’ancienne prélature d’avoir toujours empéché Pélévationdes hommes de mérite. II ladéclare« en général inepte et ignorante, quoiqu’elle puisse encore s’honorer de quelques personnages vertueux, l’évéque de Viviers, par exemple ».

Cet évéque, Lafont de Savines, fut, on Je sait, undes quatre prélats assermentés : c’était unhomme de quelque talent, mais sans caractére, qui du reste regretta vivement ses crreurs plus tard (3). «Eh bien! continue-t-il. Ils veulent donc la destruction de la religion ; ils y ont réussi. Une religion nouvelle s’éléve, parce que le peuple la crée quand ille veut, comme il se crée de nouveaux gouvernements. Mais qu’ils sachent, les

(1) Soulavie a reproduit cette adresse dans les Mémoires de Maurepas, Il, 206.

(2) Mémoires de la minorité de Louis XV, par Massillon. (3) Voir l'opuscule de F, Boissin: /e Schisme conslitutionnel dans l'Ardéche.

Toulouse, Edouard Privat, 1889.

prélats dépouillés, que cette religion sera sinplifiée; qu’elle sera analogue au cacaclére d’un peuple réfléchi, et qui n’a plus besoin de processions, nide chasubles, ni d'images, ni de clochers, ni de reliques, nide tout |’attirail que!’opinion des siécles a ajouté a notre culte, Destemples a l’Eternel vont succéder a ceux de J.-C. comme ceux-ci s’élevérent sur les débris des temples de Mercure et de Jupiter. C’estla marche de l’esprit humain ; cestle grand résultat des querelles sacordotales; les prétres osent tenter d’avilir la liberté; ils succomberont et elle les tuera. »

Il reconnait cependantque « la religion chrétienne est la plus belle, la plus salutaire que nous connaissions ; la plus conforme & nos moralités européennes; mais «]’opinion versatile des siécles et les moines I’ont déshonorée >».

Il rappelle les millions de volumes qu’a produits la théologie monastique, ces « recueils de canons surannés el ridicules », et propose qu’il soit conservé un exemplaire de chacua dans la Bibliothéque Nationale, « comme monument de nos folies passées, et qu’il soit fait du reste un sacrifice au sens commun et ala raison dans une féte nationale ». Il ne fait d’exception que pour l’Evangile, l'Imitation de J.-C. et les Sermons de Massillon.

Cette méme notice fournit & Soulavie l’occasion d’exposer ses idées sur l’éloquence de fa chaire, et l’on va voir qu’elle ne différe pas notablement pour lui de celle des clubs. « Bourdaloue devait beaucoup & la réflexion ; — Bossuet, 4 l’ascendant de son caractére, et Fiéchier a l'art, — Massillon dut tout au sentiment. Ces quatre genres primitifs, ainsi perfecionnés par les prédicateurs du régne de Louis XIV, sont comme ces ordres primitifs d’architecture qui ont plu et qui plaisent & tous les peuples. On n’a vu depuis que des genres subalternes, des subdivisions de caractére, qui portent plutét lempreinte de limitation et de l'art que celle du génie. La Tour du Pin, la Neuville, Poulle, Maury ont mérité sans doute attention de leurs contemporains ; mais aucun ne s’est élevé jusqu’au niveau de ces quatre orateurs que j’appellerais vo-

lontiers nos Péres de /’Eglise. Un nouveau genre d’éloquence chrétienne honorera désormais le christianisme. Déja Fau chet, Lamourette, Torné, Hervier, elc., associent au langage de l’'Evangile celui de l’égalité et de Ja liberté. L’éloquence est républicaine de son naturel : les droits de l'homme et du citoyen ont été écrits d’abord dans l’Evangile ; cet amour de |’égalité fut méme un des moyens dont se servit la Providence éternelle pour la propagation des vérités évangéliques. Les hommes civilisés gémissaient sous le joug des empereurs romains a l’époque de la fondation de la religion chrétienne, et la morale de J.-C., humaine, compatissante et toute républicaine, vint adoucir le sort de l’espéce humaine. L'art de la chaire éprouvera donc sa révolution particuliére comme tous les arts. » |

On comprend que, dans ces dispositions d’esprit, Soulavie songeat & consommer sa rupture avec |’Kglise, en jotant le froc aux orties pour prendre femme. Divers passages de sos publications, écrits en 1794 et 1792, font assez pressentir cette résolution.

A propos de M. Dupin, docteur de Sorbonne vers 1783, il fait dire 4 Maurepas : « Ce docteur était persuadé que le mariage ne devrait pas étre défendu aux prétres (1). »

Ailleurs (2), aprds avoir parlé de la vie scandaleuse d'un prélat, il met la note suivante :

« Je demande si un mariage sacerdotal ne serait pas plus honnéte que ces moeurs dépravées : labbé Lamourette, élu évéque de Lyon, a de bonnes moeurs, des moeurs sévéres et austores; il purifiera un sidge que tant de prélats avaient souillé, en attendant le mariage des prélats et des prétres. »

Et plus loin, 4 propos des déportements vrais ou supposés d'un prélat:

« Voila encore une victime des lois gothiques de PEglise. Si M. de Saint-Agnan edt eu une femme, i! n’edt pas mené cette vie orageuse (3). »

(1) Mémoires de Maurepas, 1, 288.

(2) Mémoires de Maurepas, Il, 100.

(3) Idem, 108.

On sent trop dans toutes ces diatribes les ressentiments du prétre dévoyé contre la loi qui l’astreint au célibat; mais la ‘passion qu’il met & trouver le plus de pécheurs possible parmi les membres du clergé, et surtout de ]’épiscopat, nuit singuligrement ala thése qu’il veut prouver.

Dans un volume paru en 1794, Soulavie, s’élevant contre «Péducation jésuitique » donnée aux princes, ne veut pas que le soin de cette éducation soit laissée au Roi. Il reconnait « la probité du roi Louis XVI, la candeur de son ame » ; mais « les rois fulurs seront-ils également honnétes hommes »? Et quelle puissance est laissée aux rois !... « Rien ne résiste au retour d’un roi heureux et conquérant; c’est donc une puissance effective qui peut étre un jour l’ennemie de la Constitution ». Finalement il propose de soustraire au pouvoir exécutif !’éducation de l’héritier du tréne, et, afin de Ja rendre nationale, d’en confier le soin, comme celui de la régence, au choix de la nation. « Tous les électeurs des départements doivent nommer les officiers de ]’éducation, et l’Assemblée nationale choisirait entre les douze premiers qui auraicnt obtenu le plus grand nombre de suffrages (4). »

Les derniers mois de 4794 et les premiers de 1792 furent marqués par une tension croissante entrele parti révolutionnaire, représenté surtout par lesJacobins, et le gouvernement. Celui-ci était plus que jamais suspecté par le fameux club dont Soulavie était membre (2). Aussi notre auteur nemanque-t-il pas, dans les Mémoires de Richelieu, dont il écrivait a ce moment la seconde édition, d’attaquer le ministére, en !’accusant de se laisser conduire par les menées de |’ Autriche. Dans un passage daté du 4* janvier 1792, Soulavie reproche 4 la cour de résister aux vooux de la nation. Elle peut essayer des coups de force comme on 4791, mais ils seront impuissants. « Vainement le ministére parviendrait-il 4 changer les formes, le nom et le local des Jacobins, la société actuelle, éteinte et

(1) Mémoires de Maurepas, I, 213.

(2) Le club breton, formé & Versailles en septembre 1789, par les mécontents bre.

tons, prit le nom de club des Jacobins, aprés son transfert & Paris au mois d’octobre suivant,

dissoute, renaftrait du sein dela terre, d’ou elle sortitla veille de la Révolution, avec d’autres forces, et se rétablirait en d’autres lieux et sous une dénomination différente, parce qu’il est moralement impossible que, dans un empire ot régne la liberté, il n’y ait pas un parti vigoureux d’opposition, et que les citoyens qui en sont animés ne se réunissent pas. L’opposition est dans la nature du cceur humain et sa manifestation dans la nature de Jaconstitution frangaise (4)...

Plus loin, Vincident de Génes, en 1746, et la conduite du Sénat de cette petite république vis-a-vis des révolutionnaires qui avaient chassé les Autrichiens, lui fournissent l'occasion de mettre les patriotes en garde contre toutes les mesures du gouvernement royal. Il rappelle quele peuple génois, quoique désarmé, se souvenant qu’il avait sauvé la patrie malgré les indécisions et les velléités du Sénat, tenait encore chaque jour des délibérations librescomme les Jacobinsen France en 1792; et les sénateurs, pour lui prouver qu’ils étaient attachés a la patrie, envoyaient encore leur vaisselle 4 la monnaie, et faisaient d’autres largesses ; mais ils méditaient d’abolir tous ces conseils pupulaires, de crainte que par habitude un conseil nouveau ne devint légal, 4 peu prés comme les reviseurs et les ministres de décembre 1791 veulent détruire ou diviser les clubs. »

Mais Soulavie tient Adire ce que « les peuples doivent attendre d’une révolution préparée par les rois ou les grands. La puissance autrichienne, dit-il, la médite contre les Frangais en janvier 1792. A-t-elle, comme a Génes, autant de fois 40.000 hommes que nous avons de villes? Les Génois esclaves triomphérentde!’Autriche, malgré l’hypocrisie du Sénat. Et nous, qui combattons pour la liberté, pourla vie et pour nos foyers, nous écraserons, réunisen 83 départements qu’on n’a pu diviser, et Jes ennemis autrichiens du dehors et les ennemis autrichiens de ’intérieur. Cependant, comme le Sénat de Génes, notre ministére perfide redoute et se laisse conduire par des suggestions étrangéres (anvier 1792). »

(1) Mémoires de Richelieu, VI, 209.

(a) Idem, IV, 333.

Soulavie publia probablement alors, sous forme de brochure, comme pamphlet de circonstance, Jes derniers chapitres du t. Vides Mémoires de Richelieu, consacrés a l’incident de Génes, car un exemplaire de cette brochure figure dans le catalogue de sa bibliothéque.

En mars 41792, le langage de Soulavie vis-a-vis de la cour et de ses ministres prend un caractére encore plus comminatoire. Prenant texte de la révolution anglaise de 1688, il fait observer que les Anglais anéantirent alors la race de leurs rois, tandis que les Frangais, en 1789, n’ont aboli qu'un préjugé, laristocratie, en respectant la dynastie régnante. Mais « puissent les scdnes d’octobre 1789 et celles du mois de juin 4794 servir d’instruction 4 la maison de Bourbon, et lui dire sans cesse que de nouvelles révolutions suivraient de présun gouvernement perfide. Si la maison de Bourbon a le bon esprit de s’attacher & la nouvelle forme de gouvernement, si elle confie l’exécution de la puissance publique a des patriotes décidés et connus, elle peut devenir florissante et arréter encore la marche des idées publiques vers l’indépendance républicaine... La versatilité et les faiblesses de la cour ont ruiné ancien gouvernement. La versatilité et l’indécision changeront les formes du nouveau, nou par une révolution en moins, comme les mécontents le présument, mais par une révolution en plus, parce que c’est la marche de la nature de nos passions actuelles, et parce que ni la cour ni les mécontents ne sont assurés de la direction des piques. La cour peut se souvenir que le joug des grands est secoué, ot qu’onse joue du joug religieux; il ne reste plus que celui des rois, et si jamais on se persuade en France que c’est véritablemont un joug, c’en est fail de notre ancienne idole. En un clin d’ail, d'un bout de la France & autre, on dira que la cour, développant une volonté et des intéréts différents de ceux de la nation, on va substituer, comme en Amérique, un pouvoir exécutif éligiéle & un pouvoir héréditazre, ce qui établira Yunité d’intéréts dans la nation... La cour n’a pas le coup d’cil pergant

qu’avait dans une pareille circonstance le fondateur de la I 8

maison de Bourbon. Autant Henri IV avait été flexible et propre au nouveau gouvernement, aulant la cour de Louis XVI parait s'irriter et montrer de répugnance contre les nouvelles mceurs. »

Suivent des attaques contre « le ministére constitutionnel » et contre la reine « issue d'une maison qui fut perpétuellement ennemie déclarée du nom francais... et quin’a pu voir encore acotéd’elle,des dames frangaises a cause de l’inconvénient de la roture... ». If déclare finalement que « si les Bourbons ct leurs ministres se maintiennent dans leur indécision de caractére ct dans leur faiblesse impuissante, une révolution est au bout (1) ».

Dans une autre note, probablement postérieure a la journée du 10 aout, il est encore plus violent contre la reine qui, « au leu de deyenir en 1774 reine de France, ne fut qu'une vipére que nous réchauflames dans notre! ‘sein et que les BRCOHIDS ont écrasée (2) ».

A propos d’un mémoire de M. Guignard de Saint-Priest, intendant du Languedoc, adressé 4 la marquise de Pompadour, Soulavie s’indigne contre l'indifférence des assemblées Constituante et Législative 4 l’égard des déprédations des anciens administrateurs de provinces. Il insiste « sur da recherche des tntendants et de tous les agents du gouvernement, depuis - Pannée 1742, époque de la dilapidation moderne que le cardinal de Fleury avait longtemps réprimée, jusqu’a Ja Révolution >.

Soulavie prend texte du nom de Saint-Priest pour attaquer son compatriote, le trop fameux comte d’Antraigues, « qui fut d’abord démocrate pour étre élu aux Etats généraux et ensuite aristocrate quand il fut député », dont la mére était fille de l’ancien intendant du Languedoc. « A présent, dit-il, le comte d’Antraigues écrit en faveur du clergé, de la dime, de la religion et dela noblesse de France. Il commenga & se faire connaitre par des brochures pour M. Necker et continua sous M. de Calonne par d’autres brochures contre M. Necker, bro-

(1) Vemoires de Richelieu, VII, 180.

(2) Idem, IX, 458.

chures si bien payées qu’unjour le comte en emporta 100.000 livres, avec quoi il a payé la dot de la comtesse de Viennois, sa sur. Les brigands du Vivarais ont bralé ses chateaux et il s’°en venge par des brochures qu’il envoie du fond de sa retraite (4) ».

L’animosité particuliére de Soulavie contre le comte d’Antraigues peut s’expliquer par Je fait que l’ancien vicaire d’Antraigues connaissait mieux que personne |’impopularité bien méritée que le comte s’était acquise dans ses domaines, en maintenant rigoureusement ses priviléges de chasse et de péche, malgré le libéralisme dont il faisait parade contre le gouvernement de Louis XVI.

Soulavie peint fort bien, dans les Mémoires du régne de Louis XVI, les embarras de la cour au commencement de juillet 1792, tandis que, d’un cété, ’armée prussienne avangait, en annongant partout sur son passage quelle venait exterminer les Jacobins, et que, d’un autre cété, les fédérés, recrutés par la Gironde dans la jeunesse la plus ardente des provinces, s’assemblaient pour venir 4 Paris détréner le Roi. Ecoutons Ie témoignage de notre historien sur linfortuné Louis XVI :

« La cour était dans la plus grande perplexité. Quant a Louis XVI, ce prince faible et sans volonté montrait pour la premiére fois le plus grand courage. Le clergé était banni do toutes parts, emprisonné, exilé, massacré; lui seul soutenait sa cause avec magnanimité ; Henri IVavait abjuré sa religion pour Ja couronne, et Louis l’abdiquait pour conserver sa religion. Le faible Charles I*, refusant aux presbytériens de signer abolition de I’épiscopat, marchait droit a )échafaud ; Louis, en l’imitant, savait que le méme sort lui était destiné, et, chaque jour, comme pour apprendre a mourir, il lisait un - chapitre de Hume et de Rapin de Thoiras, étudiant la conduite de Charles I*. Abandonné peu a peu des princes de son sang, et de ses tantes qui erraient en Europe 4 l’aventure, n’ayant

(t} Mémoires de Maurepas, 1V, 254.

pour conseil qu’une femme furieuse, qui avait contribué a le conduire a cette situation, environné de ses deux enfants qui avaient une figure angélique, il fut grand et intéressant dans Padversité. Dans cet état de délaissement, il trouva a peine quelques hommes assez dévoués pour occuper les places du ministére; il ne put jamais en trouver de capable de réprimer la fougue révolutionnaire du temps (4). » Soulavie cite, parmi ces hommes déyoués, un de ses compatriotes du Vivarais, M. de Chambonas, quiaccepta le portefcuille des Affaires étrangéres et il raconte un de ses entretiens avec ce ministre. La cour, jugeant la situation désespérée, cherchait & gagner du temps. Elle avait résolu de recourir 4 des présents pour agir sur les membresles plus influents de l’assemblée. M. de Chambonas songea 4 Soulavie pour étre son intermédiaire auprés de Brissot. Il s’agissait simplement de décider Brissot a suspendre son plan de déchéance. On avait a sa disposition cent mille écus, et on pouvait aller jusqu’a huit cent. On promettait comme récompense & Soulavie de lui donner une mission en Russie, afin d’obtenir la neutralité de Catherine.

Soulavie répondit qu’il estimait trop peu Brissot pour avoir aucune relation avec lui. II ajouta:

« Si j’avais quelque lueur, quelque espérance de réussir, je me dévouerais & votre commission, mais je dois vous dire qu’une telle ouverture suffira pour que Brissot me repousse. Alors la crainte qu'il aura de moi sera telle que vous ne pourrez en obtenir par aucune voie ce que vous désirez. Je vous promets le secret et vous assure que, si vous prenez Brissot par la crainte de ce qui peul arriver & son parti sila nation n’adhére pas 4 son opinion sur la déchéance, vous en obtiendrez parla peur ce que vous voudrez plutét que par des espérances. Quanta l’appat de l’argent, je crains que l’exaspération ne soit arrivée au point que l’espoir de la vengeance etle plaisir indicible que les gens en révolution en retirent, ne soient tels que vous ne vous trompiez dans votre calcul. Mais je

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 425.

pense que si on dit A Brissot qu'il est entre deux feux, entre les Jacobins énergiques et les royalistes, et qu’ilpeut, en manquant sa déchéance, se trouver dans la position, par exemple, des reviseurs de 1791, vous pouvez vous le gagner... »

Peu de jours aprés, Brissot prononga son fameux discours d’ajournement de la déchéance. M. de Chambonas confia ensuite 4 Soulavie que !’affaire avait été arrangée par |'intermédiaire du député Lacroix (4).

Dans une lettre écrite & Genéve, le 26 juillet 1794, et adressée & un personnage qui a été « & portée de bien voir Jes événements, leurs causes et leurs enchainements », Soulavie parle, dés cette époque, de la négociation dont M. de Chambonas l’avait chargé, de la part du Roi, et qu'il ne crut pas pouvoir entreprendre. U! pense qu’un traité secret fut conclu entre la cour et la Gironde, dans la période du 15 au 25 juillet 1792. Il demande des renseignements sur « les vues secrétes de la Gironde, qu’un des initiés dans les affaires actuelles appelle indéfinissables » et qui, d’aprés lui, aurait « voulu régner pendant la minorité présumée du fils de « Louis XVI (2) ».

Soulavie donne enfin, dans un autre ouvrage paru en 1800, les détails suivants sur le plan des Girondins:

« La cour, effrayée des orages des sections de Paris et de l'arrivée des fédérés de Brest ct du Midi, écouta la lettre menacante écrite par les chefs de Ja Gironde et parut portéea des accommodements, se bornant, dans le péril extréme ov elle se voyait, 8 demander, pour le Dauphin uneéducation distinguée, une retraite particuliére pour le Roi, une pension de 500.000 {rancs et une sauvegarde dans le corps législatifen cas @invasion des Tuileries par les fédérés, dont le concours devenatt chaque jour plus menagant. Louis XVI abandonnait ailleurs l’autorité royale a la discrétion de la Gironde, inté-

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 431.

(2) Brsiotaégue Nationaue. Mss. Nouvelles acquisitions francaises, 312, fol. 180 & 3182. Manuscrit provenant de la collection Labédoyére.

418 RISTOTRE DE SOULAVIE

ressée, disait-il, d détruirela faction du duc d’ Orléans; et c’est pour aviser aux moyens d’exécuter ce plan congu dans la terreur que Brissot demanda et obtint dans le corps législatif I’ajournement de la déchéance (4). »

(1) Memoitres de Barthélemy, p. 13.

(Du 10 aot 1792 a mai 1783 )

SOMMATRE

Le 10 aolt. — Conversation avec Chabot. — Soulavie est chargé, avec Verninac, de faire I'inventaire des papiers du Roi. — Le cabinet de Louis XVI & Versailles. — Soulavie demande le jugement du Roi et I’abolition de la royaute. — La proclama-

tion de la République. — Conversation avec M. de Montmorin. — La séance du 22 septembre a la Convention. — Difficultés sociales que prévoit Soulavie. — Conseils pour les prevenir. — Il blame le vandalisme révolutionnaire. — Les quatre

mariages de Soulavie avec Madeleine Mayaud, — Les miséres d'Anne Faure et de Soulavie cadet. — Comment ce dernier devint géographe. — Lettre de Soulavie & Robespierre. — Le ministére secret de Louis XV et les Conjectures raisonnées de Favier, — Soulavie admis dans les bureaux du ministére des relations extérieures .— Il est nommé ministre & Copenhague. — Il reste A Paris pour négocier avec le baron de Bernstorff et le baron de Staél-Holstein. — La politique du Danemarck et de la Suéde. — Institution du comité de Salut public. — Changement de direction dans Ja politique étrangére de la France sous l’influence de Danton,

La révolution du 10 aodt vint mettre fin au malentendu, qui avait existé jusque-la, entre l’ancien régime revétu encore des apparences du pouvoir, et le nouveau, qui, depuis le serment du jeu de Paume, était le maitre on réalité. Le malheureux Louis XVI qui, imbu de V’ancien droit. ne pouvait s’imaginer qu'on pit le taxer d’illégalité ou de trahison, puisque l’Ftat jusqu’alors c’était le Roi, dut comprendre enfin qu’un droit nouveau s’était levé, et quo |’Etat, c’était la souveraineté nationale plus ou moins clairement manifestée.

A la suite de cette fameuse journée, Soulavie eut avec l’excapucin Chabot, I’un des puissants du jour, qu’il avait conou

dés sa jeunesse, une curicuse conversation qu’il est intéressant de rapporter.'Elle avait pour objet les papiers de Louis XVI, que les vainqueurs de la royauté, sortant des Tuileries, avaient portés le soir méme au comité de surveillance(4). Pour obtenir la communication de ces papiers, Soulavie s’adressa a Chabot. Ecoutons leur conversation, mais non sans nous rappeler qu'elle se trouve dans un ouvrage de Soulavie paru en 4802, et dont Ie ton est bien différent des opinions que lauteur professait dix ans auparavant :

Sovuravie. — Depuis que les hommes écrivent. histoire, il ne leur a pas été donné de la puiser dans de pareilles sources, Les papiers du Roi doivent apprendre Je pourquoi du pourquoi des événements de son régne. Vous connaissez, Chabot, l’importance d’un travail de cette sorte ; que serait la révolution frangaise pour nos descendants, si nous les privions de la connaissance historique de ce qui se passe ! Je demande la communication en place des papiers du Roi antérieurs 4 la Révolution.

Cuasot. — Des papiers du Roi!'L'expression n’annonce pas de grandes dispositions pour écrire Vhistoire. Tu n’es pas méme au courant. Parle le langage des révolutionnaires, ct ils aideront tes recherches. Celui que tu appelles un rot, nous le nommons un tyran. As-tu fait cette demande a quelqu’un du comité ?

Souravie. — J’ai la promesse de Fauchet et de Rovére. Bazire m’a dit qu'il s’en rapportait 4 toi : tu I’as entendu.

CuasoT. — Mais si nous te permettons d’extraire les piéces que tu désires, quelles garanties avons-nous que tu ne choisiras pas de préférence celles qui favoriseront les opinions de Capet, et que tu ne mépriseras pas les autres ? Au lieu dele peindre comme un monstre, comme un tyran, tu jugeras pcutétre ceux qui ont détréné, qui ont emprisonné et qui veulent sa téte; tu jugeras ses juges. Voila ce qu’on dira au comité de ton entreprise, quand je parlerai pour toi.

Soutaviz, — Si c’est la ton opinion sur mon compte, garde tes papiers. Si ce n’est pas ton opinion, je n’accepte le service que tu me rends qu’d condition que tu feras valoir ton opinion.

Cuasot. — Mon opinion est que tu trouveras du Turgot, du Necker, ‘du Malesherbes dans ces paperasses, et que tu te partialiseras en faveur de Capet, comme ce membre de notre comité que nous avons surpris pleurant comme une béte sur une lettre d’Elisabeth a son frére Capet. Ecris cette anecdote. Est-ce que la majesté de notre révolution, l’insurrection du peuple,

(1) Ces papiers étaient ceux que le Roi conservait sur les années de son régne avant la Révolution, et ou se trouvaient les piéces concernant Thugut et les menées de la cour d’Autriche, papiers qu'il avait cachés méme A la reine. Il ne faut pas confondre ces papiers avec ceux de l’armoire de fer, découverts plus tard, qui n’étaient relatifs qu’a la Révolution. — Afdmoires du régne de Louis XVI, 1, LXXXIX,

son triomphe éclatant sur les ogres couronnés qui le dévoraient, n’a pas de quoi rendre histoire plus oratoire, plus imposante, plus curieuse que les misérables intrigues de cour que tu veux approfondir ? Souviens-toi que tes travaux te perdront, cela est bien sir, si tut’apitoies sur Capet. Tu yois ce que nous faisons des Cazotte, des Durosoi. Quelle lecon’pour les historiens et les gens de lettres!

Sovtaviz. — Ou je n’écrirai rien, ou j’écrirai la vérité sur tous nos événements. Mais pour rendre notre entrevue curieuse, dis-moi ce que vous allez faire en ce moment.

Cnasot. — Nous sommes dans de cruels embarras. Les Allemands arrivent; ils veulent nous prendre et délivrer le tyran ; et nous, nous youlons prendre le tyran, chasser les Allemands, nous saisir de leurs rois, les cone duire a la barre, en exiger un hommage a la souveraineté du peuple francais, les tenir prisonniers et demander une rancon considérable qui sera distribuée a nos fréres sans-culottes, vainqueurs du 10 aodt; aprés quoi nous ferons le procés A Capet.

Soutavre, — Voild sans doute de grands événements ; mais, dans |’intérieur, tout est-il bien d’accord pour leur exécution ?

Cuasor, — Nous tenons les aristocrates 4 Abbaye. Il est vrai que Brissot et la Gironde se séparent de nous et nous donnent de vives inquiétudes. Quand nous voulons révolutionner, ces caméléons, ces animaux amphibies se retirent. Quand nous avons voulu la déchéance, ils ont varié et dépaysé l’Assemblée législative, dans laquelle @ présent il ne se trouve pas douse patriotes, parce que les Feuillants comme les Girondins sont vendus. Et nous, avec notre probité, notre pauvreté, notre patriotisme, nous avons 4 peine, dans notre parti, quelques habitués des tribunes et la masse des Jacobins, mélée de faux fréres.

Soutavie, — Mais aussi, aux Cordeliers, vous étes forts et en nombre.

Cuazor. — Forts | Voild que depuis qu’ils ont dirigé le 10 aodt, Ala téte des Marseillais, ils sont dissous ; on dirait qu’ils ne voulaient que des emplois ; car, maintenant qu’ils sont riches et emplumés, ils s’aristocratisent. Marat, je commence & le croire, est le seul génie de la Révolution : et cependant nous allons le mettre a l’épreuve ; il sera député ; mais s’il s’enrichit, Je renonce a croire a la vertu, et je me tue; je ne veux plus vivre dans le sein d’une aussi abominable dépravation.

Soutavie. — Ta bonne foi, Chabot, tire les larmes des yeux sur la destinée de notre patrie et dela Convention qui se forme. Tu as donc oublié Punanimité des veeux et des sentiments, le 14 juillet 1789, lorsque toute la France se déclare indépendante de V’autorité de Pancien régime, Si les premiers révolutionnaires constituants ont été des aristocrates aux yeux du parti de Lameth; si les Lameth et les reviseurs l’ont été aux yeux du parti fusillé au Champ-~de- Mars; si les Feuillants le sont devenus au jugement de la Montagne de la seconde législature ; si les Brissotins sont des aristocrates aux yeux des Cordeliers, ct si maintenant les Cordeliers s’aristocratisent au jugement de Chabot et d’une donzaine de patriotes purs; si le patriotisme francais est réduit dans ces douze tétes, tandis que la masse des Francais demeure aristocratique, souviens-toi que cetle masse refusera les impdts, les dons patriotiques et toute soumission

au patriotisme des douze. Que si jamais les douze venaient 4 gouverner la France, je parie qu’aprés trois mois d’administration les douze patriotes se réduisent a un seul.

Crasor. — Il y a longtemps que, sans arranger tout cela comme toi, j’en sens la vérité; aussi j’ai souvent maudit ma destinée et regretté mon ancienne condition. Je sais bien que, dans peu, nous pouvons étre tués, mais nous en tuerons aussi. Une soumission vaudrait mieux de la part de nos ennemis et de toutes les familles d’aristocrates ; car il peut se faire que nous Jes exterminions. Soumisston ou extermination : voila la devise future du gouvernement: Autrement, vivre libre ou moarir!

Sourav. — Se soumettre! Les Francais d’aujourd’hui ne sont plus les Francais d’autrefois. Ne les avez-vous pas tous rendus et constitués souverains? Et toutes ces factions aristocratiques de feuillants, de brissotins ennemis des douze patriotes qui, seuls, méritent, dis-tu, de gouverner la France, ne sont-elles pas dans la classe du souverain? Le peuple souverain est donc en France en opposition aux douze, et tu parles de leur soumettre le souverain, Se soumettre ou étre exterminé est autre chose. N’oublie pas que nous som- " mes convenus tout a l’heure que le souverain était une masse composée d’aristocrates, de feuillants et de brissotins; songes-y bien, Chabot, les douze n’extermineront pas cette grande masse; ils pourraient en étre exterminés. Apergois-tu déja les effets du 2 septembre? On a cru régneren tuant ; a cdté du meurtre s’éléve l’opposition nouvelle de la masse.

Cuazor. — Tes observations me tourneraient la téte et me rendraient hypocrite et faux; car j’ai résolu de vivre et de mourir patriote, et dans la classe des patriotes les plus prononcés,.. Tes observations sont peut-étre vraies; mais que veux-tu que nous fassions ? Nous sommes-la, il faut y périr ou nous en tirer ; du canon, et puis du canon, voila nos moyens. Je tai promisla communication des papiers, tu l’auras. Adieu, me promets-tu tous les quinze jours une conversation semblable sur les sottises que nous ferons?

L’abbé Fauchet et Rovére ayant été favorables & Soulavie dans l’assemblée du comité, et Chabot ayant assuré qu'il était un honhomme, on le laissa copier, analyser et faire des extraits.

Peu dejours aprés, Chabot arriva tout effaré et dit & Soulavie :

«Je l’'avais bien dit que tu medonnerais des inquiétudes. On imprime de toi, chez Buisson, des mémoires apologétiques de Vancien régime. On I’a dit au comité; je me suis chargé de m’informer de tout cela ct d’en rendre compte. »

Soulavie se trouvait avoir dans sa poche dos épreuves des Mémoires de Richelieu, dont il allait faire paraitre les derniers volumes. I] les montra 4 Chabot qui y lut cette phrase:

« Qui ignore que l’avilissement des principes sous Louis XV et Jes folles dissipations que nous avons déplorées sous le monarque honnéte homme que nous bénissons ont enlevé pour jamais 4 la maison de Bourbon le pouvoir arbitraire que le Francais, peuple loyal et généreux, avait laissé dans les mains de ses princes (1)? »

A ce mot d’honnéte homme, Chabot s’écria : C’est donc 1a ce que tu m’avais promis! Ne va-t-on pas m’accuser au comité de soutenir un panégyriste de Capet? Il faut que tu dises que si le peuple a fété le Roi, quand il était populaire, il l'a honni et bafoué le 6 octobre, & son retour de Varennes, et a son entrée au Temple, dont il ne sortira que pour monter a !’échafaud, sans cela je ne puis désarmer Bazire. Il peut faire signer un mandat d’arrét que je signerais comme un autre.

Soulavie répondit :

Tu feras ce que tu voudras, mais je n’effacerai jamais que Louis XVI était un honnéte homme, parce que je le pense ainsi. Je te promets de mettre A la fin du tome IX un erratum explicatif, mais avec la date de son impression, & Ja fin de décembre 1792.

Lerratum fut rédigé, séance tenante, par tous les deux (2).

Soulavie ajoute qu'il so hata de finir un travail aussi dangereux, pour le continuer au chateau des Tuileries ot Roland, ministre de I’'fntérieur, avait ordonné de faire un inventaire des papiers les plus précieux du Roi. Il obtintensuite du Conseil exéculif d’aller & Versailles, dans les petits appartements de Louis XVI, pour rechercher également des notes historiques relatives 4 son régne. C’est au mois de décembre 1792, que Soulavie put entrer dans le cabinet du Roi a Versailles. Il était

(1) Mémoires de Richelien (2° édition), I, 42.

(2) C’est Soulavie qui rapporte cette conversation dans la preface des Mémoires du régne de Louis XVI. Malgré certaines contradictions, car l’auteur y parle des massacres du 2 septembre, tandis que les paroles de Chabot indiquent la période qui précéda, elle nous a paru curieuse & reproduire. En supposant le fond exact, on peut toujours supposer que les changements heureux survenus dans les idées de Soulavie depuis 1792 ont pu lui faire modifier & son avantage les paroles échangées avec Chabot. On sait que celui-ci avait péri sur l’échafaud le 5 avril 1794, & la suite des accusations de trahison et de vénalité auxquelles avait donné lieu son mariage ayec ume riche Autrichienne,

accompagné de Verninac, chargé avec lui de faire ’invontaire des piéces. Le serrurier Gamin, qui avait eu la confiance de Louis XVI, les guidait dansleurs recherches. Soulavie raconte que le Roi avait envoyé de Paris 4 Gamin le fameux Livre Rouge ot étaient ses papiers secrets depuis la Révolution et que «la partie de ce Livre Rouge cachetée pendant |’Assemblée Constituante l’était encore en 1793. Gamin la cacha dans un lieu du chateau inaccessible aux recherches de tout le monde, ot nous la trouvames. Co fut de dessous des tablettes d’une armoire secréte qu’illa retirasous nos yeux. Cette anec- (ole persuaderait que Louis XVI espérait de retourner dans son chateau (4) ».

"ne

Sur cette époque troublée, le ton de Soulavie différe notablement, comme nous!’avons vu, selon la date de ses diversos publications. Revenons a ses impressions de l'année 1792, alors qu'il écrivait les Mémoires de Richelieu, de Maurcpas et autres du méme genre, qui n’étaient, sous une forme historique, que de véritables écrits polémiques contre l’ancien régime.

Aprés Ja révolution du 10 aodt, Soulavie devient l’ennemi absolu, irréconciliable de la royauté. Le 18 aout, il écrit qu’il a suivi« lesintrigues sourdes de Louis XVI et de son épouse ». C’est eux « qui ont aboli la monarchie constitutionnelle comme ils avaient aboli par ineptie l’ancien gouvernement. L’un et Yautre auraient également anéanti toutes sortes de gouvernement. L’un et l’autre ont conduit la Révolution a l'état on elle ost au mois d’aott 1792; ils ont trainé la Constitution et la royauté au Temple; ils Pont ensevelic avec eux ». Il dit que le peuple demande a grands cris le jugement du Roi et J’abolition de la royauté. « La royauté serait un fléau en France, dans *état actuel des choses ; ses éléments et ses bases étant détruits, nulle force intéricure ou étrangére n’est capable de nous assujettir 4 cette forme de gouvernement. La royauté a perdu en

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, 1, cv1, et Ml, 47.

France ses ornements, ses préjugés et sa hiérarchie... Le vieux monstre est blessé A mort. » I] prend hautement le parti « du peuple, de Ja majorité de tout le peuple; non de la majorité du peuple propriétaire, mais dela majorité du peuple pris par tétes...11 n'y a plus en France, nidesacerdoce, ni de patriciat, ni de royauté, nide haute bourgeoisie ». Il donne ses conseils dansce sens a la future Convention et conclut ainsi : «C’est dans mon ame et conscience queje publie mes principes sur la répuébligue avant qu’elle existe, perguadé qu’elle est la derniére planche pour sauver la France, et que c’est le dernier moyen quiluireste. L’ancien gouvernement, ce gouvernement perfide, a avilitout a la fois, en un an, et la Constitution et la royauté. Des flots de sang se répandraient encore, si on tentait de rappeler en France le fléau de la royauté dans la circonstance ou nous nous trouvons (1). »

Lemot de répudligue, que nous'venons de souligner, mérite quelques réflexions. Ce mot avait été prononcé, lors de la fuite du Roia Varennes, ala municipalité de Paris et aux Cordeliers. « Rien n’égala & ce moment le ressentiment des révolutionnaires. Dumont, émissaire anglais et anarchiste genevois, réfugié en Angleterre,pensionnaire de cette puissance, et journaliste a Paris, articula le premier le mot répudlique francaise. Ui s’unit a Condorcet, a Brissot, 4 Duchatelet, pour en proposer I’établissoment. L’Assemblée nationale, aucontraire, sut calmer et réprimer avec beaucoup de prudence le ressentiment populaire (2). » Mais cette premiére manifestation n’avait rien eu de sérieux, et tous coux qui ont étudié de prés histoire de la Révolution savent qu on ne songeait guére a larépublique avant le 10 aout. Les Girondins voulaient une régence ow ils auraient joué le réle prépondérant. Danton, Marat ct les Cordeliers étaient plus ou moins les hommes du duc d’Orléans. Parmi les Jacubins cux-mémes, un trés petitnombre voulaient la République. Soulavie était, parait-il, de ce petit nombre, ot le passage que nous venons de citer en serait une preuve, si l’on pouvait avoir

(1) Mémoires de Richelieu; 1X, 54.

(2) Mémoires du régne de Louie XVI, V1, 367 et 397.

la certitude qu’il n’a pas été ajouté aprés coup, c’est-a-dire aprds la séance dela Convention du 22 septembre, au t. IX des Mémores de Richelieu, dont Vim pression estindiquée comme terminéele48 décembre 1792. Méme aprés le 40 aout, od la royauté fut abolie de fait, le mot de République, dit M. Aulard (1), n’est pas prononcé. I] n’en est pas question, dans les procesverbaux des assemblées électorales du 26 aout et du 2 septombre. I] parait qu’on ne |’entendit méme pas dans la séance du 22 septembre, ou Collot d’Herbois fit proclamer l’abolition de Ja royauté. Dans la séance du soir, deux députations seules prononcérent ce mol. Enfin, on ne l’entendit pas encore le 23, bien que la République fat constituée de fait par les divers décrets quicummencérent ce jour-la son organisation. Le nouveau régime fut accepté parnécessité, mais sans aucun enthousiasme.

Cette impression est confirmée par le témoignage de Soulavie, qui raconte que, le jour méme de la proclamation, troisquarts d’heure aprés la levée de la séance de la Convention, Condorcet et quelques Girondins seréunirent au palais royal dans la salle 4 manger du club de Valois. Tous paraissaient consternés etn’osaient se regarder. Condorcet, rompant le silence, dit & la compagnie : «J’avais toujours cru, dans lefond, que ta république frangaise n’était qu'un systéme sublime.»

Comment la chose s’était-elle passée?

Les Mémoires du régne de Louis XVI rapportent a cet égard une série de circonstances assez curieuses dont nous n’oserions garantir la parfaite exactitude, mais qui laissent supposer que !’auteur a au moins joué un certain rdle dans cet événement. Avant d’indiquer ce rdle, il est nécessaire de mentionner une conversation que Soulavie aurait eue quelque temps auparavant avec un ancien ministre de Louis XVI, M. de Montmorin.

Le 24 aout 1792, M. de Montmorin, récemment arrété, aprés avoir subi un long interrogatoire a l’Assemblée nationale, avai

(1) Cours de M. Aulard & la Sorbonne, 20 janvier 1892.

été renvoyé dans le comité de surveillance ot Soulavie était occupé de travaux historiques. Le lendemain, les députés, étant sortis, laisstrent M. de Montmorin seul avec Soulavie dans la derniére des trois salles des Feuillants ot ils s’étaient établis. Deux gardes étaient postés dans la premiére salle. Une longue conversation sur la politique du pays et sur les causes dela Révolution s’engagea entre eux. M. de Montmorin développa !’idée que la proclamation de la république était la moins défavorable des solutions que comportait la situation actuelle, et qu’elle pouvait, mieux que toute autre, sauver la vie du Roi. Soulavie partagea cette opinion dont il résume ainsi les motifs (4) :

« Le Roi avait alors laissé dépérir dans ses mains deux couronnes : celle de l’ancien régime militaire de la France, et celle de la Constitution renversée le 40 aout. Son épouse était ala téte du parti contre-révolutionnaire de l’ancien régime. Louis ne pouvait étre rétabli qu’avec une puissance supérieure a celle qui lui avait été enlevée le 10 aodt, Avec une puissance inférieure, rien ne pouvait résister 4 la force de la Révolution. D’Orléans eit réuni contre lui un parti de plus, celui des constituants. Ce prince n’avait d’ailleurs aucune des qualités qui assurent le bonheur. Une dynastie étrangére ne pouvait pas méme se proposer ; le gouvernement provisoire de Danton et de Roland était haY, méprisé et craint; il fallait sortir des masgacres de septembre. Le régne de l'enfant du Temple eat produit une régence qui ruinait la France. Aucune dynastie étrangére ne pouvait accepter les dangers d’une pareille couroone ; la République était, au 22 septembre, la derniére planche de salut. »

A la fin de la conversation, Soulavie, Aqui M. de Montmorin manifestait des craintes sur les papiers le concernant, qui pouvaient étre remis au comité, lui répondit :

« Je ne puis toucher aux papiers du comité. Mais les voila dans ce coin. Qui vous empéche de les méler comme un jeu de

(1) Mémoires da régne de Lonis XVI, VI, 455.

cartes ? Ces députés s’occupent bien de papiers! Ils sont ici pendant deux ou trois heures occupés a se quereller. Aprés quoi ils paraissent 4 l’assemblée et coulent la journée avec des femmes ou dans les plaisirs. Dans le moment actuel, il s’éléve une rivalité entre eux et la municipalité. C’est ce qui pouvait vous arriver de plus heureux. »

M.de Montmorin suivit ce conseil. Il méla les papiers du comité et décomposa les liasses. Le soir, Soulavie alla rassurer M™¢ de Montmorin, fort inquiéte du sort de son mari. Lo lendemain, l’abbé Fauchet lui apprit que, sur sa motion, qui avait adouci le comité, il ne serait pas fait de rapport contre M. de Montmorin, mais que, pour calmer le peuple, on l’avait envoyéa l’Abbaye provisoirement. L’infortuné ministre y fut massacré le 2 septembre (4).

Soulavie avait. été profondément impressionné par les idées de M. de Montmorin. Il résolut de les faire valoir pour le salut de la France.

Le 12 septembre, il proposait au club des Jacobins la suppression de la royauté.

Le jour de !’ouverture de la Convention, il apprit qu’on se préparait déja a faire le procés du Roi. II n’était pas député; cependant, comme I’accés de la Convention, le premier jour de ‘son installation, était ouvert a tout le monde, il pénétra dans la salle, et causa successivement avec le célébre peintre David, avec un député breton et avec Carra, pour les exciter 4 proposer la proclamation. de la République. Tous trois refusérent en déclarant qu’une pareille proposition devait étre concertée d’avance. ;

Soulavie s’approcha alors de Collot d’Herbois et lui dit:

« N’est-il pas vrai que, depuis 4788 jusqu’au 10 aout, personne n’a été ni libre, ni content? Ou la France vase gouverner sous une forme. monarchique, ou sous une forme républicaine. S’il s’agit d’une monarchie, ou ce serait Louis XVI,

(1) I paratt que l’effet modérateur de la motion de I'abbé Fauchet ne fut pas de longue durée, car l'Assemblée législative vota un décret d’accusation contre M, de

Montmorin, le 31 aout, sur la proposition de Lasource.

et tout le monde en reconnait I’impossibilité, 4 moins de vouloir voir périr sa patrie sous un monarque qui n’a aucune volonté ; ou bien la France serait soumise ou a d’Orléans ou au bambin du Temple. Il mesemble qu’en couronnant cet enfant, c’est bien pis que de couronner le pére. Quant a d’Orléans, la France serait déchirée par une faction de plus, par les Girondins qui veulent le bambin, ot par les Feuillants, qui seuls se trouvaient bien de ce malheureux prince emprisonné. Il s’agit donc de nous établir en république; monte a la tribune, et, sans préambule comme sans observation, dis a !’assemblée que la nature des choses l’a déja proclamée en France.

Collot d’Herbois répondit qu’il aurait fallu concerter l’affaire avec Marat, avec Danton, avec Robespierre, avec les électeurs de Paris surtout, de qui il tenait ses pouvoirs.

Soulavie répliqua : « Si tu t’y refuses, je pars. Je monte, et jo fais la motion. Je la regarde déja comme décrétée unanimement. Si tu attends huit jours, les partis se seront tatés ; intrigue s’en mélera, des partis se formeront, et la guerre civile, 8 cause du roi de Prusse, qui est peut-étro a Chalons en co moment, sedéclarera : monte, Collot, et fais lamotion ! »

Collot descendit de deux bancs et donna un coup de poing & son interlocuteur pour se délivrer de lui. Celui-ci descendit aussi et, pour l’engager a faire la motion, il s’assit 4 cdté de lui et dit :

« Monte, Collot, si tu ne veux pas que je monte ! »

A ces mots, Collot se léve, part, monte a la tribune et fait déclarer, sans discours préalable, que la France est une république. D’Orléans, placé au secondangle a droite du président, fut le premier de la Convention & se lever. Il rougit, ses traits se défigurérent ; on vit le feu lui monter sur lo visage; a ce rouge foncé succéda une couleur violette tirant sur le noir. Je le prends au fait, dit l’auteur de la motion a ses voisins : le voyez-vous, le Roi de France (1)?

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V1, 476.

Bien que Soulavie ne se désigne pas nominalement comme ayant été l’interlocuteur de Collot d’Herbois, le doute sur son identité n’est guére possible quand ona lu attentivement ce chapitre et surtout les pages 455 et 473. Quoi qu’il en soit des erreurs que peut renfermer ce récit, il est certain que jusqu’a 4793 la question république ou monarchie passionna peu le pays, méme parmi Jes membres les plus influents des assemblées du temps. Pendant toute la période de 1789 a 1792, le public intelligent concevait la liberté et I’égalité aussi bien avec la monarchie qu’avec la république : co sont les fautes de Louis XV1 et de son entourage combinées avec les passions adverses ot la fatalité des circonstances qui imposérent a tous la république. Peu & peu ce mot s‘identifia avec la patrie elleméme el provoqua alors des actes héroiques aussi bien que d’atroces cruautés.

Or, & peine la République proclamée, Soulavie se préoccupe des difficultés sociales qu’elle aura 4 résoudre. Il prévoit les troubles intérieurs qui peuvent résulter, quand viendra la paix, du retour de tant d’hommes occupés actuellement aux armées. Il propose une diversion par l’établissement d’une colonie francaise on Afrique. Une idée plus singuliére, dans laquelle il faut voir une niche de défroqué plutét qu’un conseil pratique, est celle d’envoyerune armée & Rome poursaisir les cardinaux et le pape, les amoner en captivité en France et les jeter pendant six mois dans un séminaire, ot on leur enseignerait les libertés de I’Eglise gallicane.

Si l’on ne prend pas des mesures, ajoute-t-il, pour occuper utilement nos sans-culottes, nous ne mourrons pas tranquillement en France. Ily en a trop parmi eux « d’intéressés & demander ceque proposait Helvétius », c’est-a-dire la répartition des terres. « I] serait encore trés expédient et trés facile d’accorder un minimum aux créanciers de |’Etat, aux prétres et aux pensionnaires; de changer en communaux les biens non vendus du clergé, de l’ancien domaine royal, des communes, des émigrés, des terres conquises et de les partager aux vainqueurs; mais trop de vues particuliéres s'’oppusent si

bien a ces mesures que les administrateurs aveuglés ne voient la Révolution que jusqu’é eux et jusqu’a leur époque, et croient que tout doit étre content parce qu’ils le sont. Ils ne voient pas qu’en France il y a deux millions de propriétaires de moeurs fort artstocratiques ; six millions de petits propriétaires attachés 4 leurs récoltes et & la culture; six millions de maneeuvres agriculteurs sans propriétés et d'un caractéro asscz tranquille ;et six millions au moins d’ouvriers dans des métiers, dans des manufactures, ou soldats, qui sont tous d’un caractére éminemment révolutionnaire, et donton doit s’occuper, parce que cette classe ne sera plus autant attachée & ses ateliers; parce quelle n’a ni feu, ni lieu, ni épouses, ni enfants, qui neutralisent le caractére révolutionnaire... » Il demande donc « qu’on s’occupe du bonheur des sans-culottes et de l’avenir (1) ». D’aprés quelques écrivains, le socialisme n’aurait commencé a se manifester que dans les discussions du terrible hiver de 1794-93. — On voitcependant que Soulavie en faisait assez notoirement dés la fin de 1792.

Du reste, notre auteur blamait les excés du jour et ]’on peut voir une legon donnée aux terroristes dans les exemples héroiques qu’il cite de deux partisans des Stuarts. Lord Deren- vater, marchant a I’échafaud, voulut que son fils Yaccompagnat et lui dit : Apprends @ mourir pour tes rois, et que mon sang en jatllissant sur toi, fructifie! Lord Lovat, son complice, 4gé de 80 ans, prononga ayant de mourir ce vers d’Horace: Dulce et decorum est pro patria mort.« Ces exemples de fanatisme royal, dit Soulavie, méritent de profondes réflexions de la part des fondateurs des républiques, dans une monarchie ancienne. Il y a des fibres royales dans Ja téte et dans le cour de beaucoup de Frangais, qu’on ne pourra jamais arracher (2). »

I] blame aussi, quoique indirectement, le vandalismo des révolutionnaires frangais, en leur opposant l’exemple du peuple anglais, qui « respecte les monuments qui ont un caractére et

(1) Mémoires de Richelieu, 1X, 382.

(2) Mémoires de Richelieu, Vi, 168.

les conserve comme piéce justificative et comme piéce historique. L’esprit frangais, au contraire, ajoute-t-il, plus dominé par les convenances du moment, a souvent détruit les monuments des choses passées. C’est un défaut de notre nation (1). »

Nous relevons dans un autre ouvrage une anecdote curieuse qui se rapporte a invasion prussienne de 1792 :

« I] s’était formé, dans ces circonstances, deux réunions de citoyens au Palais-Royal, au passage dit de Valois. Un Allemand, quien était membre, s’adressa 4 moi pour donner avis au gouvernement, aprés le 10 aodt, de Vintention du roi de Prussedene pas séjourner en France,si on voulait lui accorder une indemnité. Personnen’osait aborder les membresde ce gouvernement, composé de la lie de la révolution de France et de Genéve, a l'exception de Servan, frére du fameux avocat général de ce nom, et de Grouvelle, homme de lettres qui avait fréquenté la meilleure compagnie de l’ancien régime. L’Allemand demandait tant pour Frédéric et tant pour Bischolfswerder (2). »

ae

Le mariage de Soulavie eut lieu a cette époque, c’est-adire vers la finde Pété de 1792. Voici daus quelles circonstances :

La gouvernante de Soulavie était proche parente de la famille Mayaud du Vivarais, dont uoe branche habitait Paris. Il y avait la deux enfants ;: un fils mort en 1834, inspecteur aux revues, chevalier de la Légion .d’honneur et de saint Louis, et une charmante jeune fille, Marie-Madeleine Mayaud, récemment sortie du couvent de la Visitation de Dijon (3).

Soulavie s’était épris d’elle dés le début, mais ce ne fut que

(1) Mémoires de Richelieu, VII 298.

ta) Histoire de la décadence dela monarchie frangaise, Ul, 418.

(2) Voici son acte de baptéme: Registres de la paroisse de Largentiére ; « L’an 1774 et le 12 décembre, a été baptisée, née le jour précédent, Marie-Madeleine, fille légitime & Me Urbain Mayaud et & Marie-Madeleine Triboulin (ou Tréboulet). Le parrain M° Frangeis-Régis Mayaud, la marraine Catherine Coste, le pére et le parrain signés. Daxanx, curd. »

plus tard, apras la démolition du tréne et do l’autel, et aprés qu’il cut brisé les lions qui ’attachaient 4 Eglise qu’il la domanda en mariage. La jeune fille refusa longtemps avec énergie. On raconte qu'elle avait voulu se laisser mourir de faim plutét que d’épouser un défroqué. Elle finit cependant par céder la pression de sa famille. Comme elle était bonne catholique autant que royaliste, elle voulut qu’un prétro donnat la bénédiction nuptiale. C’est Fauchet, I’évéque constitution nel, qui officia, et l’on dit que Soulavie fut le premier prétre qui se maria publiquement (1). Le mariage dut avoir lieu en septembre ou vuctobre, car c’est au mois de juin suivant que Madeleine Mayaud, queson mari emmenait avec lui 4 Genévo, accoucha & Suint-Claude (Jura), dans une auberge. Soulavic fut obligé de I’y laisser et vintla chercher quinze jours aprés. Pour plus de sureté, Soulavie l’épousa une seconde fois a la mairie de Carouge, pendant son séjour 4 Genéve. On verra plus loin qu’au sortir de sa prison, en 1793, il jugea utile de renouveler encore son mariage civil, accompagné cette fois d’un contrat notarié, et qu’enfin, a Ja veille de sa mort, il recut la bénédiction religieuse.

Pendant que Soulavie se faisait une situation importante comme écrivain et homme politique, sa mére et son frére cadet vivaient dans Ja géne et no paraissent pas avoir trouvé en Jui tout l’appui sur Jequel ils devaient compter. Voici ce qu’écrivait l’'abbé Soulavie cadet a sa tante Dufour, a Largentiére (2).

Etampes, 20 octobre 1792.

Ma meére est pleine de courage et se soutient fort bien, J’exerce encore mon ministére, mais je m’attends chaque jour a étre renvoyé; alors ma mére pren-

(1) L’abbé Grégoire, dans son Histoire du mariage des prétres, publiée en 1829, se prononce énergiquement pour le maintien du célibat ecclésiastique. 1) n’indique comme s'¢tant declarés partisans du mariage des prétres que deux des cures agitateurs de la premiére époque révolutionnaire, Jallet et Lindet, élus deputés par leurs collégues du Poitou et de la Normandie. Ce sant les réguliers, c’est-a-dire les moines, qui, alors comme au xvi° siécle, lancérent le mouvement contre le célibat, « désirant lécaliser leur libertinage », Temoins le capucin Chabot, le chanoine Mulot, etc. L'abbé Gre. goire évalue 4 2.000 les ecclésiastiques mariés de la premi¢re République et constate que les séculiers y furent en petit nombre.

(2) Anne Faure avait une jeune sceur quiavait épousé Alexis Dufour, de Largeatitre.

dra probablement le parti d’un commerce pour avoir du pain et en donner 4 son cadet, Ici le commerce est florissant et tout le monde en vit. Nous avons lesperance d’en vivre de méme si nous V’entreprenons, et nous en serions tout i fait certains si nous avions un peu plus de fonds que nous n’en avons. Nous n’ayons pas encore de parti bien pris et nous irions volontiers 4 Largentiére si nous présumions faire 14 mieux qu’ici... Si nous allions auprés de vous, nous pourrions emporter d'ici, outre un peu de notre mobilier, encore mille écus, Voila toutes nos ressources avec ce que ma mére a a Largentiére,.. Il ne faut rien attendre de mon frére, Il n’a pas changé de caractére. Son Dieu et sa loi est lui-méme et ses gots. Il ne fera jamais pour nous que des veux bien stériles, Il] devient donc urgent, ma chére tante, que vous vendiez la terre de Volpiliéres... Mon frére gagne, 4 ce qu'il nous écrit, 25.000 livres cette année, Je vous répéte qu’il ne nous prétera rien. Nous avons été souvent dans le besoin et, loin de nous secourir, nous n'avons pas méme pu obtenirde Jui qu’il rendit 4 ma mére l’argent qu’il a recu de la vente des terres.

L’auteur de la lettre termine en demandant si, vu toutes ces circonstances, sa mére ne peut pas, en conscience, faire le cadet de ses enfants son unique héritier.

Dans une autre lettre d’Etampes (juin ou juillet 93), adressée a la patriote Dufour,a Largentiére, département del’ Ardéche, ci-devant Vivarais, Soulavie cadet donne a sa tante des nouvelles de sa mére Anne Faure. ‘

Ma pauvre mére est toujours dans la méme situation, c’est-d-dire bien faible et bien infirme. Il luiest survenu un rhumatisme qui, par surcroit, lui rend la vie déja peu agréable, bien ennuycuse, et toute sa piété, malgré mes représentations, n’allége pas, en certains moments, les douleurs de sa vieillesse qui est bien prématurée. II y a pourtant un mieux réel en sa santé... Comme clic est au lit depuis six jours, elle ne peut vous écrire en ce moment.

La fin de la lettre est caractéristique du temps ov elle fut écrite :

Nous souhaitons de tout notre coeur que vous jouissiez de la paix qui aujourd’hui est troublée de bien des maniéres. Tout ne va pas mal dans ce pays-ci, hors les alertes que nous recevons de temps en temps quand le trouble est 4 Paris ou que la République essuie quelque échec de la part de ces infdmes brigands de la Vendée, que nos braves patriotes n’ont pu encore exterminer. Mon frére est parti pour Genéve od il est Résident pour les affaires de la République. Ila emmené Mile Mayaud, sa bonne amie (sutvent quelques lignes raturées). Je vous renouvelle mon invitation de tirer de la culture de vos terres tous les fruits et denrées qu’elles seront dans le cas de vous donner pendant la bonne saison, La guerre n’est peut-étre pas Je pire de nos

maux. Il est A craindre que la disette des subsistances ne la suive et que le pain ne soit rare d l'avenir, Nous sommes ici au milieu du grenier de la France et depuis trois jours je ne peux avoir du pain, Cette disette n’est que factice, a ce qu’on dit. En attendant, on souffre et il sera bon d’avoir quelque denrée pour remplacer le pain aux jours ov il pourra manquer, Au reste, la Convention prend des moyens trés vigoureux pour que l’abondance régne partout, et si je crains la disette, c’est plus par excés de précaution que craintc peut-étre bien fondee.

Anne Faure avait éprouvé une grande douleur en voyant son fils ainé suivre le parti de la Révolution. Le cadet, qui était alors aumdénier de hospice d’Etampes, préta Je serment constitutionnel, soit qu’il fat influencé par l’exemple de |’archevéque de Sens (dont Etampes dépendait), soit qu’il ne comprit pas d’abord co que la Constitution civile du clergé avait de contraire aux lois de l’Kglise. Mais bientét, averti par la résistance de |’épiscopat frangais et par les brefs de Pie VI, il se rétracta sans s’embarrasser des suites que pouvail avoir sa conduite. Il échappa ala déportation ou a la guillotine, en se tenant caché et, a la faveur de divers déguisements, il put porter en secret les secours de son ministére aux fidéles qui les réclamaient. Il parait toutefois qu’il fut pris une fois et emprisonné a Versailles. Comme il était habile dessinateur, il employa ses loisirs a faire des dessins et l’un d’eux fut trouvé si beau que lo godlier lui on donna 200 francs. A sa sortie de prison, il alla A la section de son quartier 4 Paris et demanda qu’on l’employat. — Que sais-tu faire, citoyen? — Hélas! j’étais prétre, vous avez supprimé mon état. Je ne sais faire ni des habits, ni des chapeaux, ni des souliers; je ne sais que dessiner. — Ah! tu sais dessiner, dit un des membres de la section. Eh bien! nous allons te mettre au dépét des cartes de la guerre. — Et voila comment Soulavie cadet commenca sa carriére de géographe! C’est pendant sa captivité qu’Anne Faure mourut & Etampes, chez les religieuses de !’hdpital.

Dans la correspondance de Grenus et Desonnaz(deux Genevois dont il sera parléplus lovin), 4 la date du 25 janvier 1794, il est dit que Soulavic a perdu sa mére, et Grenus ajoute : « C’était une bien respectable femme, remplio de senset d’es-

prit({). » Les lettres de Grenus, quiétaitalors député suppléant du Mont-Blanc a la Convention et commissaire des guerres en Savoie, contiennentun passage od l’on peut voir que Soulavie n’avait pas complatement abandonné son frére, et il y a méme lieu de croire que ses démarches ne furent pas étrangdres au succés de ce dernier dans sa carriére nouvelle. Grenus écrit, en effet, de Paris le 3 février 1794 : «... Vous sentez que j’avais des raisons pour me maintenir avec Beausobre (Soulavie), qui est trés en peine d’un fait sur lequel il demande des explications, qu’il n’aura pas de sitét ; c’est pour cela qu'il presse Lossier (le frére de Marat) de partir; c’est peutétre pour nuire au patriotisme, 4 moi ou a ‘tel autre; cela se peut, mais, comme il est dans mes mains pour son frére, pour divers objets qui l’intéressent, je dois le voir. »

Un indice de l’état d’esprit de Soulavie & cette époque se trouve dans une lettre & Robespierre, qui se rapporte évidemment aux derniers mois de 1792 ouaux premiers de 1793 :

Nous sommes perdus; nous tombons dans la contre-révolution hourgeoise, et de celle-la, dans les antérieures:

1° Parce que les sans-culottes sont détruits;

2° Parce qu’il n’y a plus de finance ;

3° Parce que nous sommes fédéralisés ou royalistes ;

4° Parce que la Gironde et la bourgeoisie négocient pour une constitution a Vienne et 4 Londres;

5° Parce que l’intérét de Londres et de Vienne est que nous soyons fédéralisés pour étre nuls 4 leur égard ;

6° Parce que l’Autriche et l’Angleterre ont toujours fédéralisé les peuples en insurrection, séparant ces peuples selon leurs caractéres ; la Suisse, les Etats-Unis et la Hollande sont des fédéralistes.

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