S& HISTOIRE
rible carnage de ces barbares, qui le jour précédent avaient remporté tant d'avantages. Arbogaste, après s'être roidi inutilement contre le Ciel et contre la terre, ne voyait plus de salut pour lui que dans la fuite. Les chefs des légions d'Occident demandaient quartier, et imploraient la clémence du vainqueur à qui Dieu les avait soumis, et Théodose se voyait pour la seconde fois dompteur des tyrans, et maître absolu des deux empires.
Il fit sur-le-champ cesser le carnage. 11 accorda à tous les officiers la grâce qu'ils demandaient, et leur ordonna, pour preuve de leur fidélité, de lui amener Eugène. Les principaux d'entre eux partirent d'abord pour exécuter cet ordre. Ils trouvèrent sur une hauteur le tyran , qui , se confiant aux premiers succès de la bataille, et n'ayant pu discerner la défaite de ses troupes parmi les orages et la poussière qui les couvrait, attendait à tout moment des nouvelles d'une pleine victoire. Il aperçut ces hommes qui couraient vers lui à toute bride ; et, commençant à triompher en lui-même, il leur demanda, dès qu'il put être entendu, s'ils lui amenaient Théodose, comme il le leur avait commandé. Toute la réponse qu'on lui fit, ce fut de l'enlever lui-même, de le dépouiller de ses habits impériaux , et de le traîner aux pieds du vainqueur.
Théodose, le regardant avec un air de mépris, mêlé pourtant de quelque pitié, lui reprocha le meurtre de Valentinien, l'usurpation de l'empire, les désordres de la guerre civile , et surtout le renversement de la religion, et les honneurs rendus aux statues d'Hercule et de Jupiter; et, comme ce misérable, sans autre justification, demandait lâchement la vie, l'empereur, se tournant, l'abandonna aux soldats, qui lui tranchèrent la tête la troisième année de son règne, le sixième jour de septembre. Le malheureux Arbogaste, après avoir erré deux jours par les montagnes, abandonné de Dieu
et des hommes, et désespérant de pouvoir échapper à ceux qui le cherchaient pour le mener à Théodose, se chargea lui-même de son supplice, et se passa deux épées Fune après l'autre au travers du corps.
L'empereur, satisfait de la mort de ces deux coupables, pardonna à tous ceux qui avaient suivi leur parti. Jamais prince ne fut plus modéré dans ses victoires. Il n'insultait jamais aux vaincus, et souvent il les plaignait. Sa fierté cessait d'ordinaire avec la guerre. Il savait pardonner, et ne savait presque pas punir; et, oubliant qu'il eût des ennemis, dès qu'il avait achevé de vaincre il faisait du bien à ceux mêmes qui avaient porté les armes contre lui.
Il apprit que les enfants d'Eugène et de Flavien s'étaient réfugiés dans les églises d'Aquilée; il envoya promptement un tribun avec ordre de leur sauver la vie. Il eut soin qu'on les élevât dans la religion chrétienne. Il leur laissa des biens et des charges, et les traita comme s'ils eussent été de sa famille. Après avoir mis ordre à la sûreté de ses ennemis, il fit de grandes largesses aux troupes, et leur distribua tout le butin; et, comme il faisait emporter ces statues de Jupiter, que les païens avaient dressées sur les montagnes, ayant ouï quelques soldats qui disaient plaisamment qu'ils voudraient bien être foudroyés de ces foudres d'or, il les leur fit donner sur-le-champ. Mais comme cette victoire était la victoire de Dieu plutôt que la sienne, son principal soin fut d'en faire rendre par tout son empire de solennelles actions de grâces. II dépêcha des courriers à Constantinople, pour donner avis aux jeunes princes, qu'il y avait laissés, de l'heureux succès de ses armes. 11 en écrivit surtout à saint Ambroise pour le prier de remercier Dieu de sa victoire.
Ce saint archevêque était retourné à Milan aussitôt qu'Eugène et Arhogaste en furent sortis; et, quelque terreur qu'ils eussent répandue dans l'Italie, il avait
toujours espéré que Dieu favoriserait le bon parti, et prendrait la protection de Théodose. Lorsqu'il apprit que ce prince avait gagné la bataille, et qu'il eut reçu ses ordres, il offrit en son nom le saint sacrifice, mettant sa lettre sur l'autel, et la présentant à Dieu comme un gage de la foi de ce pieux empereur. Peu de temps après il partit lui-même de Milan pour aller trouver l'empereur à Aquilée. Leur entrevue fut pleine de joie et de tendresse. L'archevêque se prosterna devant ce prince-, que la piété et la protection visible de Dieu lui avaient rendu plus vénérable que ses victoires et ses couronnes, et lui souhaita que Dieu le comblât de toutes les prospérités du Ciel, comme il l'avait comblé de toutes celles de la terre. L'empereur, de son côté, se jeta aux pieds de l'archevêque, attribuant à ses prières les grâces qu'il venait de recevoir de Dieu, et le conjurant de faire des vœux pour son salut, comme il en avait fait pour sa victoire. Ils s'entretinrent ensuite des moyens de remettre la religion dans l'état où elle était avant cette guerre, et ne se quittèrent plus.
Cependant les courriers qu'on avait dépêchés à Constantinople y arrivèrent; et, le bruit de la défaite d'Eugène s'étant répandu dans toutes les provinces de l'empire, il s'y fit des réjouissances publiques. Les jeunes empereurs n'oublièrent rien de ce qui pouvait rendre celle victoire plus célèbre. Ils firent de grandes largesses au peuple, donnèrent des spectacles magnifiques, et surtout rendirent à Dieu des actions de grâces avec une pompe que leur présence et celle des principaux évêques d'Orient rendirent très-solonnelles.
IUiflin, qui gouvernait absolument l'empire en l'absence de Théodose, avait convoqué ces prélats à Conslanlinople pour une cérémonie ecclésiastique. Ce ministre avait longtemps couvert sa vanité et son ambition sous les apparences d'une modestie affectée; et, soit pour donner bonne opinion de soi à l'empereur,
qui l'aimait, soit pour donner moins d'ombrage aux courtisans qui lui enviaient sa fortune, il devenait tous les jours plus puissant sans paraître plus orgueilleux. Il cherchait sourdement les moyens de s'enrichir; et, quoiqu'il fût naturellement porté au fasle et au bruit, son avarice retenait son orgueil. Mais lorsqu'il se vit assuré de la faveur de son maîlre, et comblé des biens qu'il en avait reçus ou qu'il avait lui-même injustement acquis, il s'abandonna à son naturel, et devint insolent dès qu'il crut pouvoir l'être impunément. 11 se fit un grand nombre de créatures, marcha avec un train plus superbe qu'il n'était séant à un particulier, et fit bâtir des maisons plus magnifiques que les palais mêmes des empereurs.
Cependant Théodose, par les avis de saint Ambroise, s'appliquait à abolir les superstitions du paganisme, défendant, sous des peines très- sévères, l'exercice de toutes les religions profanes, et montrant que s'il avait vaincu par le secours de Dieu, il n'avait aussi vaincu que pour sa gloire. 11 nomma consuls les deux fils d'Anyce Probe, autrefois préfet du prétoire sous le grand Valenlinien, et si célèbre non-seulement dans l'empire romain, mais encore dans les royaumes étrangers, que deux des plus sages et des plus puissants seigneurs de Perse vinrent en Italie pour y voir comme deux miracles du monde, à Milan, saint Ambroise, fameux entre les évêques, et à Rome, Anyce Probe, illustre entre les sénateurs romains. Cet homme avait élevé ses enfants dans la pureté de la foi et dans tous les exercices de la piété chrétienne, et Théodose, qui, dans le choix des magistrats, avait égard au mérite des personnes et à l'honneur de la religion, passa par-dessus les règles ordinaires, et mit tout le consulat dans celte vertueuse famille.
Après avoir donné ordre aux affaires les plus pressantes, soit qu'il se sentit affaibli, soit qu'il eût fait de sérieuses réflexions sur la prophétie du saint abbé Jean,
au lieu de ses triomphes, il se disposa à la mort. Quelque juste que fût la guerre qu'il avait entreprise contre les ennemis de Dieu et de l'État, toutefois, comme il s'y était répandu beaucoup de sang, ce prince voulut s'abstenir durant quelque temps de l'usage de l'eucharistie, se jugeant indigne, selon l'esprit de la loi de Moïse et de quelques canons pénitentiaux, de participer à ces mystères de paix, jusqu'à ce qu'il eût purifié son cœur et ses mains, et qu'il eût effacé par sa pénitence ces impressions grossières que donnent aux plus grandes âmes les colères et- les vengeances, même légitimes.
Il partit d'Aquilée avec ces dispositions, et se rendit à Milan, pour penser plus tranquillement à sa conscience sous la direction de saint Ambroise , qui était parti ce jour-là avant lui, etpour recevoir Arcadius et Honorius, ses enfants, qu'il faisait venir de Constantinople. A peine y fut-il arrivé, qu'il se trouva plus faible et plus indisposé qu'il n'avait été auparavant. Il ne relâcha rien pourtant de ses soins ordinaires , assistant à tous ses conseils, écoutant lui-même les plaintes des peuples, signant les grâces qu'il avait accordées à ses ennemis , travaillant à rétablir l'ordre qu'Eugène avait troublé dans tout l'Occident, et se croyant obligé d'agir ainsi jusqu'à l'extrémité, et de sacrifier encore ce peu de vie qui lui restait au bien et au repos de son empire.
Les jeunes empereurs le trouvèrent en cet état lorsqu'ils arrivèrent à Milan; et la joie de revoir leur père fut bientôt modérée par la douleur qu'ils eurent de le voir attaqué d'une hydropisie mortelle. Théodose voulut les recevoir dans l'église où il s'était fait porter pour participer aux sacrements qu'une délicatesse de conscience et un profond respect lui avaient fait différer de recevoir jusqu'alors. Là il les embrassa avec tendresse, et, après avoir remercié Dieu de la consolation qu'il lui donnait de recevoir ces deux princes , il les prit par la main et les présenta à saint Ambroise , le conjurant de-
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vant les autels de prendre le soin de leur conscience, d'entretenir dans leurs esprits ces principes de religion et d'équité qu'on avait tâché de leur inspirer, et de leur servir de père après sa mort.
Au sortir de l'église, il fut obligé de se mettre au lit, et, la fièvre étant augmentée, il ne pensa plus qu'à donner ordre pour la dernière fois aux affaires de l'Église, de l'empire et de sa maison. Il fit assembler dans sai chambre les députés du sénat et les seigneurs de sa cour qui étaient encore païens, et leur remontra « qu'il « ne lui restait en mourant que le seul regret de les voir « encore idolâtres ; qu'il s'étonnait que des hommes si « sages et si éclairés ne reconnussent pas l'erreur où « ils étaient, ou qu'ils aimassent mieux suivre la couce tume que la vérité; que la défaite d'Eugène était une « preuve convaincante de la vanité de leurs oracles et « de l'impuissance de leurs dieux ; qu'ils devaient se « laisser toucher par !a torce de la vérité, par l'exemple « des premiers magistrats de l'empire , et même par « les derniers sentiments de leur empereur mourant, « qui interrompait pour quelques moments la pensée « de son salut, pour les avertir du leur; qu'à la vérité « sa grande passion , pendant son règne, avait été d'ace bolir toutes les fausses religions, et de faire de tous ce ses sujets de fidèles serviteurs de Jésus-Christ; que ce Dieu ne l'avait pas jugé digne de cette grâce, mais ce qu'il espérait que ses enfants seraient plus heureux que ce lui, et qu'ils achèveraient ce qu'il avait commencé. »
Après avoir congédié les sénateurs, il fit son testament, dans iequel il ordonna qu'on déchargeât le peuple des augmentations de tribut que la nécessité des affaires passées avait fait imposer, voulant que ses sujets jouissent du fruit de la victoire à laquelle ils avaient contribué par leurs vœux ou par leurs travaux, et recommandant à ses successeurs de soulager les provinces, sans grossir leur épargne de la substance des pauvres,
et sans la dissiper en dépenses vaines et superflues. Cet ordre, après sa mort, fut ponctuellement exécuté.
Il partagea l'empire à ces deux princes, donnant l'Orient à Arcadius, et l'Occident à Ilonorius. Il leur recommanda sur toutes choses la piété envers Dieu, et le zèle pour la religion. Il les fit ressouvenir de ce qu'il leur avait dit plusieurs fois : « qu'ils devaient se dis- « tinguer de leurs sujets, plus par la sagesse et par la « vertu , que par l'autorité ; que c'était un grand aveu- « glement de prétendre donner des lois à tout le monde, « si l'on ne savait s'en donner à soi-même; qu'on ne « méritait pas de commander aux hommes, si l'on n'aie vait appris à obéir à Dieu; qu'ils devaient fonder la « félicité de leurs règnes, non pas sur la prudence de « leurs conseils, ni sur la force de leurs armes, mais « sur la fidélité qu'ils garderaient à Dieu, et sur le soin « qu'ils prendraient de son Église ; que c'était la source « des victoires, du repos, et de tout le bonheur des sou- « verains. » Puis se tournant vers saint Ambroise, qui était présent : « Ce sont là, lui dit- il, des vérités que « vous m'avez apprises, et que j'ai moi-même éprou- « vées; c'est à vous à les faire passer dans ma famille, « et à instruire, comme vous avez accoutumé, ces jeunes « empereurs que je vous laisse. » Le saint archevêque lui répondit qu'il aurait soin de leur salut, et qu'il espérait que Dieu donnerait aux enfants ce cœur docile et cet esprit droit qu'il avait donné au père.
Après cela, Théodose déclara Stilieon tuteur de son fils Honorius, et lieutenant général des armées des deux empires, et lui recommanda même ses deux enfants. 11 crut devoir témoigner cette confiance à un homme qui l'avait servi très- fidèlement dans les plus importantes affaires de son règne, et qui avait eu l'honneur d'épouser la princesse Sérène, sa nièce. Stilieon était grand homme de guerre et grand politique, sage dans le conseil, hardi dans l'exécution, adroit à mé-
nager les esprits, propre à découvrir les moments heureux et à s'en servir, soit dans les traités, soit dans les combats-, habile à démêler les intérêts des grands de l'empire et à pénétrer les desseins des nations étrangères, aimé des troupes, capable de soutenir le poids des affaires, de former un jeune empereur dans les exercices de la paix et de la guerre, et de détourner les troubles par sa prudence, ou de les arrêter par son courage et par sa valeur.
Ces grandes qualités le rendirent digne du choix que Théodose avait fait de lui, jusqu'à ce que, engagé par les jalousies de Ruiïin et par sa propre ambition, enflé de son crédit et du succès de plusieurs batailles gagnées, réduisant toutes les affaires publiques à ses desseins et à ses intérêts particuliers, rallumant lui-même les guerres qu'il avait étouffées, et rappelant les ennemis qu'il avait chassés afin de s'en servir dans l'occasion, il s'ennuya de n'être que le tuteur, le beau-père, le favori, et le maître même de l'empereur, et entreprit de mettre l'empire dans sa maison.
Depuis que l'empereur était à Milan, celte ville se disposait à lui dresser un magnifique triomphe, et à célébrer par toute sorte de réjouissances une victoire qui l'avait rendu maître absolu des deux empires. Sa maladie avait retardé les jeux publics, qui faisaient la principale partie de cette fête. Mais enfin, après avoir mis ordre à ses affaires, il se sentit beaucoup soulagé ; et soit qu'il ne voulût pas que la ville eût fuit en vain une dépense considérable, soit qu'il eût dessein de consoler le peuple en se montrant encore une fois en public, il lit a\erlir les magistrats qu'il se trouverait le lendemain au cirque, pour y recevoir l'honneur qu'ils lui voulaient faire. 11 s'y fit porter le malin, et assista quelque temps à une course de chevaux : après quoi il se relira, plus rempli des pressentiments de sa mort que des images de son triomphe.
A peine fut-il arrivé au palais, qu'il se trouva plus mal qu'auparavant. Il commanda à son fils Honorius d'aller tenir sa place au cirque. Pour lui, il passa le reste du jour à s'entretenir avec saint Ambroise de la vanité des grandeurs humaines, ou à donner à son fils Arcadius les avis qu'il crut les plus importants pour sa conduite et pour celle de son empire. Cette même nuit son mal s'étant notablement augmenté, il sentit que ses forces diminuaient; et quelques heures après, il rendit doucement l'esprit, le dix-septième de janvier de l'année trois cent quatre-vingt-quinze, l'an seizième de son empire, et le cinquantième de son âge. ¥ Cette mort fut pleurée de tous les peuples de l'empire et des nations même les plus barbares. Arcadius retourna promptement à Constantinople pour prévenir les désordres qui pouvaient arriver dans ces changements. Ruffin, alors préfet du prétoire, l'y accompagna, piqué de dépit et de jalousie contre Stilicon qu'on venait d'élever au-dessus de lui, et roulant déjà dans son esprit le dessein d'abuser de la faiblesse de son maître, de perdre tout ce qui ferait obstacle à sa puissance, de brouiller les empires et les empereurs par ses intelligences secrètes avec les Huns, les Goths et les Alains, et de se rendre souverain, ou pour le moins indépendant de ses maîtres et de ses ennemis.
Honorius demeura auprès du corps de son père, pour lui rendre les derniers devoirs de la piété chrétienne. Il assista aux magnifiques funérailles qu'on lui fit à Milan, quarante jours après sa mort. Saint Ambroise y prononça l'oraison funèbre. Il protesta ensuite qu'il conserverait toujours dans son cœur toute la tendresse qu'il avait eue pour ce prince, qui dans ses guerres avait toujours espéré le secours du Ciel, et n'avait jamais présumé de ses propres forces ; qui avait plus aimé ceux qui l'avaient repris que ceux qui l'avaient flatté; et qui, étant presque à l'agonie, était plus en peine de l'état où il laissait
l'Église, que de celui où serait sa maison après sa mort.
Enfin ce saint archevêque s'adresse au jeune empereur qui l'écoutait, et qui fondait en larmes. Il le loue de sa tendresse et de sa piété, et du regret sensible qu'il avait de ne pouvoir conduire lui-même le corps de son père jusqu'à Constantinople. 11 le console, en lui représentant les honneurs qu'on rendra à la mémoire de ce prince dans toutes les villes de l'empire ; et après lui avoir donné une vive idée de la gloire dont jouissait le grand Théodose, il l'encouragea a imiter ses vertus, et à profiter de ses exemples.
Le corps de cet empereur fut porté, cette même année, à Constantinople ; et soit dans l'Italie qu'il venait de délivrer des tyrans, soit dans l'Orient qu'il avait gouverné avec beaucoup de sagesse et de bonté, on lui fit des honneurs qui ressemblaient plutôt à des triomphes qu'à des pompes funèbres. Arcadius, son fils aîné, le reçut le huitième de novembre, et le fit mettre, avec une magnificence digne d'un si grand empereur, dans le sépulcre de Constantin.
Les auteurs ecclésiastiques et les païens même demeurèrent d'accord que ce fut un prince très-accompli. Ceux qui avaient lu les histoires, ou vu les portraits des anciens empereurs, trouvaient qu'il ressemblait à Trajan, de qui il tirait son origine. Il avait, comme lui, la taille haute, la tête belle, l'air grand et noble, le tour et les traits du visage réguliers, et tout le corps bien proportionné.
Pour les qualités de l'àme, il posséda toutes Les perfections de cet empereur, et n'eut aucun de m'- défauts. Il était, comme lui, bienfaisant, juste, magnifique, humain, et toujours prêt à assister les malheureux. Il se communiquait à ses courtisans, et ne se distinguait d'eux que par la pourpre dont il était revêtu. Sa civilité pour les grands de sa cour, et son estime pour les gens d-' mérite et de vertu, lui acquirent l'amitié des uns et
des autres. Il aimait les esprits francs et sincères, et il admirait de plus tous ceux qui excellaient dans les lettres ou dans les beaux -arts, pourvu qu'il n'y remarquât ni de l'orgueil ni de la malignité. Tous ceux qui méritèrent d'avoir part à ces libéralités, en ressentirent les effets. 11 faisait de grands présents, et les faisait avec grandeur. Il se plaisait à publier jusqu'aux moindres offices qu'il avait reçus des particuliers dans sa première fortune et n'épargnait rien pour leur témoigner sa reconnaissance. L'ambition ne lui fit pas entreprendre de conquérir les provinces de ses voisins, mais il sut châtier ceux qui usurpaient les siennes, ou celles de ses collègues. Aussi ne se fit -il point d'ennemis durant son règne, mais il vainquit ceux qui le devinrent. Il avait assez de connaissance des belles-lettres et s'en servait sans affectation. La lecture des histoires ne lui fut pas inutile , et il s'appliqua à former ses mœurs sur les vertus des grands princes qui l'avaient précédé. Il détestait souvent en public l'orgueil, la cruauté, l'ambition et la tyrannie de Marius, de Sylla, et de leurs semblables, afin de s'imposer une heureuse nécessité de suivre une conduite opposée à celle qu'il blâmait; surtout il était ennemi déclaré des traîtres et des ingrats.
On peut lui reprocher qu'il se laissait emporter quelquefois à la colère ; mais il fallait qu'il en eût de grands sujets, encore était-il bientôt apaisé. Son abord était agréable et facile, et, ce qui est rare parmi les grands, ses prospérités et ses victoires, au lieu de l'enfler et de le corrompre, ne firent que le rendre plus doux et plus obligeant. 11 eut soin qu'on fournît des vivres en abondance aux provinces que la guerre avait ruinées, et il restitua de son argent des sommes considérables, que les tyrans avaient enlevées à des particuliers. Dans la guerre il marchait toujours à la tête de ses armées, s'exposant au péril , et partageant toutes les fatigues avec les moindres soldats.
Il était chaste , et par des lois sévères il abolit les coutumes qui étaient contraires à la bienséance et à la pudeur. Quoiqu'il lût d'une complexion assez délicate, il entretenait sa sanlé par un exercice modéré et par la diète. C'était pourtant un de ses plaisirs que de donner à manger à ses amis, et de cultiver l'amitié par toute sorte d honnêtes réjouissances. Dans ces festins parti— ailiers, où il voulait plus de propreté et de politesse que de luxe et de profusion, il jouissait des douceurs de la société, et se communiquait avec une familiarité raisonnable, qui donnait de la confiance, et qui ne diminuait pas le respect qu'on avait pour lui. Ses principaux divertissements étaient la conversation et la promenade, lorsqu'il voulait se délasser des soins qu'il prenait des affaires.
Jamais prince ne vécut si bien dans son intérieur. Il honora son oncle comme son père. Après la mort de son frère, il eut autant de soins de ses enfants que des siens propres. Il avança dans les charges ceux qui s'attachaient à son service, et servit de père à tous ses parents. Ainsi, après avoir réglé pendant le jour les affaires de l'empire et donné des lois à tout le monde, il se renfermait avec joie dans sa famille, où, par ses soins, ses tendresses et ses bontés, il montrait aux siens qu'il était aussi bon ami, aussi bon parent, aussi bon maître, aussi bon mari et aussi bon père, que sage et puissant empereur.
C'est là le portrait que nous ont laissé du grand Théodose des auteurs païens qui ont vécu de son temps, quoique prévenus contre lui pour l'intérêt de leur religion. Le philosophe Thémislius, et Symmaque même, ce grand défenseur du paganisme, avouent de bonne foi que les vertus de ce prince sont au-dessus de toutes les louanges qu'on lui a données. 11 n'y a que l'historien Znzime, qui, par des faussetés étudiées, cherche à décrier les empereurs chrétiens qui ont ruiné le culte
des idoles. Il déguise la vérité selon son caprice et sa passion, et s'efforce de faire des vices de toutes les vertus de cet empereur. II nomme ses libéralités des profusions, sa modération fainéantise, ses festins d'amitié des dissolutions, et cette vie agréable et douce qu'il menait durant la paix, une vie molle et voluptueuse. Il est pourtant contraint par la force de la vérité d'avouer que durant la guerre il se faisait en lui un renversement de mœurs extraordinaire ; qu'il oubliait tout d'un coup ses amusements et ses plaisirs, pour prendre les soins et les vertus nécessaires à la sûreté de l'empire, et que d'un prince faible et voluptueux, il s'en formait un prince vaillant et laborieux, par une espèce de prodige.
Ce n'est pas que Théodose n'ait eu des défauts. Ses emportements de colère, sa facilité à croire ceux en qui il avait quelque confiance, et sa prévention en faveur de ceux qu'il avait choisis pour ses principaux amis, sont des taches qui terniraient un peu la vie de cet empereur, si elles n'étaient confondues dans une infinité d'actions éclatantes ou effacées par une pénitence très -sincère.
Les saints Pères, qui l'ont mieux connu, ne peuvent se lasser de louer sa piété. Saint Ambroise et saint Augustin en ont laissé des éloges en plusieurs endroits de leurs écrits; et saint Paulin, s'étant retiré à Noie, fit en l'honneur de ce prinee une éloquente et docte apologie, que saint Jérôme appelle un excellent panégyrique, dont on ne saurait assez regretter la perte.