LIVRE IY
Sédition arrivée à Thessalonique. Colère de Théodose, apaisée par saint Ambroise, et rallumée par Huffin. Châtiment des séditieux de Thessalonique, Remontrance de saint Ambroise à l'empereur. Repentir de Théodose. Saint Ambroise excommunie Théodose. Théodose se présente à la porte de l'église. Théodose fait pénitence publiquement, et il est absous. Hérésie de Jovinien; Théodose s'emploie pour la détruire. Théodose réforme divers abus. Mort de l'impératrice Galla. Théodose retourne en Orient. Théodose chasse une troupe de barbares de la Macédoine. Théodose arrive à Constantinople; sa piété. Origine, mœurs et fortune de Ruffin. Querelle de Promote et de Ruffin. Colère de Théodose. Ruffin abuse delà faveur, perd ses ennemis. Nouvelles révolutions dans l'Occident. Éditsde Théodose contre les relaps. Intrigue de Flavien. Révolte d'Arbogaste ; ses emplois, ses mœurs. Valentinien veut être baptisé par saint Ambroise. Jalousie de Valentinien ; insolence d'Arbogaste. Valentinien implore le secours de Théodose; il écrit a saint Ambroise. Mort de Valentinien; ses grandes qualités. Eugène est fait empereur. Théodose apprend la mort de Valentinien; saint Ambroise l'ait son éloge à Milan. Eugène fait alliance avec les peuples du Rhin. Eugène envoie des ambassadeurs à Théodose. Eugène accorde aux païens le rétablissement des temples. Conduite de saint Ambroise à l'égard d'Eugène. Théodose se prépare à la guerre. Il consulte l'abbé Jean. 11 diminue les impôts. Il règle les gens de guerre. Édit de Théodose pour le pardon des injures. Ordre de l'armée de Théodose. Armée d'Eugène ; vues différentes des chefs; leurs soins. Théodose force le passage des Alpes. Bataille de Théodose contre Arbogaste. Retraite et perte considérable de Théodose. Espérance d'Eugène. Théodose tient conseil de guerre. Théodose conclut de combattre. Apparition miraculeuse. Seconde bataille de Théodose. Arbétion se rend à Théodose. Incertitude de la victoire. Vent miraculeux; victoire de Théodose. Mort d'Eugène et d'Arbogaste. Clémence de Théodose. Affection de saint Ambroise pour Théodose. Prédiction de la victoire de Théodose. Orgueil de Rufiin. Théodose abolit l'idolâtrie. Théodose se dispose à la mort, s'abstient de la communion pour un temps. Les enfants de Théodose arrivent à Milan. Théodose exhorte les sénateurs païens à se convertir. Testament de Théodose. Thécdose partage l'empire a. ses deux fils. Stilicon est déclaré tuteur d'Honorius. Théodose se fait porter au cirque. Mort de Théodose. Saint Ambroise fait l'éloge de Théodose en présence d'Ho-
norius. Le corps de Théodose est transporté à Constantinople. Portrait de Théodose.
L'empire jouissait d'une paix profonde depuis la défaite de Maxime, et Théodose rétablissait à loisir les affaires d'Occident avant de repassera Constantinople, lorsqu'il reçut les nouvelles de la sédition arrivée à Thessalonique. Le sujet en avait été peu considérable; mais les suites en furent si grandes, qu'elles font une des principales parties de cette histoire.
Bothéric, gouverneur de l'illyrie et lieutenant général des armées de l'empereur, avait eu l'ordre de demeurer dans son gouvernement avec des troupes qu'on lui avait laissées, pour retenir les peuples dans leur devoir, ou pour s'opposer aux barbares, s'ils entreprenaient de faire quelque irruption sur les terres de l'empire de ce côté-là. Use tenait à Thessalonique, ville très-riche et très-peuplée, capitale non-seulement de la Macédoine, où elle était située, mais encore de plusieurs provinces voisines. De là il observait et réglait toutes choses avec beaucoup de prudence et de probité, pendant que l'empereur était occupé à la guerre contre Maxime. Dès qu'il eut appris la victoire que Théodose avait remportée, il ordonna des réjouissances publiques dans toutes les villes de son gouvernement. Les habitants de Thessalonique, affectionnés pour la gloire de leur prince, et naturellement portés à toute sorte de spectacles, se signalèrent en cette occasion. Ils célébrèrent durant plusieurs jours des jeux publics avec une magnificence extraordinaire.
Un cocher de Bothéric y acquit beaucoup de réputation, et parut si adroit et si entendu à manier des chevaux et à conduire des chariots dans le cirque, que le peuple ne pouvait se lasser de le voir et de le louer. 11 jouit peu de t» mps de cette faveur populaire ; car, ayant été aceuséet convaincu de débauches infâmes, Bothéric,
homme sage et austère, le fit arrêter, et le tenait dans une étroite prison pour le corriger, et pour retenir tous ses gens dans la modestie par cet exemple de sévérité et de justice.
Gomme on préparait encore des courses de chevaux à Thessalonique, le peuple, prévenu de l'adresse et de la bonne grâce de cet homme, jugeant qu'il était seul capable de faire l'honneur de celte fête, résolut de demander saliberté. Ceux qui s'étaient chargés de l'obtenir n'ayant pu toucher l'esprit du gouverneur par leurs très-humbles prières, le peuple courut en foule vers le palais, et fit de nouvelles instances; mais Bothéric ne voulut rien relâcher dans une affaire où il y allait nonseulement de la discipline de sa maison, mais encore de l'autorité de sa charge, pour laquelle il semblait qu'on n'eût pas assez de respect. Alors les plus séditieux commencèrent à murmurer ; et, prenant ce refus pour une injustice qu'on leur faisait, ils demandèrent la liberté du prisonnier, non plus comme une grâce, mais comme une nécessité. Toute la ville s'émut insensiblement. Les uns coururent aux portes des prisons pour les enfoncer ; les autres chassèrent à coups de pierres les magistrats qui voulaient s'y opposer ; et, comme il n'y a rien dont une populace ne soit capable quand elle est une fois échauffée, ils forcèrent les portes du palais, écartèrent les gardes qui s'y trouvaient, et tuèrent Bothéric même, qui venait au-devant d'eux pour tâcher de les apaiser.
L'empereur, ayant appris ce désordre, en fut tellement irrité, qu'il résolut de perdre celte ville, et condamna à la mort une partie de ses habitants. Saint Ambroise, qui connaissait l'humeur de ce prince, et qui s'intéressait à sa véritable gloire, craignit qu'il ne s'abandonnât à ses premiers mouvements , ou aux conseils violents de quelques seigneurs de sa cour. 11 lui parla avec tant de force , il lui inspira si à propos des
sentiments de douceur et de piété, qu'il lui fit révoquer ['arrêt qu'il avait prononcé dans la première ardeur de sa colère. Plusieurs autres prélats joignirent leurs remontrances et leurs prières à celles de cet archevêque , 3t ils obtinrent de l'empereur qu'il accorderait la vie à tous ces coupables.
Mais ses principaux officiers, et surtout Ruffin, *rand maître du palais, qui avait beaucoup de pouvoir sur son esprit, prirent leur temps pour lui remontrer ju'il fallait enfin réprimer la licence des peuples, qui croissait tous les jours par l'espérance de l'impunité ; m'il n'avait déjà que trop pardonné, puisqu'il ne restait )lus de respect pour les lois ni de sûreté pour ses plus idèles serviteurs j qu'il se trouverait lui-même exposé i l'insolence de ses sujets, s'il laissait affaiblir son auto- *ité, en dissimulant leurs révoltes; que les évêques îtaient obligés de prêcher toujours la douceur-, mais }ue c'était aux princes à en user suivant la nécessité de eurs affaires, parce qu'un empire ne se gouvernait pas ïomme un diocèse, et que l'Église et l'État avaient des cgles et des maximes bien différentes ; qu'il y avait enfin le l'excès dans le pardon des crimes, comme il y en tvait dans le châliment, et qu'il était temps d'arrêter les lesordres dont l'État était menacé, en punissant rigou- •eusement celui qui venait d'arriver.
Ils rappelèrent ensuite dans la mémoire de l'empereur es statues de l'impératrice renversées dans Antioche, le )alais du patriarche brûlé par les ariens à Constantiîople, et la synagogue de Callicin ruinée par le zèle ndiscret de quelques solitaires. Ils lui firent prévoir nille conséquences fâcheuses, et rallumèrent si bien sa colère, qu'il oublia la parole qu'il avait donnée, el résout d'abandonner Thessalonique à la fureur des gens de (tierfti qu'il y envoyait. 11 sortit même de Milan pour îviter les remontrances des évoques, et se plaignit dans son conseil de ceux qui avaient soin d'informer saint
Amhroise de toutes les résolutions qu'on y prenait.
Théodose était d'un tempérament prompt et ardent, et se laissait aisément emporter à la colère contre ceux qui l'avaient offensé ; mais après cette première émotion, dont il n'était pas toujours le maître, il revenait tout d'un coup à lui-même, et, pourvu qu'on ne détournât pas la bonté de son naturel par de mauvais conseils, il pardonnait d'autant plus volontiers qu'il s'était plus fort emporté. Mais il avait, comme la plupart même des bons princes, une confiance dangereuse en ceux qu'il croyait être ses amis, et qui animaient ses passions et couvraient les leurs sous des apparences du bien public . Ainsi il se laissait quelquefois surprendre; et, quoiqu'il eût les intentions bonnes, il était capable de faire de grandes fautes.
La résolution étant donc prise de faire un exemple de sévérité sur cette ville, l'affaire fut proposée dans le conseil ; il fut résolu tout d'une voix qu'il fallait envoyer des troupes à Thessalonique, et faire main basse sur ce peuple séditieux. On tint la délibération secrète. On envoya les ordres nécessaires pour l'exécution, et l'on ne craignit dansle crime qu'on allait faire, sinon que saint Ambroise en fût averti. Les officiers qui avaient été chargés de cette sanglante commission s'en acquittèrent avec toute l'adresse et toute la cruauté qu'on leur avait recommandées. Ils amusèrent, par quelques préparatifs de courses et de jeux publics, ce peuple qui devait plutôt s'attendre à des supplices qu'à des spectacles; et, en ayant attiré un grand nombre dans le cirque, ils se donnèrent le signal dont ils étaient convenus.
Alors on vit courir de tous côtés des soldats qui se jetèrent, les armes à la main, dans les places, dans les rues, clans les maisons, et surtout dans le cirque, où le peuple était assemblé. Là ils passaient tout au fil de l'épée, sans aucune distinction d'âge, de sexe et de
jualité. Les innocents périssaient avec les coupables. .es étrangers, qui n'avaient aucune part dans la faute, ;e trouvèrent enveloppés dans la punition ; et les soldats, •chauffés au meurtre, ne cherchaient plus à punir un crime, mais à assouvir leur brutale fureur.
Ce fut en cette occasion qu'un des plus riches marchands de la ville, voyant sa famille près d'être cruellement égorgée, se jeta aux pieds de ces meurtriers, sssaya vainement de les émouvoir par ses larmes et par ses prières, et les conjura de prendre son bien et sa propre vie pour celle de deux enfants qui lui étaient également chers. Alors, comme s'ils eussent été touchés de quelque pitié, ils lui répondirent que le nombre les morts porté par leurs commissions n'était pas encore rempli; qu'ils ne pouvaient disposer que dune seule ^râce, et qu'il choisît promptement lequel de ses deux 3nfants il voulait sauver. Mais ce misérable père, réduit a la triste nécessité d'en livrer un pour sauver l'autre, et ne se déterminant pas assez promptement sur ce choix au gré de ces barbares, ils ne purent souffrir plus longtemps cette suspension, et tuèrent inhumainement les deux frères. La ville fut abandonnée à l'épée pendant trois heures, et il périt environ sept mille personnes.
Quoiqu'on eût pu croire que Théodose n'avait pas ordonné de sonmouvement ce tic vengeance sans bornes, néanmoins, comme les princes doivent répondre de ce qui se fait en leur nom , et des excès qu'on commet en exécution de leurs ordres, chacun en jeta la faute sur lui. Le bruit s'en répandit par tout L'Orient. La nouvelle en vint à Milan, ou plusieurs évêquea s'étaient rendus pour assister au concile qu'on y devait tenir contre Jovinien et ses partisans. Ces prélats eurent horreur d'une action si cruelle, et blâmèrent hautement celui qui en était Fauteur.
Saint Ambroise, ayant appris que ce prince avait
dessein de le venir trouver, lui écrivit d'abord une lettre pour lui marquer la grandeur de son crime, et l'exhorter d'en faire pénitence. Il s'excuse de ce qu'il n'a pas l'honneur d'aller au-devant de lui. Il lui déclare avec respect, « qu'encore qu'il ait dans le cœur toute la re- « connaissance qu'il doit avoir des témoignages de son « amitié , et des grâces qu'il a reçues de lui, il ne res- « sent plus la môme joie qu'il aurait eue autrefois de « son arrivée ; qu'il aime mieux le laisser en repos, et « lui donner le temps de faire des réflexions sur sa con- « duite, que l'importuner par ses corrections précipi- « tées 5 qu'il le reconnaît pour un grand prince , crai- « gnant Dieu, zélé pour la foi, et plein de bonnes « intentions, mais prompt de son naturel, et suscep- « tibie des impressions qu'on lui donne, soit pour le « pardon, soit pour la vengeance. »
Après avoir fait ainsi le portrait de l'empereur à l'empereur mêmej il vient à l'affaire de Thessalonique, et lui représente que c'est une manière de punition inouïe; que son crime est d'autant plus grand, qu'on lui en avait fait voir la grandeur avant qu'il l'entreprît ; que les évoques assemblés en avaient gémi, et avaient jugé nécessaire qu'il se réconciliât avec Dieu avant d'être reçu à ia participation des sacrés mystères ; qu'il fallait pleurer et expier son péché par les larmes et par la pénitence, et n'avoir pas honte de faire ce que David avait fait, lui qui était un grand roi, de qui Jésus-Christ était descendu selon la chair, et qui n'était coupable que de la mort d'un seul innocent ; qu'il lui conseille et le conjure, comme ami, et qu'il l'exhorte et l'avertit, comme évoque, de réparer sa faute ; que ce serait une chuse déplorable, si un prince qui avait donné de si grands exemples de piété et de clémence demeurait endurci, et si, après avoir pardonné à lant de criminels, il faisait difficulté de se repentir d'avoir fait mourir tant d'innocents; que quelques grandes qualités qu'il eût
)Oiir régner, et quelques batailles qu'il eût gagnées, il ivaitélé plus estimable par sa piété quepar ses victoires ; nais qu'il avait perdu par une seule action la gloire [u'il s'était acquise par tant d'autres.
Il lui déclare après cela que la reconnaissance, l'esime et le respect qu'il a dans le cœur pour lui, nem- )êcheront pas qu'il ne suivre les ordres de l'Église, et [ifil n'a garde d'offrir en sa présence le divin sacrifice usqu'à ce qu'il ait satisfait à Dieu. Enfin il l'exhorte à iccuser et à condamner lui-même son péché, et finit >ar ces paroles, pleines d'une tendresse de père : « Plût à Di*u, seigneur, que j'eusse plutôt cru mon propre instinct, que l'expérience que j'avais de votre bonté ! Mais lorsque je m'imaginais que je vous avais vu si souvent pardonner et revenir de votre colère, je me suis trop fié à votre coutume. Dieu sait la tendresse que j'ai pour vous, et la ferveur avec laquelle je lui demande votre salut. Si vous êtes persuadé que je vous dis la vérité , suivez les avis que je vous donne ; sinon, excusez mon zèle, et ne trouvez pas mauvais que je veuille plutôt plaire à Dieu qu'à vous. » L'empereur, ayant reçu cette lettre, se sentit tourné d'une si libre et si sage remontrance. Les nuages le la prévention étant dissipés, il regarda l'action qu'il ,Tenaitde faire, dépouillée des prétextes etdesraisonnenents d'une fausse politique. Son âme, pressée des einordsde son crime, fut saisie d'une crainte religieuse les jugements de Dieu et des censures ecclésiastiques. Dans cet état, ne pouvant presque se supporter lui— néme, et n'espérant de solide consolation que du saint archevêque dont il n'avait pas assez révéré les conseils, ît doiit il avait éprouvé le zèle inflexible, il partit tout l'un coup pour Milan.
Aussitôt qu'il y fut arrivé, il ne pensa qu'à donner les marques de sa piété, pour ôter les mauvaises impressions qu'il avait données de lui. Pour cela il voulut
aller à la cathédrale assister ain prières publiques et participer aux sacrés mystères. L'archevêque en fut averti, et sortant du chœur de l'église, où il était, il marcha jusqu'au delà du vestibule pour l'attendre. Dès qu'il le vit paraître, il s'avança quelques pas vers lui, et lui dit avec cette autorité que lui donnaient son caractère et la sainteté de sa vie:
« 11 est à croire, ô empereur! que vous ne comprenez « pas encore l'énormité de votre crime, puisque vous « osez vous présenter ici. Peut-être que, prévenu delà « grandeur de votre dignité, vous vous cachez à vous- « même vos faiblesses, et que votre orgueil aveugle « votre raison. Songez que vous êtes d'une nature fra- « gile, que vous avez été tiré d'un peu de poussière « comme les autres hommes, et que vous retournerez « en poussière comme eux. Ne vous laissez pas éblouir « à l'éclat de cette pourpre qui couvre un corps infirme « et mortel. Ceux àquivous commandez sont delamême « nature que vous , et vous servez avec eux le même « Dieu , qui est le maître des sujets et des souverains. « Comment donc entreprenez -vous d'entrer dans son « temple? Oseriez-vous étendre vos mains encore teintes « du sanginnocentquevousavezrépandu,pourprendre « le corps sacré de Jésus-Christ? Oseriez-vous recevoir « son sang adorable en cette bouche qui, dans l'excès « de votre colère, a commandé tant de meurtres? Re- « tirez-vous donc, et n'ajoutez pas un nouveau crime « à celui que vous avezdéjàcommis: recevez plutôtavec « soumission la sentence que je prononce sur la terre, « et que Jésus-Christ approuve dans le ciel contre votre « péché, puisque c'est pour votre salut. »
Théodose, sensiblement touché de ce discours, demeura quelque temps les yeux baissés sans rien dire. Après quoi il répondit à l'archevêque qu'il reconnaissait son crime, mais qu'il espérait que Dieu aurait égard à sa faiblesse; et comme il alléguait l'exemple de David,
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qui avait commis un homicide et un adullère tout ensemble, l'archevêque lui répondit : « Vous l'avez imité « en son péché, imitez-le donc en sa pénitence. » Alors ce prince, qui était parfaitement instruit des maximes de la religion et du pouvoir de l'Église, au lieu de s'offenser de celle résistance, la regarda comme un remède salutaire d'un mal dont il n'avait pas connu jusqu'alors toutes les conséquences. Use retira dans son palais, les larmes aux yeux, et demeura huit mois entiers éloigné des sacrés mystères, vivant comme un pénitent, et ne s'apercevant presque pas qu'il fût empereur.
Cependant la fête de la naissance de notre Seigneur étant arrivée, Théodose, pénétré d'une vive douleur, se leva plus matin qu'il n'avait accoutumé ; et comme il ne pouvait avoir aucune part à la solennité de ce jour , il se disposait à le passer dans une profonde tristesse. Ruflîn, grand maître du palais, qu'il honorait de son amitié et desa confidence, étant entré dans sa chambre, le trouva dans cet abattement, et lui en demanda la cause. L'ayant sue, il essaya de le consoler, en lui insinuant adroitement qu'il fallait se mettre au-dessus de certaines craintes qu'on couvrait du nom de religion ; qu'on devait agir en maître quand on l'était; qu'il y avait du danger à s'assujettir aux censures de gens qui n'avaient jamais gouverné d'États; que s'il avait pourtant celte délicatesse de conscience, il pouvait satisfaire sa piélé sans tomber dans l'abattement; que le mal n'était pas si grand qu'on le faisait ; qu'après tout il avait eu sujet de punir des criminels, et qu'il n'en avait pas de s'ait) iger si cruellement. Ainsi ce favori, après avoir porté son maître à commettre une grande faute, tâchait encoie par ses Batteries de lui en affaiblir le repentir.
Thcodose, bien loin de recevoir ces consolations, parut plus touché qu'il n'était auparavant, et après avoir demeuré quelque temps sans pouvoir répondre: « Cessez, Ruflin, lui dit-il avec indignation, cessez de
« vous moquer de ma douleur ; je juge mieux que vous « ne faites de l'état où je suis. N'ai-je pas sujet d'être « affligé quand je pense que les moindres de mes sujets « vont aujourd'hui faire leurs prières au pied des au- « tels, et que je suis le seul à qui l'on interdit non- « seulement l'entrée de l'église , mais encore celle du « ciel, suivant celte parole de l'Évangile : Tout ce que « vous aurez lié sur la terre, sera lié de même dans les « cieux ! »
Rufïin, ne voyant plus d'apparence d'ôter de l'esprit de ce prince cette crainte religieuse que saint Ambroise y avait imprimée par ses remontrances, s'offrit d'aller trouver ce prélat, et de l'obliger par ses prières à lever le sentence de l'excommunication. Théodose lui répondit qu'il avait affaire à un homme inflexible, qui n'avait nul égard au rang ni à la puissance des empereurs, lorsqu'il s'agissait des lois et de la discipline de l'Eglise ; qu'il reconnaissait que le jugement de l'archevêque était juste, et qu'il valait mieux achever d'expier son péché, que de demander en vain la grâce d'une absolution précipitée.
La pratique ordinaire de l'Église, de ne recevoir publiquement les pénitents que vers les fêtes de Pâques, et de tenir les meurtriers volontaires plusieurs années en pénitence, faisait croire à l'empereur que cette tentative serait inutile. Toutefois Rufïin le pressa si fort de sortir de l'accablement où il était, et lui donna de si belles espérances, que ce prince lui permit d'aller trouver l'archevêque, et résolut de le suivre lui-même peu de temps après. Ruffîn s'acquitta de sa commission avec beaucoup d'adresse; mais saint Ambroise, voyant qu'il faisait une négociation d'Etat d'une réconciliation ecclésiastique, lui répondit avec sa liberté ordinaire « que « lui , qui était le premier auteur du crime , n'était pas « propre pour être l'entremetteur de l'absolution; et « que pour peu qu'il lui restât de honte et de crainte
« des jugements de Dieu, il ne devait penser à l'affaire « de Tlicssalonique que pour pleurer les mauvais con- « seils qu'il avait donnés à son maître. » Ruffin ne se rebuta point de ces reproches : il employa les sollicitations et les prières les plus touchantes, n'oublia rien de ce qui pouvait gagner l'esprit de l'archevêque. Comme il vit qu'il n'en pouvait rien obtenir, il l'avertit que l'empereur arriverait bientôt à l'église. Le saint lui répliqua, sans s'étonner, « qu'il allait l'attendre à la porte, pour « lui défendre l'entrée ; que s'il venait comme un em- « pereur chrétien, il ne violerait pas les lois de sa re- « ligion ; que s'il voulait devenir tyran, il pourrait « ajouter la mort d'un évoque à celle de tant d'inno- « cents qu'il avait déjà fait mourir. »
Ruffin, ayant ouï cette réponse, manda promplement à Théodose que l'affaire n'avait pas réussi comme il l'avait espéré, et qu'il le suppliait de ne point venir. L'empereur était déjà bien avancé quand il reçut cet avis. Il s'arrêta, et, après avoir fait quelques réflexions, il passa outre, et résolut de souffrir la confusion qu'il croyait avoir méritée. L'archevêque était dans une salle proche de l'église, où il donnait ordinairement ses audiences, lorsqu'on vint l'avertir que l'empereur était à la porte. Il s'avança vers lui, et lui dit qu'il ne faisait pas l'action d'un empereur chrétien s'il entreprenait de forcer l'église ; que c'était se révolter contre Dieu même, et fouler aux pieds les lois divines, que de vouloir assister aux sacrés mystères avant que d'avoir fait pénitence de son péché. Théodose lui répondit, avec beaucoup de soumission, que son dessein n'était pas d'entrer par force en la maison de Dieu, ni de violer.les ordonnances ecclésiastiques; mais qu'il venait le conjurer de rompre ses liens , et de lui ouvrir la porte du salut, au nom de Jésus -Christ, qui a ouvert celle de sa miséricorde aux pécheurs qui se repentent sincèrement. Saint Ambroise lui demanda quelle pénitence il avait faite, et quels re-
mèdes il avait employé pour guérir une plaie si dangereuse. « Je viens à vous comme au médecin, répliqua « l'empereur ; c'est à vous d'ordonner ce que je dois « faire. »
Alors le saint archevêque lui représenta le malheur d'un prince qui ne réglait pas ses passions, et qui s'exposait à rendre des jugements injustes et à répandre un sang innocent, et lui ordonna de faire une loi qui pût servir de frein à sa colère et à celle de ses successeurs. Cette loi portait que si les empereurs, contre leur coutume, étaient obligés d'user envers quelqu'un d'une extrême sévérité , après avoir prononcé la sentence de mort, ils en feraient différer l'exécution d'un mois entier, afin que les passions étant ralenties, ils pussent revoir leurs jugements, et discerner sans préoccupation l'innocent d'avec te coupable. Soit que cette ordonnance fût dressée alors, soit qu'elle eût été publiée huit ans auparavant, comme quelques historiens l'ont remarqué, Théodose la fit écrire sur-le-champ, la signa, et promit de l'observer.
Gela fait, il fut absous, et ayant été admis dans l'église, il se prosterna, et commença sa prière par ces paroles d'un roi pécheur et pénitent comme lui : Mon âme est demeurée attachée en terre , Seigneur , rendezmoi la vie selon votre promesse. Il se tenait en cette posture, frappant de temps en temps sa poitrine, élevant sa voix vers le ciel pour demander grâce, et pleurant son péché à la vue de tout le peuple, qui en était attendri et qui pleurait avec lui.
Théodose , après s'être soumis lui-même aux lois de l'Église, employa son autorité pour les faire observer, et réprima l'insolence de Jovinien et de ses disciples, que le concile de Milan venait de condamner. Jovinien avait été religieux dans un monastère du faubourg de Milan, que saint Ambroise entretenait par ses soins dans une exacte régularité. Cet homme volage et sen-
suel se lassa bienlôt de mener une vie austère et pénitente. Il la quitta, et entraîna avec lui quelque? esprits faibles, qu'il avait infectés d'une doctrine contagieuse. Il eut quelque dessein de rentrer dans celte sainte société ; mais on jugea que son repentir n'était pas sincère, et que sa conversion serait dangereuse, et l'on refusa de l'y recevoir. 11 fut si piqué de ce refus, qu'il enseigna publiquement que le jeûne et les autres exercices de pénitence n'étaient d'aucun mérite; que ceux qui sont baptisés ne peuvent être abattus par les tentations; qu'il n'y avait qu'une même récompense pour tous les bienheureux; et plusieurs autres maximes qui tendaient au relâchement des mœurs et à l'affaiblissement de la discipline.
De saints et savants personnages écrivirent contre sa doctrine et contre sa vie, qui était très- conforme à ses opinions, et lui reprochèrent même avec beaucoup d'aigreur ses délicatesses, son luxe et son incontinence. Le pape Silice, après avoir condamné cet hérésiarque, envoya ses légats à Milan pour y convoquer un synode, et pour étouffer ses nouvelles erreurs dans le lieu même où elles étaient nées. Ce synode, qui commençait à s'assembler quand la nouvelle de l'affaire de Thessalonique arriva, avait jugé Jovinien et ses compagnons conformément à la sentence de Rome; il ne restait plus qu'à l'exécuter. Théodose s'en chargea lui-même; et, par un rescrit donné a Vérone le deuxième jour de septembre, il chassa de Rome ces hommes déréglés, qui retenaient encore le nom et l'habit de leur première profession, et les relégua dans des déserts écartés où ils eussent vécu en une continence forcée, si les magistrats eussent été plus exacts à faire exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu.
Le zèle de ce prince ne s'arrêta pas là; car, ayant appris que cette hérésie avait introduit dans Rome d'étranges désordres, il fit publier des ordonnances tres-
sévères, et commanda très-expressément au lieutenant de la ville d'arrêter celte corruption par des supplices proportionnés aui crimes, afin de remettre parmi les Romains l'honnêteté des mœurs où le grand Constantin avait autrefois commencé de les réduire. Ce fut vers ce temps -là qu'il défendit, sous des peines très -rigoureuses, le mariage entre les cousins germains, renouvelant les édi's anciens, qu'une licence effrénée avait entièrement abrogés. 11 établit encore plusieurs lois qui regardaient le repos de l'État et la police de l'Église.
Pendant qu'il s'occupait ainsi à Milan, il reçut la nouvelle de la mort de l'impératrice G alla, sa seconde femme, qui était demeurée à Constantinople. 11 fut trèssensiblement touché de la perte de cette princesse, qu'il avait aimée avec passion, et qu'il n'avait possédée que peu de temps parmi les troubles de la guerre et les soins du rétablissement de l'empire. Il l'avait retirée des erreurs où l'impératrice Justine l'avait engagée dans son enfance, et lui avait fait part non-seulement de son trône, mais encore de sa piété. Elle mourut dans la fleur de son âge, et ne laissa qu'une fille, nommée Placidie, qui fut depuis si fameuse par sa beauté, par son esprit, par les aventures extraordinaires qui lui arrivèrent, et par les marques qu'elle donna de sa foi et de son zèle pour la religion.
On lui fit de magnifiques funérailles. Arcadius, peu de temps après, fit élever dans la grande place de Constantinople, proche l'église, une colonne où il fit mettre la statue d'argent de Théodose, avec des inscriptions et des représentations de ses dernières victoires, voulant que cet ouvrage fût un monument éternel et de la gloire du père et de la piété du fils.
Enfin Théodose résolut de retourner en Orient, et d'aller jouir lui-même parmi ses peuples des douceurs de la paix qu'il venait d'établir dans tout l'empire. Il avait passé près de trois ans en Italie, et les avait em-
ployés à remettre l'ordre dans ces provinces, et à'instruire le jeune Valentinien, qu'il aimait comme son fils propre. Sachant le crédit qu'avait Symmaque dans le sénat, il l'avait honoré de la dignité de consul, et n'avait rien oublié de ce qui pouvait gagner cet esprit remuant qui donnait le mouvement aux affaires et qui était à la tôle d'un parti. Il avait fait en même temps des édils très -sévères contre le culte des faux dieux, montrant par<Ttte conduite qu'il ne faisait point de tort au mérite des personnes dont il condamnait la religion. Après cela il partit, laissant l'empire d'Occident paisible, et l'empereur bien instruit en l'art de régner.
Il avait déjà fait marcher une partie de son armée, afin de châtier, en passant, des barbares ramassés qui troublaient le repos des peuples. Us avaient été attirés dans les marais de la Macédoine par quelques-uns de ces déserteurs dont nous avons parlé, qui s'y étaient jetés, et qui s'étaient sauvés du supplice qu'avait mérité leur trahison. Ce fut d'abord une troupe de voleurs plutôt qu'une milice réglée ; mais le nombre s'en étant augmenté par la déroute de l'armée de Maxime, ils observèrent quelque ordre ; et firent irruption dans la Thessalie et la Macédoine. Leur licence s'accrut par le peu de résistance qu'ils y trouvèrent, et en peu de temps ils ravagèrent toute la campagne. Dès qu'ils eurent appris que l'empereur revenait avec son armée, ils se retirèrent dans les forêts qui étaient aux environs des étangs, et ne sortirent plus en corps; ils se contentaient de faire des courses pendant la nuit, et se cachaient avec leur butin dès que le jour paraissait. On eût dit que c'étaient des spectres plutôt que des hommes; et chacun se plaignait de leur brigandage, sans que personne pût les forcer dans leur retraite.
Théodose, étant arrivé à Thessalonique, fit avancer une partie de son infanterie vers les marais, sous la conduite de Timase, et s'avança lui-même peu de temps
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après. Il fit chercher les ennemis; et, comme on était longtemps à lui en donner des nouvelles, il sortit sans bruit de son camp avec cinq officiers bien montés pour aller reconnaître les lieux où ils pouvaient être cachés. Il découvrit heureusement ce qu'il voulait savoir; car étant entré dans une petite maison de campagne, pour s'y délasser après une longue course, il y aperçut un homme dont le visage effaré et la contenance embarrassée lui donnèrent quelques soupçons. Il s'informa secrètement qui il était, et d'où il venait; mais ne pouvant rien apprendre de particulier de cet inconnu, il commanda à ses gens de s'en saisir. Il voulut lui-même l'interroger; mais il n'en put tirer aucune réponse, ni par menaces ni par douceur, jusqu'à ce que, pressé par des tourments qu'on lui fit souffrir, il confessa qu'il était l'espion des barbares; qu'il courait tout le jour la campagne pour leur marquer le butin qu'ils pouvaient faire pendant la nuit; surtout, qu'il avait ordre de les avertir du passage de l'empereur, et de la marche de son armée. Il déclara ensuite le nombre, les forces et la retraite de ces barbares.
L'empereur partit promptement pour aller rejoindre son camp, marcha le lendemain avec quelques troupes, et fit attaquer si vigoureusement ce corps de barbares, que, malgré la difficulté des lieux, et la résistance qu'ils firent, il les força dans leurs marécages. 11 y en eut un grand nombre de tués, quelques-uns furent pris et châtiés exemplairement; on poursuivit les autres le matin jusque vers le soir. Timase, voyant les soldats fatigués, pria l'empereur de prendre un peu de repos, et d'en donner à ceux qui le suivaient. On sonna la retraite; ou campa dans une plaine voisine; on permit à chacun de se réjouir comme après une victoire, et, dans la confiance où l'on élait, on n'eut pas tout le soin qu'il fallait de la garde et de la discipline du camp.
Cependant les barbares s'étanl ralliés, et ayant appris
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par quelques-uns des leurs, qui s'étaient sauvés du camp, l'état où étaient les troupes, vinrent à la faveur de la nuit, et firent un grand ravage avant qu'on s'en fût aperçu. Enfin ceux qui étaient le moins endormis ayant donné l'alarme de tous côtés, chacun se mit en défense. On courut à la tente de l'empereur, qui s'était levé au premier bruit qu'il avait ouï. Il se fit un combat dans le camp même, dont le succès eût été douteux, si ce prince n'eût animé ses gens par son exemple, et si Promotc , un de ses lieutenants généraux, qui n'était pas loin de là, ne fût arrivé heureusement avec quelques escadrons de cavalerie qui achevèrent démettre en fuite les ennemis.
ïhéodose avait résolu d'aller en personne les poursuivre, pour délivrer ses peuples des incommodités qu'ils en recevaient. Mais Promote lui réprésenta que ce n'étaient pas des ennemis dignes d'arrêter un grand empereur; qu'il devait se réserver pour les grandes expéditions, et laisser à quelqu'un de ses lieutenants le soin de terminer une affaire où il y avait quelque fatigue à prendre, et nulle gloire à acquérir. Use chargea lui-même de celte commission, et s'en acquitta si fidèlement, qu'il renferma ces barbares dans leurs forêts, et en fit un si grand carnage, qu'il n'y en eut pas un seul qui échappât.
L'empereur cependant continuait son voyage. Tous les peuples allaient au-devant de lui avec une affection extraordinaire, et chaque entrée qu'il faisait dans les villes était un triomphe. Il arriva à Conslanlinople le neuvième jour de novembre, plus glorieux des marques d'amitié qu'il recevait de ses sujets, que des victoires qu'il avait remportées sur ses ennemis. Son fils Arcadius vint le recevoir, et tous les corps de l'empire lui témoignèrent à l'envi la joie qu'ils avaient de son heureux retour.
Les premiers soins qu'il eut furent de rendre à Dieu
des actions de grâces pour toutes les prospérités de son règne, de visiter l'église magnifique qu'il avait fait bâtir à l'honneur de saint Jean-Baptiste, et d'y faire apporter d'un bourg voisin de Ghalcédoine les reliques du même saint avec beaucoup de solennité. Il s'informa de l'état des affaires de l'Église; et, ayant appris qu'Eunome avait tenu des assemblées dans la ville , et publié quelques-unes de ses erreurs, il le fit chasser de Constantinople. Il ordonna qu'on chassât de même tous les hérétiques des villes voisines , afin de leur ôter les moyens d'étendre leurs sectes, et de corrompre les peuples par leur communication contagieuse.
Après avoir ainsi réglé ce qui concernait la religion , il s'appliqua à connaître les besoins de l'État, et à soulager les provinces qui avaient été chargées, voulant relâcher dans la paix les tributs que la seule nécessité de la guerre lui avait fait imposer : il arrêta surtout les cabales qui s'étaient formées dans sa cour, tant par les intrigues de Ruffin que par les jalousies qu'on avait conçues contre ce favori,
Ruffm était Gaulois, delà province d'Aquitaine, d'une condition médiocre, mais d'un esprit élevé, souple, insinuant, poli, propre à divertir un prince, et capable même de le servir. Il vint à la cour de Gonstantinople : il s'y fit des amis et des protecteurs ; il fut connu de Théodose , il lui plut. Il ménagea si bien ses commencements de fortune, qu'il parvint en peu de temps à des emplois considérables. L'empereur lui donna la charge de grand maître de son palais, le fit entrer dans tous ses conseils, l'honora de son amitié et de sa confiance, et le fit enfin consul avec son fils Arcadius.
Cet homme se maintint comme il s'était avancé , par son adresse plutôt que par sa vertu. Son ambition croissait avec sa fortune. Il cherchait à s'enrichir des dépouilles de ceux qu'il opprimait par ses calomnies. C'était assez, pour être son ennemi, d'avoir un mérite
extraordinaire, et de pouvoir lui disputer le rang qu'il tenait. Comme il craignait néanmoins de perdre l'amitié du prince, s'il ne conservait son estime, il paraissait modeste et désintéressé. 11 couvrait ses mauvais conseils de prétextes de justice ou de politique, et savait si bien faire valoir ses bonnes qualités, et cacher les mauvaises, que l'empereur, tout éclairé et tout jaloux qu'il était de son autorité, était bien souvent trompé et gouverné sans s'en apercevoir.
Les principaux seigneurs de la cour ne purent voir l'élévation de ce favori sans en être piqués. Timase et Promote, qui venaient de commander l'armée, et de rendre des services importants, avaient prétendu lui être préférés dans les occasions. Tatien, qui avait gouverné tout l'Orient en l'absence de Théodose, ne pouvait se résoudre de voir au-dessus de lui un nouveau ministre, qui n'avait rien de plus recommandable que le bonheur de plaire au prince. Procule, fils de Tatien, gouverneur de Constantinople, jeune homme hardi et entreprenant, résistait à Rufïin en toute rencontre. Ils conspirèrent ensemble contre lui, et résolurent de le perdre. Ruflîn, averti de tous leurs desseins, prévint l'esprit de l'empereur, et obtint sa protection ; puis il songea non-seulement à se garder des surprises, mais encore à perdre ses ennemis. Ces haines, qui avaient été jusque-là secrètes, commencèrent à éclater peu de temps après; car l'étant trouvé dons le conseil avec Promote, ils eurent diverses contestations. L'empereur en étant sorti, leur dispute se renouvela ; l'un et l'autre voulaient soutenir leur avis; ils s'échauffèrent insensiblement. Ruffin en étant venu à des paroles offensantes, Promote s'emporta et lui donna un soutflet. Le bruit de cette action se répandit d'abord dans tout le palais. Chacun en jugea selon l'attachement qu'il avait à l'un ou à l'autre; mais l'empereur, à qui Rufiin alla sur-lechamp faire ses plaintes, en fut extrêmement irrité. 11
chassa Promote de sa cour, et donna presque en même temps à Ruffin la charge de préfet du prétoire. La nouvelle dignité de ce favori, et la protection de l'empereur, dont il était assuré, lui donnèrent lieu de se venger plus facilement de ses ennemis. Promote ne survécut pas longtemps à cette disgrâce ; car ayant reçu l'ordre d'aller rejoindre l'armée, et de n archer contre les Bastarnes qui pillaient la Thrace, il fut tué dans une embuscade par un parti de ces barbares : plusieurs accusèrent R u f li n de cette trahison.
La mort de Procule ne fut pas moins funeste. Le ministre le fit accuser de plusieurs crimes, corrompit les commissaires qu'on lui avait donnés, les obligea sous main de le condamner à mort, et fit en sorte que la grâce que Théodose lui envoyait n'arrivât qu'après l'exécution. 11 avait traversé Tatien dans des affaires de famille; et Timase n'eût pas été plus heureux que les autres, s'il n'eût recherché l'amitié de ce favori, et s'il ne se fût rendu complice de ses crimes. Telle était la conduite de Ruffin, qui abusait de la bonté et de la confiance de son maître, et qui, cinq ans après, n'étant plus retenu par la crainte de Théodose, et vivant sous des empereurs faibles et peu habiles, fut une des principales causes de la désolation de l'empire par son orgueil et par son ambition démesurée.
Les choses étaient en cet état dans la cour de Constantinople, lorsqu'on y reçut les nouvelles de la trahison d'Arbogaste et de la mort de Valentinien. Quelques soins que Théodose eût pris de laisser à ce jeune prince un empire paisible et bien policé, à peine fut-il retourné en Orient, qu'il se forma de nouveaux parlis dans Rome et dans les Gaules. Les sénateurs païens firent encore une députation solennelle pour demander le rétablissement de leurs temples, et l'exercice libre de leur religion. L'alïaire fut examinée dans le conseil; et, quoique tous les avis allassent à leur accorder ce qu'ils souhai-
taient, Valentinien s'y opposa, et renvoya les députés du sénat avec un refus qui ne leur laissait plus d'espérance.
Plusieurs, qui s'étaient faits chrétiens par politique, cherchaient alors les moyens de renoncer impunément à leur religion. Théodose avait tâché de remédier à ce désordre pendant qu'il fut en Occident; car ayant su que plusieurs personnes de qualité, pour s'accommoder aux temps, et pour parvenir aux charges, quittaient le culte des dieux, et se faisaient baptiser, il jugeait que ceux-là ne seraient pas fermes dans la loi, qui s'y engageaient par des motifs si faibles et si humains. Pour leur ôter la liberté de changer de religion, il fit publier une loi très-sévère contre les apostats. 11 les déclara incapables de rendre des témoignages publics, inhabiles à succéder, indignes d'être reçus dans la compagnie des gens de bien, privés de suffrages, déchus de toute charge, noblesse ou dignité, sans pouvoir jamais prétendre d'être rétablis, voulant que ceux qui avaient profané les sacrés mystères fussent regardés non-seulement comme des gens égarés, mais encore comme des gens perdus, et qu'ils fussent abandonnés des hommes, puisqu'ils avaient abandonné Dieu.
Ceux-ci, qui se trouvaient liés dans une croyance qu'ils n'avaient embrassée que pour un temps, songeaient à faire un empereur sous lequel ils pussent quitter leur religion sans perdre leurs dignités. Flavien, préfet du prétoire, homme d'esprit et de grande expérience dans les affaires , mais fort adonné aux superstitions païennes, entretenait sous main ces cabales. Il était à craindre , tant par le crédit qu'il s'était acquis, et par des prédictions étudiées qu'il faisait courir parmi les gens du parli , que par les liaisons secrètes qu'il avait avec le comte Arbogasle, qui, étant accoutume à faire le maître dans les Gaules, prenait des mesures pour conserver, malgré les jalousies de l'empereur, l'autorité qu'il s'était donnée.
Cet Arbogaste était un capitaine français qui s'était mis fort jeune au service des Romains. Il suivit Gratien dans ses guerres d'Allemagne, et s'y acquit beaucoup de réputation. Après la mort de ce prince il refusa de reconnaître Maxime , et , dans la révolte presque générale des officiers de l'armée , il tint ferme pour le parti de Valentinien. Il parvint à tous les emplois que méritait sa fidélité, jointe à la grande opinion qu'on avait de son courage et de sa conduite. Il gagna l'amitié des gens de guerre, qui, de leur autorité, lui déférèrent le commandement de l'armée sans que la cour osât s'y opposer. Après la défaite de Maxime, dont il fut la principale cause , il fut envoyé dans les Gaules pour s'en saisir, et pour y commander. Il y rétablit les affaires de l'empire, et gagna plusieurs batailles contre les barbares, et même contre ceux de sa nation, qu'il contraignit de lui demander la paix.
Théodose, qui connaissait ses grandes qualités, et qui avait eu dessein de l'emmener avec lui, jugea plus à propos de le laisser en Occident , comme un homme d'une fidélité reconnue, qui, par son crédit et par son exemple, pouvait retenir la cour de Valentinien dans le devoir, et assister de ses conseils ce jeune empereur, qui avait de très-bonnes inclinations, mais qui n'avait pas assez d'expérience dans les affaires. Arbogaste crut alors qu'on ne pouvait assez reconnaître ses grands services, et devint d'autant plus insolent qu'il s'estima plus nécessaire. Il disposait des charges de l'armée; il réglait les troupes, et leur donnait de nouvelles formes de discipline; il faisait la guerre ou la paix, selon ses caprices, méprisant ou réformant les ordres de l'empereur, et ne voulant d'autres bornes de son pouvoir que celles de son orgueil et de son ambition.
Valentinien, étant venu dans les Gaules, ne put souffrir qu' Arbogaste y commandât en souverain : il entreprit de l'abattre sans le perdre, et s'il pouvait même*
sans l'irriter. Pour cela il donnait des ordres importants sans sa participation; il était souvent d'un avis contraire au sien; quelquefois il rejetait ses conseils, ou préférait ceux des autres ministres, espérant par là accoutumer insensiblement à la dépendance cet homme qui lui eût été très-agréable, s'il n'eût affecté de lui être égal. Arbogasle, qui n'aimait pas à être contredit, et qui ne voulait rien perdre de l'autorité qu'on lui avait laissé prendre, se ligua secrètement avec tous les mécontents, et résolut de tout entreprendre si on le poussait. Cependant il s'assurait des officiers de l'armée, et s'opposait aux volontés de l'empereur, lorsqu'il ne tombait pas dans son sens.
En ce même temps on eut avis qu'une armée de barbares s'avançait vers les frontières de l'Italie. Valentinien, qui était alors à Vienne dans les Gaules, se disposa à passer les Alpes, et à marcher contre les ennemis à la tête de ses troupes. Mais avant que de s'engager à celte guerre, il voulut pourvoir à son salut en se faisant baptiser, et à son repos en disgraciant Arbogaste, et lui étant le commandement de l'armée.
Pour le baptême, quoiqu'il y eût dans les Gaules des évêques d'une grande sainteté, il souhaita de le recevoir de la main de saint Ambroise, qu'il appelait son père et son maître. Gomme il allait lui envoyer un de ses officiers, il apprit que le saint prélat venait 1(3 trouver, demi il témoigna une joie extrême. Au premier bruit de la marche des ennemis, les gouverneurs files magistrats des villes les plus exposées s'étaient adressés a cet archevêque, et l'avaienl conjuré d'aller remontrer à l'empereur le danger où était l'Italie, si elle n'était promptement secourue. Il avait accepté la députation, la jugeant nécessaire [tour le repos et pour la sûreté de sun pays. Il se préparait même à partir le lendemain, lorsqu'on reçut des nouvelles ;< Milan que le prince pressait son voyage. L'arche\èque, qui par charité ne man-
quait jamais aux choses nécessaires, et qui par pudeur n'en entreprenait point de superflues, se crut alors déchargé de sa commission, et attendit l'empereur à Milan, pendant que l'empereur l'attendait à Vienne.
Cependant Valentinien, tous les jours plus jaloux de son autorité, et plus piqué de l'arrogance insupportable d'Arbogaste, entreprit de le ruiner. Il prit son temps; et , comme il était un jour sur son trôné , le voyant approcher, et le regardant avec indignation, il lui présenta un billet dans lequel il lui ordonnait de sortir de sa cour, et de quitter le commandement de ses armées. Arbogaste prit le billet de sa main ; après l'avoir lu, il le déchira en sa présence, et se tournant insolemment vers lui: « Gomme ce n'est pas vous, lui dit-il, qui « m'avez donné ce commandement, ce ne sera pas vous « qui me l'ôterez. » Valentinien, ne consultant que son courage et son ressentiment, se jeta sur l'épée d'un de ses gardes pour tuer Arbogaste ; mais le garde la retint, et on l'obligea de dire partout que ce prince, ennuyé de ne pouvoir faire tout ce qu'il voulait, avait eu dessein de se tuer lui-même. Arbogaste , après cela, jugea bien qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui, et qu'il fallait achever le crime de peur d'être prévenu. Sous prétexte que des personnes puissantes avaient résolu de le perdre, il assembla ses amis, il gagna les gens de la chambre , et mit des gens de guerre dont il disposait jusqu'aux environs du palais.
L'empereur envoya ses ordres au camp ; on n'en fit point de cas. Il parla lui même aux principaux officiers ; ils n'osèrent lui obéir; et, se trouvant ainsi tout d'un coup presque abandonné et renfermé dans son propre palais, il envoya promptement un de ses secrétaires à Théodose, pour lui demander du secours. 11 délibéra même quelque temps s'il irait encore une fois chercher un asile dans la cour de Gonstantinople ; mais il crut que saint Ambroise pourrait le tirer de l'état malheureux où
il était. Il lui écrivit aussitôt, pour le conjurer de venir promptemenl le baptiser, et terminer par quelque accommodement ses différends avec Arbogaste. Le saint, qui avait un grand ascendant sur l'esprit de l'un et de l'autre, partit sur-le-champ, résolu de lcsréconcilier,de répondre de la sincérité de leurs intentions, de se donner pour otage à l'un et à l'autre, ou de s'attacher auprès de l'empereur et le défendre par ses vœux et par ses prières, si Arbogaste eût été inflexible.
Il traversait déjà les Alpes, lorsqu'il apprit avec une douleur incroyable la mort de Valenlinien. Les historiens ont parlé différemment de la fin tragique de cet empereur. Les uns rapportent que, se divertissant après son dîner sur les bords du Rhône, Arbogaste le surprit et le tua ; les autres ont cru qu'après l'avoir fait étrangler par des assassins, il le fit pendre à un arbre avec son mouchoir, pour faire croire qu'il s'était tué luimême. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est qu'il fut trahi par les gens du palais, à la sollicitation d'Arbogastc, et qu'on le trouva étranglé dans son lit, la nuit du samedi quinzième de mai, veille de la Pentecôte. Saint Ambroise retourna à Milan , ne cessant de pleurer le malheur de ce prince qu'il aimait tendrement, et dont il connaissait le mérite extraordinaire.
Car à peine avait-il allcint l'âge de vingt-cinq ans, qu'il avait déjà toutes les qualités qui pouvaient faire un grand empereur. Sa taille, son air, sa vigueur, son adresse en toutes sortes d'exercices, et certaine grâce naturelle quiaccompagnaittoutessesactions, le faisaient aisément distinguer de tous ses courtisans. Il avait l'esprit vif et pénétrant, et ses avis dans le conseil étaient si ju>les et si graves, que, tout jeune qu'il était, on eût dit qu'il était consommé dans les affaires. Il élait chaste, libéral, humain, ferme dans la mauvaise foi tune, et modéré dans la bonne. Quoiqu'il eût trouvé ses finances épuisées par le malheur des guerres civiles, il ne vou-
lut jamais charger les peuples, et répondit à ceux qui lui conseillaient de créer de nouveaux impôts « qu'il « valait mieux songer à supprimer les anciens. »
On accusa quelques personnes de qualité d'avoir eu dessein de lui ôter l'empire ; il fit si peu de cas de ces accusations, qui sont d'ordinaire très -délicates, que personne sous son règne ne craignit l'envie ni les calomnies. Jamais prince ne fut plus docile, et plus prêt à se corriger de ses défauts. On trouvait d'abord qu'il se plaisait trop aux spectacles et à tous les divertissements du cirque : il s'en abstint, et permit à peine ces jeux publics aux naissances solennelles des empereurs, et aux grandes réjouissances de l'empire. Quelques-uns lui reprochaient que la passion qu'il avait pour la chasse le détournait du soin des affaires; il fit tuer incontinent toutes les bêtes qu'il faisait nourrir dans son parc, et s'appliqua entièrement à gouverner l'État par luimême. Ses envieux n'eurent plus rien à dire sur sa conduite, sinon qu'il avançait quelquefois l'heure de son repas par intempérance : il profita de cet avis , et devint si abstinent, qu'il jeûnait très-souvent, et mangeait fort peu , même dans ces festins magnifiques qu'il faisait à ses courtisans.
Une perdit aucune occasion de faire paraître sa piété envers Dieu et son zèle pour la vraie religion, soit contre les hérétiques, soit contre les païens. 11 suivait en tout les avis et les instructions de saint Ambroise , l'honorant et l'aimant avec autant d'ardeur qu'il en avait eu autrefois à le persécuter et à le haïr. En quoi il montrait que ses fautes passées procédaient des impressions qu'on lui avait données, et non pas de son naturel. Il régna environ dix-sept ans, et fut digne d'une vie et d'une mort plus heureuses.
11 fallut pourvoir à l'empire. Arbogaste, par une modération affectée , refusa cet honneur que personne ne lui eût disputé; et, soit qu'il n'aimât pas le faste, et
qu'il se contentât de gouverner l'empire sans être empereur, soit qu'il craignît de passer ouvertement pour le meurtrier de Valentinien, s'il venait à lui succéder, soit qu'il crût que les Romains n'obéiraient pas volontiers à un Français, ni les chrétiens à un païen , il jeta les yeux sur un de ses amis nommé Eugène, et résolut de le charger du nom et du titre d'une dignité dont il voulait se réserver toute la puissance. Eugène était un homme d'une naissance basse, qui, après avoir profassé la rhétorique avec quelque réputation, avait quitté les écoles, et s'était mis à la suite de la cour. Ricomer, général des armées de Gratien, l'avait reçu chez lui en qualité de secrétaire, et, partant pour Constantinople, l'avait recommandé à Arbogaste comme un homme d'esprit et de savoir qui pouvait le servir utilement. Arbogaste le choisit donc comme une de ses créatures qui, ne pouvant prétendre au trône ni s'y maintenir sans son assistance , serait entièrement à lui par reconnaissance et par nécessité.
Flavien, au nom des païens, consentit à cette élection, parce qu'il espéra que sous un empereur aussi faible il aurait plus de part au gouvernement, et que d'ailleurs il savait qu'Eugène, encore qu'il fût chrétien, avait beaucoup de penchant pour le paganisme. On eut quelque peine à faire accepter l'empire à cet homme timide, et qui aimait son repos ; mais les uns lui promirent tant de secours, les autres lui prédirent tant de bonheur, qu'il prit enfin la pourpre et le diadème, et se laissa proclamer empereur.
Les nouvelles de la mort de Valentinien surprirent extrêmement la cour de Constantinople. Théodose en fut très-sensiblement touché. Il écrivit incontinent aux princesses affligées des lettres de consolation sur la perte de Leur frère, et pria saint Ambroise d'avoir soin de sa sépulture et de ses funérailles. Tout le peuple, touché des vertus et des malheurs de ce prince, renou-
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vêlait la tendresse et l'estime qu'il avait eues pour lui. Les princesses fondaient en larmes. Elles avaient passé plus de deux mois à pleurer et à prier dans la chapelle où l'on avait mis en dépôt les cendres de leur frère. Elles voulurent assister à ses funérailles ; et depuis elles s'éloignèrent du monde, où elles ne trouvaient plus rien d'agréable , pour aller pleurer tout le reste de leur vie la perte qu'elles avaient faite, et pour chercher en Dieu seul les consolations qu'elles ne pouvaient attendre des hommes.
Pendant qu'on rendait ces devoirs funèbres à la mémoire de Valentinien, Eugène, assisté des conseils d'Arbogaste et de Flavien, pensait à s'affermir dans sa nouvelle dignité. Il s'avança promptement vers le Rhin avec son armée, et fit faire des propositions si avantageuses aux rois des Français et des Allemands , qu'ils signèrent un traité de paix, et renouvelèrent leurs enciennes alliances avec l'empire. Arbogaste se réconcilia avec ces princes, qu'il avait traités avec trop de hauteur dans les guerres passées. On raconte que dans un festin qu'il leur fit, ils lui demandèrent s'il connaissait l'évêque Ambroise, et qu'ayant su qu'il avait eu l'honneur d'être au rang de ses amis, et de manger souvent à sa table, ils s'écrièrent qu'il ne fallait plus s'étonner s'il avait remporté tant de victoires, puisqu'il était aimé d'un homme qui pouvait même arrêter le soleil s'il eût voulu. Celte alliance avec deux nations si aguerries retint tous les autres barbares, et mit l'empire en sûreté.
Eugène envoya alors des ambassadeurs à Théodose pour savoir de lui s'il voulait le reconnaître pour collègue. Rufïin l'Athénien, chef de l'ambassade, eut ordre de ne faire aucune mention d'Arbogasle. On se contenta d'envoyer des prêtres pour le justifier du meurtre dont on le chargeait. Théodose écouta paisiblement la proposition que lui fit l'ambassadeur ; et comme il ne voyait aucune lettre d'Arbogasle, et qu'on affectait
même de n'en point parler, il se plaignit de lui, et l'accusa de la mortdeValenlinien.Les prêtres alors prirent la parole, et voulurent lui prouver qu'il en était innocent; mais leur discours étudié ne fit qu'augmenter les soupçons qu'on avait de sa trahison.
Quoique cet empereur eût sujet de rebuter les députés d'un meurtrier et d'un tyran, néanmoins il leur parla avec beaucoup de modération. 11 les retint quelque temps, afin de délibérer à loisir sur le parti qu'il avait à prendre. Après quoi, jugeant qu'on cherchait à l'amuser par des propositions de paix, et qu'il n'y avait ni honneur ni sûreté de traiter avec des traîtres, il renvoya ces ambassadeurs chargés de magnifiques présents, sans leur rendre aucune réponse positive.
Cependant Eugène, après avoir réglé les affaires de l'Etat, consentit à ruiner celles de la religion. 11 fut résolu dans son conseil que Flavien et Arbogaste demanderaient le rétablissement des sacrifices et de l'autel de la Victoire, et qu'après quelque diiïiculté on leur accorderait ce qu'ils souhaitaient, en sorte que les païens fussent contents, et que les chrétiens ne fussent pas offensés. Ils présentèrent donc leur requête. Eugène feignit d'abord de ne vouloir rien entreprendre contre les lois de ses prédécesseurs et contre sa propre conscience. Mais enfin il consentit à tout ce qu'on voulut, protestant néanmoins que c'était à ses amis et non pas à leurs dieux, qu'il accordait cette grâce, et que s'il permettait de relever cet autel et de rétablir ces sacrifices, ce n'était pas pour faire honneur à des idoles dont il se moquait, mais pour gratifier des personnes de mérite, à qui il ne pouvait rien refuser. 11 crut avoir trouvé un tempérament plausible, et ménagé par ces vaines distinctions une religion à laquelle il n'était pas fort attaché, et qu'il ne lui convenait pas pourtant d'abandonner.
Saint Ambroise ayant appris, peu de temps après,
qu'il venait à Milan en diligence, ne voulut pas l'y attendre, non par aucune crainte qu'il eût de sa puissance, mais pour l'horreur qu'il avait de ses sacrilèges. Le saint archevêque n'avait pas ignoré quels étaient les desseins d'Eugène, et quelles devaient être les délibérations de son conseil. Eugène, de son côté, ne doutait pas que l'archevêque n'eût le courage de s'opposer à son impiété, ou pour le moins de la lui reprocher. Aussi, dès qu'il fut maître de l'empire, il lui écrivit des lettres très -obligeantes, pour rechercher son amitié, à dessein de s'en prévaloir dans la suite. Le saint ne lui fit aucune réponse précise , de peur d'autoriser son usurpation par des civilités qui pouvaient être mal interprétées. Il ne laissa pas pourtant de lui écrire en faveur de quelques malheureux qui avaient eu recours à lui, montrant par cette sage conduite qu'il ne savait point flatter contre son honneur et sa conscience , et qu'il ne refusait pas d'honorer et de prier ceux sur qui la providence de Dieu avait fait tomber la puissance souveraine. Aussitôt qu'il eut avis que cet empereur était arrivé à Milan , il lui écrivit une lettre pleine de zèle et de piété, sans toucher à son élection, ni aux affaires d'État, qu'il laissait à Théodose à démêler.
Eugène, bien loin d'être touché de cette lettre, se flattait des grandes espérances que lui donnait Flavien, de la paît des dieux, d'une protection infaillible. 11 se disposait même à la guerre, sur la prédiction d'une célèbre victoire qui devait lui conquérir un empire, et ruiner la religion chrétienne. Théodose eut plus de regret d'apprendre que Rome avait ouvert les temples des dieux, et que les sacrifices qu'il y avait abolis si heureusement y fumaient de tous côtés, que de la voir sous la puissance d'un usurpateur. Il fit publier un nouvel édit dans tout l'Orient, par lequel il défendait à tous ses sujets d'immoler des victimes, de consulter les entrailles des animaux, d'offrir de l'encens à des
figures insensibles, et de faire aucun autre exercice d'idolâtrie, sous peine d'être traités comme des criminels de lèse-majesté, voulant que les lieux où Ton aurait offert de l'encens aux dieux fussent confisqués ; et condamna à une amende considérable les magistrats qui ne tiendraient pas exactement la main à l'exécution de cette ordonnance. 11 fit encore une loi contre les hérétiques, et leur défendit de faire des ordinations, et de tenir des assemblées, condamnant pour la première fois à une amende de dix livres d'or les clercs et les évêques de chaque secte qui auraient manqué contre cette ordonnance. Par ces actions il attirait sur lui les secours du Ciel, pendant qu'Eugène se confiait en la force des hommes.
Après quoi il s'appliqua entièrement aux préparatifs de la guerre. Il déclara son fils Honorius empereur, et résolut de le laisser à Gonstanlinople avec Arcadius, afin que leur présence entretint la paix de l'Orient, pendant qu'il irait en personne combattre ses ennemis. On leva des troupes dans les provinces. Ricorner, un des plus anciens généraux, devait en avoir le commandement; mais il mourut avant l'expédition. Ruffin eut ordre de demeurer auprès des jeunes princes, pour les assister de ses conseils. Tous les officiers généraux furent nommés, et partirent pour se rendre à la tête des corps qu'ils commandaient.
Théodose était encore à Constantinople, et se préparait à la guerre par ses jeûnes, par ses prières, et par les \ isites fréquentes des églises. 11 avait envoyé au solitaire Jean, qui avait autrefois prédit la défaite de Maxime, pour le consulter sur l'événement de cette guerre. Le saint 'nomme avait répondu que celte «Mitreprise serait plus difficile que la première ; que la bataille serait sanglante; que Théodose remporterai! enfin une célèbre victoire, mais qu'il mourrait peu de temps après au milieu de sa gloire et de ses triomphes.
L'empereur avait reçu ces deux nouvelles, Tune avec beaucoup de joie, l'autre avec beaucoup de fermeté.
Au lieu d'imposer de nouveaux tributs pour fournir aux frais de celle guerre, comme il avait fait autrefois, il supprima entièrement ceux que Tatien, grand maître du palais, avait imposes deux ans auparavant. Ainsi ces provinces eurent la joie de se voir soulagées, pendant que celles de l'usurpateur étaient opprimées par des impositions nouvelles et excessives. 11 ordonna môme que tous les biens des proscrits, qui avaient été confisqués et réunis au domaine impérial, durant la magistrature du même Tatien , seraient rendus, sans aucune opposition , ou aux coupables qui en avaient été dépouillés, ou à leurs plus proches parents.
Après cela, craignant que les désordres des gens de guerre n'attirassent sur lui la haine des peuples et la vengeance de Dieu, il résolut de réprimer la licence des troupes. Il envoya ordre à ses généraux de faire publier dans le camp de très-expresses défenses à tous les soldats de rien exiger de leurs hôtes; enjoignant à tous les oflkiers de punir très -sévèrement ceux qui feraient la moindre exaction ou la moindre violence, et leur recommandant surtout d'avoir soin du repos et du bien des pauvres familles de la campagne, comme si c'était le leur propre.
11 ne se contenta pas d'avoir donné de si grandes marques de justice et de bonté; il voulut encore faire un acte héroïque de générosité chrétienne, et pardonner quelque injure, comme il avait pardonné, quelques années auparavant, la sédition d'Antioche. 11 fit dresser un rescrit dans ces termes : « Si quelqu'un du « peuple , contre toutes les lois de la pudeur et de la « modeslie, a entrepris de diffamer notre nom, par « quelque action ou par quelque médisance, et s'est « emporté jusqu'à décrier notre gouvernement el notre « conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la
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« peine portée par les lois, ni qu'on lui fasse aucun « mauvais traitement : car si c'est par une légèreté in- « discrète qu'il a mal parlé de nous, nous le devons « mépriser; si c'est par folie, nous devons en avoir « compassion ; si c'est par une mauvaise volonté, nous « voulons bien le pardonner. »
Après ces actions de clémence et de piété, Théodose partit de Conslantinople. A sept milles de là il s'arrêta pour faire sa prière dans une église qu'il avait fait bâtir en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Après quoi il continua son voyage jusqu'à ce qu'il eût joint ses troupes, et s'avança du côté des Alpes. Timase commandait les légions romaines qui avaient combattu avec tant de gloire en Orient contre les barbares, et en Occident contre Maxime. Stilicon, prince vandale, qui avait épousé la princesse Sérène, nièce de l'empereur, conduisait les troupes qu'on avait tirées des frontières depuis les derniers traités. Gainas élail à la tête des Goîhs qui s'étaient donnés à l'empire depuis la mort du roi Alhanaric. Après eux marchaient Saules cl Alaric avec un corps de barbares, accouru des bords du Danube pour assister à celte guerre. Ils étaient suivis de quelques compagnies de vieux Ibériens, commandés par Bacurius, capitaine de leur nation, aussi zélé pour la défense de la religion chrétien ne que pour le service de l'empereur. Gildon, gouverneur d'Afrique, avait eu ordre d'amener un puissant secours; mais il demeura armé sans prendre parti, attendant sur qui tomberait le sort des armes, cl songeant plutôt à se révolter luine qu'à punir la révolte d'Eugène. Théodose animait son armée par sa présence ; et faisant porter devant lui le grand étendard de la croix, il espérait, avec le secours du Ciel, terminer heureusement celte guerre, où il s'agissait non-seulement de L'empire, mais encore de la religion. -ène, de son côté, avait assemblé une puissante armée, composée de légions qui avaient servi sous Va-
lentinicn, d'une milice nombreuse que Flavien avait ramassée en Italie, excilant les païens à aller au secours de leurs dieux, et d'une infinité d'Allemands et de Français qu'Arbogaste, leur compatriote, avait engagés à son parti. Ces trois chefs avaient des vues différentes. Eugène cherchait le repos, et croyait pouvoir régner en paix après le gain d'une bataille, Arbogasle ne demandait que des occasions d'acquérir de la gloire, et de se signaler dans les combats ; Flavien ne voulait que rétablir le culte des dieux , et se rendre considérable en se faisant le chef d'un parti. Ils s'accordaient pourtant tous en ce point, qu'il fallait vaincre Théodose et abolir la religion chrétienne. Eugène, selon quelques historiens, y avait déjà renoncé, piqué de la retraite et de la liberté de saint Ambroise, et plus encore de la fermeté des prêtres de Milan, qui, par ordre de cet archevêque, l'avaient traité de sacrilège, et n'avaient jamais voulu recevoir ses offrandes. Ils sortirent donc de la ville, et menacèrent d'exterminer les ecclésiastiques, et de faire de toutes les églises de Milan des écuries pour leurs chevaux , après la défaite de Théodose.
Arbogaste, qui était chargé de tous les soins de cette guerre, s'avança avec toute l'armée, et de peur de l'affaiblir en la divisant, comme avait fait Maxime, il marcha vers les Alpes avec toutes les forces d'Occident, résolu d'attendre Théodose, et de lui fermer l'entrée de l'Italie. Il mit des troupes au bas des Alpes juliennes, dont il donna la garde à Flavien; il fit construire des forts sur les hauteurs, et campa dans une grande plaine, le long du fleuve Frigidus, qui prend sa source dans ces montagnes. Flavien, de son côté, immolait des victimes, produisait de nouveaux oracles, et faisait porter à la tête de l'armée, parmi les enseignes, la statue d'Hercule et celle de Jupiter foudroyant. On ne laissait à Eugène que le titre d'empereur , et le soin d'animer ses troupes par ses harangues.
Cependant Théoclose arriva vers les Alpes, alla reconnaître les ennemis, et fit donner si brusquement sur ceux qui gardaient les passages, que, la terreur et le désordre s'étant mis parmi eux, il se rendit maître de leurs retranchements, et emporta après quelque résistance ces forts qu'Arbogaste avait crus non -seulement imprenables, mais encore inaccessibles. Flavien, qui s'était promis d'arrêter Tannée ennemie, ou de la faire périr dans les défilés de ces montagnes, s'y voyant forcé, aima mieux mourir en combattant que de survivre à son malheur, et de souffrir la honte d'avoir donné de fausses espérances, et de s'être trompé dans ses prédictions. Théodose passa promptement avec toute son armée par ce chemin qu'il s'était ouvert, et s'alla présenter en bataille devant les ennemis.
En descendant les Alpes vers Aquilée, on découvre une grande plaine, capable de contenir plusieurs armées, coupée d'un côté par le fleuve Frigidus, et bornée de l'autre par des montagnes, qui sont comme de seconds remparts que la nature semble avoir faits pour la sûreté de l'Italie. Ce fut là qu'Arbogaste attendit Théodose pour le combattre. Il apprit sans s'émouvoir que les passages étaient forcés, et rassura ses troupes, qu'une action si résolue avait un peu ébranlées. Il étendit dans la plaine cette armée de barbares qu'il avait amenés des Gaules, laissant Eugène sur des hauteurs avec les légions romaines pour les soutenir. Après avoir donné ses ordres partout, et représenté aux troupes la confiance qu'il avait en leur valeur, la nécessité de vaincre, l'importance de la victoire, et les récompenses qu'elles devaient espérer, il se mit a la tête de quelques bataillons français, auxquels il avait donné l'avantgarde, et attendit quel mouvement ferait l'ennemi.
Théodose ne perdit point de temps; et, pour garder le même ordre de bataille, il fil descendre dans la plaine avec une diligence incroyable toutes ses troupes
étrangères, et se réserva avec le corps des soldais romains sur les éminences voisines. Quelque ardeur qu'on remarquât dans les deux armées, elles se donnèrent le temps de se mettre en ordre, et de prendre leurs avantages, jusqu'à ce que Théodose fit donner le signal pour marcher. Gaïnas fut le premier à la charge avec les Golhs qu'il commandait. Arbogaste leur opposa des troupes françaises, qui les reçurent avec beaucoup de courage et de fermeté. Le combat s'échauffa ; les deux partis, assistés des corps qu'on avait détachés pour les soutenir, disputèrent longtemps la victoire; mais enfin les Goths furent ébranlés, et, se voyant affaiblis par la perle de leurs principaux officiers et de leurs plus vaillants soldats, et accablés par le nombre de troupes qui leur tombaient à tous les moments sur les bras, ils commencèrent à plier, et, se renversant les uns sur les autres, mirent toute l'armée en désordre.
Arbogaste, profitant de la confusion où ils étaient, les poursuivit avec quelques escadrons de réserve, et en fit un horrible carnage. Dix mille Golhs y furent tués sur la place; le reste fut presque mis hors de combat, et toute cette multitude de barbares allait être entièrement défaile. Théodose, qui d'une hauteur découvrait la déroute de ses gens, et voyait sa perte inévitable si Eugène venait fondre sur lui avec ses légions romaines, eut recours à Dieu en celte extrémité, et, levant les mains au ciel, il fit cette prière : Vous savez, mon Dieu, que j'ai entrepris cette guerre au nom de Jésus- Christ votre Fils. Si mes intentions ne sont pas aussi pures que je pensais , que je périsse. Si vous approuvez la justice de ma cause , et la confiance que j'ai en vous, secourez-moi , et ne permettez pas que les gentils disent : « Où est le Dieu des chrétiens? »
A peine eut-il achevé ces mots, qu'il descend dans la plaine avec les Romains, qu'il excitait par sa piété et par son courage, et s'avance pour arracher aux ennemis
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une victoire qu'il croyait assurée. Cependant Bacurius donnait des marques d'une fidélité et d'une valeur extraordinaires; car, après avoir rallié les fuyards, et s'êlre mis à la tête des Ibériens, il soutenait tout le poids du combat, essuyant tous les traits des ennemis qui le chargeaient de tous côtés, et arrêtant leur furie jusqu'à ce que Théodose fût arrivé.
Alors le combat recommença. L'un et l'autre parti s'efforçait de vaincre, les uns enflés de leurs premiers succès, les autres animés par la présence de l'empereur. On attaquait, on résistait sans craindre le péril, sans reculer de part ni d'autre. Mais quelque effort que pût faire Théodose, il ne put jamais remporter aucun avantage sur Arbogaste, qui se soutenait par sa valeur, par sa conduite, par la multitude et par le courage de ses troupes. Enfin la nuit termina le combat, et chacun fut obligé de se retirer dans son camp. La perle ne fut pas considérable du côté d'Eugène; Théodose perdit plusieurs officiers, entre autres le brave Bacurius, qui, après avoir écarté plusieurs fois les ennemis, et percé leurs escadrons l'épée à la main, fatigué du travail de celte journée, affaibli par les blessures qu'il avait reçues, vint tomber enfin, à la vue de l'empereur, sur un tas de barbares qu'il avait tués de sa propre main.
Les deux empereurs passèrent la nuit bien différemment. Eugène fit allumer des feux par tout son camp, distiibua des récompenses à ceux qui s'étaient distingués par quelque action éclatante, et crut avoir remporté une entière victoire. 11 ne doula pas même que Théodose ne se sau\âl à la faveur de la nuit avec les troupes qui lui restaient. Théodose, de son côlé, ayant regagné son camp sur la montagne, assembla les principaux chefs de son armée, et tint conseil de guerre. Timase et Slilicon furent d'avis de céder au temps, et de pourvoir promplement à la sûreté de la retraite.
L'empereur rejeta leur conseil, et les regardant avec quelque indignation : « A Dieu ne plaise, leur dit-il, « que la croix de Jésus-Christ qui paraît dans mes dra- « peaux fuie devant les statues d'Hercule et de Jupiter , « qu'on porte parmi les enseignes des ennemis ! » Ces paroles, dites avec une grande confiance, inspirèrent à ses capitaines la constance qu'il leur souhaitait. ïi donna les ordres nécessaires pour le lendemain, et se retira dans une chapelle proche du lieu où il était campé, pour y passer le reste de la nuit en prière.
On rapporte 'que s' étant endormi vers le matin , il vit en songe deux cavaliers montés sur deux chevaux blancs, qui l'encourageaient à combattre, et lui répondaient du succès de la bataille, assurant qu'ils étaient Jean l'Évangéliste, et Philippe, apôtre de Jésus-Christ, envoyés de Dieu pour marcher devant ses enseignes, et pour marquer à ses soldats le chemin qui devait les conduire à la victoire. Soit que ce songe ne fût qu'un effet de l'imagination de ce prince encore échauffée du dernier combat, et d'un nouveau désir de vaincre avec l'assistance du Ciel ; soit que ce fût un témoignage sensible de la protection de Dieu sur lui ; il raconta , en s'éveillant, ce qu'il avait vu, et sortit de la chapelle accompagné d'une partie de ses officiers, pour aller mettre son armée en bataille. On lui présenta dans ce même temps un soldat qui avait eu la même nuit une vision semblable à la sienne. Il l'interrogea, lui fit redire plusieurs fois toutes les circonstances de ce songe, et, prenant de là occasion d'encourager son armée, il dit à ses capitaines « qu'ils ne pouvaient plus douter du succès « de la bataille , après ce nouveau témoignage ; qu'il « l'avait résolue contre leurs avis, mais que c'était par « un ordre secret de Dieu , qui leur envoyait des chefs « invisibles pour les conduire; que toutes les forces « humaines n'étaient plus à craindre, puisque le Ciel « était pour eux ; qu'ils combattissent vaillamment sous
« de si puissants auspices , et qu'ils regardassent leurs « protecteurs, et ne comptassent point leurs ennemis. »
Cette nouvelle, s'étant répandue par toute l'armée, releva le courage des soldats ; et , comme il n'y a point de plus forte confiance que celle qui est fondée sur la religion, ils ne demandèrent plus qu'à combattre. Ils croyaient voir tout le Ciei armé pour leur défense, et s'attendaient non pas à un combat douteux, mais à une victoire certaine. Théodose profita de cette ardeur, et les fit descendre promptement dans la plaine.
Gomme il achevait de donner ses ordres, il reçut des lettres de quelques officiers de l'armée ennemie qu'on avait postés sur les montagnes, qui lui promettaient de se ranger de son parti s'il voulait leur accorder les mêmes honneurs et le même rang qu'ils avaient sous Eugène. L'empereur ayant pris des tablettes de quelques-uns de ceux qui étaient auprès de lui, il leur marqua les emplois qu'il leur destinait, s'ils s'acquittaient de leurs promesses ; après quoi il marcha droit à l'ennemi, se munissant du signe de la croix, qui fut le signal de la bataille.
Cependant Arbogaste se disposait à le recevoir, et, ne sachant d'où pouvait venir cette assurance à des gens aincus, à qui il ne restait que peu de troupes, il détachait à tous moments des escadrons pour se saisir des postes avancés, et rangeait son armée en sorte qu'il pût l'étendre dans la plaine pour envelopper l'ennemi. Sugène , du haut d'une colline, où l'on avait dressé son pavillon, haranguait ses soldats et leur remontrait qu'ils n'avaient plus que cette fatigue à essuyer ; qu'il était aisé de rompre ce gros de désespérés qui venaient plutôt pour mourir que pour combattre; qu'ils verraient plier à la première attaque ce reste d'armée qu'ils avaient défaite le jour précédent, s'ils voulaient le charger courageusement, et achever une victoire qui était déjà bien avancée; il leur promit à tous des ré-
compenses, et donna ordre aux officiers de prendre Théodose, et de le lui amener vif et chargé de fers.
Comme les armées furent en présence , Théodose remarqua que son avant-garde, à la vue d'une si grande multitude d'ennemis, marchait un peu trop lentement; et, craignant qu'Arbogaste ne profilât de cette lenteur, il descendit de cheval, s'avança lui seul vers les premiers rangs, et s'écria avec une sainte confiance : « Où « est le Dieu de Théodose? » Il ranima ses troupes, et les mena lui-même au combat.
«U II se déchargea d'abord de part et d'autre une grêle de flèches et de traits, qui obscurcirent l'air. On se mêla peu de temps après. L'exemple du prince, et l'espérance du secours du Ciel, excitaient les uns; la colère et l'indignation poussaient les autres à faire des efforts extraordinaires. L'ardeur était pareille dans les deux partis, et il n'y avait encore aucun avanl âge considérable. Les choses étaient en cet état dans l'aile droite où Théodose combattait , lorsqu'on vint lui donner avis que les troupes auxiliaires qui composaient l'aile gauche étaient vigoureusement attaquées par Arbogaste, et qu'elles commençaient à s'ébranler, si elles n'étaient soutenues. Théodose monta promptement à cheval, et courut, suivi de quelques-uns des siens, vers ces barbares, pour se mettre à leur tête, et les encourager par sa présence. Mais il aperçut un gros de cavalerie ennemie, qui s'étant avancé par les détroits des montagnes, s'était jeté dans la plaine, et venait fondre par derrière sur son armée. Il s'arrêta, et se mit en état de se défendre avec le peu de gens qui l'accompagnaient. Le comte Arbélion, qui commandait ces escadrons ennemis, était prêt à tomber sur Théodose, et l'aurait infailliblement accablé avant qu'il pût être secouru; mais soit que la contenance fière et majestueuse de ce prince lui eût inspiré du respect et de la vénération pour sa personne, soit qu'il fût venu dans le dessein de suivre le meilleur
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parti, il baissa les armes, et se rangea avec ses troupes près de l'empereur, pour le suivre et pour lui obéir.
Théodose, se voyant non-seulement délivré d'un grand danger, mais encore renforcé d'un secours considérable, tourna du côté de son aile gauche, qu'il rassura par sa présence. Mais quelque elTort qu'il fît dans le combat sanglant et opiniâtre, où la valeur était si grande dans les deux partis, et le nombre si inégal, le courage et la prudence d'Arbogaste , la vigueur et 1 stination de ses troupes, les ressources qu'il trouv dans la multitude de ses soldats, allaient sans doute ruiner l'armée de Théodose; elle s'affaiblissait insensiblement, et allait elre, sinon vaincue, du moins fatiguée par la longueur de la bataille, lorsque le Ciel se déclara pour cet empereur par une merveille que les païens mêmes n'ont pu dissimuler.
Il se leva du sommet des Alpes un vent impétueux entre l'orient et le septentrion, qui, soufflant tout à coup sur les escadrons d'Eugène, les mit dans un étrange désordre. Ils étaient ébranlés, quelque elTort qu'ils fissent pour demeurer fermes. Leurs boucliers leur étaient comme arrachés des mains. Les flèches qu'ils liraient, ou perdaient leur force en l'air, ou retournaient contre ceux qui les avaient tirées. Les flèches qu'on décochait contre eux, poussées far des tourbillons rapides, leur portaient de profondes et mortelles blessures. Des nuées de poussière que l'orage avait élevées, donnaient dans le visage des soldats, et leur ôlaient l'usage de la vue et de la respiration même. Ainsi ils demeuraient comme immobiles, et comme liés par une puissance in\i>ible, sans pouvoir ni attaquer ni se défendre, exposés aux dards et aux javelots qu'on leur lançait de toules paris.
Alors les troupes de Théodosc, reconnaissant le secours du Ciel qui combattail si manifestement pourelles, enfoncent les ennemis L'épée à la main, et font un hor-
,1e 'obvait \