Voir Malafosse, article cité, pp
Jacques : ils furent encore repoussés. La noblesse méridionale, avide de vengeance, s'était réunie dans nos murs pour faire échec aux conquérants du Nord. Il y avait là Bertrand de Iv'Isle- Jourdain, Rogier de Comminges, Gaspard de La Barthe, Géraud de Gourdon, Bertrand et Gaillard de Montégut, Bertrand et Guitard de Marmande, Etienne et Aymar de La Valette. Ces chevaliers étaient bien secondés par les bourgeois, qui savaient n'avoir aucune grâce à attendre de Montfort et se battaient vaillamment. C'est une guerre sans pitié : « nul n'est pris sur promesse de vie, nul prisonnier rendu », Les Français capturés sont promenés en ville, quêtant au profit de qui les a pris, puis mutilés ou branchés, ou coupés en morceaux que les trébuchets envoient, en guise de projectiles, dans le camp ennemi. Les Français sont surpris et alarmés de cette résolution sauvage, « Je n'ai jamais vu, dit Alain de Rouci, nul homme en chair et en os qui fût, pour combattre, plus brave que ces gens-là. » La Chanson nous a conservé le nom de ces braves, des défenseurs des barbacanes, des chevaliers qui composaient les corps de sortie. Lorsque Simon arriva après avoir traité avec le jeune Raimon, il tenta vainement d'entrer dans la ville à l'aide des renforts emmenés à la hâte par l'archevêque d'Auch; il avait peu de troupes; il fut repoussé, Gui et Guiot blessés dangereusement. Il se résigna à bloquer la ville, construisit, au faubourg Saint-Michel, des baraquements pour son armée. Cependant, il ne put empêcher le comte de Foix et Dalmatz de Creixell d'entrer dans Toulouse avec des Navarrais et des Catalans. Deux attaques, l'une par Montoulieu, l'autre par Saint-Cyprien, échouèrent encore. En une sortie vigoureuse, les Toulousains rejetèrent jusqu'à Muret les troupes de Simon, qui suspendit les opérations pendant l'hiver de 1218.
Dès le début de la révolte, le légat du pape, cardinal Ber- Nouveaux trand, avait envoyé l'évêque Folquet dans le Nord pour y croises,
chercher des secours. Au printemps de 12 18, le terrible prélat victorieuse ramena un corps de croisés flamands conduits par Michel des ^Toulousains, de Harnes, le héros de Bouvines, et Amaur}'- de Craon. En reconnaissance de ce service, Simon de Montfort lui fit don du château de Verfeil avec vingt villages. L'évêque de Rodez,
Pierre, emmena aussi quelques contingents. Le pape Honorius III écrivit au roi d'Aragon pour le détacher de Raimon VI, à Philippe-Auguste pour le prier d'intervenir en faveur de Montfort, aux consuls de Toulouse pour leur ordonner de cesser toute résistance. Mais les Toulousains, tiers d'avoir fait reculer le lion, se préparaient avec enthousiasme à un nouvel effort, rebâtissaient leurs murs, construisaient des machines de guerre pour battre le château Narbonnais. Ils étaient soigneusement ravitaillés par des convois pénétrant dans la ville malgré le blocus. La confiance les animait et accroissait leur courage. En mai, arrivent les renforts de Bernard de Cazenac, de Robert de Vais et de Vezian, vicomte de Lomagne, cinq cents chevaliers. En juin, le jeune comte Raimon, arrivé dans la viUe, était descendu « au moutier du baron Saint-Sernin ». Il avait été accueilli avec transport. « Pour lui faire fête, il ne resta pucelle en chambre ni en demeure. » La campagne nouvelle s'annonçait sous les plus heureux auspices.
Dernière phase Les hostilités recommencèrent après Pâques (15 avril 12 18).
du second siège gjjj^o^ de Montfort sentait que son prestige et sa fortune de Toulouse. , . . ^. , , . .
Mort même étaient en jeu. Il s obstinait avec une sorte de rage
de ISIontfort. froide. « La ville me tuera ou je la détruirai », disait-il, selon la Chanson. Il recommença ses furieuses attaques par le « pla » de ]\Iontoulieu. Il fut constamment repoussé. L'espace qui s'étendait devant la porte était devenu un affreux charnier Le chef des croisés s'exaspérait de « voir lièvres résister aux lévriers ». Au mois de juin, il assaillit les deux tours qui constituaient, du côté de Saint-Cyprien, la tête du pont de la Daurade. Une inondation venait d'emj^orter ce pont, que les Toulousains remplacèrent par une passerelle de bois. Montfort s'empara d'une des tours, qu'il garnit de soldats; mais il ne put jamais déboucher sur la rive droite. Alors, il tourna ses efforts vers un autre front. Il avait fait construire une grosse machine, la « chatte », sorte d'hélépole, d'où les hommes d'armes pouvaient escalader commodément les remparts; il ordonna qu'on l'approchât des murs voisins du château, vers la porte Montgaillard. Ses troupes n'y purent parvenir. Tandis que la lourde machine s'avançait « à petits sauts » entre le mur et le château, les trébuchets et pierrières des
Toulousains l'endommageaient gravement et la rendaient intenable. Il résolut alors de tenter un grand assaut avec toutes ses forces; les Toulousains le prévinrent et, le 25 juin 1218, de grand matin, ils sortirent pour détruire la chatte. Simon assistait aux matines, à vSaint-Nicolas, de vSaint-Cyprien; il voulut entendre la messe jusqu'au bout, malgré les mauvaises nouvelles qu'il recevait du combat de la porte Montgaillard ; il s'arma enfin et accourut. Quand il arriva, son frère Gui venait d'être tué. Comme il s'approchait
Remparts de la Ville - Porte Montgaillard Touloii.ic niûiiamcnla/e el pittoresque
de son corps, une pierre lancée par une machine qu'avait fabriquée un charpentier du bourg et que servaient des femmes et des jeunes filles (^) vint tout droit « où il fallait » et frappa le comte sur son heaume d'acier, « de sorte que les yeux et la cervelle, les dents, le front et la mâchoire lui volèrent en éclats et qu'il tomba par terre, mort, sanglant et noir » i^).
1. Cette pierrière a été conservée assez longtemps coininc une sorte de relique, puisque Jean de Garlande (V. chap. suivant), dans son séjotxr à Toulouse (1229-1232), a pu la voir et nous la décrit dans son Dictionarius (éd. Scheler, i53)j d'après de Paetow, le Morale Scolarium de Jean de Garlande, Berkeley (U. S. A.), 1927, p. 93, note 46.
2. Dans un tableau : La Muraille, qui orne la salle des Ulustres du Capitole, à Toulouse, Jean-Paul -L,aurens a symbolisé cet épisode de notre histoire locale. C'est un fourmillement de travailleurs musclés, vigoureux, s'entre-croisant, grimpant sur des échelles, transportant poutres et briques. Le travail est presque fini,
Découragement des assiégeants.
La mort de Simon, (( qui en faisant tant de mal avait acquis tant de renommée », écrit Voltaire, et celle de son frère répandirent la consternation dans le camp des croisés. Le
corps du vainqueur de Muret, apporté à l'évê- (|ue Folquet, fut par ses soins enseveli, à la tin de juillet, à l'église Sainte-Croix, de Carcassonne(^). Par contre, la joie fut immense à Toulouse : les cors, les trompes, les timbales, les tambours, les petits clairons mêlèrent leur tapage aux sonneries des cloches.
La mort de Montfort était pour la ville la ])lus décisive des victoires, car, seule, l'énergie surhumaine du chef des croisés était capable de soutenir l'œuvre difficile qu'il avait entreprise. Son fils Amaury, héritier de ses conquêtes, ne posni sa vaillance, ni son prestige. Il
La iiiorl Je iSi/iion Je ^Jlûiilfoii
sédait ni ses talents,
le hourd de la tour d'angle est à peu près posé, le raangonneau dont le projectile doit tuer le comte est préparé. Dans un nuage, à gauche, le lion de Montfort avance, tandis qu'à droite les saints protecteurs de la viUe exhortent les travailleurs et sonnent le raUiement. A l'horizon se profile la ligne bleue des Pyrénées. C'est une page épique où passe le souffle de la Chanson de la croisade. L,'artiste a composé Cette grande toile avec une sorte de ferveur patriotique; on y sent la fierté de l'Occitan heureux de célébrer la leçon d'énergie donnée par un peuple de civilisation douce et raffinée et sa victoire sur les hordes barbares du Nord (Henri Ramet, Le C apitoie et le Parlement de Toulouse).
I. Il existe, à l'église Saint-Nazaire, de Carcassonne, un bas-relief d'un art assez grossier, qui représente une scène de siège, un rempart crénelé, une pierrière, des femmes; on a cru y voir la mort de Montfort. De Malafosse conteste absolument cette mterprétation, inais il croit cependant probable que cette sculpture représente le siège de Toulouse {Revue des Pyrénées, 1892, p. 755).
essaya néanmoins d'incendier les portes de la ville. Ce fut en vain; le découragement avait brisé l'élan de ses soldats. Le 25 juillet 12 18, après avoir mis le feu à tous les baraquements de Saint-Michel, il leva le siège et se retira à Carcassonne.
Les épreuves de Toulouse n'étaient pourtant pas terminées Levée du siège, par cette victoire. Amaury ne put se maintenir longtemps Arrivée
dans ses autres possessions. L'année suivante (1219), le prince t • a ^F Louis de France conduisit à son secours une armée de che- Troisième valiers à sa solde ; Raimon Yl tenta de le détourner de cette ^^^g^ ^^ Toulouse, expédition, tandis que le paj)e Honorius III l'exhortait, au contraire, à persévérer. Quant aux Toulousains, la perspective d'avoir à lutter contre le fils de Philippe- Auguste, suzerain de leur comte, ne laissait pas de les embarrasser. Ils tinrent un parlement où Pelfort, le beau parleur, proposa de lui envoyer des protestations de soumission, à condition qu'il entrât à Toulouse avec une faible escorte; sinon on lui résisterait. En attendant, on invoqua les saints protecteurs de la cité ; les consuls firent allumer (( le luminaire de Saint-Exupère en l'église abbatiale de Saint-Sernin, sous la voûte souveraine où est le noble clocher ». Mais le prince Louis, catholique fort dévot, venait en croisé et non en concihateur. Il fallut se résoudre à la guerre. Tandis qu'Amaury et le prince royal s'emparaient de JMarmande, le comte de Comminges faisait prisonnier, devant ]\Ieillan, un de leurs lieutenants, Joris. Le jeune Raimon et le comte de Foix battaient, à Baziège, le corps de Foucaud de Berzi. Le 16 juin, Louis parut devant Toulouse. Le jeune Raimon avait organisé la défense avec le vicomte Bertrand et son frère Roger-Bernard de Foix, avec Guiraud de Minerve, Arnaud de Comminges, Guiraud de Gourdon, le seigneur de L'Isle-Jourdain; dix-sept barbacanes avaient été aménagées en avant des portes; des vivres furent distribués par les consuls, les reliques mises en sûreté; mille chevaliers et les milices urbaines assuraient la garde de l'enceinte et formaient un corps de réserve pour les sorties. L'armée française, où figuraient Enguerrand de Couci, évêque de Châlons, Jean de Béthune, évêque de Cambrai, et le
Impuissance d'Amaury
de Montfort
Mort de RaimonVI.
Rainioii VII.
comte de Rodez, s'épuisa en multiples assauts aussi vains que meurtriers. I^'évêque de Cambrai fut tué dans l'un d'eux. Le i^^ août, après six semaines d'un siège infructueux, le prince Louis leva le camp en abandonnant ses machines que brûleront les assiégés.
La croisade des Albigeois se concluait donc par un échec retentissant. Le catharisme même, en dépit des massacres, semblait encore vivace. En 1222, un concile réunit, à Pieussan, dans le Razès, une centaine de « parfaits » présidés par Guillabert de Castres, « évêque des Toulousains », qui procéda à l'ordination de prélats de la secte. Les diocèses de Narbonne et de Béziers étaient en pleine révolte contre Amaurj- qui avait dû abandonner, en 122 1, le siège de Castelnaudary et qui perdait le château de Montréal où commandait Alain de Rouci, la ville et la région d'Agen. En vain, Honorius III, par le décret du Latran (25 octobre 1221), prononça-t-il la confiscation des domaines du jeune Raimon, en exhortant Philippe- Auguste à exécuter la sentence; en vain, Amaur}offre-t-il au roi les domaines qu'il tient nominativement de son père; en vain, le pape écrit-il au roi, le 24 mai 1222, pour lui confirmer cette offre. Philippe-Auguste demeure indifférent à cette aubaine ; sans doute, vieilli et fatigué, ne voulait-il pas risquer de compromettre, par un échec dans le Midi, les succès de sa politique dans le Nord; il préférait attendre, - sûr, avec le temps, de recueillir cet héritage, en plaçant la couronne sur la tête de son fils Louis, le croisé de 12 17 et 1219. Sa mort (1223) eut pour effet d'abréger les délais.
En même temps que Philippe- Auguste disparaît, Raimon VI (septembre 1222) est frappé d'une attaque dans la maison de Hugues de Jean, au bourg Saint-Sernin. Avant d'expirer, il fut absous par l'abbé, en présence des Hospitaliers qu'il avait comblés de bienfaits. Son corps, enveloppé du manteau de l'ordre à la grande croix blanche, fut inliumé dans la basilique. Il mourut à soixante-six ans, laissant le souvenir d'un prince ami des femmes, du jeu et de la poésie, mais dépourvu, sinon de vertus guerrières, du moins de volonté et de sens politique. Le jeune Raimon, qui prit le nom de Raimon VII, lui fut bien supérieur. Son expérience des affaires s'était formée au milieu des pires épreuves qu'il avait vaillam-
ment supportées. Bon soldat et habile politique, il eut l'infortune d'hériter d'un pays épuisé, au moment où la royauté française, devenue puissante, était représentée par des personnages de haute valeur, Blanche de Castille et son fils Louis IX.
Cependant, de 1222 à 1224, Raimon VII reprend, région Victoires
par région, place par place, ce qui restait de ses Etats au pou- ^^ Raimon VII.
/ Echec
voir des croises, notamment Penne, Verdun, le comté de ^ç,
Melgueil. Le 14 janvier 1224, Amaury de Montfort, aban- sa réconciliation
donné de ses troupes, après avoir traité avec les comtes de ^^^'^ l'Eglise.
Toulouse et de P'oix, évacue Carcassonne où rentre le jeune
Scciiii Je Rainion JIl
Raimon Trencavel. Le cardinal Conrad, évêque de Porto, légat du pape, demande l'aide du roi Louis VIII, auquel Amaury cède tous ses droits. Mais Raimon VII députe une ambassade à Rome pour solliciter son pardon. Honorius l'accueillit favorablement, suspendit la nouvelle croisade. Un concile s'assembla à Montpellier (août 1224) pour conclure la paix entre l'Eglise et le comte de Toulouse Malheureusement, Raimon VII se heurta aux défiances qui avaient
Expédition
de Louis VIII.
Sa mort.
Raimoii VII
fait la. paix
avec Louis IX
à Paris.
rendu tout accord impossible avec son père; les évêques l'accusaient de vouloir établir dans ses Etats la liberté de conscience. Le pape envoya un nouveau légat, le cardinal de Saint-Ange, qui réunit un nouveau concile à Bourges (novembre 1225). Le comte s'y rendit, il n'y put dissiper des préventions obstinées et fut solennellement excommunié. La croisade allait recommencer contre lui.
Cette fois, le roi Louis VIII en assuma la charge avec une armée toute royale et exclusivement française. Ses forces s'étant rassemblées à Bourges, il partit en mai 1226. Tout plie devant lui. Avignon, seule, refusa fièrement le passage; assiégée par les ro3'aux, la ville se rendit. Jusqu'à quatre .lieues de Toulouse, Louis VIII ne trouva plus de résistance; il établit deux sénéchaux à Beaucaire et à Carcassonne. A l'automne de 1226, il se trouvait à Pamiers, où il tint une grande assemblée des évêques et barons du Midi. Seuls, les comtes de Toulouse et de Foix restaient en armes. Sans doute, le roi, qui se souvenait de son cuisant échec de 12 19, remit-il à plus tard l'attaque de Toulouse; mais il mourut à Clermont-d' Auvergne, le 8 novembre 1226. Le commandement de l'armée royale passa à Imbert de Beaujeu. Il fut battu par Raimon VII, qui s'empara d'Auterive, de Castelsarrasin et qui se rendit maître de la vallée de l'Agout. Imbert et Folquet vinrent cependant établir leur camp à Montauban (1228) et, n'osant donner l'assaut à la ville, saccagèrent tous les environs.
Grégoire X, qui venait de succéder à Honorius III (1227), était plus disposé que son prédécesseur à entrer en accommodement. Au reste, Raimon VII se fatiguait d'une guerre sans issue. Des conférences s'ouvrirent, en 1228, à Meaiix, sous la médiation du comte Thibaut de Champagne, entre Raimon, le cardinal de Saint-Ange, légat pontifical, et les gens du roi. Elles aboutirent au traité de Paris (12 avril 1229) (1), si important pour Toulouse et le Midi. Raimon VII abandonnait au roi toute la partie rhodanienne et méditerranéenne de ses possessions (les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne). Il ne conser\^ait que le Toulousain, l'Albigeois,