‹ Histoire De SoulavieChapitre 9 sur 42 · REMEDES · texte numérisé non relu

REMEDES

La constitution, et vite, — Le tableau du gouvernement perfide des Girondins, — Leurs vues dans la déclaration de guerre a toute la terre. — Amitié aux fédérés, s’ils arrivent; avoir le plus d’otages que nous pourrons au lieu d’en donner. — Expulsion sévére de tous étrangers, — Plus de tenue ct de solennité aux Jacobins. — Un peu plus de langage d’humanité et de bienfaisance, — Un choix d’un ministre des affaires étrangeres anti-anglais et antiautrichien... si vous ne l’avez pas, Je vais continuer ouvertement le combat com-

(1) Correspondance de Grenus et Desonnaz, Genéve, 1794.

mencé contre Lebrun (1). Il ne faut pas que Pitt et Kaunitz soient nos dictateurs,

Accordez quelque méditation A ma lettre, brave Robespierre; comme elle contient des faits nécessaires 4 mon histoire, conservez-la, je vous prierai de me la rendre. N’oubliez pag de faire ajouter 4 la Constitution ces articles-ci, sion les omet ;

1" Le conseil exécutif se concertera avec les législateurs sur Jes moyens de défense, si la France est attaquée ;

2° Nulle autorité ne peut déclarer offensivement la guerre, sans l’aveu du peuple frangais.

... Sans cela, tout est perdu dés la premiére guerre, car l’Autriche nous induira encore a la guerre, quand elle le voudra, et elle le voudra encore quand elle aura réparé ses pertes; ou un autre Pitt, quand une opposition violente menacera de le déposter; car c’est ainsi que le pauvre peuple est gouverné. Le plus fort fut toujours le jouet du plus adroit.

Sourav (2).

Ph

Le 12 décembre 1792, par suite de l’extréme tension qui régnait entre la France et lAngleterre, un projet de descente en Angleterre, qui n’était que la reproduction d’un ancien projet du comte de Broglie, fut soumis aux ministres. Nous serions fort étonné que cette communication n’émanat pas de Soulavie, qui avait déja mentionné, dans plusieurs de ses mémoires historiques, la correspondance secréte du comte de Broglic et qui se préparait a publier ce qu'il en avait trouvé dans le cabinet deLouis XVI. C’est, en effet, dans les premiers mois de 4793 qu’il faut placer la publication d’un ouvrage en deux volumes qui fit grand bruit. Il est intitulé: Pourrigve pe TOUS LES CABINETS DE L’ EUROPE PENDANT LES REGNES DE Louis XV er Lous XVI, contenant des pidces authentiques sur la correspondance secréte du comte de Broglie; un ouvrage dirigé par tut et exécuté par M. Favier; plusieurs mémoires du comte de Vergennes, de M. Turgot, ete. Manuscrits trouvés dans le cabinet de Louis XVI. Chez Buisson, libraire, 4793.

Cet ouvrage répondait & un sentiment général de curiosité patriolique. Depuis le traité de 1756, la haine de l’alliance

(1) Lebrun a été ministre des Affaires étrangéres du ro aoit 1792 au a1 juin 1793. (2) Papiers inedits trouvés chee Robespierre (collection Barriére), 1, 122.

autrichienne, comme ayant été le principe de Ja décadence de la France, était entrée de plus en plus dans!’opinion publique et constituait le premier article de foi de V’opposition dans le monde des politiciens et des philosophes. Une rumeur qui tenait du roman était venue, aprés la mort de Louis XV, ajouter 4 son crédit. On disait que le feu Roi lui-méme, mécontent de ses conseillers officiels, avait organisé un ministdre secret au moyen duquel il atténuait leseffets de leur fatale politique. Le fait ne tarda pas 4 se confirmer. Le minislére secret avait commencé eu 41743 avec le prince de Conti, qui avait des visées au troéne de Pologne. La Pompadour, admise ala couren1745, n’avait pu en pénétrer le secret. Le duc de Choiseul, qui le soupgonnait, avait vainement fait enlever les papiers de Tercier, le chef de la correspondance secréte, aprés la mort do ce dernier. Le comle de Broglie succéda 4 Tercier en 1752, et le duc d’Aiguillon, aidé de la du Barry, s’épuisa, en vaines recherches pour découvrir cette « intrigue ». Aprés la mort de Louis XV, son successeur ordonna de briler la correspondance secréte. Le duc de Broglie fit des objections, et |'affaire fut confiée parle Roi a |’examen du comle de Vergennes et du comtedu Muy, dont le rapport, en date d’avril 1775, justifia complétement le comte de Broglie des soupgons qu’on avait inspirés au Roi contrelui. Or, en 1773, le comte de Broglie avait fait admettre Favier dans le secret pour écrire un état général de la situation. C’est ce mémoire qui forma les Conjectures raisonnées. Cet ouvrage, « connu seulement des adeptes et célébre sans avoir jamais été livré au public, tenait lieu d’évangile & tous les opposants de l’ancien régime, devenus les meneurs depuis 1792. L’édition qu’en fit Soulavio donna un corps de systéme a une politique qui était jusque-la comme flottante dans les esprits et la popularisa (1) ». Soulavie avait trouvé dans les papiers de Louis XVI, aprés le 10 aout, le mémoire de Favier et Jes lettres et rapports auxquels donna lieu la découverte de la correspondance secréte. Il se

(1) Sonet, l'Europe et la Revolution frangaise, III, 393.

hata de mettre a profit sa trouvaille, d’accord sans doute avec les puissanis du jour (4), et il est aisé d’imaginer le succés d'une semblable publication. De 14 date son entrée, on pourrait dire son invasion, dans la diplomatie.

A force de compulser les documents historiques et les arcanos de la politique royale, livrés pour la premiére fois & de profanes curiosités, Soulavie avait fini par se croire un homme d’Etat et un profond diplomate. L’étude du ministére secret de Louis XV parait avoir exercé une influence décisive sur son esprit. ll s’était nourri des idées de Favier et il visait a une position ou il pitles appliquer. Toutes ses haines étaient dirigées contre l’Autriche et l’Angleterre. Ii considérait les Etats petits et moyens comme des amis nécessaires et Ja Prusse comme J’alliée naturelle de la France. Peut-étre avait-il eu, dés le temps de M. de Chambonas (qui ne futministre que du 47 juin au 40 aott 4792), l’accés des bureaux du ministére des affaires étrangéres. Il est certain qu’aprés Je 10 aout il fut au moins |’un des familiers de la maison. Comment aurait-on pu tenir en dehors de notre politique étrangére l’homme qui allait en publier les principes fondamentaux,’celui qui, dans un volume publié l’année précédente, déclarait que son ouvrage « devait servir en partie d’instructions historiques aux négociateurs de la République francaise, mettre nos ambassadeurs au courant des affaires européennes et faciliter le succés de leurs négociations »; qui faisait méme suivre ces lignes d’une sorte de résumé en dix points de la situation européenne et terminait ainsi: « Done la France doit reprendre Vancion systéme de protéger les petits contre les grands, et c’est pour cela que l’instinct populaire a renfermé au Temple |’Autrichienne. Ce gu’tl fallait démontrer (2). »

Soulavie se mit donc 4 chercher un poste diplomatique, et c’est celui de ministre 4 Copenhague qu’il choisit ou qui lui

(1) On peut trouver un indicede la participation de Lebrun a cette publication dans un passage des Mémoires du régne de Louis XVI (VI, 341), ot Soulavie parle de la correspondance secréte de Louis XV « devenue fameuse par l'imprudence républicaine qui a osé en publier en 1793 le résultat en deux volumes »,

(2) Mémoires de Richelieu, 1X, 461,

fut offert. On connait l’attitude hostile qu avait prise l’impératrice de Russie contre la Révolution frangaise et les efforts qu’elle fit pour lancer Europe contre Ja France, ce qui, d’ailleurs, devait avoir pour effet de luilaisserles mains libres en Pologne. Elle ne négligea rien notamment pour eutrainer le Danemark et la Suéde et fut bien prés de réussir avec Gustave III, dont elle avait soin de flatter la vanité militaire. Quant au Danemark, i! se montra constamment opposé a toute politique tendant a le faire sortir de sa neutralité.

A quelle époque remonte Ja nomination de Soulavie a Copenhague ? Dans unelettre a la princesse Daschkofl, présidente de l’Académie de Saint-Pétersbourg, Soulavie dit qu’il était nommé a la légation du Danemark lorsqu’on trouva les papiers du Roi au 10 aodt. Plus loin il dit : « J’ai 6té nommé pendant sept mois a la légation de France en Danemark. Ma femme ‘enceinte ne put faire ce long voyage. On y envoya Grouvelle et j’eus la légation de Geneve... »

Nos recherches aux archives du ministére des Affaires étrangéres neconfirment pas cette assertion. Il en résulte que l’abbé Louis, ci-devant conseiller au Parlement de Paris (le futur ministre des Finances sous laRestauration),avait été nommé,a la fin de décembre 1794, ministre 4 Copenhague, en remplacement de M. de la House, mais il n’alla jamais occuper ce poste dont l’intérim fut rempli par un intelligent secrétaire appelé Framery. Le comte de Vibraye, qui y fut nommé le 4 avril 1792, ne crut pas devoir, aprés le 10 aout, continuer ses fonctions et remit les affaires 4 Framery. Celui-ci écrivait, le 23 octobre, qu’aucune nouvelle tentative n’avait été faite pour entrainer le Danemark dans la coalition et constatait que l’opinion publique danoise était entidrement favorable a la France. En méme temps, M. de Blum, l’envoyé danois en France, simulait une maladie pour n’avoir pas a quitter Paris, comme Jes représentants des autres puissances. Au mois de janvier 4793, le Danemark renouvelait officieusement l’assurance de sa résolution inébranlable de rester neutre, en ajoutant qu'il reconnaitrait la République frangaise aussitét qu'une grande

puissance l’aurait reconnue. C’est dans ces circonstances qu’eut lieu la nomination de Soulavie & Copenhague, et voici la dépéche qui fut rédigée, le 44 février 1793, par Lebrun, & l’adresse du comte de Bernstorff, ministre des Affaires étrangéres de Danemark :

Monsieur le Comte,

" Quels que soient les événements qui changent ou modifient le régime intérieur du gouvernement d’une grande nation, ils ne peuvent influer sur le systéme politique qui fixe ses rapports avec les autres Etats qu’autant que quelques puissances ambitieuses prétendraient intervenir dans une cause qui doit leur étreétrangére, et enchainer A leur char une nation qui veut étre indépendante: telle est la situation de la France a l’égard des puissances coalisées qui prétendent lui dicter des lois. La nation frangaise, trop longtemps avilie par la pusillanimité, Vinsouciance et les déprédations d’un gouvernement corrompu, était devenue en quelque sorte la fable de ?Europe. Un nouvel ordre de choses a changé sa destinée, et si un ministére pervers et toujours subordonné lui a fait perdre le degré de considération qu’elle avait atteint, soo énergie, son courage, la sagesse de ses lois, sa loyauté et l'immensité de ses moyens lui feront bientét recouvrer cette salutaire influence qui doit étre pour les Etats toujours maitrisés par des voisins ambitieux, le rempart de leur indépendance. Tel est, Monsieur le Comte, le but que se propose une nation qui, sans calculer le nombre de ses ennemis, saura toujours s’élevera lahauteur des efforts qu’ils feront pour la combattre. Vous le savez, Monsieur le Comte, et la loyauté de vos principes vous a dés longtemps convaincu de cette grande vérité, c’est que l’indépendance absolue des gouvernements doit étre le premier chapitre du Code des nations. C’est en se pénétrant de ce grand principe que le conseil exécutif de la République frangaise, jaloux de cultiver l’amitié etla bonne harmonie qui subsistent depuis longtemps entre la France et le Danemark, a résolud’envoyer 4 Copenhague le citoyen Soulavie, dont la prudence et les talents nous sont connus, pour succéder & M. Vibraye et résider auprés du gouvernement danois en qualité de chargé d’affaires de la République frangaise. J’espére que Votre Excellence voudra bien ajouter foi a tout ce qu’il lui dira de la part du conseil exécutif, et particuliérement quand ill’assurera du désir sincére que nous avons de resserrer les liens qui nous unissent. Quant 4 moi, Monsieur le Comte, je ne puis qu’étre intiniment flatté de correspondre avec un ministre que la sagesse de son administration et ses vertus publiques ont rendu vraiment recommandable.

Par des motifs que nous ignorons, cette nomination resta en suspens. En effet, Framery mande, le 5 mars, que le comte de Bernstorff lui a demandé s’il savait qu’on edt nommé un agent frangais & Copenhague. Le bruit en avait couru, et on disait que c’était Suulavie. Mais le ministre danois n’ayant rien

recu de M. de Blum, ni M. Framery de son gouvernement, on pensait que c’était un faux bruit.

Le mois suivant seulement, onse déterminait a donner suite & la décision du 41 février et la dépéche suivante, datée du i avril, était expédiée le 3 4 Framery:

Le conseil exécutif provisoire, citoyen, ayant nommé le citoyen Soulavie pour succéder au sieur Vibraye et résider 4 Copenhague en qualité de chargé d'affaires de la République francaise, vous voudrez bien lui remettre tous les papiers de la légation et lui donner tous les renseignements qui dépendront de vous pour le mettre A méme de suivre avec succés la mission dont il est chargé. Je suis persuadé que vous le seconderez avec d’autant plus d’intérét que votre expérience, votre zéle et votre dévouement a la chose publique me sont connus. Soyez assuré aussi que, de mon cété, je ne négligerai aucun des moyens qui pourront me mettre 4 méme de reconnaitre les services que vous avez rendus et ceux que je suis bien sdr que vous rendrez encore en Danemark, en secondant les efforts du citoyen Soulavie.

En attendant que Soulavie partit pour aller occuper son poste i Copenhague, il continua de suivre dans les bureaux de Lebrun les négociations ayant pour objet le maintien de Ja neutralité du Danemark. Depuis le mois de janvier, c’est son écriture que l’on peut reconnaitre aux notes marginales mises aux dépéches de Framery, et du 9 au 27 avril, les brouillons de plusieurs dépéches de Lebrun concernant le Danemark sont de la méme main. Soulavie parait avoir négocié 4 cette époque 4 Paris avec le baron de Benrstorff, le frére du président du conseil danois, qui était accrédité en France comme « représentant de la cour de Copenhague », et qui continua d’y résider aprés le départ de M. de Blum.

Voici, en effet, l’extrait d’une note de Lebrun qui setrouve dans un opuscule publié par Soulavie, aprés sa mission de Genéve (1) :

« Second supplément aux instructions du citoyen Soulavie, chargé des affaires de la République pour le Danemark... Depuis ses instructions précédentes, le citoyen Soulavie a parlé Waffaires a... Il ’a disposé 4 des principes favorables a la conservation des forces de la France et de son influence en

(1) L'Insurrection des clubs genevois.

Europe... Le citoyen Soulavie, avant son départ, rédigera ses négociations avec... et ses conférences avec... et les remettra au département. Signé : Lesrun »

Il s’agit ici, non seulement des négociations avec le baron de Bernstorff, mais encore de conférences avec un autre personnage qui n’est autre que le baron de Staél-Holstein. On saitle réle favorable 4 la République frangaise que ne cessa de jouer le mari de la femme célébre qui a écrit Corznne et PAllemagne, role d’autant plus méritoire que le roi Gustave III professait ouvertement des sentiments tout opposés et ne cachait pas son projet de se mettre a la téte d’une coalition européenne contre la France, quand il fut assassiné, le 43 mars 1792. Le baron de Staél, qui était ambassadeur a Paris depuis l'année 1783, était déja en disgrace en 1792 a cause de ses sympathies frangaises, et venait d’étre rappelé a Stockholm. Le duc Charles de Sudermanie, régent du royaume apres lassassinat de Gustave III, était loin de partager les préventions de ce dernier contre la France; mais la tournure des événements a Paris rendait une intimité, difficile et la Suéde n’eut plus dés lors avec le gouvernement frangais que des rapports intermittents. Toutefois, quand il y eut des négocialions entre les deux pays, c’est toujours le baron de Staél qui en fut chargé. Ce diplomate regut, en décembre 1792, l’ordre de se rendre a Paris. Il négocia, en passant 4 Copenhague, une entente avec le comte de Bernstorff, chef de la chancellerie danoise. Doe 1a il vint & Bruxelles, ot il resta un mois, retenu par les nouvelles de Paris. L’exécution de Louis XVI fit tout ajourner. Le duc Régent écrivait le 12 février 1793 qu’aprés de pareilles horreurs, « nul ne saurait songer a s’allier & la France, sans encourir la juste colére de toute !’Europe ». A la fin de février, le diplomate suédois allant a Paris vit 8 Mordeck le général Dumouriez, qui insista sur les intéréts mutuels dela Suéde et dela France et lui donna uno lettre pour Lebrun. Staél rencontra a Paris les meilleures dispositions. Les négociations s’ouvrirent vers la fin de mars 1793, et c’est ici sans doute que se place l’intervention de Soulavie; mais le

444 HISTOIRE DE SUULAVIE

soulévement de la Vendée et la défaite de Dumouricz a Nerwinden (18 mars) amenérent un nouvel ajournement. Staél recut lordre de s’abstenir. La Suéde maintint cependant sa neutralité, malgré les. obsessions dela Russie et de l’ Angleterre. Aux observations qui lui étaient faites sur le séjour persistant de Staél 4 Paris, le duc Régent répondait que le baron restail 4 Paris uniquement pour étre avec sa femme. Celui-ci résolut d’en finir par un coup d’éclat et, le 16 mai 4793, il concluait avec Lebrun un traité d’alliance, par lequel la Suéde s’engageait a reconnaitre la République frangaise et a fournir une armée et une flotte en cas de guerre, moyennant un subside de 48 millions donné par la France. Le duc Régent n’osa pas ratifier le traité. Comme moyen de résoudre la difficulté, il demanda préalablement la mise en liberté de Marie-Antoinette et de la famille royale, ce qui amena la rupture des négociations (1).

Dans un mémoire sur |’Angleterre, envoyé a l’empereur Napoléon en 1807 (2), Soulavie donne sur les intrigues du gouvernement anglais en 1792 et 1793 de curieux détails od le nom du baron de Staél se trouve mélé.

Voici, ce que j’en sais de positif, ayant vu les piéces et entendu les projets. En 1792, le ministérejacobin, ainsi appelé parce qu’il était composé de Claviére, Roland, Dumouriez, crut avec beaucoup de raison que le Roi était arrivé au bord du précipice et qu’il ne pourrait plus se maintenir. L’armée de la monarchie était dissoute. Ses chefs avaient émigré ou n’étaient pas sirs. Depuis Louis XV, I’état-major était discrédité. Deux étrangers, Lovendhal et le maréchal de Saxe, étaient nos seuls généraux a citer. La Prusse les avait tous déshonorés. On n’avait aucune idée qu’il pit sortir de Parmée de la Révolution, qui succédait a l’armée royale, des hommes de génie, et des généraux du sein de nos troupes. Le ministére jacobin, qui avait déclaré la guerre, était alarmé. L’on ne pensait pas du tout a la ressource d’une république. Il y eut une négociation, tant que le ministérejacobin fut en place, avec le héros de la guerre de Sept ans, avec le prince Ferdinand. J’ai vu les piéces de la négociation qui devait lui donner le commandement de nos armées et s’assurer de la couronne francaise si la maison de Bourbon était détrénée. Ce prince Ferdinand était dans la coalition. Choisi déja par l’Autriche pour comman-

(1) Leovzon Lepuc, Correspondance diplomatigue du baron de Stadl-Holstein, Paris, 1881.

(2) Archives Nationales, F? 6572.

der au détriment de Gustave III, qui remuait le ciel et la terre pour les commander, cet envoyé du ministére jacobin fut éconduit et remercié avec beaucoup de politesse, et ses commettants furent renvoyés par Louis XVI.

En 1793, les plans de l’Angleterre furent consommeés. J’ignore les intrigues du régent de Suéde avant le mois de mars, et aprés le mois de juillet ; mais, chargé de négocier a Paris la neutralité du Danemark et d’éclairer par des mémoires l’ancien comte de Bernstorff sur la puissance effective de la Révolution frangaise, je puis dire ce que j’ai vuet entendu pendant la mission a Paris du baron de Staél, envoyé du Régent pendant les mois de mars, avril et mai 1793.

Arrivé 4 Paris, a la fin de février, de Suéde et d’Angleterre, cet agent donna mille écus a sa section pour les indigents et rechercha les notables individus des deux factions qui divisaient la Convention nationale. I] assurait a tous que le duc d’York était loin d’aspirer 4 la couronne ; que la République qui allait étre assaillie de toute |’Europe pourrait succomber; que les républicains seraient heureux d’éviter les vengeances des Bourbons, et de pouvoir se confier 4 un prince suédois, 4 un Francais du Nord, qui accepterait telle charte ou constitution qui lui serait présentée et qui, né protestant, ne donnerait pas lieu de craindre une indulgence dangereuse avec les prétres réfractaires. 11 annongait la paix avec Angleterre, mais en attendant il fallait lui compter onze millions qu’il offraitde donner en partie aux individus de la Convention qui entreraient dans ses vues, Nous étions tous ardents pour le maintien de la République, et cependant je menai Staél 4 Barére ; et, curieux il y asix mois de savoir ce que le baron avait tenté au comité de Salut public au moment de son institution, 4l’époque de la désertion de Dumouriez, lorsque je partis pour Genéve, Barére m’a dit que Staél avait demandé, en effet, oaze millions pour la neutralité et que Danton lui avait fait compter 150.000 livres en témoignage d’amitié,

Le baron de Staél ne quitta Paris, avec sa femme, qu’a la fin de 1793, pour se rendre & Coppet. On verra plus loin la conférence qu'il eut avec Soulavie 4 Gendve.

Or, de graves éyénements intérieurs avaient marqué en France Je mois d’avril 1793. C’était le moment ov la lutte entre les Girondins et les Jacobins était Je plus acharnée. De cette époque date aussi institution du comité de Salut public, dans lequel Danton et Hérault de Séchelles furent particulisrement chargés de la politique étrangére. Un grand et salutaire revirement se produisit alors dans la politique de la France. « Par son fameux décret du 19 novembre 1792 sur Yaffranchissement des peuples et par celui du 15 décembre

sur la révolution forcée, la Convention nationale s’était mise a I ) 10

dos toutes les puissances européennes. Les échecs militaires de I'hiver 1792-93 refroidirent bientét son enthousiasme de républicanisme cosmopolite, et Danton, que Jes événements ct les sages conseils envoyés de Londres par Talleyrand avaient singuliérement assagi, se fit l’interpréte do ce sentiment, et il en résulla le décret du 413 avril, qui faisait rentrer la France dans ancien droit public et remplacait la guerre de révolution parla guerre d’Etat (4). »

Ge changement de direction ne pouvait qu’étre favorable a Soulavie qui, par sa tournure d’esprit et ses travaax historiques, se rattachait notoirement a l’ancienne diplomatie. Il avait, paraft-il, Vappui des députés de l’Ardéche et des membres du comité de Sdreté générale, et comme, en outre, il était en bonnes relations avec Hérault de Séchelles, ilen profita pour se faire nommer a un poste moins éloigné et plus appropriéa ses vues que celui de Copenhague.

(}} Avserr Sonse, l'Europe et la Révolution frangaise, Ill, 388.

SOMMAIRE

Nomination de Soulavie & Gentve (25 mai 1793). — Barthélemy, ambassadeur de France en Suisse. — Soulavie part le 31 mai pour se rendre & son poste. — Resume de Vhistoire de Gentve. — L'aristocratie, la bourgeoisie et les natifs. — L'intervention franco-suisse en 1737. — Les négatifs et les représentants. — Démarche des agitaleurs genevois auprés du gouvernement frangais. — La revolution de 1782 et l'intervention franco-sardo-suisse. — Réquisitoire de Soulavie contre esprit réyolutionnaire genevois. — La politique de M. de Vergennes. — Le subside accordé aux révolutionnaires genevois par le gouvernement anglais. — Les intrigues de Claviére. —- Le général Montesquiou. — La révolution démocratique de Genéve (décembre 1792). — Le ministre Lebrun. — Les instructions données & Soulavic

et l'état des partis & Genéve, — Craintes d'une occupation pi¢montaise de Genéve (juin 1793). :

Soulavie fut nommé ministre Résident de France a Genéve et dans le Valais, le 25 mai 1793. « Gendve, dit un éminent écrivain (4), est une ville frangaise qui n’est pas en France et qui tient a ne pas y étre. » En attendant qu’on voie l’histoire confirmer, dans notre travail, cette appréciation du romancier, il est essentiel d’observer que le poste de Genave était 4 cette époque, ott la France était pour ainsi dire bloquée en Europe, beaucoup plus important qu’on ne serait aujourd’hui tenté de le supposer. Gendve, comme Bale ov l’on avait établi Barthélemy (2), était une sorte d’observatoire d’od les agents fran-

(1) Cuznsuiiez, Paule Mére, p. 83.

(a) Frangois Barthélemy, né & Aubagne en 1750, entra jeune dans la diplomatie, ce a l’appui de son oncle, l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis, qui était l’ami u duc de Choiseul. Nommé ministre de France en Suisse en 1792, i! moatra, dans ces fonctions, autant d'habileté que de modération jet conclut & Bale, en 1795, des traités de paix avec la Prusse et avec l'Espagne, qui diminuérent le nombre des enne-

gais devaient, non seulement veiller aux intéréts de voisinage, mais surveiller les menées diplomatiques el les mouvements militaires hostiles a la République. Hy eut un moment oi la France, en guerre avec tous ses voisins coalisés, ne pouvait plus communiquer que par la Suisse avec le reste du monde. C’est ce qui donne un intérét tout particulier aux Papiers de Barthélemy, qu’a récemment publiés M. Kaulek, et ce méme intérét se retrouve, quoique & un degré moindre, dans la correspondance de Soulavie.

Soulavie quitta Paris le 31 mai, pour se rendre a son poste, avec sa jeune femme, qui était enceinte de son premier enfant. Il put entendre, a son départ, le tocsin qui sonnait le glas funébre de la Gironde. Sa femme fut prise des douleurs de l'enfantement & Fontainebleau. Elle poursuivit néanmoins son voyage en poste jusqu’a Saint-Claude (Jura), otelle accoucha dune fille qui mourut 4 Genéve, Agée d’environ treize mois.

Mais avant d’aller plus loin, avant d’exposer avec quelques détails, sur la base de piéces authentiques, la mission de Soulavie 4 Genéve, c’est-a-dire un des épisodes diplomatiques les plus curieux de la Révolution, il est nécessaire, pour la clarté du sujet, de résumer briévement l’histoire de Genéve.

as

Geneve, du temps de Jules César, était la derniére ville a Est d'un pays qui est devenu, depuis longtemps, partie intégeante de lamonarchie frangaise : extremum oppidum Allobrogum proximumgue Helvetiorum finibus. Apres avoir fait partie de empire romain pendant cing ou six siécles, Genéve passa sous ladominalion bourguignonne, et c'est la, au dire des historiens, qu’habitait Clotilde, la future reine des Francs, quand Clovis l’envoya demander en mariage. Annexée al’em-

mis de la France. Nommé membre du Directoire le 20 mai 1797, il fut une des victimes da #8 Fructidor et déporté a Cayenne d'ou il parviat a s’échapper. Reatré en France aprés le 18 Bramaire, il fut membre du Sénat et, apres 1816, membre de la Chambre des pairs. 1 est mort en 1830.

pire par Conrad, vers 1032, Genéve forma un Etat quasi-indépendant avec des évéques et des comtes qui eurent entre eux de longs démélés. Aucommencement du xv’ sidcle, elle appartenait aux ducs de Savoie, mais peu a peu elle s‘affranchit de leur joug, fit alliance avec Berne et Fribourg et devint, en 1535, le si¢ge et le foyer ducalvinisme. Calvin y exerga depuis cette époque jusqu’a sa mort (4564) une autorité politique et religieuse incontestée. En 1602, le ducde Savoie échoua dans la fameuse tentative de l’escalade, dont l’anniversaire a été, pendant deux siécles, la grande féte patriotique de Genéve. Il fut obligé6, l’année suivante, de reconnaitre l’indépendance de cette ville, sous la garantic de Ja France, de Berne et de Zurich. Au siécle dernier, Genéve formait,non pas un canton suisse, mais une République alliée des cantons, et ce n’est gu’en 41845 quelle a été réunie a Ja Confédération helvétique, aprés avoir été accrue de quelques communes, notamment Carouge et Versoix, qui, al’époque dela Révolution, appartenaient a la France.

Pendant les trois derniers siécles, le pouvoir 4 Gendve fut entre les mains de ce qu’on appelait l’aristocratie, c’est-a-dire de la classe des anciens bourgeois qui, d’ailleurs, dirigea généralement avec habileté les affaires de la cité, et rendit le pays prospére, en méme temps qu'il sut écarter tous les dangers qui menagaient son indépendance.

L’aristocratie comprenait environ 500 familles contre 4.300 autres appartenant a la nouvelle bourgeoisie ou tiers état, et 4 ou 5.000 familles privées de tous droits politiques, qu’un appelait les nati/s, parce qu’ils étaient nés 4 Gendve de parents immigrés. Cependant, 4 mesure que s’effectuait le progrés des idées libérales, le tiers état genevois manifestait son mécontentement d’étre exclu du pouvoir et son désir d’occuper au soleil Ja place a laquelle il croyait avoir droit. De 1a les agitations fréquentes dont ce pays fut le théatre, surtout au xvui" siécle. Les dangers extérieurs avaient alors a peu prés cessé pour la république du Léman. Elle avait lappui moral des Etats protestants; les rois de France se tenaient pour satisfaits, i la condition qu'elle n’allat grossir le territoire d’aucun de

ses voisins; enfin, le corps helvétique, ow le régime aristocratique dominait dans les principaux cantons, ne se souciait nullement d’annexer un Etat perpétuellement agité, pourvu que son indépendance fut également respectée par les autres.

Rassurée au point de vue intérieur par cot équilibre protecteur, Genéve commenga 4 murmurer contre le régime de sévérité paternelle qui portait la forte cmpreinte de Calvin. Le tiers état demandale retour aux anciennes coutumes, c’esta-dire la participation effective dela bourgeoisie 4 la direction des affaires, qu’avait accaparée le conseil des Deux-Cents. La demande de |’élection & la dallotte, c’est-a-dire au scrutin socret, et celle de impression et de la revision des édits, qui servirent de mot d’ordre 4 la bourgeoisie en 1706 et les années suivantes, furent les formes de ]’opposition naissante. L’exécution de Fatio en marqua la page sanglante. En 1737, le mouvement aboutit 4 une véritable révolution qui nécessita J'intervention combinée de la France et des cantons suisses. Les reyendications du tiers état reprirent a partirde 1763, a la suite de la condamnation des écrits de Rousseau par le gouvernement aristocratique. Le peuple genevois se trouva alors divisé en deux partis : les négati/s et les représentants. On appelait négatifs les membres du grand et du petitconseil et leurs partisans, parce que les conseils s’arrogeaient le droit d’empécher, par un avis négatif, que les questions litigieuses fussent portées devant le Conseil national, c’est-a-dire la bourgeoisie. La barque de Genéve voguait entre deux écueils : une aristocratie qui avait dd son dernier triomphe 4 l’appui étranger, et une démocratie dangereuse. Les uns ne voulaient pas d’égaux et les autres pas de supérieurs. La sagesse indiquait des concessions mutuelles, mais la sagesse est ce qu'on écoute le moins dans les différends politiques, surtout quand les rivalités locales ajoutent a leur acuité naturelle. La démocratie bourgeoise parvint & faire prévaloir une partie de ses vues en 1768. Mais alors il arriva ce qui devait arriver. La troisieme classe, celle des natifs, formula, a son tour, ses reveniications ; elle avait pour elle toute la philosophie du

temps, et Voltaire en particulier lui préta un appui efficace. Les bourgeois voulaient bien obliger les aristocrates a partager avec eux le pouvoir, mais ils ne reconnaissaient pas ce droit aux natifs, et ils ne changérent de sentiment a cet égard que lorsqu’ils curent vu les natifs s’entendre avec les aristocrates. En 1777, une commission mixte fut nommée pour préparer l’impression d’un code général des édits et réglements, car cette question était restéo la plateforme dela bourgeoisie.

En 1780, Duroveray devint procureur général de la république. Les principaux agitateurs bourgeois de cette époque étaient, avec ce dernier, Claviére, Dumont, d’Ivernois, Reybaz, etc. Reybaz écrivit l’apologie de son parti. Une députation, dont faisaient partic Claviére et Duroveray, fut envoyée auprés du ministre des Affaires étrangéres de France, M. de Vergennes. Celui-ci, dont toutes les sympathies étaient acquises au partiaristocratique, ami dela France, leur conseilla la modération et déclara qu’il ferait tout, de concertavec ses amis les Suisses, lesquels, de leur cdté, conseillaient aussi fort que la France la modération aux Genevois.

Un peu plus tard, le jeune d’Ivernois étant allé solliciter, pour les démocrates genevois, la bienvcillance de Maurepas, lo vieux ministre lui répondit : « Croyez-moi, mes enfants, no faites pas parler de vous dans le monde. Vos magistrats disent, comme sous mon premier ministére, que leurs horlogers sont trop heureux qu’on veuille bien les gouverner. Le mauvais ouvrage, dont nous vous fimes présent en 1738, aurait dd nous guérir pour toujours de la démangeaison des constitutions républicaines. Mon avis particulier est que nous avons assez & faire dans notre administration, et beaucoup moins dans la votre, La premiére protection que nous vous devons, c’est de ne pas méme vous observer. Co qui m’étonnne, c’est qu’on ne soit pas enfin las de vous et qu’en vous livrant & vos débats de municipalité, on ne les sache pas abandonner dans l’enceinte étroite qui les a vus naitre (4). »

(1) Soutavie, Mémoires dy réegne de Louis XVI, V, 226 & 229.

Sur le conseil de la France, le parti aristocratique, pour se faire des alliés contre le parti populaire, promit de grandes concessions aux natifs. Le parti populaire, voyant la uneimmixtion étrangére, dénonca hautement, par l’organe de Duroveray, un de ses chefs, « les intrigues criminelles » du Résident francais d’alors qui était Chateauneuf. L’insurrection du 8 avril 4782 suivit de prés cette protestation. Les membres du gouvernement furent emprisonnés. Ce fait détermina I intervention qui fut alors concertée entre Versailles, Turin et Berne. On craignait partout la contagion de exemple, et ce n'est pas sans raison qu'on a dit que la répétition du grand drame francais avait eu lieu a Genéve. Il est & craindre, disait M. de Vergennes, que les Genevois et leurs écrits ne portent au dehors le fanatisme politique dont ils sont remplis, et que nos voisins ne passent de la curiosité a l’imitation.

Soulavie fait, dans divers écrits, un vrai réquisitoire contre les révolutionnaires genevois, Necker, J.-J. Rousseau, Dumont, Claviére, Marat, d’Ivernois, etc. Il montre ct peut-étre exagére 'action que quelques-uns ont exercée sur notre révolution, en les accusant formellement d’avoir été les agents payés del’Angleterre. « Cest, dit-il, cet esprit propagateur de révolution, cet esprit genevois, introduit en France, qui arma contre nous YEurope entiére (4). »

La triple intervention 4 Genéve eut lieu au mois de juin, sous les ordres des généraux de Jaucourt, La Marmora et Steiger, et Genéve ouvrit ses portes, malgré les excitalions des meneurs. Vingt-un des plus compromis furent bannis pour dix ans. C’étaient : Vernes, Anspach, Dentand, Vieusseux, Flournoy, Claviére, Duroveray, d’Iverncis, Rochette, Grenus, Chauvet, Janot, Ringler, Breuffe, La Motte, Thuillier, Bourgeois, Gasc; Schraid!, Bonnet et Girard. A peine sortis de Genéve, les bannis nommérent six commissaires: d’Ivernois, Clavieére, Grenus, Ringler, Durovoray et Gasc, qui se rendirent aussitot i Londres, ot se trouvaient déja Siordet et quelques autres, et of arrivérent bientot Dumont et Chauvet. Le gouvernement

(1) Soutavir, Mémoires du régne de Louis XVI, V, 308.

anglais leur accorda un subside de 50.000 livres st., dont moitié pour batir une autre Genéve en Irlande, etl’autre moitié pour les besoins particuliers des bannis. L’administration du subside fut confiée a huit membres du conseil privé, a quatre membres du Parlement et aux six commissaires genevois nommés ci- dessus (1).

En France, Ja politique d’intervention provoqua quelques critiques. Mirabeau, Condorcet, Mably, tous les libéraux du temps, circonvenus par les bannis de Gendve, la blamérent. M. de Vergennes fit une réponse topique : « Les insurgés de Genave, dit-il, sont les alliés de l’Angleterre, tandis que la bonne et vieille bourgeoisie de ce pays est notre amie nécessaire : voila ma raisond’Etat! »

ae

En décembre 1792, le parti démocratique reprit le dessus, grace a la décadence de l’autorité royale en France et aux menées de Brissot et de Claviére. Brissot avail fait le voyage do Gendve en 1782et y avait connu les principaux meneurs de la révolution. L’esprit do Claviére le séduisit. « Il n’était pas avantageux, dit-il dansses A/émotres, point présomptueux comme Ja plupart de ses compatriotes. Il doutait de lui-méme, se défiait des faits et des hommes, en méme temps qu'il était constamment occupé aleur faire du bien. Duroveray, ajoute-t-il, était peut-étre plus instruit, plus méthodique, mais plus opiniatre et plus tranchant. On comparait Grenus aux anciens Romains et il cherchait & leur ressembler... (2). » Banquier, spéculateur heureux, collaborateur financier de Mirabeau, Claviére dut al’amitié de Brissot son avénement au ministére des Finances dans le ministére girondin. Ona vu qu’il était un des

(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 270. Voir aussi dans cet ouvrage, V, 284, le texte de l’acte du gouvernement anglais, daté de Dublin, 4 avril 1783, qui accorde aux bannis genevois le subside de 50.000 |, st. On lit dans I’Histoire de Robespierre, de M. Ernest Hamel (1, 489) : « Dumont, s’il faut en croire M, Michelet, qui n’indique pas ses preaves, était pensionné de l'Angleterre... M. Hamel ne connaissait donc pas les Mémoires du réyne de Louis XVI. M. Michelet, pac contre, les connais-

sait fort bien ; seulement il a jugé & propos de ne pas les citer. (2) Mémoires de Brissot, I, 126.

exilés de Genéve en 1782. Il avait donc des ressentiments personnels contre le gouvernement aristocratique, et la haute position a laquelle il était parvenu en France avait redoublé chez lui le désir de réunir Genavea sa nouvelle patrie. Ses intrigues, antéricurement aux événements de décembre 1792, sont ainsi racontées par Marc Monnier, d’aprés les mémoires manuscrits du comte Gorani, un agent secret de la diplomatie francaiso pendant la Révolution, dont nous aurons a parler plus loin (4) :

Tout le monde sait que Claviére, ancien banquier genevois, chassé de son pays par les troubles politiques, s’était acquis a Paris, par son génie de financier, beaucoup de crédit et de faveur; il attaqua Necker, il soutint Mirabeau, parvint a la direction des finances, d’ou il fut écarté par le Roi, puis, aprés le to aout, redevint ministre. Il engagea donc Gorani a se rendre & Genéve, afin d’exciter les démocrates 4 demander la réunion de leur petite république & la grande ; aprés quoi l’agent secret serait allé 4 Berne pour prouver aux magistrats de cette ville que I’annexion de Genéve a la France était ce qui pouvait arriver de plus heureux A leur pays.

« Clavi¢re, nous dit Gorani, avait gagné les autres ministres, ainsi que Brissot, son ami, et tous ceux qui étaient alors connus sous le nom de Girondins ; il n’avait été déterminé & ces mesures par aucune de ces raisons qui doivent gouverner les véritables hommes d’Etat, car il n’y avait ni raison, ni justice, ni utilité réelle 4 disloquer ainsi la petite république de Genéve, et a lui ravir son bien le plus précieux, l’indépendance... Aussi je refusai tout net a Claviére, en l’assurant, d’un ton fortanimé. que ce projet n’était ni honnéte, ni politique, ni moral, ni raisonnable; que l’indépendance de Genéve était une chose sacrée, tant de fois trés solénnellement jurée par le gouvernement francais, que toute tentative pour la lui ravir ne pourrait étre envisagée que comme une vengeance de sa part.... » Cette discussion brouilla trois fois lV’ex-Italien et ’ex-Genevois, devenustous deux citoyens frangais, mais la paix se refil toujours entre eux, parce qu’ils avaient besoin !’un de)’autre.

Dans un autre endroit, Gorani prétend que sans lui Genéve aurait été réunie ala France au mois de juin 1793.

L’expédition du général Montesquiou en Savoie parut a Clavitre une occasion favorable de réaliser ses projets. Les troupes frangaises étaient entrées & Chambéry le 25 septembre 1792. Dés le 29, Claviére faisait expédier au général Montesquiou ordre de marcher sur Genéve. Une lettre du ministre

(1) Un aventurier italien, Paris, Calman Lévy, 1885, p.229.

de la guerre du 3 octobre enjoignaita ce général d’y entrer de gré ou de force, parce que cette place était nécessaire pour assurer la possession de la Savoie, et qu’il devait y prendre 20.000 bons fusils dont la France avait besoin. « Si on vous représente que ces armes sont nécessaires pour Ja défense de Ja ville, vous les rassurerez en leur laissant 4 4 5.000 hommes armés suivant votre prudence. Vous ferez ainsi de Gendve le boulevard de la France. » Cédant aux conseils de Claviére, qu’appuyait l’influence toute puissante de Brissot, Lebrun, ministre des Affaires étrangéres, informait Montesquiou que le but unique de ses négociations avec les Genevois devait étre d’introduire dans cette place une garnison frangaise. Genéve, ayant appelé les Suisses 4 son secours, Chateauneuf, résident de France a Genéve, quitta Gendve le 3 octobre,en déclarant que son gouvernement considérait l’entrée des Suisses comme une violation des trailés. Brissot, dans un rapport du 16 octobre, admet que les troupes frangaises « doivent respecter |’indépendance et Ja neutralité de Genéve ». Danton, plus franc, voulait qu’on supprimat cette phrase ct qu’on put, quand on voudrait, occuper Genéve. Le général Montesquiou, mis au courant des intrigues de Claviére par les députés genevois, ct comprenant les vrais intéréts francais mieux qu’on ne les comprenait & Paris, envoya & Lebrun des observations sur les instructions qu'il avait regues. Il exposa le mauvais effet que ferait partout l’emploi de la force vis-d-vis d’un Etat faible, injustice d’un semblable procédé a |’égard d’une population amie, et surtout l’imprudence qu'il y aurait a s’aliéner le corps hel vétique qui couvrait soixante lieues de frontiére. En méme temps il entrait sérieusement en conférence avec les Genevois (20 octobre) et concluait avec eux le traité de Carouge, qui, dés le 27 octobre, était ratifié par Berne et Zurich. Le départ des troupes suisses élait la condition essenticlle de l’arrangement et Montesquiou se tint pour satisfait quand ce résultat fut obtenu. Mais Brissot et Claviére no |’entendaient pas ainsi. Montesquiou fut révoqué de ses fonctions, décrété d’accusation et obligé de fuir pour échapper 4 I’échafaud. Barére l’accusa a

Ja tribune (8 novembre) d’avoir « enchatné la valeur de nos soldats », terni la gloire du nom frangais, usurpé le pouvoir exéculif et le pouvoir législatif, livré les patriotes genevois, etc. Il est vrai que peu aprés (le 19 novembre) le traité fut approuvé par la Convention sur un rapport méme de Brissot ; mais il faut, disait Brissot, « que Genéve naturalise l’égalité politique dans ses murs ; elle n’obtiendra d’autre traité que la conmunication des principes frangais ; Ja révolution se fera & Genéve ou la nétre doit rétrograder (4) ».

Comment, aprés de pareilles déclarations, la révolution ne se serait-elle pas faite 4Genéve? Elle eut lieu le mois suivant, presque sans secousse, le partiaristocratique comprenant trop l'impossibilité de lutter contre des adversaires soutenus par Vinfluence morale de la grande nation voisine. En attendant Je vote d’une constitution définitive, le pouvoir fut confié & un gouvernement provisoire composé de deux comités: l’un dit de sireté et l'autre d’administration. Cette organisation fut approuvée le 30 décembre par le Conseil national. Le 3 janvier, le général Kellermann informait le gouvernement que Genéve avait opéré la révolution ot appelé les démocrates au pouvoir. Le Conseil exécutif se contenta d’envoyer a Kel- Jermann des exemplaires du décret du 19 novembre et d’inviler ce général a notifier, lecas échéant, qu'il avait ordre d’occuper Genéve, si une intervention étrangére y menacait le nouveau gouvernement (2).

Malgré la sage reculade de la Convention nationale al’égard de Genéve, nos relations avec la Suisse n’avaient pas le caractére amical d’autrefois. La propagande révolutionnaire en Suisse, la grace durégiment de Chateauvicux, le massacre des Suisses au 10 aodt, la dissolution des régiments helvétiques, la crainte de la suppression des pensions des Suisses qui avaient servi en France, l’approvisionnement du sel que les

(1) Relation des faits accomplis par les révolutionnaires Genevois. Genéve, Fick, 1850. — Correspondance du général Montesquiou. Geneve, 1793. — Soutavir, Mémoires du régne de Louis XVI. — ¥. Masson, le Département des affaires étrangeéres pendant la Revolution.

(2) Soren, l’Europe et la Révolution francaise, IM, 254.

Suisses faisaient en Lorraine et en Franche-Comté et que la monarchie leur délivrait 4 moitié prix, enfin la crainte de voir la France annexer quelques territoires alliés de la Suisse, plus ou moins enclavés dans le territuire francais, avaient refroidi tous les cantons pour leur voisin de 1’Ouest. L’exécution de Louis XVI produisit une impression détestable sur les cantons “catholiques, ob les rois de France avaient été toujours trés aimés, parce qu’on les considérait comme les protecteurs non seulement du catholicisme, mais aussi de l’indépendance de la Suisse. Il ne fallut rien moins qu’un homme sage et habile comme Barthélemy pour faire disparaitre peu a peu toutes ces causes de défiance (4). Dans ces circonstances, Barthélemy provoqua la mission a Paris du colonel suisse Weiss, avec lequel il s’était concerté pour déjouer les manoeuvres de Clavitre et de Brissot. Soulavie indique le langage que Weiss tint 4 Lebrun et aux comités de la Convention, langage qui obtint un plein succés (2).

Apres le départ du Résident Chateauneuf (mars 1793), Lebrun chargea deux de ses agents, le comte Gorani et Chépy, de lui faire des rapports sur les vrais sentiments des Genevois. On sait déja opinion de Gorani, celle de Chépy ne fut pas différente. Aussi, dés le 3 mai, Lebrun démentait-il trés net- ‘tement ala tribune que la France songeat a s’incorporer Genéve. « Il y a plus, disait-il, Genéve demanderait sa réunion qu’elle ne seraitpas acceptée.» A lafin du méme mois(28 mai), Chépy écrivait : « L’indépendance est l’idole de ce peuple commercant. Il est persuadé de ce que dit J.-J. Rousseau que les petits Etats sont toujours les plus heureux. Sur le point de la non-francisation, j’ai vu s’accorder et les aristocrates et les englués, et les patriotes et les Marseillais. Grenus et quarante autres au plus désirent l’incorporation dans lagrande famille.»

Un arrété du comité de Salut public, du 25 avril, avait donné aux Suisses toute satisfaction sur les points litigieux.— Les pensions étaient assurées. La question du sel d’alliance

(1) Autann, la Révolution frangaise, 11 juillet 1890. (2) Mémoires de Barthélemy, pp. 22 “et. suivantes.

fut réglée le 4¢* juillet suivant. La situation s’était donc notablement améliorée quand Soulavie partit pour Genéve. Dans les instructions officielles qui lui furent expédiées das le len-

demain de son départ ({* juin 1793), Lebrun (4) exposait ainsi Pétat des partis a Genave :

Au m).n2at oi cette révolutioa (ds 1792) s’est opérée, on distinguait a Ge. néve trois partis ; celui de l’aristocratie composée de ceux des habitants dont les familles étaientea po33z33i02 dos plazz3.d la magistrature, qui regrettaieat l2s peérogatives qu> leur assarait l’aasien rizim: et s’opposaient & tout changem:at dans Vordre ds choszs; le parti de ceux qui professaient hautemeat les principzsde l’ézalits, d2 la libarté et da l’indépendance politique ; enfin lepartide coux qui, professant Iles m}.nz3peinsips3d’ézalité et de liberté, pensaient que, pour en assurer l’existence et le régae, il était nécessaire que Gentve se réunit a la Républiqus francaise.

L2 nombre de ces deraiers était pu coasidirable et ne se portail guére qu’s 300 ou 400, Deson cété, l'aristocratie n’avait pas plus de 1.500 partisans. Le reste des citoyens, aunom)re d2 plus de 4.000, formait la classe des patriotes qui voulaient, avec une constitution libre et populaire, ua gouvernement indépendant.

Tel était I’état de choses lorsque |’Assemblée nationale de Genéve a commencé ses travaux, Il avait été établi des comités pour exercer provisoiremnt les fonctions du gouvernement. L’autorité de ces comités n’a pas tardé & éveiller Pinquiétude et la défiance et 4 faire naitre l’idée d'une surveillance populaire. Un club révolutionnaire s’est élevé, Il a étendu sa surveillance de plus en plus, et son influence sur l’Assemblée nationale s’accroft de jour en jour.

Il est & désirer que l’Assemblée nationale presse la confection de sa constitution.

Le cifoyen Soulavie mettra donc tous ses soins & convaincre les Genevois de la nécessité de s’organiser promptement et définilivement. Mais, respectant leur indépendance, il se gardera de manifester aucune opinion, aucun vou pour un mode quelconque de gouvernement.

It se bornera 4 annoncer que, quel que soit ce mode, le veeu de la République francaise sera rempli si le gouvernement quel’on adopte est populaire, et s'il assure aux Genevois les avantages de la liberté et de l’egalité,

Loin de s*intéresser au succés d'un parti, il paraitra ignorer qu’il en existe

(1) Lebrun fut destitué trois semaines plus tard et guillotiné au mois d'octobre suivant. Du 21 juin 1793 au 6 novembre 1795, il y eut (au lieu de ministres) cing commissaires auc relations extérieures, savoir : Deforgues, Hermann, Buchot, Miot ct Colchen. Mais la direction politique de ce ministére ne paraft pas avoir varié beaucoup dans cette période, au moins en ce qui concerne Genéve; c’est un nommeé Lemarchand qui était chargé de la rédaction des dépéches et instructions destinées au Résident de France & Genéve. On sait, d’ailleurs, que la haute direction de la politique étrangére était passée entre les mains du comité de Salut public, spécialement de Barére et Danton, et plus tard de Barére et Robespierre.

plusieurs et emploiera tous les moyens qui pourront dépendre de lui pour éteindre les passions et les haines particuliéres, et rappeler tous les esprits et toutes les affections au seul intérét de la patrie.

On cherchera sans doute a le pressentir sur le projet de réunir Genéve a la République frangaise. Ce projet, qui n’était d’abord que celui d’un petit nombre d’individus, paratt avoir acquis de nouveaux partisans, Mais, d’aprés Yimmense majorité dz citoyeas qui se sont prononcés pour le systéme de Pindépendance, il est difficile de penser que celui de la réunion puisse jamais prévaloir.

Au surplus, sans examiner ici s'il convient ou non aux intéréts des Genevois de se réunir a la France, et s'il conviendrait aux nétres d’accéder au veeu qu’on pourrait nous manifester pour cette incorporation, il suffit au citoyen Soulavie de savoir que rien n'est préjugé sur ces questions, pour qu’il évite avec soin d’entrer en aucune discussion sur leur objet. Il doit méme écarter toute proposition qui y serait relative. Il déclarera que la République francaise, fidéle a l’engagement qu’elle a contracté envers tous les peuples, et particuliérement envers la République de Genéve, de respecter leur indé pendance, ne veut ni ne peut prendre aucune part aux affaires qui intéressent leurs gouvernements, qu'elle ne fraternisera jamais qu’avec des peuples libres, mnais qu'elle s’abstiendra constamment de toute mesure et de toute insinuation propres & influencer les peuples dans l’exercice de leurs droits.

Pendant que Soulavie était sur la route de Genéve, une grande féte avait lieu dans cette ville (le 9 juin) pour la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme social, et, cédant aux injonctions du club révolutionnaire, les aristocrates consentaient a préter serment 4 la liberté, 4 )’égalité et aux fonctionnaires chargés de l’exécution des lois.

Une dépéche de Delhorme, le secrétaire de la Résidence de France & Genéve, endate du 48 juin, mentionne la crainte que le roi de Sardaigne, en prévision de troubles & Genéve, ne vouldt occuper cette place, ce qui serait un danger pour la France. On y voit que l’ex-Résident Chateauneuf avait été chargé de faire, 4 cet égard, des représentations au Conseil de Genéve et qu’on soupgonnait les magistrats genevois d’étre dintelligence avec Berne ct Turin et de n’avoir pour la France que des intentions hostiles. Il faut encore mentionner ici une dépéche du commissaire des relations extérieures du 28 juin, invitant Soulavie 4 agir 4 Berne, afin que Berne el la France évitent lespidges quileur seraient encore tendus afin de les brouiller.

Page 1