Histoire de trente heures
Pas de droits politiques, pas d'association possible pour les demander, une chambre qui ne représentait pas le pays, des députés qui fonctionnaient dans le parlement pour le ministère, un budget de seize cents millions, des finances en déficit, une diplomatie qui avait reçu mission expresse de soutenir les puissances absolues contre la nationalité des peuples, tels étaient les résultats les plus positifs de l'escamotage de Juillet! Était-ce en gouvernant selon ou contre les principes de cette révolution, qu'on était descendu à ces misères de la politique ministérielle? N'était-ce pas en déviant des conditions qu'elle avait imposées à ceux qui, seuls, en avaient profité, qu'on était arrivé à ce désordre moral, menaçant la société entière?
Voilà les questions qui, depuis longtemps. j>reoccupaient les esprits en France, graves problèmes amenant nécessairement cette question nouvelle : Quel sera le remède à ce lonjf mal de dix-huit ans?
Et la raison et l'expérience répondaient : Réforme ou révolution!
Un homme d Klal d'un pays voisin n dit : « Je veux la réforme, parce que je ne veux pas « de révolution 1 » Les hommes de l'état de choses qui vient de finir n'ont pas voulu l.i réforme, et ils ont eu une révolution 1 Une révolution était la conséquence logique de cette obstination fatale qu'on ne peut expliquer que par cet esprit de vertige et d'erreur,
• De la chule des rois funeste avani- coureur. -■
VA pourtant, les avis ne leur avaient pas manqué 1 Assez de paroles éclatantes, et grossies par les mille échos de la presse, se sont élevées, qui leur ont dit: Prenez garde I la mesure du mépris et de la désaffection est comble; une goutte encore, et la coupe va déborder!... lis n'ont pas tenu compte de ces conseils, la goutte est tombée.... Malheur sur
**ux. C étail une goulle de sang qui les a tou.s tachés au front et dont ils ne se laveront pas!
La session de ^847, ce long scandale, cette immonde exhibition de lâchetés, de hontes, de souillures et de corruption, cyniquement couronnée par le satisfecit de la vénalité, avait soulevé tous les esprits ; et ce fut une nohle et féconde idée que celle qui fit élever une tribune du droit commun, de la vérité, de la nationalité, à côté de cette autre tribune de la chambre où nulle parole libérale et généreuse ne pouvait être prononcée, sans exciter des clameurs d'indignation et de colère.
Paris, comme toujours la première, quand il s agit de ces généreuses déterminations qui sauvent un pays, donna le signal de ces démonstrations réformistes. Le banquet du Château-Rouge fut le point de départ de cette réaction de l'honnêteté et de la conscience publiques, contre les bassesses de la paix à tout prix et les infamies de la corruption à toute taille. Des paroles prophétiques y furent prononcées :
«Les atteintes portées à la liberté peuvent se réparer ; la France a déjà traversé de diffi-
eiles eï (Jangercuses épreuves; elle en a triomphé ! Un seul jour de victoire de Topinion publique peut emporter toutes les mesures rétrogrades et liberlicides dont on a chargé ce pays.
« Puisse le glorieux drapeau de la liberté nous rallier tous, faire cesser toutes les divisions puériles de personnes et de mots qui nous af- Jaiblissent en face de l'ennemi commun , et puisse la France, sous ce glorieux drapeau, refaire ce qu'elle a manqué en 1850!
(< Que notre réunion devienne le signal de manifestations semblables sur tous les poinls de la France 1 Que partout s'organisent des comités, que partout se régularise le travail du patriotisme ! A un parti qui, sous prétexte de conserver, a fait tomber le gouvernement dans le désordre et l'anarchie, opposons l'exemple de l'union, de l'ordre et de la discipline. »
Le pays répondit à cet appel. Colmar, Strasbourg, Bar-le-Duc, Epinal, Coulommiers, Reims, Soissons, Saint-Quentin, Compiègne, Arras, Amiens, Avesnes, Bélhune, Yalcnciennes. Cambrai, Maubeuge, Rouen, Forges, Le 'Neubourg, Damville . Saint-Denis, Saint-
Germain, Meaux, Chartres, L lie en-Jourdain, Montargis, Orléans, Melun, La Charité, Autun, Châteaudun, Limoges, Vitré, Loudéac, Ilochechouart, Saintes, Périgueux , Condom, Castres, Montpellier, Valence. Saint-Marceilin, Pont-de-Beauvoisin , Romans, Vienne, Lyon, prouvèrent énergiquementque TindiffértMîce politique dont M, Odilon Barrot se j)laignait au Château-Rouge n'était pas un mal irréparable. Honneur à ces villes généreuses qui, les premières, ont senti la vie leur revenir au cœur et la honte leur monter au \isage, quand, en ouvrant les yeux, elles ont vu que le ruisseau fangeux où le juste-milieu stationnait était devenu torrent , et menaçait d'entraîner dans ses flots immondes les premiers biens d'une nation : son honneur, sa conscience et sa foi dans l'avenir.
Ces manifestations n'offrirent pas, toutes, le même caractère. Les unes se bornèrent à émettre le vœu d'une réforme de la loi électorale, comme moyen de consolider la monarchie constitutionnelle et les institutions de Juillet; îes autres, plus avancées dans la voie du profjrès, ûrent entendre qu'il ne s'agissait pas, puui*
fi
guérir les abus, de les réformer , mais de détruire radicalement ce qu'ils accusaient d'eu être la cause, Torigine et le maintien. Ainsi deux partis, dans le mouvement d'opposition, se trouvaient en présence, celui qui. avec la gauche parlementaire, faisait, du maintien de ce qui existait, la première condition, la condition sine quâ non de toute amélioration, et celui qui, avec la gauche radicale, ne voyait .pas d'amélioration possible, sur la base étroite de la Charte de 1830. La Gironde et la Montagne reparaissaient avec leurs luttes.
En face de la Charte, qu'il nommait une implantation anglaise, le banquet de Mâcon glorifia, par l'oigane de M. F. Flocon, la déclaration des droits de l'homme par la Convention; et, à Dijon, Ton salua les réformistes du nom d'éclaireurs de la Montagne.
« Aux démocrates de Lille! s'écriait-on dans « ce banquet, à ces amis de cœur qui ont su im- « primer à leur patriotique réunion le seul ca- • chet qui convienne à toutes les grandes cho- « ses, le cachet de la démocratie ! A eux enfin, 0 qui ont su parfaitement distinguer et choisir « le bon grain de l'ivraie! Us ont bien mérité
« de noire jKiili : honneur u cu\l iU uuL di- « onenienl Iracé la iiiyrcheque tous les démo- - crates doivent suivre en pareille occurrence ; « ils ont fait preuve d'un véritable courage 'i civique,
« Nous les suivrons de près dans cette voie '< radicale. .Notre étape est facile, car, pasbez- « inoi l'expression, nous n'avons pas de barn reaux dans les roues, et j'espère bien qu'ici « nous voguons à pleines voiles dans les eaux « fortes et pleines de la pure démocratie !
« Aux démocrates de Lille!
« A vous ausçi, nos amis de Paris, que nous • avons le bonheur de posséder aujourd'hui « à nos côtés. A vous, hommes du progrès et « de l'avenir, publicistes, poètes, artistes, phi- « losophes! A vous, les éclaireurs de la Mon- 0 tagne qui enfanta déjà deux immortelles « révolutions, et que le temps et les événements « ont fécondée d'une nouvelle et double gesta- « lion, dualité nécessaire : révolution politique <f comme moyen, et révolution sociale comme « but.
'( A vous tous qui poursuivez ce but humain nitairel »
M. Odiloii Bari'ol el ses amis rcpoiiduient à ces défis avec ce dédaigneux aplomb, celte iinperturhal)le importance qu'on leur connaît. Ceux qui les attaquaient étaient, disaient-ils, des voltigeurs de 95, et ceux-ci répondaient que cela valait bien le voltigeur de ^815.
Ces défis, ces menaces, ces exclusions, qui signalèrent la première campagne de l'opposition en dehors de l'enceinte législative, furent recueillis avidement par le journal du pouvoir. Puisqu'ils s'entendaient si mal, disait-il, au moment de l'attaque, les réformistes s'entendraient moins encore quand le pouvoir, prenant sa revanche, deviendrait à son tour agresseur. Cette division dans les rangs de ses ennemis défraya maint numéro du Journal des Débats, car il la constatait sur tous les tons. Ecoutez-le au mois de novembre \ 847 ! Sa joie, en signalant ces désaccords, prouve que ses patrons espéraient en tirer parti.
« Trois banquets à la fois! Et nous qui di- « sions que les banquets étaient finis! Un ban- « quel montagnard à Dijon, un banquet fou- « riérlste h Montargis , un banquet Odilon ft harrot'à Conipiègne! M. Duvergior deHau-
t raiine doit être bien fier de son œuvre; elle « grandit et prospère à vue d'œil. Déjà les ban- « quels montagnards lancent des défis et des « meiiaces aux banquets girondins de la gau- « clie. Oii se proscrit inutuellemenl des salles « à manger, en attendant des proscriptions « plus sérieuses. Pour avoir exclu M. Odiloii « Borrot du banquet de Lille, M. Ledru-Roilin a a été exclu du banquet d'Amiens.
« En revanche, les montagnards de Dijon « ont exclu la simple opposition, de peur qu'un o modérantisme suspect ne vînt souiller leur « grande et pure manifestation terroriste !
« Si Yenneini commun n'était pas là pour « séparer les combattants, il y a déjà longtemps « que les montagnards de Dijon et les giron- « dins de Compicgnc, M. Odilon Barrot et « M. Ledru-Roilin, en seraient aux prises avec « d'autres armes que d'innocentes paroles et « de ridicules exclusions. »
Ce persifiage allait tout à fait dans le sens des rancunes deLouis-Pliilippe et des ambitions de Guizot. Pour Louis -Philippe, l'affaire des banquets était non-seulement une menace à son pouvoir, mais une injure à sa personne.
On élail cou\eiiu domellre son nom dans Its toasls que développeraient les orateurs de ces tribunes improvisées, et quand par hasard ce nom s'y glissait, un silence glacial l'isolait de toutes les joies, de toutes les sympathies des convives; ou Torchestre, pour le couvrir, faisait tonner la Marseillaise.
Pour donner un nouvel essor à sa politique à outrance, le ministère Guizot n'avait pas négligé d'exaspérer cette susceptibilité de vieillard. Profondément dissimulé, Louis-Philippe avait employé toutes les forces de sa nature à retenir sur son visage ce masque de modération qui trompait tous les yeux ; mais lâge usant cette énergie, la personnalité et l'égoïsme avec leurs exigences et leurs emportements prenaient le dessus : il n'avait plus la force d'êUe hypocrite.
L ouverture de la session de -1848 fut l'occasion que saisirent la royauté, sortie hors de ses rails par le choc de la personnalité, et le mi- 'nistère, espérant placer son inamovibilité sous la sauvegarde de cette dignité offensée; il fut décidé aux Tuileries qu on attaquerait les banquets réformistes dans le discours de la cou-
roiiiie, et les colères qu ils avaient allumées s«^ traduisirent par le paragraphe suivant :
« Messieurs, plus j'avance dans la vie, plus je consacre avec dévouement au service de In France, au soin de ses intérêls, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a donné <'t me conserve encore d'activité et de force. Au milieu de l'agitation queiom^nteni des passions ennemies ou aveugles ^ une conviction m'anime et me soutient : c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'Etat, les moyens assurés de surmonter tous ces obstacles et de satisfaire aux intérêts moraux et matériels dp notre chère patrie. Maintenons fermement , selon la Charte, l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons ûdèleinent , selon la Charte, les libertés publiques el tous leurs développements : nous transmettrons intact, aux générations qui viendront après nous, le dépôt qui nous est confié , et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres. »
Cet impudent défi au mouvement national ne trouva pas d'opposition dans le conseil ;
mais au foyer des liôles des Tuileries nue voix qui, dit-on, eut toujours une grande intlueuce sur les déterminations du chef de la famille, s'éleva pour blâmer cette expression du mécontentement royal et de l'outrecuidance ministérielle. Madame Adélaïde, sœur deTex-roi, avertie par celte perspicacité qui veille dans l'esprit de quelques femmes et leur fait saisir dans une affaire le côté périlleux que l'aveujjlement de la passion dérobe à la plupart des hommes, s'efforça d'arrêter Louis -Philippe dans la voie où le poussaient son irritation et l'entêtement de ses conseillers. Celle qui avait tant fait pour le décider à mettre la main sur la couronne, quand les exploiteurs de Juillet vinrent lui présenter cette couronne et un passeport, en lui disant : Pars ou règne I avait bien le droit d'être entendue et écoutée. Un secret pressentiment, ou cette étrange lumière qui, parfois, éclaire l'âme à la veilled'acquérir, par la séparation de ses organes matériels, la perception des choses de l'avenir, lui disaient qu'il s'agissait encore d'une couronne mise en regard d'un passe-port pour l'exil... passe-port signé, cette fois, |)ar Guizol et Duchâlel, et qui
n'aurait de valeur que si la générosité du peuple y mettait son visa.
L'attaque fut vive, la résistance opiniâtre. Les forces de la princesse, affaiblie par la maladie qui sévissait alors à Paris, achevèrent de s'user dans cette lutte de la prudence et de l'habileté contre les témérités du dépit et de la colère : elle ne se releva pas du canapé où elle était tombée, épuisée, en voyant que la résolution de son frère était irrévocable. C'est moins la grippe qui l'a tuée, que l'obstination et Taveuglement de ce frère, qui ne voulait pas qu'on le sauvât.
Et cependant cette mort imprévue fît sur lui un grand effet. A Dreux, ce Saint-Denis manqué de la royauté expirée, il se montra avec un visage consterné et la contenance du plus profond abattement. Lui qui avait vu, sans une larme apparente du moins, le cercueil de son fils, de l'ainé de sa race, s'enfoncer lentement dans le caveau où se trouve une place qui ne sera pas occupée, il pleura pendant toute la cérémonie. Son stoïcisme était vaincu : l'homme se retrouvait dans le frère éploré, après qu'il avait eu la force de &e tenir en roi en face du
loinbeau du son liLs, ne déviant pus de la iroide impassibilité de Pétiquette.
Un grand changement s'était donc opéré en lui, il faiblissait donc. . . Cet esprit n'avait donc plus Ténergie dont il avait tant besoin? Voilà ce qu'on disait autour de lui... Oh ! vraiment oui, c'est un état en dehors de tous les éléments de r humanité, et une anomalie monstrueuse, cette royauté qui ne permet de laisser éclater son cœur qu'à la condition de montrer, dans chacune de ses larmes , un signe de déchéance morale, un présage de chute à venir.
Promeneur solitaire , et habitant alors le pays où s'accomplissait cette triste cérémonie, la dernière qui accolera, dans ce pays, le titre le plus élevé des grandeurs humaines au mot qui consacre le domaine exclusif de l'égalité: Obsèques Royales, nous vîmes passer la voiture qui ramenait Louis-Philippe au séjour de ses illusions. Nous ne nous doutions pas alors que deux mois plus tard, roi détrôné et fugitif, il passerait sur cette même route dans un pauvre cabriolet sans escorte, allant chercher furtivement un asile, pour sa prennière nuit de pro-
scription et d'exil, auprès de ces tombeaux des siens; lieureux, dans sa haute infortune, s'ils eussent été les seuls qu'il laissât derrière lui ! Mais nous fûmes frappé de la tristesse et de la lugubre apparence de son cortège, et de cette lourde voiture de voyage, cheminant sous uu ciel assombri par le soir et l'hiver. Peut-être, alors, pensait-il à tous les convois qu'il avait menés depuis son avènement au trône ; car les plus belles fêtes de son règne ont été des enterrements. Peut-être pensait-il à cette liste fatale des destinées qui se sont trouvées mêlées à la sienne :
Casimir Périer^ mort fou de colère et de désespoir.
Lafîtte, l'opulent banquier, le parrain de la Révolution de 4830, mort dévoré par les chagrins et ruiné.
Le maréchal Mortier, périssant victime de la machine de Fieschi.
M. Humann, le ministre des finances, terriflé par le spectacle de la banqueroute, mort d'apoplexie foudroyante.
Pajol , le héros de Rambouillet, mort à
la suite dune cliule, daus un escalier des Tuileries.
Gisquet, voyant s'éteindre sa vie politique dans les hontes d un procès scandaleux.
M. Villemain , surpris par une aliénation Hientale, dans Texercice de ses fonctions ministérielles.
M. Martin (du Nord), ministre de la justice et des cultes, mort sous l'empire de la même maladie.
Le duc d'Orléans, se brisant la tète sur une route, en voulant sauter de sa voilure.
Cubières et Teste, tous deux anciens ministres et pairs de France, déshonorés et dégradés tous deux , ce dernier essayant de se suicider, et condamné à la prison pour plusieurs années.
Le duc de Praslin, pair de France et chevalier dhonneur de la duchesse d'Orléans, mettant fin à ses jours par le poison , après avoir accompli le plus odieux des crimes.
Le prince d'Eokmuhl, autre pair de France, ami d'enfance des princes d'Orléans, atteint d aliénation mentale.
M. le comte Bresson, le négociateur deo
mariages espagnols, ambassadeur à JNaples et pair de France, se coupant la gorge avec un rasoir.
Enfin, M. le comte Mortier, diplomate et pair de France, atteint de folie furieuse !
Quel que fut le motif de l'affaiblissement des facultés mentales de Louis-Philippe, et sans pouvoir dire s'il fut réel ou supposé, le bruit s'en répandit dans le public : on disait qu'il se livrait à des emportements fréquents pour les moindres motifs, et que sa force de volonté dégénérait en un entêtement abrupte, qui n'admettait ni remontrances ni contradictions. Sa santé, ajoutait-on, se ressentaitde celte altération de son esprit, et, plusieurs fois, la nouvelle de sa mort circula dans Paris.
Ce fut sous ces auspices que s'ouvrit la discussion de l'adresse en réponse au discours du trône. L'exaspération des esprits dans l'opposition était très vive ; car les commissions chargées d'élaborer le projet s'étaient, comme toujours, fait l'écho des paroles de la royauté, et les mots néfastes se trouvaient reproduits dan^i
leur trd\ail a\ec une &ei\ile coiuplaibaïKc.
« Sire, disait ce projet d'adresse, en vous dévouant au service de notre patrie avec ce courage que rien n'abal, pas même les coups qui vous atteignent dans vos alTeclioiis les plus chères; en consacrant votre vie et celle de vos enfants au soin de nos intérêts, de notre dignité, vous affermissez chaque jour Tédifice que nous avons loiidèavec vous. Comptez sur notre appui pour vous aider à la défendre. Les agitations que soulèvent des passions ennemies, ou des entrainements aveugles, tomberont devant la raison publique, éclairée par nos libres discussions, parla manifestation de toutes les opinions légitimes dans une monarchie constitutionnelle. L'union des grands pouvoirs de l'Etat surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels du pays. Par cette union, Sire, nous maintiendrons Tordresocial et loutesses conditions; nous garantirons les libertés publiques el tous leurs développements. Notre charte de 1850, par nous transmise aux générations qui nous suivent comme un inviolable dépôt, leur assurera le plus précieux héritage
(ju il boii Jouuo aux lui lions lie recueillir : l alliance de l'ordre et de la liberté. »
Un fait plus significatif encore que ces paroles était venu, en outre, corroborer ce défi à l'opposition, et prouver que le ministère était décidé à faire passer cette invincible résistance au voni national, de son langage dans ses actes.
Les électeurs du ^2" arrondissement de Paris avaient organisé un banquet pour le 19 du mois de janvier. Libres de se réunir dans une maison particulière , ils s'étaient bornés à en donner avis au commissaire de police du quartier. Réponse leur fut faite que M. le commissaire de j)olice refusait son autorisation et s'opposait formellement à ce que le banquet eût lieu.
La réponse des commissaires du banquet ne se fit pas attendre :
« Vu la sommation de M. le préfet de police,
« La commission du banquet réformiste du \'2^ arrondissement s'est réunie, et considérant qu'en fait nulle autorisation n'a été sollicitée; que M. le préfet a bien voulu confondre une déclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet avec une demande en autorisation tju'on n'avait ni à demander ni à refuser : s'ap-
puyaiit sur les lois de 1854 et -i83-4 qui ne prohibent point les réunions accidentelles; sur les déclarations formelles de l'orateur du gouvernement dans la discussion de ces lois ; sur le récent jirrêt delà cour de cassation et sur la pratique constante du gouvernement , la commission décidée l'unanimité qu'elle regarde la sonimation de M. le préfet de police comme un acte de pur arbitraire et de nul effet.
« Pour la commission du banquet; ;t Le comité exécutif, Gobeiit;
RoiNviLLE, caissier;
BocQUET, secrétaire. »
Les électeurs du 12" arrondissement persistèrent donc à se réunir, et M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, interpellé à la chambre des pairs par M. d'Alton-Shée, déclara que ce banquet paraissant devoir entraîner des inconvénients graves, c'était par son ordre exprès ijuil avait été interdit, et non pas, comme on le disait, par le préfet de police. Cela signifiait tout simplement, dans la bouche d'un ministre que la réunion projetée avait, à ses yeux, tous les caractères d'une sédition.
il était facile de répondre d'une maniert? péremptoire aux assertions calomnieuses do M. le ministre de Tintérieur. Plusieurs réunions avaient précédé, ayant pour objet la nomination de messieurs les commissaires du banquet. Dans l'une de ces réunions préparatoires, la question de principes avait même été posée et résolue dans le sens d'une manifestation uniquement réformiste.
Dans une réunion suivante, avaient été nommés par voie d'élection les membres qui devaient composer la commission.
Pour bien apprécier l'esprit qui dirigeait ces réunions préparatoires et la portée des accusations de M. Duchâtel, il suffit de citer les noms désignés pour cette réunion, tous noms honorables, qui auraient dû offrir aux susceptibilités de M. Duchâtel de suffisantes garanties :
MM. Delettre, membre du conseil général; Barbet, chef de bataillon de la 12' légion, chef d'institution; d'Heurlé, id.; Cailloux, id.; Collette, capitaine; Bailly, id.; Véron, id.; Gohert, id.; Mary, id.; Drouot, id.; Roinville, id.; Chazelet, id.; Hennequin, id.; llavinet, id.; Détalle, id.; Méry, sous-lieutenant; Hellitasse,
sergent-major; Duménil. propriétaire; Bocquet, etc., etc.
Voilà pour l'esprit des assemblées préparatoires. Que l'on iiif^e maintenant Tesprit de la commission elle-même : la présidence du banquet avait été offerte à M. Boissel, député du 12* arrondissement; lavice-présidenceàM. Poupinel, lieutenant-colonel de la ^2* légion.
De ces faits, il résultait que c'était la garde nationale, toute une légion représentée par ses chefs, qui provoquaient les déflances et les colères du gouvernement. L'on voit, tout de suite, la portée de l'acte ministériel.
La réponse du comité du l2'arron(li!^sement, sa résolution de donner suite à son projet, maljTré la déclaration du ministre Duchatel, dominèrent le débat de la Chambre des députés et restèrent à l'horizon politique comme ces nuages qui nous apportent les tempêtes. C'est d'abord un point noir, puis il avance, grossit, grandit, aspirant les vapeurs de la terre, se chargeant de son électricité, et amoncelant dans ses profondeurs les foudres destinées à frapper le fatte des j)alais et à terrifier les superbes. C'était le dernier recours, la dernière arme de l'opposi-
tion, el la majorité l'eut bientôt mise dans la nécessité d'y avoir recours, en repoussant tous les efforts faits pour la modérer, toutes les tentatives essayées, même dans son sein, pour amener une transaction. Par son vote du 44 février, elle se lit l'exécuteur implacable de la politique à outrance, et, à la suite de cette exécution, plus de cent députés, de ceux qu'on venait de déclarer aveugles et ennemis, se réunirent pour aviser au parti à prendre. Qu'allait-on faire et comment devait-on répondre à l'acte inqualifiable de la majorité? L'opposition unanime devait-elle en appeler de la majorité parlementaire à la majorité électorale, et traduire le gouvernement devant le pays? En organisant soixante-six banquets aux quatre points cardinaux de la France, que s'était proposé l'opposition? Elle voulait réveiller Tesprit public endormi et l'arracher à son indifférence apparente ou réelle.
Eh bienl croit-on sérieusement que cette dissolution partielle, la convocation de ceni cinquante collèges électoraux, ne créera pas une agitation plus efficace que celle des soixante-dix banquets dont la liste s'est ouverte
an Château-Rouge? Tout cela était assez bien raisonné; mais parmi les membres de l'opposition se trouvaient un grand nombre d'ambitieux qui voulaient rester paisibles et qui repoussaient tout moyen extrême, capable de blesser trop vivement la cour. Ces temporiseurs, sans songer qu'ils entraient ainsi dans la voie des reculades , se contentèrent de constater la violation flagrante, audacieuse, des droits de la minorité et du principe le plus sacré de la constitution; ils déclarèrent en outre que l'opposition resterait à son poste, mais qu'elle poursuivrait par tous les moyens légaux et constitutionnels le droit de réunion. En conséquence, une commission fut nonnnée l)our s'entendre avec le comité des électeurs de Paris, pour réglôr avec lui le concours des députés au banquet qui se préparait à titre de protestation contre les prétentions de l'arbitraire. Les députés frappés par le vote de la majorité résolurent en outre qu'aucun d'eux n'assisterait à la présentation de l'adresse.
La question de la participation de la garde nationale à la démonstration préoccupait aussi beaucoup les esprits; c'était en effet l'un
des points les j)liis délicats df la siluatioii.
Si les choses se passent constitutionnellenient, selon la discipline, disait-on, les députés de la majorité n'ont aucunement le droit de réclamer l'assistance d'un corps constitué, même lorsqu'il s'agit de faire une démonstration légale.
Si, au contraire, le banquet projeté doit avoir Tallure nette et courageuse d'un acte de résistance il des tendances contre-révolutionnaires, il est certain que les gardes nationaux peuvent se mêler à l'opposition , absolument comme les autres citoyens.
Il parait que la difficulté fut résolue de celle manière dans une réunion spontanée qui eut lieu chez un des députés de la gauche. Soixante officiers de la garde nationale de Paris y venaient apporter leur avis aux promoteurs du banquet.
Rien ne s'oppose à ce que nous soyons échelonnés sur la route que vous parcourrez, disaient-ils, mais, seulement, en tant que gardes nationaux sans armes ,Qomm^'\\ nous est arrivé vingt fois, depuis 1850, d'assister à des convois in lierai res. Si nous nous mêlons à vous, ce sei'a
Jonc comme gardiens vigilants de Tordre, et pas autrement.
La réunion tout entière se rangea à ces motifs d'adhésion, très noblement exprimés par M. R***, capitaine en premier d'une compagnie de chasseurs.
Séance tenante, il fut décidé que tous les autres officiers, sous-officiers et gardes nationaux de Paris seraient invités à faire partie de cette manifestation.
Il fut pareillement résolu qu'à la première sommation des agents du pouvoir on rebrousserait chemin, mais, toutefois, après avoir protesté par l'organe d'une commission de déj)utés.
Au moindre symptôme de collision, I on devait prier tous les citoyens présents de regagner leur domicile, tandis que les membres du parlement, frappés dans l'exercice de leur droit, iraient porter leurs griefs à la tribune.
Après ces paroles, la réunion se sépara.
11 fut décide également, par le comité organisateur, que le banquet aurait lieu, non au Mont-Parnasse, ainsi qu'on l'avait d'abord dit, mais bien à Paris, dans une propriété parlicu-
lière, vaste terrain clos, que AJ. le général Thiaix député, possède aux Champs-Elysées ; c'est là que lès ouvriers travaillèrent activement à construire un vaste pavillon.
Pendant ce temps, il se faisait à Paris un grand mouvement dans le sein de la garde nationale ; plusieurschefsdebataillonréunissaient leurs officiers, et dans plusieurs légions on préparait des adresses aux députés deroppositiou. pour les engager à la résistance légale.
L'on dit même que les membres du conseil nmnicipal firent une démarche collective auprès du préfet, pour l'avertir des périls de la crise que des violences téméraires de la part du pouvoir pourraient amener dans la population de la capitale.
Bref, depuis longtemps l'on n'avait vu un concours plus général, une cohésion plus forte de l'opinion.
Le pouvoir, de son côté, ne restait pas inactif.
On assurait que l'artillerie de Vincennes serait tout attelée, dès dix heures du matin, le jour du banquet ; qu'un approvisionnement de cinquante cartouches par honnne venait
d être Juil clans les casernes de la jjarde municipale comme dans celles des troupes de la çtavnison; et qu'enfin, depuisenviron quinze jours, lechemindefer d'Orléanstransportait deTours à Paris des affûts de canon destinés aux forts détachés. Ces affûts étaient, disait-on, voitures par les boulevards extérieurs. Déjà les forts de Montrouge et d'Auhervilliers étaient pourvus. Bicètre le serait bientôt entièrement.
Des troupes étaient rapprochées de Paris, et toutes les garnisons des environs avaient leurs instructions de telle sorte que, grâce aux chemins de fer, 60 ou 80,000 hommes pourraient être rapidement réunis autour de Paris.
A mesure que de nouveaux régiments arrivaient à Paris, les chefs de corps, habillés en bourgeois, étaient conduits par des officiers d'état-major de la place, également en bourgeois, sur les points de la capitale que leurs corps devaient occuper en cas d'alerte, afin de les connaître bien.
Une partie des troupes était chaque jour consignée, non^seulemcnt à Paris, mais dans fu banlieue. Des munitions étaient transportées dans les casernes j ou disait (ju'il s'y km'ii
des approvisionnements de bois et de vivres pour cinq ou six jours.
L'on vit même passer des caissons charjjés de bombes, sur les boulevards : — « Qu'est-ce que c'est donc que ça? demandait un enfant à son père. — Ça, répondit le bourfjeois, c'est la loi de 1791. »
Celait, en eflet, la loi de 1791 que les ministres invoquaient pour empêcber les réunions réformistes.
Le banquet devait avoir lieu le dimanche 20 février; une seconde reculade du parti Barrot le fit renvoyer au mardi. L'on expliqua ce retard, en disant que de nouvelles difficultés s'étaient élevées au sujet du local; mais au fond de ce nouveau répit laissé aux tentatives d'accommodement, se trouvait toujours cet effroi que l'opposition dynastique éj)rouv;iit en pensant à la dure nécessité où elle allait être, de brûler ses vaisseaux en vue du pouvoir ; elle es pérait qu'un jour de travail, la foule serait moindre que le dimanche, et plus facile à contenir ou à diriger. Puis, encore un coup, ne pouvait-on, dans l'intervalle de deux jours,
trouver telle coiubiiiaisoii qui les eieniplât d'en venir à une rupture en place publique, et leur permit de continuer à laver leur linge sale en famille?
C'était à quoi les esprits s'ingéniaient dans la Chambre. Trente-trois députés conservateurs, se portant forts pour sept autres de leurs collègues, firent offrir à M, Odilou Barrot la combinaison suivante , propre, suivant eux, à éviter une crise orageuse au pays.
L'opposition eût renoncé formellement à la manifestation du 22 février ; de leur côté, les députés conservateurs auraient annoncé, pour lundi, des interpellations au ministère sur la question du droit de réunion, et sur les suites déplorables qu'avaient eues ses provocations réactionnaires ; un vote motivé contre le ministère aurait été posé alors pour clore ces interpellations; et les 1 80 députés formant, depuis le dernier vote, la minorité parlementaire, grossis (les quarante nouveaux dissidents, auraient renversé le cabinet, en se prononçant en faveur de Tordre du jour motivé.
Les députés de la gauche répondinMil à ces premières ouvertures. Puis un maleii-
tendu souleva une question d'aiiiour-propre, anéantissement de ce beau projet ; et le mot : Il est trop tard ! ce mot de la situation, que nous entendrons tout à l'heure retentir d'une manière plus terrible, coupa court à ces stratégies pacifiques.
C'en était fait, et le duel était maintenant inévitable entre le pouvoir et l'opposition, malgré tout ce qu'ils avaient tenté, tous les deux, pour ne se porter que des bottes à distance ; on sentait, malgré cette apparence d'exaspération et ce grand bruit de défis et de ferraillement d'épées, que, des deux côtés, l'on avait également peur de cet engagement qu'ils s'étaient vus forcés de prendre : l'un , de défendre le droit sans équivoque, et l'autre, de l'opprimer sans dissimulation.
Mais nous voici arrivés au lundi 2i février, la veille du grand jour! Les journaux de l'opposition, X^Siècle et le National^ parurent, portant en tète de leurs colonnes les déclarations suivantes :
Manifestation réformiste. — « La commission générale chargée d'organiser le banquet du 12e arrondissement croit devoir rappeler que la manifestation fixée à demat?»
mardi a pour objet l'exercice légal et pacifique d'un droit constitutionnel, le droit de réunion politique, sans lequel le gouvernement représentatif ne serait qu'une dérision.
« Comme il est naturel de prévoir que cette protestation publique peut attirer un concours considérable de citoyens; comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise de Libertc, Ordre public, voudront en cette circonstance accomplir ce double devoir, qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la manifestation, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur présence ; que, dans la prévision d'une réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulte;
« La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permît à la population de s'agglomérer sans qu'il en résultât d'encombrement.
« A cet effet, les députés, les pairs de F'rance et les autres personnes invitées au banquet s'assembleront nuirdi prochain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la Madeleine.
« Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont priés de se réunir devant l'église do la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lestiuellesse placeront les invités.
« Le cortège aura en tète des officiers supérieurs de la garde nationale qui se présenteront pour se joindre à la manifestation.
« Immédiatement après les invités et les convives se placera un rang d'officiers de la garde nationale.
« Derrière ceux-ci les gardes nationaux formés en colonnes, suivant le numéro des légions.
"Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes
gens des écoles, sous la couduile de tooimissaires désignés par eux.
« Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue dans l'ordre désigné plus haut.
« Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place de la Concorde et les Champs-Elysées, vers le lieu du banquet.
• La commission, convaincue (|ue cette manifestation sera d'autant plus efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus imposante qu'elle évitera même tout prétexte de conflit, invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau, ni signe extérieur ; elle invite les gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter sans armes. Il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et r<ittilude ferme et tranquille des citoyens.
" La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre ; elle se conlic à la présence des gardes nationaux ; elle se confie aux sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté, et qui sait que pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l'autorité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion. "
A ce véritable manifeste de guerre, le ministère r«^pondil en donnant des ordres pour qu'on afflchnt immédiatement aux quatre coins de Paris la lui contre les uttroupe- Mienttj et la loi qui applique les urlicles -Ào-'i
et 258 du Code pénal aux gardes ualioiiaux agissant comme tels, sans réquisition. On répandit en même temps la nouvelle que le maréchal Bugeaud était nommé gouverneur de Paris. Ces bruits agitèrent vivement la Chambre, et, à la lin de la séance, M. Odiloii Barrot interpella le ministère sur les mesures qu'il annonçait hautement devoir être prises :
— « Le pouvoir un ait-il renoncé au projet de faire de la manifestation réformiste une occasion, pour les tribunaux, de se prononcer sur Tapplication de la loi qu'on voulait opposer au droit de réunion; et la force brutale, seule, allait-elle trancher la question?»
M. Duchûtel, ministre de l'intérieur, répondit que le gouvernement avait bien pu s'en remettre aux tribunaux du soin de prononcer entre ses adversaires et lui, avant le manifeste publié par le comité. Mais ce manifeste, ajouta le ministre, violait toutes les lois sur lesquelles reposent l'ordre et la tranquillité publique. C'était enfin l'acte d'un gouvernement qui se posait à côté du gouvernement constitutionnel.
M. Odilon Barrol qui, ainsi que nous I avons vu, était dans la voie des reculades, commença par déclarer qu'il n'avouait ni de désavouait cet acte, qui n'avait d'autre but que d'entourer la manifestation de toutes les galanties d'ordre public.
L'honorable chef de la gauche fut beaucoup moins clair que M. Duchatel dans ses explications, car l'on savait fort bien, après la séance, que le gouveniemenl maintenait sa position et s'opposerait de toute sa force à ce qu'il nommait une chose contraire aux lois; au lieu qu'on put se demander encore si M. Odilon Barrot, qui u avouait ni ne désavouait le manifeste, ferait honneur à l'invitation des réformistes du 42* arrondissement et à sa propre signature, apposée au bas de la réponse faite à ces honorables citoyens.
liCS déclarations suivantes, qui furent connues dans la soirée, ne laissèrent plus de doute sur Taplatissement complet et définitif de l'opposition.
« Une grande et solennelle manifestation devait avoir lieu aujourd'hui en faveur du droit
<\e iviinion ('onlp-^U' par le goiuememfini. Toutps les mesures avaient été prises poiw asturer l'ordre et pour prévenir toute espèce de trouble. Le gouvernement était instruit, depuis plusieurs jours, de ces mesures, et savait quelle serait la forme de cette j)rotestation. Il n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu du banquet, accompagnés d'un grand nombre de citoyens et de gardes nationaux sans armes.
«11 avait annoncé l'intention de n'apporter aucun obstacle à cette démonstration, tant que l'ordre ne serait point troublé, et de se borner à constater, par un ])rocès verbal, ce qu'il regarde comme une contravention et ce que l'opposition regarde comme l'exercice d'un droit. Tout à coup, en prenant pour prétexte une publication, dont le seul but était de prévenir les désordres qui auraient pu naître d'une grande allluence de citoyens, le gouvernement a fait connaître sa résolution d'empêcher, par la force, tout rassend)!ement sur la voie publique, et d'interdire, soit à la j;opulation, soit aux gardes nationaux, toute participation à 11 lu.inifeslalion projetée.
« Dans celle situalion, les membres de Topposilion, personnellement prolégés par leur qualilé de dépulé, ne pouvaienl pas exposer volontairemenl les citoyens aux conséquences d'une lutte aussi funeste à l'ordre qu'a lu liberté. L'opposition a donc pensé qu'elle devait s'abstenir et laisser au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. Elle engage tous les bons citoyens à suivre son exemple.
« En ne se rendant pas au banquet, l'opposition accomplit un grand acte de modération et d'humanité. Elle sait qu'il lui reste à accomplir un grand acte de fermeté et de justice. »
Et ce grand acte de fermeté et de juslice, savez-vous ce qu'il était? — La mise en accusation du ministère.
Quand on a lu ce réquisitoire, quand on pense que l'opposition n'avait pas même Tespoir de voir les bureaux en autoriser la lecture, on croit voir un soldat marcher au combat sans armes et répondre à de bonnes balles de fusil, à de bons boulets de canon que lui lance Tennemi, par des bulles de savon ou des boules de neige. Il est vrai que l'opposition avait toujours la ressource, à elle connue, de baisser le iront,
dût le plonil) liberticide voler par-dessus sa tôle et derrière elle frapper le peuple, qui ne s'incline pas, lui, sous le feu du canon.
Cette vaine bravade, cette menace sans résultat possible, ne satisfirent que fort médiocrement l'opinion publique, et le comité électoral du 2' arrondissement en dit franchement son avis. Selon lui, c'était un jeu véritable, et il n\ avait qu'un moyen possible pour faire prendre la chose au sérieux et pour donner satisfaction à l'opinion publique : c'était la démission des députés de l'opposition.
Cependant il est juste de dire qu'à la réunion de Toppositioud'où sortit cette vérilable gasconnade, dix-huit députés, parmi lesijuels MM. Dupont (de l'Eure), Marie, Lherbelle, Maurat- Ballanche, Ferdinand de Lastcyrie, Mathieu (Saône-et-Loire), Mathey de Ch;ll<»ns, Thiars, Duvergier de Hauranne, Lamartine, etc., insistèrent pour que I opposition accomplit son acte légal de résistance à l'arbitraire, en se présentant au banquet du ^2' arrondissemeiu. MM. ï.herbette et de Lamartine développèrent les plus fortes considérations dans ce sens. Trois pairs de France, MM. deBoissy, d'Alton-
Shée et JHarcoiirf lurent ilu même avis, et tout porte à croire qu'une détermination dans ce sens aurait été prise par ces généreux citoyens , si l'on n'avait appris positivement que la commission du banquet ajournait la démonstration en laissant au pouvoir la responsabilité des provocations et des violences.
Telles étaient, dans la soirée du 21, les dispositions des esprits dans les deux camps en présence ; la balanee qui devait peser leur sort en suspens penchait alors du côté du pouvoir. Il avait dans son plateau le spectre menaçant de ces fortifications qui bouclaient Paris et pouvaient étouffer ses efforts dans les étreintes de la famine ou sous une pluie de feu ; il avait soixante mille baïonnettes dévouées; il avait tous les intérêts de ses conservateurs, qui allaient continuer à le défendre avec l'énergie que les êtres les plus timides trouvent dans le besoin de garder leur proie ; il avait les frayeurs de la banque, l'indolence de ceux qui ne veulent pas qu'on les éveille et préfèrent leur somme, alors même qu'il se fait dans un lit de fange, à la peine de faire un pas, un seul pas
pour en sortir : et Toppositlon n'avait pour elle qu'un corps désuni , lloltanl, incertain , une voix sans autorité sur le pays, une pensée incessante de ralliement.... Tristes armes de combat à la merci d'une nouvelle prom.esse, et que l'aspect d'un portefeuille ne pouvait manquer d'émousser encore. 11 est vrai qu'un sourd grondement, dans la cité . annonçait que le témoin de ces luttes, ou plutôt de ces escarmouches sans dignité ni conclusion , commençait à s'en occuper. A la lueur des ilambeau\ portés par des enfants, nous vîmes, au coin des rues, de sombres figures s'indigner a la lecture de ces ordonnances qui défendaient les attroupements et rappelaient qu'on ne pouvait paraître avec l'uniforme national, qu en vertu d'une réquisition du pouvoir... Nous entendîmes des paroles de menace, des rires de colère, de moquerie, et nous nous demandâmes si, dans ce plateau si léger sous les ridicules démonstrations de Topposition , le ciel, pour punir encore les rois, n'allait pas faire tomber de tout son poids la colère du peuple.
MjJk PXTITK CiUEBRE.
Dès les premières heures de la matinée, fies groupes nombreux d'hommes de toutes les classes, mais surtout d'ouvriers et d'enfants du peuple, couvrent les places publiques et se meuvent par les rues, suivant une direction commune, celle de l'ouest de Paris.
Le seuil de presque toutes les portes est encombré de femmes ou de personnes qui, plus sédentaires sans paraître moins agitées, semblent vouloir, de leur logis, s'associer à l'intérêt des événements lointains qu'elles pressentent.
A dix heures, se conformant au programme de la veille dont ils n'admettent pas le retrait, les étudiants des écoles de droit et de médecine se réunissent sur la place du
Panlhéon. Ils se lormeut en rangs sur deux files et s'avancent, dans cet ordre, au nombre de quinze ou dix-huit cents, paraissant obéir à la direction d'un jeune homme de vingt ans, d'une slature colossale, placé à leur tète et ouvrant seul la marche. Arrivés aux quais, ils rencontrent un cortège d'environ deux mille ouvriers descendant des faubourgs. Ils fraternisent ensemble et se confondent dans les mêmes rangs, sans altérer l'ordre parfait de leur marche.
Onze heures et demie. — C'est l'heure fixée, la veille, pour la réunion générale à la Madeleine. Étudiants et ouvriers, agitateurs et curieux, s'y trouventen multitude. Des masses innombrables couvrent la place, les rues Royale, Tronchet, l'entrée des boulevards et tous les aboutissants. On chante la Marseillaise. On crie : — Vive la JRé forme ! — ^ bas Guizot! etc. — Quelqu'un signale la maison du cafetier Durand comme le rendez-vous précédemment assigné aux députés de la gauche pour point de départ de leur manifestation avortée, et comme le centre habituel de leurs
crtiiféreuces et réunions. Alors les clameurs Uuiverseiles se dirigent contre cette maison, el les députés opposants sont enveloppés dans les mêmes réprobations que le ministère. Puis les masses s'ébranlent. Pendant qup le j>lus grand nombre choisit la direction de la < liambre, quelques-uns veulent se porter vers la demeure de M. Barrot, pour lui demander compte de sa conduite. D'autres, plus nombreux, se mettent en mouvement vers l'hôtel du boulevard des Capucines, anx cris de : A bas Guizot! Arrivés devant le ministère, ou brise les fenêtres à coups de pierres, on tait fnine d'enfoncer la porte. Tout à coup, les deux battants s'ouvrent, et les cours de l'bôtcl vomissent sur le boulevard un détachement assez fort de gardes municipaux qui balaient (Mi un moment les avenues. Les âgitateiirs repousses se reportent alors vers les masses de la place de la Concorde, occupées à forcer les nbords du pont Louis XV, que défend une double haie de dragons et de chasseurs à che- \al. Ils y réussissent en lançant au galop, à lorce coups de fouet, vers le pont, une lourde charrette. La charrette brise les ranjîs de
la troupe, et la foule envahit le pont derrière elle. Des charges sont ordonnées, mais le sabre au l'ourreau. Quelques hommes du peuple pénètrent au palais de la Chambre, le reste est dispersé par les soldats.
Midi. — Refoulée vers les Champs-Elysées, la foule brise les réverbères, construit instantanément trois barricades sur la chaussée principale, assiège enfin le poste des municipaux du grand carré Marigny. Ces derniers sont contraints, sous une grêle de pierres, à se concentrer dansTintérieur du corps de garde, protégé par les grilles de fer récemment élevées tout à 1 entour. Les Champs-Elysées restent, toute l'après-midi, le théâtre de désordres moins sérieux que turbulents. Dès que les troupes se montrent pour refouler les attroupements, elles sont accueillies aux cris véhéments de : « P^ive la ligne ! » et l'on s'approche d'elles avec sympathie au lieu de les fuir.
Midi et demi. — L'inquiétude ainsi que le mouvement gagnent toute la cité. Le bruit se répand que des engagements sérieux ont eu
lieu au laubour.jj Saint-Marceau, qu une dizaine de municipaux blessés ont été portés au Val-de-Grâce, qu'un capitaine a été tué. Sur d'autres points on élève des barricades, près du marché Saint-Honoré, par exemple, et rue de Rivoli. Deux pauvres femmes sont tuées ou plutôt assassinées dans la première de ces rues. A la Porte-Saint-Martin, des ouvriers enfoncent un magasin de bric-à-brac, d'où les assaillants ressortent munis d'armes blanches. Durant ces scènes tragiques, une foule innombrable de curieux de toutes classes couvre les boulevards et les principales rues adjacentes.
Deux heures. — La Chambre est en séance; consternation à gauche comme aux centres. Pour tenter de l'econquérir quelque chose de la popularité qui leur échappe à si juste titre, M. Barrot et ses amis déposent, et encore à regret, sur le bureau de la Chambre leur motion de mise en accusation du ministère. Comme si l'opinion publique ne leur eut pas demandé autre chose que cette hostilité banale, que rinébranlable consistance d'une majorité corrompue prédestinait évidemment à Timpuis.-
s.uK'e clàla stérilité! Une démission en niasse de toute l'opjjosition pouvait seule répondre au vœu général et à Tattente du peuple; mais après ses fautes et ses trahisons, la gauche parlementaire n'était pas certaine dese faire réélire dans ses collèges, et, disons-le, sous le régime du monopole censitaire, on tenaità sa situation beaucoup plus qu'à son mandat de député-
Cependant, comme pour chercher à tromper leurs remords et leurs inquiétudes, MM. les députés affectaient de paraître suivre avec Tintérét le mieux soutenu une pale discussion sur le privilège des banques. Pcs un mot dans cette séance ne s'éleva de la tribune sur les circonstances du jour.
En revanche, on put recueillir quelques paroles intéressantes, échappées dans le têteà-tête particulier, à des hommes dont, au dehors, le nom faisait, en cet instant même, Toccupation de la foule.
M. Bugeaud, par exemple, un moment soiti du palais pour apprécier, du perron, le caractère des agitations extérieures , levenait à sa place en se frottant les njains et disant : — « Nous aurons une journée!... »
M. (iiiizDl, Hii coiilrairt; , l)eau('oii|» moins l'assuré dans Vnmc, démenlail par avance cell»' assurance et cette (Juiélude ollicielles dont li devait, le lendemain, donner un témoignage si lïautement impudent. — « Je puis répondre de la journée, disait-il alors à ses amis alarmés, mais je ne suis pas sans inquiétude pour la nuit. »>
Quatre heures. — M. Thiers , quittant la séance du Palais-Bourbon, éprouve la fantaisie de se porter aux Champs-Elysées pour s'y mêler aux curieux. Il est reconnu. Des enfants cl de jeunes ouvriers s'emparent de lui, et, par maligne plaisanterie, beaucoup plus que par impulsion politique, prétendent lui improviser une tumultueuse ovation. M. Thiers. dont la sagacité ne se méprend pas sur le mobile réel de cet élan populaire, se débat vivement <Milre les bras qui le soulèvent, reprend pied sur le sol à force d'efforts, réussit enfin à s'échapper des mains qui le pressent, et par une fuite précipitée, avise à se soustraire à ces caustiques hommages. Cinq cents de ces enfants le poursuivent en courant, traversent les ailées sur ses pas, l'accablent de leurs huées, et pro-
voqueiit par leurs folles plaisanteries le rire et les applaudissements de mille spectateurs. L'inlortuné triomphateur n'atteint qu'à grand'peine Thôtel Pontalba, dont les grilles, par bonheur, s'ouvrent pour lui donner passage et se referment immédiatement derrière lui.
Pendant que l'ancien ministre du ^" mars se défendait de la sorte contre les abus d'une équivoque popularité , l'autorité militaire croyait devoir défendre, un peu plus sûrement encore, contre de plus sérieux dangers, l'impopularité du ministre en place ; et l'hôtsl de M. Guizot venait en ce moment d'être prudemment enveloppé d'un cordon de quatre cents hommes d'infanterie, renforcés de cent cavaliers, sans parler d'un poste nombreux de garde municipale établi dans la cour et dans Ses jardins.
Cinq fleures. — Le rappel bat dans toutes les rues pour réunir la garde nationale. Sur le fait de sa participation nombreuse aux manifestations réformistes de ces derniers temps; sur des données multipliées, recueillies de bonne source, relali\cmentà son généreux esprit d'iu-
dépendance, le pouvoir avait basé depuis assez longtemps un parti pris presque absolu de défiance à l'égard de cet admirable corps, dont les gages en faveur de Tordre s'étaient montrés assez éclatants pour engager un gouvernement moins aveugle à mieux prêter l'oreille à ses cris de liberté. C'est par suite de cette déiiance qu'on avait, aux Tuileries, dans le plan de campagne de cette journée, résolu de se passer de la milice citoyenne. Faute irrémédiable, dont l'avenir devait révéler toute l'immense portée, et dont les ministres n'avaient même pas le premier sentiment; car s'ils se déterminèrent, bien tard sans doute, à la réparer enfin, ce ne fut que contraints par l'intelligente initiative de M. Berger, député et maire du 2^ arrondissement, qui n'avait pas craint de suivre son inspiration patriotique à défaut d'ordres supérieurs.
A ce subit appel , néanmoins , répond un empressement unanime. Les soldats citoyens descendent immédiatement dans la rue et prennent le chemin du drapeau. Quelques-uns des insurgés, sans pressentir les dispositions intimes des cœurs généreux qui battent sous ceï>
OU uiiiiormes, s oj'oitnl à les IrHilf-r en (iuteiiiis, arrêlent les p;is «les j)r'('ini«n!> <|ii ils rtMicoulrenl et les dcpouilieiit de leurs armes au prolil de leurs propres coiribals.
Cependant la plupart traversent leurs quartiers sans enco ni bre, et une force iniposanlcse trouve bientôt rassemblée aux différentes mairies, ardente à prêter son concours au rétablissement de Tordre, non moins ardente à manifester sa volonté d imposer ensuite de légitimes conditions de progrès au pouvoir.
La \1^ légion, par exemple, se rend pour bivouaquer sur la place du Fantbéon; un rassemblement nombreux, qui s'y trouve, lait d'abord entendre quelques sifflets ; mais la 12e légion répond par les cris de Five la réforme î que la foule aussitôt répète avec eux, en y ajoutant ceux de Five la garde nationale ! Five la ligne! Les officiers du 5" fraternisent aussitôt avec ceux de la garde nationale.
Six heures. — Les grilles des Tuileries, jusqu'alors restées ouvertes, sont tout à coup ifM'méos au public. La plare du Carrousel est occupée militairement par le IV régiment d'in-
lanlerie légère, un escadron de drajjons, un escadron de chasseurs el une demi-ballerie d'artillerie. La circulation commune y est interdite. On n'y pénètre plus qu'en jusliiiant de son domicile, et encore diflicilement.
L'agitation, cependant, devient plus sérieuse aux Champs-Elysées, où l'on élève un vaste bûcher des chaises de la promenade : on y met le teu. et de loin, à l'immensité de la flamme, ou peut croire à l'incendie de Paris. Des enfants du peuple brisent les réverbères, brûlent les octrois et les bureaux d omnibus, sans qu'aucun détachement de municipaux, aucun sergent de ville s'oppose à ces actes, à la vérité regrettables. Cette dernière classe des agents de la police parisienne reste complètement inaperçue durant cette journée. On n en distingue nulle part 1 uniforme bien connu, et l'on pourrait croire à sa disparition du sol de la capitale, si Ion ne remarquait, semées en grand nombre parmi les groupes, certaines figures équivoques dont les habitudes de surveillance se trahissent dans le regard et dont l'attitude d'observation passive dénonce une habitude de métier.
Au cœur de Paris, des patrouilles à pied et à cheval circulent dans tous les sens. Des rassemblements se sont formés sur la place de l'Ecole Polytechnique. La Marseillaise et le Chant des Girondins sont chantés par un grand nombre d'étudiants qui convient ainsi les élèves de TEcole à sortir de leurs murs comme en ^850. Mais les précautions les plus rigoureuses ont été prises par Tautorité. Les élèves de rÉcole Polytechnique, auxquels on a enlevé leurs habits, leurs épées, et qui sont gardés par un poste nombreux, répondent seulement à cet appel par les mêmes chants.
Trois gardes municipaux assez grièvement blessés sont rapportés à la caserne de la rue de Tournon, tandis qu'un homme du peuple, atteint d'un coup de baïonnette dans les reins, ;i la place Maubert, est porté à la clinique de l'Ecole de médecine. D'autres blessés, rue de Rivoli, sont signalés. Des magasins d'armuriers sont forcés sur le quai de la Mégisserie et dans la rue Montmartre. Pour pénétrer chez Lepnge on fait agir contre sa porte l'élan d'une lourde voilun» à la façon des béliers anciens. (Cependant la troupe, visiblement attristée et
malheureuse du rôle que lui impose la discipline, conserve partout la même modération, les mêmes ménagements dans l'exercice de son douloureux devoir. En plusieurs endroits même, des sentiments de fraternité et de regrets se traduisent à la dérobée par des poignées de mains entre le peuple et le soldat.
Sept heures. — On brûle aux Champs-Elysées le corps de garde Marigny. Les municipaux qui Toccupent se réfugient dans un poste voisin, spécialement affecté aux gardiens de la promenade. Pour les débusquer alors de cette nouvelle position, les arbres environnants sont abattus et mutilés en manière de fagots qu'on va dresser autour de leur asile et dans lesquels on mettra la flamme. Les infortunés militaires sont heureusement délivrés par des secours extérieurs.
Huit heures. — Dix mille hommes sont rassemblés sur le Carrousel. Louis-Philippe les passe en revue, à pied, avec deux de ses fds. Les aides de camp provoquent partout sur son passage le cri de p^ive le roi !
Dix heures. — Le silence de la nuit est continuellement troublé par la générale , les hurlements de la foule agitée , le mouvement des troupes. On entend le bruit de la mousqueterie dans la direction des Batignolles. Dans ce quartier naturellement paisible, quelques hommes du peuple ont trouvé un moyen bien simple de se procurer des armes. Ils se présentent anx boutiques closes, et menacent de violences, si le hourgeols ne donne à l'instant son iusil de garde national. Le bourgeois cède, et, en moins d'une heure, trente ou quarante insurgés, armés parce procédé, attaquent la porte de l'octroi, font le coup de fusil avec les patrouilles sur le boulevard extérieur, et terminent leur nuit en bivouaquant sur le chantier d'un marchand de bois des barrières.
Minuit. — Le mouvement des troupes continue, mais tout porte à croire que la tempête s'dpaise. A cette heure avancée, la rue pacifiée reprend sa physionomie de chaque soir : le silence renaît où vivaient tout à 1" heure le tumulte et 1 agitation. Flepose, noble peuple: l'heure des fatigues approche et tu n'au-
ras pas trop de toute ton énergie contre les crimes que tu dois être chargé de punir. Il ne repose pas, lui, ce pouvoir qui brave témérairement tes héroïques fureurs. Profitant de ton sommeil, il assure sous les verrous plus de deux cents de tes frères , prisonniers de cette orageuse journée ; il combine pour le lendemain des mesures nouvelles d'oppression et de stratégie ; il mande enfin de toutes parts, à vingt lieues à Tenlour, de nouveaux renforts contre toi, pour son innombrable armée. Repose, pourtant, repose : le calme à rapproche du danger, c'est le privilège de la force; homme tu t'endors, tu te réveilleras héros !
■>»:« B.%RRI€ADKS. LE «UKT-APEIVS.
La journée qui commence démentira la parole fameuse de Pétion :
— « Il va pleuvoir, le peuple aujourd liui n est pas à craindre. »
1) épais nuages roulent dans 1 atmosphère. Un vent froid pousse sur la cité de pluvieuses rafales, rarement interrompues par quelques rayons de soleil ; circonstance moins défavorable aux bandes mobiles et sans discipline de Tarmée du peuple, qu'aux forces régulières et organisées du pouvoir.
Malgré le feu de leurs bivouacs et le mouvement de leurs incursions militaires, les troupes ont effectivement dû souffrir de la froidure de la nuit et des intempéries de la matinée.
Le peuple, au contraire, s'est reposé par le sommeil, ri, le cœur mieux disposé, par une
nuit sans privations cl sans souffrance, il cIpscend à présent sur son champ de bataille.
Une soixantaine d'ouvriers en blouses ont fait soudain apparition dans le quartier Poissonnière, précédés d'un tambour et sous la conduite d'un homme à longue barbe dont le bras agite dans l'air un petit drapeau tricolore. Ils parcourent ainsi le quartier des Halles. D'abord ils essaient de construire une barricade à l'entrée de la rue des Prouvaires ; mais l'approche d'une escouade d'infanterie les force de renoncer provisoirement à leur dessein. Ils quittent la place. La troupe, cherchant à les dissiper, arrive au Marché sur leurs pas. Les femmes de la Halle entourent alors ces soldats, leur faisant accepter gratuitement des provisions de toute nature. Remerciées avec effusion par les militaires, ces braves femmes s'écrient : — « Amis, épargnez nos hommes, nos frères, nos enfants !... »
Cependant la petite troupe insurgée est parvenue à se rallier aux abords de la pointe Saint-Eustache. Elle passe près du poste placé derrière l'abside de l'église, sans chercher à l'attaquer, traverse la rue Montmartre, la
rue Neuve-Sainl-Eustache , el viem s ariéler au bas de la rue Poissonnière.
Dans ce long trajet, ils marchaient sans pousser un cri, sans chanter ; mais escortés d'une nuée d'enfants et de curieux. Une dizaine d'entre eux étaient armés de fusils de munition garnis de baïonnettes, ou de fusils de chasse à deux coups. On pouvait remarquer que ceux qui portaient ces armes n'étaient ni les plus âgés, ni les plus aguerris de la bande. Les autres brandissaient des bâtons ou des barres de fer. Sur leur passage, toutes les boutiques se fermaient et les fenêtres se garnissaient ; l'émotion allait croissant.
Ces braves, se massant dans la rue Poissonnière, arrêtent des voitures , soulèvent des j)avés et se mettent à faire des barricades. Une première est dressée dans la rue Poissonnière. Une voiture de transport et un baquet de porteur d'eau sont renversés et forment obstacle. Une seconde barricade est faite à travers ia rue de Cléry avec deux liacres, dont les cochers ramènent les chevaux dételés; une troisième barre la rue Neuve-Saint-Eustachej une quatrième enfin est commencée rue du Pelit-Car-
reau, un peu au-dessous de la rue Thévenoi. Ces opérations sojit exécutées, sans aucun empêchement, devant une foule de curieux. Elles durent plus de trois quarts d'heure.
Vers huit heures et demie, un piquet de gardes municipaux à pied, composé de trente hommes environ, débouche par la rue de Cléry et débusque les ouvriers, qui se réfugient vers la rue Poissonnière. Pas un coup de fusil n'avait été tiré contre les soldats : cependant les gardes municipaux font feu sur le peuple. Trois personnes tombent atteintes , dont deux malheureuses femmes, victimes du plus lâche assassinat.
Dans le même temps, d'autres tentatives ont lieu, sur divers points, dans le quartier. Dans la rue Bourbon- Villeneuve une barricade est formée avec des voitures. Les rues avoisinant la rue Montorgueil sont barrées par des fiacres, des camions, des voitures de déménagement. Une autre barricade est formée avec uu énorme tombereau de boue. Toutes ces opérations sont présidées par des honmies armés de fusils à baïonnettes, avec Taide des enfants du peuple. La dernière de ces barricades est
enlevée par des {tardes municipaux qui ne rencontrent pas de résistance sérieuse et (|ui tirent pourtant plusieurs coups de fusil.
A ce moment, des forces considérables arrivent et occupent tous ces différents points. Un détachement de troupes de ligne, guidé par un officier général, se range au bas de la rue Poissonnière et se met en mesure de débarrasser la voie publique. Les cris de : Five le général! vite la ligne! partent alors de tous les groupes et paralysent secrètement l'élan de la discipline dans ces cœurs vraiment français.
Dans le même temps, le maréchal Bugeaud, investi, disait-on, du commandement général des troupes, parcourait, suivi de deux aides de camp, la longue ligne des boulevards, saluant partout, de droite et de gauche, sans que personne parût songer à lui rendre son salut.
Sur la place du Caire, quelques gardes municipaux, poursuivis par des jeunes gens munis seulement de bâtons, font inopinément feu de leurs armes. Une femme, atteinte d'une balle à la tête, tombe roide morte ; d'autres passants sont blessés. Au même moment, un peloton de garde nationale, oui se trouvait sur la place,
s'ébranle, sur Tordre de son ofdcier, qni, ne pouvant retenir son indi^jnaiion en présenee du spectacle dont il était témoin, s'écrie généreusement : Aux armes!... Et les gardes municipaux de s'enfuir.
Neuf heures. — Le rappel de la garde nationale bat dans presque toutes les rues. Dès ce moment, il devient facile de comprendre qu'une solennelle manifestation de la milice citoyenne doit prochainement avoir lieu.
Un grand nombre de gardes nationaux de la 4'' légion se rassemble à la mairie de la rue du Chevalier-du-Guet. Ils arrêtent sur-lechamp de signer une pétition, pour réclamer un changement de ministère. En une demiheure, cette pétition se couvre de signatures.
Dans le même temps, les autres légions se montraient animées du même esprit. La 5'' légion, rassemblée sur la place des Petits-Pères, était environnée par une foule immense. Les cris Five la réforme ! étaient poussés à la fois par les gardes nationaux et par les citoyens qui les entouraient. Un escadron de dragons accourt pour dissiper ce rassemblemenl. Les
ciloyens, brusquement assaillis, invoquent b protection des gardes nationaux; les officiers, se jetant au devant des dragons^ les invitent à rétrograder. Ceux-ci veulent engager une charge. Alors les gardes nationaux croisent la baïonnette, et les dragons, renonçant à leur dessein, reculent et se retirent par la rue des Bons-Enfants. Des gardes municipaux à pied surviennent; ils veulent reprendre Tœuvre abandonnée par les dragons. Une fois encore les gardes nationaux s'opposent à cette résolution meurtrière, et la garde municipale recule à son tour devant l'attitude ferme et résolue des soldats citoyens.
Des faits analogues se reproduisent partout. Dans la rue de la Paix, la 2^ légion faisait une patrouille, en poussant des cris de f^ive la réforme ! auxquels s'associait la foule environnante. Un piquet de cuirassiers arrive. Le capitaine d'état-major qui le guide donne ordre à ces cavaliers de couper le rassemblement qui suivait la garde nationale. L'officier commandant paraît hésiter un moment; enfin il refuse. Aussitôt les gardes nationaux et les citoyens entourent les cui-
rassiers, fraternisent avec eux et échaii}>ent (les poignées de main.
Pendant ce temps, rhéroisme du peuple se fait jour de toutes parts. Une barricade avait été formée dans la rue Saint-Martin. Une compagnie de soldats de ligne voulait la prendre d'assaut. Un jeune homme de quinze ans, sautant par-dessus et s'envelop pant d'un drapeau qu'il tenait à la main, se met à genoux et dit d'une voix résolue : — « C'est votre drapeau, tirez si vous avez ce courage ! » — Aussitôt l'exemple de cet intrépide enfant gagne les citoyens qui se trouvaient en arrière. Comme d'un commun accord, ils franchissent la barricade, courent se placer au devant des fusils, et s'écrient, en découvrant leur poitrine : — « Frappez, si vous l'osez, des citoyens sans armes! » — Les soldats, qui les avaient mis en jouC;, relèvent leurs fusils et refusent d'en faire usage. Aussitôt des cris de : Vive la ligne ! éclatent de tous côtés.
Un autre jeune homme avait été arrêté dans un rassen^blement sur le boulevard Bonne-Nouvelle ; on l'avait conduit dans le
poste établi à i encoignure de la rue Saiiilo- Barbc, en face du Gymnase. Ses caniarailes se réunissent en foule devant le poste, le redemandant à grands cris. Les soldats menacent de faire feu. — « Peu nous importe, s'écrient les jeunes gens; faites voire devoir, nous ferons le nôtre. » — En dépit des baïonnettes, ils escaladent la façade du poste, ])énètrent par une lucarne, déli\ rent le prisonnier, désarment les soldats, tirent leurs fusils en l'air et les leur rendent en criant à lue-tête : Vive la ligne! aux applaudissements de la foule, émerveillée de cet acte de vaillance et de générosité.
Sur d'autres points, le peuple s'inquiète du sort de ses frères, prisonniers depuis la veille, entre les mains du pouvoir. Des démonstrations énergiques sont faites alors au dépôt de la Préfecture, et imposent inimédiatement leur mise en liberté.
Onze heures. — Deux ou trois cents gardes nationaux sont réunis au pont Saint-Michel. Tout à coup, un groupe nombreux d'étudiants se présente en criant : — « Vive la
garde nationale ! » — Une vingtaine de ces individus à face patibulaire que la police em- ])loie pour ces sortes d'expéditions, se précipitent au milieu de ces jeunes gens, les frappent de coups de bâton et s'efforcent de s'en saisir : mais les gardes nationaux interviennent et les font relâcher. Un oflicier est tellement indigné de la brutalité d'un des hommes de police, qu'il n'est pas maitre d'un premier mouvement et lève le sabre sur lui; on lui retient le bras, et l'alguazil s'éloigne à pas précipités.
Dans le quartier Saint-Denis, Tagitation \a croissant depuis le matin. Les boutiques, un moment ouvertes, se sont fermées dès que l'on a eu connaissance de ce qui se passait tout à Tenlour. Les ouvriers sont aux portes , les habitants aux fenêtres. On voit |>asser, transporté sur une planche, le corps d un jeune ouvrier, n'ayant que son pantalon et sa chemise, tué par la garde municipale une demi-heure auparavant. Une tache sanglante sur le devant de la poitrine indique 1 endroit où il a été atteint. C'est une des victimes de la barricade du Tetit-Carreaii.
Une viiij'laine d hommes ac(-oiii|>a>>iienl «'e Irisle cortège.
En se rapprochant de la porte Saint-Denis, à la hauteur de la rue Meslay, on a dressé deux barricades. Bientôt la lusillade commence de ce côté ; mais c'est surtout en pénétrantvers la rue Aumaire, la rue Transnonain, la rue Phelippeaux, la rue Beaubourg, que les barricades sont plus nombreuses et mieux défendues. On en rencontre aussi dans d'autres rues aboutissant à la rue Saint -Martin, à la rue du Temple et à la rue Sainte-Avoie.
Midi. — Les abords de la Chandire des députés ont été garnis dès le matin de troupes considérables qui défendent la circulation sur le pont de la Concorde. La foule a, du reste, été peu nombreuse de ce côté jus(|u'ù cette beuie, mais elle devient plus considérable au moment de la séance. On observe également (le fortes réserves de troupes, infanterie et cavalerie, dans les Champs-Elysées. On peut remarquer dès à présent que les disposi(:(!::s slratéj;iqnes du pouvoir ont j)our objet de tenir libre la ligne des quais et de la rue de
Rivoli jîisqiraiix Halles, |);ir In rue Sainl-Honoré, — et de s'assurer en même temps lotîtes la ligne des boulevards, en maintenant les communications avec la Halle, par la rue Saint- Denis. La place Vendôme et la place des Victoires continuent également d'être fortement occupées. L'entrée du Carrousel, quartier général de la résistance militaire, est toujours rigoureusement interdite aux citoyens.
C'est à la garde municipale, comme on Fa vu déjà, que la partie active de la lutte était particulièrement remise; cependant la troupe de ligne est encore appelée à prendre part à quelques attaques. Une barricade avait été établie au coin de la rue Saint-François. Un bataillon de ligne, commandé par un général, reçoit l'ordre de l'attaquer; au moment où le général commande le feu, un officier veut faire abaisser le canon du fusil de ses soldats avec son épée, mais en vain : la décharge est partie, il tombe plusieurs victimes. Après avoir fait feu, la troupe se replie dans la rue de l'Oseille; à ce moment, deux cents gardes nationaux débouchent parla rue de Poitou, crin t: Vive la réforme! et accompagnés d'une niasse
de pGiii)le poussant le même cri. La troupe, croyant à une attaque, fait feu dans celte dil'cction; un garde national tombe mortellement atteint, deux autres sont blessés. Cette catastrophe met lin à la lutte en cet endroit (le la ville.
Cependant, de toutes parts, les attaques se multiplient contre les retranchements des citoyens.
Plusieurs barricades, les plus fortes et les plus artistement construites, restent en la possession de plusieurs centaines de jeunes gens entre la rue du Temple et la rue Saint-Martin ; le centre de ce noyau de résistance est la rue Transnonain Les barricades sont établies rue Jean-Robert, rue du Cimetière-Saint-Nicolas, iiie Montmorency, au coin des rues Grenier- Saint-Lazare et Michel-le-Comte, et en arrière, rue Montmorency, rue Chapon, rue des (Ira- \illiers.
Trois heures. — Quatre ou cinq cents hommes de In Y légion, sans armes, conduits par vingtcinq de leurs oiliciers, se dirigent vers la demeure de M. Crémieux, escortés d'une loule
imineiise de peuple. Ils s'avancent au travers des rues, trois par trois, et dans le calme le plus partait, s'entretenant des émotions de la journée. Parvenus à la demeure de 1 honorable député, ils apprennent qu il est parti pour la Chambre. Eux-mêmes s'y rendent alors dans le même ordre, et partout accompagnés des svm})athies et des vœux des personnes qu'ils rencontrent.
Sur le pont de la Concorde, un détachement de la 10" légion, composé des amis de M. Lemercier*, leur barre inopinément le passage. Sans rien perdre alors de leur atlilude pacifique, il délèguent un des leurs, M. Baguette, en habit bourgeois, pour porter en leur nom, à M. Crémieux, à la Chambre, une solennelle pétition pour la réforme électorale et le renvoi du ministère.
(I)M. Lemercier, colonel delà 10= légion, paraissant le niatiiu à la mairie de son arrondissement, devant lagardo nationale rassemblée, avait témérairement voulu provoquer le cri préalable de vive le roi! Quelques voix avaient Lit écho à la sienne; mais l'immense majorité de la légion avait couvert ce cri du cri de Vive laréforme! et contraint, jtar leur résistance, le colonel conservateur à résigner so commandement.
Cependant à l'intérieur du Palais-Bourbon, le bruit s'est répandu de Tapprochedun corj)s de jjardes nationaux réformistes. Les députés craignent un envahissement de la salle, et jKiles de terreur, redoutant une scène d'intimidations ou de violences, ils refusent l'admission des pétitionnaires. Alors M. Crémieux, accompagné de quelques amis, quitte lui-même la Chambre et se porte au-devant des gardes nationaux qui le réclament. Son apparition sur le pont de la Concorde est saluée des cris mille fois répétés de Vive la réformel II adresse alors à toute cette foule quelques paroles fermes et généreuses, qu'il termine en l'adjurant de prêter, avant tout, son efficace concours au rétablissement de l'ordre public, en même temps qu'il s'engage à se faire l'organe ardent de leurs plaintes.
L'excellent esprit de tous ces braves citoyens se manifeste aussitôt par un assentiment unanime aux conseils qu'ils viennent d entendre. Us reprennent l'ordre de leur arrivée , et suivis du même concours de peuple, de la même sympathie, des mêmes acclamations, ils s'éloignent par les quais, pour reporter à
leurs camarades les bons avis reçus el les espérances nouvelles descendues dans leurs âmes. Cependant les députés rentrent à la Chambre, où M. Crémieux dépose la pétition conjfiée à son patriotisme et à ses soins, pendant qu'on aperçoit M. Bugeaud fournir à l'attention publique une image tout opposée, en distribuant un renfort de sentinelles à tous les abords du parlement.
Quatre heures. — Tandis que ceci vient de se passer à la Chambre, la lutte persévère entre les citoyens et les soldats, au centre de Paris. Le terrain se dispute pied à pied, les barricades se dressent, se détruisent, se relèvent ; le sang coule : chaque moment vient assombrir le deuil de la patrie. Tout à coup au milieu de l'émotion publique, au milieu de l'agitation, du bruit et du combat, une nouvelle est jetée en circulation par quelques aides de camp aux allures officielles. Les boulevards, ce long portevoix de la Renommée dans Paris, la transmettent rapidement de la Chambre à la Bastille. Des boulevards, elle a pénétré bientôt dans toutes les rues adjacentes : elle est connue île
ioute la ril(''. Aussitol les passions s'apaisent, les bras s'arrèlenl, les niouscjnels sont relevés, le bronze et le feu cessent leurs ravages. Les paroles de satisfaction et de paix remplacent, dans les bouches et dans les cœurs, les cris de fureur et de guerre. La main qui, tout à l'heure armée , cherchait la poitrine d'un ennemi , sans menace désormais, cherche la main d'un frère. Les barricades, ces magiques remparts de la liberté populaire, spontanément abandonnées par la défense, sont négligées par l'agression. C'était le rendez-vous mortel de deux armées contraires, elles deviennent le ihéûtredemutuelsecnbrassements; puis' — d'un côté, le soldat, le visage éclairci , l'âme soulagée, écoute l'ordre du départ, le premier commandement qui n'ait pas coûté des larmes à son cœur dans cette journée ; — de l'autre, l'ouvrier, le héros populaire, abandonne les mêmes lieux avec des transports d'ivresse, auxquels des chants joyeux et des danses animées prêteront un libre cours, sur la première place que rencontreront ses pas.
Quelle est-elle donc cette nouvelle à l'effet prodigieux ?
^— « M. Guizot quitte le pouvoir, le roi change son ministère! »
Ainsi c'est un nom d'homme qui passion-* nait ces masses généreuses, jusqu^à se dévouer à la mort! C'est un changement de noms qui les ramène à la tranquillité, à la vie! C'est qu'il se cache, en politique, sous les noms des idées ; c'est que sous le nom de Guizot , on connaissait ce sens : mépris des droits du peuple, oppression du pays, épuisement de sa fortune, avilissement de sa gloire ; autant de choses qu'un cœur français ne subit pas sans gémir, ne déplore pas sans protester, ne constate pas sans vengeance.
Et pourtant, nous devons ce témoignage à la sagacité du peuple après avoir loué son cœur, cette nouvelle, la bienvenue, elle paraissait suspecte encore à bien des esprits. A défaut des lumières exactes qui leur eussent éclairé, dans le ministre des huit ans, la plus roide et la plus altière des natures, un secret instinct les poussait à rester défiants contre un bruit d'un trop grave effet, pour que la pensée ne dût pas venir au pouvoir de le rechercher, même par le mensonge. Mais le be-
soin de tioire, pour recouvrer la paix, remporta dans toutes les âmes, et, par le fait même de son importance, la précieuse nouvelle prévalut sans examen. Tant il est faux de dire que le peuple soit aveugle ou excessif dans ses essors; tant il est vrai, tout au contraire, que son âme généreuse, altérée de confiance, cède toujours au besoin de croire au bien !
Expliquons maintenant les faits sur lesquels étaient appuyés les nombreux propagateurs de Tintéressante nouvelle.
Profitant, à la Chambre, de l'agitation causée parmi ses collègues par l'intelligente démarche des citoyens de la 4«^ légion, l'honorable M. Vavin était monté à la tribune pour adresser au ministère d'assez vives interpellations, sur la défiance injurieuse qu'il témoignait depuis la veille envers la garde nationale de Paris,— ^en évitant de la convoquer pour la répression des troubles dès la première heure, — en négligeant d'utiliser efficacement, par la suite, sa tardive convocation. Voici la réponse du ministre, où se trahit toute la dédaigneuse hauteur de son caractère :
« Je crois qu^il ne serait ni conforme à I in-
« W'vèi piil'lic, iti a j.ropos pour la Chamhrft « d'entrer en ce moment dans aucun débat « sur les interpellations que vient de nous « adresser l'honorable préopinant... — Le roi « fait appeler en ce moment M. le comte Mole. » (Rravos prolongés à gauche et dans les tribunes publiques; cris confus, agitation extrême.)— « L'interruption qui vient de s'élever « ne me fera ni rien ajouter, ni rien retrancher (( de mes paroles... Le roi fait appeler en ce « moment M. le comte Mole pour former un « nouveau cabinet... Tant que le cabinet actuel « sera chargé du gouvernement des affaires, il « maintiendra ou rétablira l'ordre public et « fera respecter les lois selon sa conscience, n De ce langage à une démission formelle il y avait, comme on voit, toute la distance d'un abîme, d'une impossibilité. Chacun savait alor.s que la composition de la Chambre et la nature des circonstances ne pouvaient se prêter à I organisation d'un ministère dont M. Mole fût le chef. Mais le libéralisme delà gauche, trop appauvri, par ses fautes, pour marchander la valeur de cet insignifiant triomphe, dut aveuglément accepter l'apparente satisfaction qui
s^offmit. Nous avons dit, plus haut, les motifs d'une autre nature d'où naquit au dehors In crédul té du peuple, et voilà pourquoi cet incident hypocrite transforma dans un instant la physionomie du jour.
Pour peindre, dès ce moment, Taspect de la soirée, il faudrait changer de plume. L'usaji[e trop sérieux auquel la nôtre fut destinée par Tobjet de ce travail semble nous interdire les riantes images de fêle et de plaisir dont certains écrivains coloreraient le récit de ces quelques heures, habitués qu'ils sont aux descrij)iions périodiques des jeux, des promenades, des spectacles ou bien des modes de Paris. Bornons-nous à dire que jamais jour de féerie n'avait autant poussé de monde élépant et curieux sur les rues, les promenades et les places. Jamais surtout la génération présente n'avait été témoin d'un plus féerique coup d'œil que celui d'une illumination spontanée qui, garnissant d'étincelles permanentes la surface de toutes les maisons, semblait comme destinée à prolonger les plus vives clartés du ciel sur le bonheur d'un pareil jour.
Rien de pins merveilleux que l'altitude
joyeuse et dégagée de cette foule des trottoirs, après les inquiètes émotions de la matinée. Rien de plus remarquable, de plus grand, que l'aspect de ce peuple, se mouvant sur le pavé des boulevards par masses de plusieurs milliers, oublieux même de ses combats après la victoire; ce peuple, qui, revêtu des nobles livrées du travail ou des toucliants haillons de la misère, n'a qu'un mot d'ordre : « La Réformel » une seule préoccupation : « La Liberté! »
Dix heures. — Une de ces colonnes populaires, spécialement composée des ouvriers des faubourgs, vient de parvenir sur le boulevard de l'Opéra. Plus épaisse encore que toutes celles qui l'ont précédée, elle se distingue surtout de celles-ci par un certain ordre, une certaine harmonie de mouvements, aux- (juels semblerait présider une apparence de de discipline. A sa tète s'avancent, alignés sur un rang, sept ou huit jeunes ouvriers, porteurs de torches résineuses et de drapeaux aux trois couleurs. A six pas en arrière marche seul un ollicier des légions citoyennes, en cos-
tuiue, lepée à la iiiuiii, ul poileur de son hausse-col. C'est à lui qu'apparlient la direction de ces masses, et chaque parole de sa voix est un ordre qui s'observe aussitôt a\ec respect. Derrière lui, un premier rang fortement ^ serré de gardes nationaux, mêlés d'hommes du peuple et porteurs de fusils déchargés ou de lames désormais innocentes; puis, se pressant insoucieusement sur les traces de ces derniers. una large ûle non interrompue de citoyens, bourgeois, artisans, enfants du peuple, tous confondus dans un môme élan de concorde, de patriotisme, de liberté. Tous, à Tenvi, prêtent l'éclat de leurs voix à nos grands hymnes populaires.
Arrivés à la hauteur de la rue Lepelletier, roi'ficier qui les dirige commande une conversion subite, et la tête de la colonne s'engage à droite, pour faire halte devant une maison dont la façade se distingue, illuminée par de rougeûtres transparents. C'est là le siège d'un journal, défenseur ardent des causes démocratiques. C'est là le National, immédiatement, sous les fenêtres des rédacteurs, on entonne la Marseillaise. M. Marrast pa-
TU
|- lit à la leuètre, cl du bulcoii iulrestic au peuple quelques paroles d admira îion et de sympathie. Puis les chants recommencent, entrecoupés seulement de ce cri mille l'ois répété : — Vive la réforme !
Cependant le bruit de cette imposante iJiatiil'estation s'était rapidement répandu dans !<• quartier. On vit en ce moment arriver de I i place de la Bourse deux compagnies de grenadiers de la garde nationale , envoyées pour prévenir le désordre et rétablir la circulation en dégageant la rue Lepelletier. Loin de faire alors la plus petite résistance à ces braves représentants de Tordre public, la foule s'écarta (levant eux, en saluant leur passage d'acclamations toutes fraternelles. En un moment la rue fut évacuée, et la colonne reprit, dans le même ordre et avec la même tranquillité parfaite, su marche dans la direction de la rue de la Paix. A cet endroit du boulevard, ces masses i mposantes, qui n'avaient cessé de tout entraîner sur leur passage, se grossirent encore par la rencontre d'une autre colonne un peu moins nombreuse, revenant d'une assez piquante expédition contre le ministre Hébert , le despo-
li(juo inventeur de Vd complicité morale^ qu elle >enait de forcer à illuminer son hôtel , comme pour célébrer sa propre déchéance.
Appuyée de ce nouveau renlort, la puissante colonne continue de descendre le boulevard, se proposant uniquement d'élever un peu le ton de ses chants de victoire lorsqu'elle atteindrait, à l'Hôtel des affaires étrangères , la demeure de M. Guizot. Mais elle touchait à peine la limite du boulevard des Capucines, lorsqu'elle vit se former devant elle un impénétrable mur de soldats armés. C'étaient deux compagnies du C {« de ligne que leur commandant faisait ranger en bataille dans tout le travers du boulevard , attribuant sans doute des dispositions dangereuses à ces masses de citoyens dont la file s'étendait à perte de vue. La colonne n'en continua pas moins sa route, jusqu'à ce que son premier rang, composé, comme nous l'avons dit, d'éclaireurs et de porte-drapeaux , se trouvât en contact avec le front de l'infanterie.
On entendit alors le conmiandemcnt de Halte ! aussitôt observé, et l'officier que nous ;iNonsvu déjà, dirigeant tout ce peu|)lc. s'a-
Vança vers le coniinaudaiit des iaiilassiiis, pour obtenir de lui le passage, garantissant le mainlien du bon ordre, et répondant des intentions [)urernent pacifiques de tous ceux qui le suivaient. Le militaire refusa. L'officier citoyen redoubla de prières. Le désir, naturel chez tous ces hommes, de s'initier à ce rapide débat et de mêler h la voix de leur chef leurs protestations el leurs insistances, les avait instinctivement rapprochés de lui. Le commandant de la troupe, craignant alors de se voir envahi par cet empiétement progressif, voulut faire abaisser les baïonnettes de ses soldats, mouvement qui , par le fait même du contact réciproque des fantassins et du peuple, ne put s'exécuter avec unité, sans altérer l'alignement des premiers, et sans briser, par conséquent, leur ligne de bataille. Une brèche se fit donc, par où quelques enfants cherchèrent malicieusement à s'introduire. Le commandant, alors, crut sa position perdue et sa sûreté menacée : il se précipita, par la brèche, derrière le peloton, et, sans avertissement préalable, sans sommation aucune, il commanda le feu.
C'est alors que deux cents coups de mou^-
si'
«{ucliriij j>ai'liiriil sur celle ioiile CDiiipaclc, iiioliensive et désarmée. Ce fut un allreux spectacle que celui de ces milliers de citoyens foudroyés à bout portant, et s'agitant pélemèle sur les pavés de la chaussée ou sur l'asphalte des trottoirs, renversés par la douleur, le tumulte, lépouvante ou la mort.
Quand cessa le bruit prolongé de cette atroce fusillade, quand on put croire achevé l'œuvre infernal de celte horrible boucherie, letumulle se redressa, etl'on vit, en un moment, ces milliers d'hommes s élever, comme du tombeau, pour fuir à toute vitesse la mort qui les avait épargnés, mais qui pouvait leur adresser encore de nouvelles atteintes. Ils n'eussent point fui s'ils avaient eu des armes 1... Avaient-ils fui le matin devant le feu des barricades ?
Cependant, sur le sol évacué par la foule, de nombreuses victimes sont restées : les unes, déjà roidies sous l'étreinte subite de la mort, les autres s'agitant encore avec des cris lamentables pour obtenir miséricorde et secours. On en re\e\a. cmçuante-deux !... la plupart arrachés à la vie !
Nous renonçons à dire la stupeur publique
le uiouvcuieiil de douloureuse surprist', de rage et de désespoir qui succédèrent à ce barbare épisode.
Les victimes infortunées de ce lâche assassinat, entassées dans une voiture commune, sont immédiatement enlevées par leurs concitoyens, par leurs frères, heureux de leur survivre pour pouvoir les venger. Le tombereau est éclairé par des torches, entouré de ces braves gens, dont Tindignation étouffe les larmes, el qui, découvrant les blessures saignantes, montrant ces hommes, naguère chantants et joyeux, maintenant inanimés et chauds enoorp HÙ feu des balles, s'écrient avec fut*eur : bes armes ! Des armes !... Et les torches jetant, tour à tour, leur lueur sur les cadavres et sur les hommes du peuple qui les conduisaient, ajoutent encore aux émotions violentes que causait ce convoi funèbre. Et le tombereau traverse ainsi toute la ville, pour porter aux quartiers les plus lointains le témoignage du plus lâche des forfaits.
Bientôt, comme une étincelle électrique^ ! nicroyable récit, répandu de rues en rues, de
quartiers en laul)ourgs, soulève toute la |»oj)Ulation justement émue.
Ce n'est plus Guizot seulement qu'il faut renverser, c'est le pouvoir avide, cruel et parjure, qui, né du peuple, prétend étouffer sa voix. — « Puisque nous l'avons fait, libre à nous de le défaire aujourd'hui I » ainsi s'écrie, de toutes parts, le bon sens populaire; et, commencée sous les auspices de la paix, la nuit du 25 au 24 février se passe à préparer la guerre ; non plus cette guerre d'attitude passive, cette guerre lente et désarmée des jours précédents, mais une guerre implacable, une guerre à mort.
Rentrés chez eux pour préparer l'explosion de leur colère, les gardes nationaux passent la nuit à nettoyer leurs armes, à faire de la poudre, à couler des balles ; sous le choc indomptable des ouvriers les arbres tombent, les pavés se soulèvent, les voitures et les diligences sont renversées; dans tous les quartiers populeux s'élèvent de gigantesques barricades ; mais, puissant parla force de sa volonté, le peuple n'a pas d'armes. U en improvise en arrachant les grilles des églises, eu aiguisant du fer, en forgeant des massues. Associées à leur vengeance ainsi qu'a
leur misère, les femnies du peuple apportent leurs modestes couverts d'élain pour couler des balles. Loin de retenir près d'elles leurs protecteurs, elles les excitent, elles les stimulent, en leur promettant de jeter leurs meubles et jusqu'aux toits de leurs maisons sur les troupes, dans le cas où celles-ci parviendraient à détruire quelques barricades. Enfin, à la suite de cette protestation héroïque, l'humanité reprend ses droits, et ces femmes, si exaltées tout à r heure, passent le reste de la nuit à préparer des médicaments, du linge et de la charpie, pour panser les blessures que le peuple va recevoir.
t. A BATAlLIiE. — li ABI>ICAT10!V .