CHAPITRE IX
gré les menaces que renfermait contre elle le discours du roi. Celui-ci comptait sur le zèle des trois états ^ mais la noblesse ne céda qu'à la force : elle demanda une instruction sur les auteurs des libelles où elle était outragée ; elle demanda la création d'un comité d'états ( stats utikoU ), prescrit formellement par la constitution de 1772, pour examiner tout ce qui avait rapport aux finances du royaume ; mais le roi s^y opposa. Un orage s'éleva dans la chambre des nobles contre le maréchal, qui s'en plaignit au roi. Le vieux comte Fersen, voulant opérer un rapprochement , demanda une audience â Gustave. L'enirevue dura deux heures. Fersen lui prouva qu'il avait outrepassé et violé tous les articles de la constitution ; qu'il avait enrôlé des partisans contre la noblesse -, que lui , Gustave, ne possédait aucun moyen de contraindre la noblesse à violer cette constitution qu'il avait donnée lui-même, et que si l'on en venait aux moyens de rigueur, la noblesse était disposée à s'ensevelir sous les bancs de la chambre plutôt que d'abandonner la liberté du pays. Il pria le roi de ne plus s'écarter de son serment et l'assura qu'alors la noblesse ne le céderait en rien à ses autres sujets dans l'amour que tous devaient à leur roi. Plus tard, Gustave dit que Fersen s'était exprimé avec une témérité et une hardiesse qu'aucun prince ne devait souffrir de la part d'un siyet. Cependant tous les états furent appelés devant le roi. Il commença par complimenter les ordres roturiers ; puis se tournant brusquement vers la noblesse , il lui ordonna de nommer une députation pour faire des excuses publiques au maréchal. S'ad ressaut particulièrement au comte Fersen et au baron de Geer, il leur dit d'un ton sévère qu'il considérait leur conduite envers le maréchal comme une insulte faite à sa personne, que le comte représentait. Jetant ensuite un regard plein de fierté sur le comte Axel Fersen , le roi s'écria avec une extrême violence : « Vous avez plus d'une fois ébranlé le trône de mon père ] gardez-vous de Jamais toucher au sceptre de son fils.»
Un soir le roi délibérait avec les orateurs des états roturiers. Après qu'ils eurent Juré de ne pas révéler ce qu'on allait leur communiquer, on leur donna lecture d'un projet d'une nouvelle loi fondementale , nommée loi de sûreté et d'union. Chacun pouvait faire ses observations sur les paragraphes : quelques-uns furent ac-
cordés, et d'autres ajournés pour être discutés plus tard. La délibération étant close , l'archevêque Troil demanda à parler au roi. En présence de l'évêque Walquist et du curé Nordin *, il dit que cet acte de sûreté n'était pas seulement une modification de la constitution, mois qu'il devait être regardé comme une nouvelle loi fondementale. Il croyait de son devoir, si elle était proposée aux états, de la combattre par les objections les plus énergiques que lui dicteraient ses devoirs envers le roi, la patrie et ses concitoyens. Il ajouta qu'il ne voulait pas, en imitant l'exemple de Gustave Trolle , aliéner la liberté de son pays. Le roi essaya de le convaincre , mais ce fut en vain. On lui donna la nuit pour réfléchir ; on lui accorda la permission de rester dans sa chambre', où il était retenu par une indisposition, de sorte qu'il ne signa pas. Ce fut à cause de celle résistance que le roi , qui avait dessein de soumettre l'acte à la délibération de chaque état en particulier, se décida i le communiquer à toute l'assemblée des étals. Les nobles exprimaient d'avance leur opinion ; plusieurs se démirent de leurs fonctions à la cour, entre autres le vice-gouverneur du prince royal, C. Wachtmeisler. On ne savait quel parti prendre. Walquist opinait pour la modération : il s'offrit comme médiateur entre le roi et le comte de Fersen ; mais le roi, cédant aux conseils de Nordin , rejeta ce sage avis. Des députés des états roturiers, ayant l'évêque Linblom à leur tête , prièrent le roi do veiller au salut de l'État et de hAler la clôture de la diète. Gustave III fit arrêter les principaux chefs et orateurs de l'opposition noble , le comte Fersen , le général Horn , le baron Stjereld, de Geer, les deux Macklean, Fritzki, von Gerten, d'EngestrOm , Liljenstrftie , Bungencrona et Ihre. Ils furent tenus au secret et les scellés mis à la chancellerie de la maison des nobles *, le club des patriotes fut aussi fermé. La famille royale parut désapprouver ces mesures violentes. Le 21 février , les états réunis reçurent du roi communication de la loi nouvelle. Il espérait remporter une victoire facile aprèsl'arrestalion des chefs ^ mais il se trompait: la noblesse était loin de se laisser intimider \ toutefois le roi considéra son œuvre comme aoceptée par les trois états , et par conséquent
* Le frère de Nordin le conseiller du maréchal de la diète.
HISTOIKE DE SUÉDE.
comme un fait accompli *. II restait encore cependant beaucoup à faire : il fallait régler les finances et se procurer de l'argent pour continuer la guerre. Le comité secret évalua la dette nationale, y compris tous les frais de la campagne qui allait s'ooyrir^ à 21 millions de tha- 1ers. Cette dette était trois fois plus élevée que la valeur du papier-monnaie en circulation. Le roi demanda aux états de la garantir : ils ne s'y refusèrent pas ^ mais la noblesse n'accorda les impôts que pour trois ans. Après cela, la diète fût dissoute, et les nobles arrêtés furent rendus & la liberté, & l'exception de deux.
Le roi , s'étant emparé du pouvoir absolu et ayant vaincu ses ennemis, songea à gagner de plus grandes victoires sur les Russes. Il se rendit en Finlande ; mais il ne se passa rien d'important, et la campagne de 1789 se termina sans que le roi vit se réaliser aucun de ses rêves ambitieux. Les armemens furent poussés avec une nouvelle ardeur sur mer et sur terre. La flotte suédoise , forte de vingt et un vaisseaux de ligne et de huit frégates, se présenta devant Rewel (13 mai). Un combat s'engagea ; on entendit le canon à Saint-Pétersbourg. Mais la flotte fut enfermée dans le golfe de Finlande par des forces supérieures. Elle s'ouvrit un passage (3 Juillet) et perdit six vaisseaux de haut bord et 5,000 hommes. Mais la confiance que ce succès inspira aux Russes fut modérée par la grande victoire que le roi gagna le 8 Juillet avec sa flotte canonnière à Svensksund , victoire qui fit perdre aux Russes 52 vaisseaux , 643 canons et 6,000 prisonniers. Cette bataille conduisit à la paix, qui fut conclue à Yerelâ le 14 août 1790. Les puissances belligérantes rentraient dans l'état où elles se trouvaient avant la guerre, guerre malheureuse qui coûta & la Suède 15 vaisseaux de ligne et 50,000 hommes et augmenta sa dette de 1 ,400 tonneaux d'or *.
Les souverains de l'Europe avaient alors les yeux fixés sur la révolution française. Gustave,
■ Ces termes : « le roi peut administrer les affaires de l'État comme il lui convient, » insérés dans l*acle de sûreté lui conféraient le pouvoir absoiu. 11 ne restait plus aui états qu'à Qier les contributions. La noblesse rejeta cette nouvelle loi, ce qui n'empécba pas le faible marécbal de la signer.
* Après la guerre, Hastsko fut condamné A mort et décapité pour la conjuration d'Anjala.
personnellement attaché A la fisimille royale régnante, montra le plus d'empressement à venir à son secours ; il conclut avec la Russie , pour huit ans (19 octobre 1791), une alliance en vertu de laquelle la Suède, en cas d'attaque, devait mettre A la disposition de la Russie 10,000 hommes et cette dernière puissance 16,000.
Les embarras d'argent nécessitaient la convocation d'une diète malgré la répugnance du roi ; il fut décidé qu'elle se tiendrait à GeOe , et Ruut en fut nommé maréchal. La conduite du monarque indisposait de plus en plus la nation. L'amour du peuple s'était éloigné de lui. Cette diète ne dura qu'un mois et fit monter au plus haut point l'exaspération de la noblesse contre le roi. Le 16 mars 1792, à un bal masqué de l'Opéra, il fut blessé mortellement d'un coup de pistolet tiré par le capitaine Ankarstrôm * ; il expira treize Jours après.
Gustave III était d'une taille moyenne ; ses grands yeux bleus étaient pleins d'expression, et sa figure belle, quoiqu'un peu eOéminée. Aucun roi n'aurait eu un règne plus heureux s'il s'était appuyé sur les faits accomplis en 1772. Mais la nature, qui lui avait départi de si brillantes qualités, ne l'avait pas doué de celles qui auraient pu faire son bonheur et celui de son peuple : son esprit turbulent , excité par une imagination trop active et obscurcie de préjugés enracinés, ne lui permit pas de suivre la route que lui traçaient la prudence et la justice. Sa volonté n'était pas réglée par des principes sévères, purs et vertueux. Il déploya toujours plus d'esprit que d'intelligence. Son ambition était sans bornes ^ mais il n'attachait à la gloire d'autre idée que celle d'une puissance brillante, et la faisait consister plutôt dans une grande réputation que dans une bonne renommée. Ses fautes tenaient à l'éducation qu'il avait reçue et à l'époque où il vécut. Il était plutôt Français que Suédois , et il s'exprimait avec une égale facilité dans les deux langues. Il avait une mémoire prodigieuse , de la lecture et du goût, des manières exquises et une grande éloquence. Aucun prince, du haut d'un trône , n'a parlé avec plus de dignité \ aucun n'a été plus aimable dans la vie privée. Il avait une grande connaissance des hommes, de la
* Les autres conjurés étaient le comte Horn, po€te agréable, le lieutcuant-^olonel Liljehorn, le baron Rlbbittg, un baroa Bjelke, Is comte EbraDiwtrd, etc.