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PREFACE

Cette histoire d'une ville est telle qu'on aimerait en voir écrire sur chacune de nos grandes cités 'provinciales. Rien n'y est romancé. L' imagination ni le lyrisme n'ont ici aucune part. L'auteur s'applique à ne jamais transparaître en arrière des figures qu'il fait défiler devant nous. C'est bien là, strictement objective, l'œuvre d'un magistrat. M. Henri Ramet, que nous connaissions comme poète et mono graphiste, et qui est aujourd'hui Président honoraire de la Cour d'appel de Toulouse, n'a pas attendu l'heure de la retraite pour consacrer ses loisirs à l'histoire de la petite patrie. Avec une minutie professionnelle, il se penche, depuis trente ans, sur le dossier des siècles défunts ; il a compulsé les archives, fouillé la poussière des documents, colligé les textes, interrogé les pierres. — « Jurez de dire la vérité, rien que la vérité, et, si possible, toute la vérité. » Ouvrage de conscience, qui nécessita l'amour comme point de départ, et qui cependant ne vise, comme point d'arrivée, qu'à l'exactitude, cette Histoire de Toulouse est un rapport rédigé sans passion par un spectateur impartial et précis, qui nous rend compte du voyage effectué par lui à travers les âges et les drames de son pays. Avec des scrupules d'enquêteur assermenté, il a observé l'attitude et les actes des générations, leurs querelles périmées, leurs revendications et leurs colères, leurs violences alternées et leurs souffrances communes, leurs aspirations collectives, leurs déboires et leurs revanches, puis, finalement, le silence qui se fait sur elles, ne gardant comme vestige de leur passage qu'un monument plus ou moins ruineux, des pierres usées ou, parfois même, un nom qui n'a plus de sens...

Ressusciter ce sens perdu pour le révéler aux masses nouvelles, faire comprendre aux vivants ce que furent les morts

dont ils sont le prolongement, leur dévoiler leurs origines et leur expliquer leurs reliques, telle est la tâche entreprise par le méticuleux historien de Toulouse. Page par Page, nous suivons dans son livre les phases d'une lente et longue évolution locale; des portraits de monuments et des reproductions d' œuvres d'art, semés çà et là dans le texte, illustrent les chapitres à la manière d'attestations ou de témoins qui se présentent à nous pour nous arrêter au passage et nous astreindre à repérer le moment de la route au long de laquelle notre guide nous promène. Cette imagerie est précieuse : elle nous dénonce la perpétuelle concordance des événements historiques et des états d'âmes qui en résultent.

De ces états d'âmes successifs, chaque époque a laissé derrière elle un témoignage confidentiel qu'elle lègue à ceux qui viendront. Il faut savoir le lire, car c'est un testament de la race; il y a de l'ingratitude à ne pas daigner le comprendre, puisqu'il contient le secret de ceux qui nous ont faits ce que nous sommes. Tout ce dont nous jouissons aujourd'hui, nos libertés, nos conquêtes, nos droits, nos arts, nos sciences et nos industries sont le total ^ accumulé des efforts qu'il a fallu donner, des luttes qu'il a fallu subir pour constituer cet héritage. Celui qui, comme M. Henri Ramet, nous fournit ce moyen de mieux percevoir les attaches par lesquelles nous sommes reliés à notre berceau mérite d'être considéré par nous à l'égal d'un bienfaiteur : ce n'est pas tant au passé disparu et à ses figures oubliées qu'il rend service en les évoquant à nos yeux; c'est surtout à nousmêmes que l'historien fait un cadeau incomparable; il nous enrichit d'une compréhension dont nous ne savions même pas combien elle recèle d'émotions possibles, de révélations sur les origines de notre propre caractère, de confidences sur les phases de notre antique devenir.

Nous sommes bien plus vieux que nous n'imaginons! Nous ne datons pas de notre naissance. Lorsque nous venons au monde et que nous ouvrons les yeux à la lumière, quand nous examinons autour de nous le paysage qui nous encercle et dont nous croyons être le centre, quand on s'étonne de lire en nos prunelles cette curiosité inquiète des premiers regards, n'estelle pas r expression de l'effort que nous faisons pour reconnaître le site tant de fois contemplé par la race et dont nous nous sou-

venons, déjà, sans le savoir? Le nouveau-né n apprend pas à saisir le sein de la mère; il le reconnaît; nous nommons cela un instinct, c est-à-dire une mémoire héritée. Pourquoi un instinct analogue ne 7ious avertirait-il pas du lien que nous avons avec la terre maternelle? D'elle aussi nous sommes issus ; pour elle aussi nous sommes le produit d'un amour qui travaille à maintenir la vie chez ses innombrables enfants, hommes, bêtes et plantes. Jaillis du même sol, épanouis sous le m,ême ciel, animaux et végétaux d'un même pays ne sont-ils pas voués à des similitudes de goiits et d'appétits, à des communautés de besoins, à des influences climatiques et aux aptitudes qui en résultent? Entre eux tous, ne conviendrait-il pas de constater des échanges indéfiniment renouvelables, des imitations réciproques, des plagiats d'habitudes qui doivent finir par créer certaines ressemblances physiques et morales?

Ces ressemblances, je les vois; cette parenté de l'homme avec son terroir et tous les êtres qui le peu-plent, elle s'affirme à chaque pas que je fais dans l'herbe ou la poussière d'un pays. Les plantes m'y apparaissent comme une prophétie de l'homme; mieux que les gens, qui mentent volontiers, elles me dénoncent les probabilités, elles délimitent les possibilités et les capacités locales; elles m'expliquent cette patrie. N'est-ce donc pas, en effet, une idée de patrie que les géographes expriment et appliquent aux végétaux, avec démarcations de frontières, quand ils tracent sur la mappemonde des zones de culture pour l'olivier et le mûrier, le maïs et la vigne, l'orge et le blé? Le Chinois a son riz, le Lorrain a son chou, le Breton ses patates; la Provence a ses oliviers et ses figues, le Languedoc a son verger et ses oies, les mêmes qui jadis sauvèrent le Capitole et Rome. Rome a légué à Tolose, outre ses oies, son Capitole et sa culture, ses arts, ses chants, son sens de l'harmonie et de l'indépendance.

Toulouse est la sœur gauloise de Florence. Les deux cités sont deux cousines. L'histoire de toutes les deux a des crises pareilles. En deçà comme au delà des Alpes, la Renaissance a fait d'elles deux capitales du génie latin. Quand le touriste, debout sur la hauteur de Fiesole, s'avise de contempler les toits et les clochers de Firenze qui moutonnent sur les deux rives de l'Arno, il se sent assailli par une marée d'histoire : le flot des souvenirs qui montent de cette plaine, gravissant les pentes

boisées de la colline, vient déferler sur lui, et il suffoque un peu, tandis que là-bas, près du fleuve, la ville, gonflée de son passé et toute vivante de ses morts illustres, semble houler et palpiter.

Le livre de M. Henri Ramet m'a rappelé cette sensation. Il fait de moi, devant Toulouse, le visiteur planté au centre d'un clair panorama dont les plans successifs cachent des siècles qui bougent sous le décor et le soulèvent avec lenteur; le sol, dirait-on, a des mouvements de houle; les silhouettes des monuments, toujours à leur place immuable, s'animent comme des créatures qui seraient la création de l'homme. L' âme des temps révolus y ressuscite, perpétuée par celle des modernes; de l'une à l'autre, l'homogénéité de la race se confirme; ce qui se préparait là, jadis, persiste et se continue par ce qui se prépare aujourd'hui; la durée n'est plus qu'un lien entre le passé et l'avenir; le livre d'histoire devient un livret de famille...

M. Henri Ramet a fait ce don à ses compatriotes.

Edmond HARAUCOURT.

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