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RÉFORME POSTALE EN FRANCE

Un concert d'efforts, suscité par des besoins nouveaux, a réalisé chez tous les peuples, en quelques années, une véritable transformation du service postal.

L'établissement des chemins de fer et les perfectionnements de la construction navale ont diminué considérablement les distances. La réforme

Opérée au moyen du timbre-poste, et complétée par l'institution de l'Union postale universelle, a fait le reste, en simplifiant le mode d'affranchissement et en réduisant, dans de très larges proportions, les tarifs dont l'élévation entravait le développement de la correspondance.

Pour faire exactement apprécier l'importance de cette réforme, de l'œuvre du timbre-poste, rappelons succinctement le système de taxes appliqué antérieurement, en vertu d'une loi remontant au 15 mars 1827.

La taxe des lettres était proportionnelle à la distance. Une carte de France , disposée de manière à permettre de calculer aussi promptement que possible les sommes à percevoir, était la base des opérations. Au départ de Paris, la capitale étant prise comme centre, la carte de taxation était divisée en zones concentriques échelonnées d'après la progression des distances, déterminée par la loi de 1827, chaque limite de zone franchie représentant une augmentation de taxe de 10 centimes. Pour les bureaux autres que Paris, il était nécessaire de mesurer la distance en ligne droite séparant le bureau d'origine du bureau

de destination, et de la reporter sur une échelle de tarif, tracée en marge de la carte. Les taxes étaient acquittées en numéraire aux guichets des bureaux de poste exclusivement, système peu expéditif, inconciliable avec un mouvement important de correspondances.

Les progressions de distance et de poids étaient les suivantes :

Progression des taxes en raison de la distance, pour une lettre simple, ne dépassant pas 7 grammes 1/2.

Jusqu'à 40 kilomètres 2 décimes

De 40 à 80 — 3 —

De 80 à i5o — 4 —

Dei5oà220 — 5 —

De 220 à 3oo — G —

De 3oo à 400 — 7 —

De 400 à 5oo — (S —

De 5oo à Goo ^ q

De 600 à 750 — 10 —

De 750 à 900 — II —

Au delà de 900 — 12 —

Progression des taxes en raison du poids.

Jusqu'à 7 grammes 1/2 port simple.

De 7 grammes 1/2 à 10 grammes, un port et demi.

De 10 à i5 grammes 2 ports.

De i5 à 20 grammes 2 ports et demi,

et ainsi de suite, avec augmentation d'un demi-port par 5 grammes ou fraction de 5 grammes excédant.

Il en résultait qu'une lettre simple de Lille pour

Marseille payait i fr. 20 centimes de port; si la lettre pesait de 10 à 15 grammes, elle devait 2 fr. 40 centimes, soit exactement seize fois plus qu'aujourd'hui.

Le tarif avait, du reste, été constamment en augmentant : en effet, une lettre simple pour la distance maximum du territoire devait, d'après les

tarifs successifs de :

1673 » 25 lyQ'j » 90

C'était du progrès à rebours!

Pour l'étranger, la taxe hors de France venait s'ajouter à ce tarif : prenons l'exemple d'une lettre simple de Cassel (Nord) pour Erfurth (Allemagne). La taxe française, du bureau d'origine à Forbach (heu d'échange), était de 7 décimes, et celle de Forbach à Erfurth, de 9 décimes; au total 16 décimes. Un fr. 60 centimes pour une lettre simple à destination d'un pays voisin ! et si la lettre dépassait 10 grammes, c'était 3 fr. 20 centimes, tandis que maintenant, le même objet, jusqu'à 15 grammes, est transporté pour 25 centimes, près de treize fois moins.

Les lettres distribuables dans la circonscription postale du bureau de dépôt étaient beaucoup plus favorablement traitées : 15 centimes, de Paris pour Paris; 10 centimes dans le ressort des autres bureaux.

A l'Angleterre revient l'honneur de l'initiative dans la réforme postale. Sans lui en contester le mérite, nous avons à cœur de rappeler que c'est en France — et cela remonte à près de deux siècles et demi — que nous trouvons la première application d'un système de perception de port à^ affranchissement, évitant au public l'obligation de se rendre dans un bureau de poste pour acquitter la taxe en numéraire. En 1653, M. de Velayer, maître des requêtes, inaugurait à Paris la petite poste et les boîtes aux lettres. Il établissait, en même temps, un mode de correspondance avec réponse payée d'avance. Il n'est pas sans intérêt de reproduire les parties, rentrant dans notre sujet, de Y Instruction affichée à cette occasion « pour ceux qui voudront escrire d'un quartier de Paris en un autre, et avoir responce promptement, deux et trois fois le jour, sans y envoyer personne, par le moyen

de l'establissement que Sa Majesté a permis être faict par ses lettres vérifiées au Parlement, pour la commodité du public et expédition des affaires :

« On fait asçavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de Paris en un autre, que leurs lettres, billets ou mémoires seront fidellement portés et diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement responce, pourveu que, lorsqu'ils escriront, ils mettent avec leur lettre un billet qui portera « port payé », parce que l'on ne prendra point d'argent, lequel billet sera attaché à ladite lettre, ou passé dans la lettre, ou en telle autre manière qu'ils jugeront à propos, de telle sorte, néanmoins, que le commis puisse le voir et Toster aysément.

« Le commis général qui sera au Palais vendra de ces billets de port payé à ceux qui en voudront avoir, moyennant le pris d'un sol marqué, et non plus. »

Un écrivain du temps publiait, à cette occasion, les bouts rimes suivants :

On va bientôt mettre en pratique

Pour la commodité publique

Un certain establissement

Mais c'est pour Paris seulement,

Des boettes nombreuses et drues

Aux petites et grandes rues

Où, par soi-même ou son laquais,

On pourra porter des paquets

En dedans, à toute heure mettre

Avis, billet, missive ou lettre,

Que des gens commis pour cela

Iront chercher et prendre là.

Pour, d'une diligence habile,

Les porter par toute la ville,

A des neveux, à des cousins,

Qui ne seront pas trop voisins,

A des gendres, à des beaux-pères,

A des nonnains, à des commères,

A Jean, Martin, Guilmain, Lucas,

A des clercs, à des avocats,

A des marchands, à des marchandes,

A des galants, à des galantes,

A des amis, à des agents,

Bref à toutes sortes de gens.

Ceux qui n'ont ni suivants ni suivantes,

Ny de valets, ny de servantes,

Seront ainsi fort soulagez

Ayant des amis loin logez.

Outre plus, je dis et j'annonce

Qu'en cas qu'il faille avoir responce

On l'aura par mesme moyen.

Et si l'on veut sçavoir combien

Coûtera le port d'une lettre,

Chose qu'il ne faut pas obmettre

Afin que nul n'y soit trompé,

Ce ne sera qu'un sou tape.

(LoRET, Galette des Muses.)

M. de Velayer fit imprimer des formulaires de diverses sortes répondant aux besoins les plus

usuels : réclamation à un débiteur, commande à un artisan... etc., de telle sorte que l'envoyeur n'avait que quelques blancs à remplir. Malgré ces attentions, l'institution ne tarda pas à péricliter et, finalement, à tomber en désuétude. Elle n'avait pas été prise au sérieux. M. Maxime du Camp dit dans un ouvrage sur l'Administration des Postes [Revue des Deux Mondes, i" janvier 1 867) que l'on prenait plaisir à remplir d'immondices les boettes et à y faire pénétrer des souris qui rongeaient les lettres : l'heure n'était pas venue.

A la réforme postale anglaise, on rattache une anecdote d'un charme touchant :

Sir Rowland Hill, se reposant un jour dans une auberge, remarqua avec quel soin attentif la servante du lieu avait examiné la suscription d'une lettre qu'en fin de compte, elle avait refusée. L'espiègle ne tardait pas à lui confier que son fiancé habitait Londres, et ne passait pas une semaine sans lui donner de ses nouvelles. Le voytigeur s'étonnant de ce que, quelle que fût l'ardeur de ses sentiments, un simple ouvrier trouvât le moyen de dépenser 12 pence (i fr. 25) tous les huit jours, pour le port d'une lettre, la servante

se prit à sourire malicieusement et avoua qu'au moyen de dispositions particulières de l'écriture de l'adresse, convenues entre elle et son ami, ils avaient échangé plus de cent fois des nouvelles sans qu'il leur en eût coûté un penny.

Petite cause, grands effets : qui sait si, comme on l'a avancé, le récit de l'humble servante n'a pas donné à sir Rowland Hill la première pensée de la réforme considérable qu'il réalisait quelques années plus tard, et qui devait s'étendre rapidement à tous les pays du monde.

Dès 1837, Rowland Hill com.battait, dans une brochure, la taxe à la distance, proposant la taxe uniforme et la création d'estampes pour l'affranchissement. La Chambre des Communes, tout en se montrant favorable au principe d'unification , objecta la facilité de la contrefaçon de figurines mobiles et fut d'avis que l'on employât exclusivement des enveloppes d'un papier spécial. La question fut longuement débattue et l'on fit, sans résultat, appel aux propositions du public, en vue d'un système pratique d'affranchissement. Enfin, au mois de juin 1839, après avoir eu à lutter contre de très vives résistances, M. Hill faisait triompher

l'idée qu'il avait soutenue avec la plus persévérante conviction. Le lo janvier 1840, le penny-postage (taxe à 10 centimes) était appliqué, et l'on adoptait concurremment le timbre adhésif et l'enveloppe de Mulréady, laquelle fut mise en circulation le i""" mai de la même année. Le système des enveloppes port payé, après avoir été accueilli par le public avec un engouement auquel ne fut pas étrangère la composition allégorique qu'elle reproduisait, fut délaissé à un tel point que le stock considérable qui avait été préparé dut être anéanti. Le timbre-poste triomphait : saluons sa victoire!

Tel fut le point de départ des réformes postales. Cet immense progrès était réalisé en Angleterre en 1840; il ne devait l'être chez nous que 9 années plus tard.

Mais quel est l'inventeur de l'instrument de ces réformes, du timbre mobile adhésif, du Timbreposte} — Rowland Hill, d'après l'opinion publique. — Non, d'après un ouvrage récemment publié à Londres {Effingham Wilson and C, éditeurs ^ 188^) par lequel M. Chalmers réclame le mérite de cette invention pour son père, M. James Chalmers, libraire à Dundee (Ecosse). M. Chalmers affirme

que non seulement son père avait conçu l'idée du timbre-poste, mais que, dès 1834, i^ ^ imprimé des feuilles d'essai de figurines, que plusieurs personnes certifient avoir eues entre les mains. Diverses sociétés timbrophiles se sont ralliées à cette revendication. Les partisans de M. Hill s'inscrivent en faux contre ces témoignages. A défaut de preuves absolument convaincantes, nous tairons notre humble avis... de peur de mécontenter M. Chalmers.

En admettant même que la première idée du timbre-poste ait été partagée, l'honneur de la réforme postale ne revient pas moins, incontestablement, à M. Hill et cela suffirait à sa gloire. En 1845, le commerce de Londres lui offrait, par voie de souscription, un chèque de 13 000 livres (325000 fr.) à titre de récompense nationale. C'est entouré de la reconnaissance publique que cet homme illustre vécut jusqu'à l'âge de 84 ans; il est mort en 1879.

La réforme postale s'est étendue, dans Tordre chronologique ci-après, aux principaux Etats de l'Europe :

1847. — Belgique.

1848. — France.

1850. — Autriche, Espagne, Prusse, Suisse et principaux États de la confédération germanique.

185 1. — Piémont, Danemark.

1852. — Hollande.

1855. — Suède.

1857. — Russie.

1861. — Grèce.

1862. — Moldavie.

1863. — Turquie.

Comme nous venons de le voir, sir Rowland Hill n'avait triomphé qu'avec beaucoup de difficultés des oppositions du parlement. Néanmoins, son projet, mis en discussion en 1838, était adopté en 1840.

La lutte fut beaucoup plus vive et surtout beaucoup plus longue en France.

Rappelons tout d'abord que, dès 1832, cinq années avant le commencement du mouvement en Angleterre, l'éminent journaliste dont le cerveau fécond produisait « une idée par jour », Emile de Girardin, avait exprimé le vœu de la substitution d'une taxe uniforme (10 centimes par

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lettre simple; nous y arriverons!) à la taxe proportionnelle à la distance.

De 1839 à 1848, la question de la réforme postale fut reprise d'année en année à la Chambre des Députés; ce n'est qu'après avoir été discutée 9 années de suite que fut réalisée chez nous cette œuvre éminemment économique et démocratique.

Il serait trop long de suivre ici le débat. Notre collègue, M. Belloc, dont les travaux nous ont évité des recherches, en a parfaitement résumé les phases dans son intéressant ouvrage : Les Postes Françaises. Exposons seulement la période décisive :

En 1848, M. Etienne Arago, directeur général des postes, adressait à M. Garnier Pages, Ministre des Finances, un rapport réclamant à nouveau la réforme postale. Le 8 mai, le Gouvernement provisoire annonçait, en ce sens, un projet de loi, qui était déposé le 26 du même mois. Ce rapport était remis, le 17 août, par M. Saint-Priest, proposant, d'après les résolutions de la commission, des dispositions auxquelles s'était raUié le gouvernement. Bref, après discussion de plusieurs amen-

déments, fut voté, le 30 août 1848, le décret-loi, dont les articles, rentrant dans le cadre de cet ouvrage, sont ainsi conçus :

Art. I. — A dater du i"'' janvier 1849, toute lettre du poids de 7 gr. 1/2 et au-dessous, circulant à l'intérieur, de bureau en bureau, y compris la Corse et l'Algérie, sera taxée à 20 centimes.

Art. 2. — Les lettres dont le poids excédera 7 gr. 1/2 et ne pèseront pas plus de 15 grammes seront taxées à 40 centimes.

Art. 3. — Les lettres et paquets de papier d'un poids de 15 grammes et n'excédant pas 100 grammes seront taxés à i franc par chaque 100 grammes ou fraction de 100 grammes excédant.

Art. 5. — L'Administration des Postes est autorisée à faire vendre, au prix de 20 centimes, 40 centimes et i franc, des timbres ou cachets, dont l'apposition sur une lettre suffira pour en opérer l'afîranchissement.

Ces dispositions furent publiées au moyen d'un « avis au public » affiché dans toutes les communes.

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Nous avons la bonne fortune de posséder un exemplaire original de ce document. La première partie résume les dispositions de la loi, quant aux taxes; la seconde, particulière au timbre-poste, et à la manière de s'en servir, nous paraît mériter une citation textuelle :

« Le public reste libre d'affranchir ou de ne pas affranchir ses lettres ordinaires ; cependant, pour faciliter l'usage de l'affranchissement, et pour éviter aux citoyens le déplacement auquel le mode actuel de l'affranchissement les oblige, l'administration fera vendre, au prix de 20 centimes, de 40 centimes et d'un franc, des timbres ou cachets dont l'apposition sur une lettre suffira pour en opérer l'affranchissement dans toute l'étendue de la République. Chaque citoyen pourra ainsi, au moyen de ces timbres-cachets, affranchir ses lettres sans être obligé d'en acquitter le port en argent dans les bureaux de poste.

« Ces timbres consistent dans une petite estampe représentant une tête de la Liberté, imprimée en encre rouge, bleue ou noire, sur un papier dont le revers est enduit d'une légère couche de gomme.

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Le prix de chaque timbre se distingue par la couleur de l'encre. »

Constatons, en passant, que les couleurs prévues et qui, en rapprochant l'ordre des indications, de celui des valeurs, devaient être attribuées, la couleur rouge au timbre de 20 centimes, la couleur bleue, au timbre de 40 centimes et la couleur noire aux figurines d'un firanc, ont été modifiées dans la pratique.

« Pour afiiranchir une lettre, il suffira donc d'humecter le côté du timbre qui est enduit de gomme, et de l'appliquer sur l'adresse de la lettre, que l'on peut ensuite jeter à la boîte en toute confiance et sans autre formafité. Si l'envoyeur place sur la lettre le timbre représentant une valeur moindre que celle que comporte le poids de la lettre, l'administration appliquera à la lettre mal afi"ranchie un supplément de taxe qui devra être acquitté en argent par le destinataire.

« Les lettres pesant plus de 100 grammes s'affi'anchissent également au moyen des timbres, en appliquant autant de timbres (taxe d'un franc) que la lettre contient de poids de 100 grammes ou fraction de 100 grammes.

« Les lettres chargées ou recommandées devront toujours être présentées aux bureaux de poste pour y être soumises aux diverses formalités que leur mode d'expédition comporte. L'affranchissement de ces lettres sera fait au bureau par l'agent des Postes qui les recevra et qui appUquera luimême les timbres destinés à en opérer l'affranchissement.

« La vente des timbres aura Heu dans tous les bureaux de poste de France, de la Corse et de l'Algérie, par le moyen des agents des Postes de tous grades, et seulement par les agents des Postes. Les facteurs chargés de la distribution des lettres devront êtres porteurs d'un certain nombre de timbres d'affranchissement des trois couleurs, afin que les citoyens, tant dans les villes que dans les communes rurales, puissent partout et à tout moment s'en procurer facilement et sans frais supplémentaires d'aucune sorte.

« Les timbres d'affranchissement sont vendus au pubUc, soit dans les bureaux de poste, soit par les facteurs en tournée, au prix nominal des taxes qu'ils représentent , c'est-à-dire 20 centimes , 40 centimes et i franc. L'État prend à sa charge

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tous les frais de fabrication, de transport et de distribution. » (Octobre 1848, Imprimerie nationale.)

Faisons remarquer tout d'abord que, dans ces documents, il est question de timbres ou cachets ; le mot timbre-poste n'existe pas encore. Ce n'est qu'un peu plus tard que cette appellation devait être adoptée. Et pendant que nous sommes sur ce terrain, ajoutons que l'on écrivait plus généralement des timbres-postes , jusqu'au mois de novembre 1879, époque à laquelle une instruction officielle a prescrit aux agents d'écrire des « timbres-poste ».

Dans le texte que nous venons de reproduire, on serait porté à trouver charmant de naïveté le passage : « Le public pourra déposer sa lettre à la boîte en toute confiance et sans autre formalité. » Ces mots n'étaient pourtant point superflus, si l'on considère la méfiance qui accueille trop souvent les innovations et entrave le progrès. Croirait-on que, maintenant encore, beaucoup de campagnards ignorent le mode d'emploi du timbre-poste? Il ne se passe pas de jour, en efi'et,

que l'on ne trouve, dans les boîtes aux lettres, des pièces de monnaie déposées en même temps que la missive à expédier... et souvent le but est rempli quand même : ces faits se produisant dans des villages où Ton écrit peu, la lettre est parfois seule dans la boîte, ou bien celles qui l'accompagnent portent toutes leur timbre-poste; pas de doute possible, dès lors, et le facteur, pour qui le cas n'est pas nouveau, opère l'affranchissement. Hâtons-nous d'ajouter que, l'instruction se propageant, les cas d'ignorance de cette nature sont de moins en moins nombreux.

Cette ignorance s'est manifestée un jour, dans des circonstances assez curieuses : Dans une ville du Nord, une brave femme, dont l'accent et le tutoiement dénotent le quartier (elle est, à n'en pas douter, du faubourg flamand), présente une lettre et les quatre sous que coûtait alors le port, en expliquant, non sans peine, qu'elle veut affranchir la lettre destinée à son fils, soldat. Comme, à la remise du timbre-poste, elle reste bouche bée, l'employé, pensant qu'elle n'est préoccupée que de savoir ce qu'il lui reste à faire de sa missive, lui recommande de la jeter à la boîte à l'ex-

térieur du bureau. Quelques jours se passent; notre cliente revient, pourpre de colère : « Voleur! tu as gardé l'argent; mon fils a payé six sous, sais-tu? » Et comme l'agent de l'Administration se défend de son mieux ne soupçonnant pas encore ce qui a pu se passer, elle s'écrie, croyant l'accabler d'une preuve irréfutable : « Ah! tu dis ne pas avoir gardé l'argent; tiens, regarde, voilà mon reçu ». On le devine, le reçu, c'était le timbre-poste dont la pauvre femme ne connaissait pas l'emploi, mais qu'elle avait eu soin de prudemment conserver. La plaignante était une habitante du faubourg de Lysel à Saint- Omer; quant à l'employé accusé d'indélicatesse, c'était... l'auteur de cet ouvrage.

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