LA DÉCHÉANCE
Au moment d'aborder le récit de cette in> mortelle journée, notre mémoire s'arrête, troublée, devant la multiplicité des faits ; notre esprit hésite et s' effraie, à la pensée de cette prodigieuse rapidité d'événements et de catastrophes dont un seul détail suffirait à remplir la journée d'une nation.
Oh ! le sublime peuple que la France, pour graver, à si grands traits, son histoire dans les fastes de l'univers !
Dès le début de ce grand jour, la généreuse colère du peuple avait, avec enthousiasnu', salué l'apparition de la lumière. Laissant à leurs enfants, à leurs femmes, aux vieillards, le soin de fournir aux nécessités matérielles du combat . les vengeurs de la liberté s'étaient répan-
(lus par la \i!lc. Là-haut, dans los iiiaisoiis. <Jcs ateliers actits où se coule le plomb, où se hroie le salpêtre ; plus bas, sur le pavé, Tanne intelligente et intrépide qui doit utiliser ces travaux, pour le salut du peuple et la confusion des lâches qui Tout trompé.
Les innombrables barricades , fruit des efforts de la nuit , se couvrent peu à peu de citoyens , de combattants , de héros. Vienne maintenant le pouvoir impie dirigeant contre nous le Ilot de ses bataillons , partout il nous rencontrera disposés à l'attendre. La lutte est posée désormais entre la servitude et l'alfranchissement de la patrie : la mort n^a pas de terreurs pour nous, à ce prix.
Guidée par de tels sentiments, l'âme humaine arrive rapidement au sublime, et les faits résultant de son essor ne sont plus de la terre.
Quoi de plus admirable, en effet, par leur élévation, par leur simplicité même, que ces traits dont on ne saurait trop s'entretenir?
DanslequartierSaiut-Martin,un bataillon de la ligne, passant devant des patriotes insurgés, s a})prètait à faire feu. Un ouvrier se détache
aussitôt, court à 1 oflicier qui dirigeait les soldats et lui dit : — «Voyez, commandaiil, notre barricade n'est pas terminée, et nous ne serions pas en mesure de nous défendre; mais acceptez notre rendez-vous dans une heure. » L'officier le regarde , sourit , fait défiler sa troupe. Il ne revint pas.
Dans la rueMauconseil, une barricade était attaquée par un détachement militaire. De temps en temps un jeune homme paraissait audessus du retranchement, se découvrait tout entier, chargeait tranquillement son arnic, ajustait avec sang-froid, et chaque coup abattait un soldat. Ce détachement tirait sur lui ; mais pas une balle ne l'atteignait. 11 renouvela dix fois cette manœuvre. L'officier qui commandait le détachement dit enfin à ses soldats de ne plus tirer sur lui. Lorsque le jeune homme se fut aperçu de la détermination de ses adversaires, il se retira, sans ajuster de nouveau son arme, et ne reparut plus. Qu'on parle encore de V ancienne chevalerie!
Ailleurs, à la prise d'un poste par le peuple, on recueille un trait d'un caractère encore plub élevé. Quelques hommes , exaltés par le
combat et par la longue résistance subie, voulaient faire main -basse sur les malheureux soldats qu'ils avaient réduits. Mais bientôt Texaltation des vainqueurs fait place à des sentiments de concorde : — - « Pourtant on a tué mon frère ! criait l'un d'entre eux, il faut que je tue quelqu'un à mon tour ! . . . — Qui veuxtu tuer, réplique un autre, qui ne soit pas ton frère aussi! » Ce mot sublime anéantit tout sentiment de vengeance.
Cependant, le combat se généralisant sur tous les points, et partout la garde nationale se déclarant pour la cause du peuple, le pouvoir ne tarda pas à ressentir Tassant des plus funestes pressentiments. Pour comble de son inquiétude, le bruit commençait à se répandre de l'attitude chancelante des troupes devant les citoyens et de quelques défections partielles qui venaient de se déclarer sur certains points.
Dans ces perplexités, le château crut devoir ouvrir enfin les yeux à l'impérieuse gravité des circonstances. M. Thiers fut appelé, et le portefeuille lui iutolfert. il devait entrer au
pouvoir avec MM. Barrot et de Malleville; on se flattait encore que cette combinaison, satisfaisant les fractions les plus avancées de l'opposition dite constitutionnelle, rallierait enfin toutes les phalanges dynastiques autour du trône menacé. Mais cette concession tardi\e ne lit qu'éj)ouvanlei' leurs serviteurs et rallumer I exaltation des masses, en dévoilant toutes les craintes et toute Tinfirmité du pouvoir.
I. aspect intérieur des Tuileries avait alors quelque chose de désordonné, de sinistre. Tout ce mouvement d\»lTiciers, d'aides de camp . de serviteurs, au visage contracté par la violence même de leurs efforts pour dissimuler l'émotion de leurs âmes; ces conseillers donnant, retirant, modifiant leurs avis selon qu'ils redoutaient de compromettre leur situation (K'vanl le prince ou leur responsabilité devant I"' peuple; ces courtisans^ épiant avec anxiété >uv le cadran de la fortune l'instant où l'aiguille l<)ucherait à rheuredes catastrophes pour CCS personnes royales, chères encore à leurs intérêts beaucoup plus qu'à leurs conirs; cette nombreuse faoulle du trône entin , augmenlanl encore, sur celte large scène et par sa mul-
'.Il
tiplicile uièiiie, les images de précipitation inquiète, d'égarement et d'eflroi : tout cela disait bien haut la redoutable extrémité des circonstances. De pareilles heures ont de quoi faire expier bien des crimes, et malheur à T existence dont elles ne font que commencer le châtiment !
Cependant un citoyen, d'une âme aussi généreuse que son esprit et passionné pour la liberté, inspiré par le désir d'arrêter enfin les tlots du sang po[julaire, M. Crémieux se présente, arrive jusqu'au roi.
— « Vous êtes perdu, sire, lui dit-il, si vous ne recourez pas aux dernières mesures qui vous restent encore. Annoncez la réforme à la France; donnez à M. Barrot la présidence du conseil ; nommez enfin un officier populaire, Lanioricière par exemple, au commandement général de l'armée dans Paris.
— Mais, monsieur, ne savez-vous donc pas que M. Thiers a remplacé M. Guizol?
— Sire, M. Thiers était possible hier encore; voilà deux heures qu il ne l'est plus!... »
M. Lanioricière est mandé près du roi. Il s'excuse de ne pouvoir accepter le commandement des forces mililaites, ne connaissant pas
assez, dit-il, la silualioii des choses, les dispositions stratégiques ni les ressources de l'effectif. 11 prendra pourtant volontiers la tète de la Miirde nationale. Enfant de Paris, il espère tirer de cette qualité, de ce titre, un résultat avantageux au profit de Tordre et de la paix.
Pendant que se débattent ainsi les dernières conditions du maintien de la puissance royale, une scène violente se passe dans d'autres appartements, entre le duc de Nemours et quelques officiers, sur les derniers moyens militaires à employer, pour disputer au peuple sa >ictoire. Le prince, hors de lui, réclame les dernières rigueurs.
a Du canon!... c'est du canon qu il laul sur toute cette canaille !... »
Aimable avis, bien partagé de la majorité (le la famille. N'a-t-on pas, après la bataille, saisi dans les papiers du ministre de la guerre un billet du duc de Montpensier, ordonnant le transport et l'établissement dans Paris de soixante et douze pièces de canon ?
Et cette femme, représentée si souvent au j)euple comme un ange de douceur et de charité, Marie-Amélie, ne l'a-t-on pas surprise,
(iaiis cette journée, reprochant publiqunmrril h son époux la mansnélude et la lenteur mai entendue de sa résistance?
Les troupes rassemblées au Carrousel grossissaient d'heure en heure. Pour réchauffer leur enthousiasme et prévenir leur défection, quatre revues successives eurent lieu dans cette seule matinée, passées tour à tour avec grande pompe parle général Bugeaud d'abord, puis par les jeunes princes à pied, par M. Lamoricière, et enfin par le roi lui-même, à cheval, entouré de Téta t-major général et de toute sa maison.
A celte dernière parade surtout, des acclamations bruyantes étaient provoquées de la part des troupes. Le cri de; yive le roi! saluait, à son passage, le prince pâle et visiblement troublé : mais ce n'était plus un hommage, c'était un adieu à la royauté.
Cependant on multipliait tentatives sur tentatives, pour faire mettre bas les armes au peuple.
La première eut lieu sur les boulevards, depuis la rue Montmartre jusqu'à la première
barricade (Je ia rue Saint-Denis, par MM. 0»lilon Barrot, Horace Vernct, Lamoricière et un offlcier (rélat-niajor île la jjarde nationale. MM. Odilon Barrot et Lamoricière, d'abord à pied, puis ensuite montés sur des chevaux qui leur furent cédés par des gardes nationaux, cherchaient, de toute la force de leur éloquence, à calmer les colonnes d'insurgés qu'ils rencontraient et à leur faire rebrousser chemin^ annonçant que Louis-Philippe donnait carte blanche à l'opposition pour composer un ministère tel qu'elle le voudrait. Chaque fois que ces messieurs s'arrêtèrent pour haranguer la foule, ils rencontrèrent toujours un certain nombre de citoyens pour rappeler au peuple, s'il avait pu l'oublier^ que les promesses do fjOuis-Philippe n'en imposaient plus à personne. MM. Odilon Barrot et Lamoricière se rappellent sans doute encore ce cri incessant qui les poursuivit: — «Pas de trêve!... citoyens, gardez-vous des endormeurs et drs blag.,. ! » Ces messieurs n'obtinrent aucun succès, quoi qu'on en ait pu dire.
La seconde tentative fut faite rue Richelieu, devant le Théâtre-Français, par le même La-
nioricière et un fjros monsieur k etieval, un bourgeois, ayant un œil de moins et portant dans la main gauche une petite palme verte; on dit que c'était le général Saint-Yon, ancien ministre de la guerre. Ils étaient accompagnés du même officier d'état-major de la garde nationale, qui avait accompagné M. Odilon Barrot sur les boulevards. Ces messieurs furent arrêtés court et rebroussèrent sur le château, sans avoir obtenu d'autres succès que d'irriter les combattants qui avaient à leur tête une femme portant un drapeau.
La troisième eut lieu quelques instants après, i-ue de Rohan, à dix pas environ de la rue Saint-Honoré, par le général Gourgaud et un officier d'ordonnance de Louis-Philippe. Le général apprit au peuple que Louis-Philippe venait d'abdiquer en faveur du comte de Paris, et ajouta que toute lutte devenait sans objet, que conséquemment il fallait s'en retourner chacun chez soi.
Dans le même moment, une colonne de deuj^ cents ouvriers et de gardes nationaux en armes était introduite sur le Carrousel, où elle défila entre des haies de cavalerie qui lui laissèrent
Je passage libre jusqu'à T État-Major, î.ehommes qui la commandaient entrèrent alors pour discuter avec les chefs supérieurs de la force militaire les sévères conditions du peuple. Cinq minutes après, l'on put voir sortir des Tuileries, par la porte des appartements royaux, MM. Tliiers et Dufaure, qui, placés entre les princes de Nemours et de Montpensier, traversaient précipitamment la cour du palais et la place, afin d'intervenir dans la capitulation. Mais ils avaient été prévenus trop tard. Mal satisfaite des propositions ou des réticences de l'État-Major, Témeute n'avait pas attendu l'arrivée des représentants du château, et quand M. Tliiers et les princes touchèrent au lieu de Tentrevue , la députation des insurgés avait déjà rejoint le théâtre du combat.
Un bruit éclatant de mousqueterie qui s'éleva sur-le-champ de l'extérieur put, dès lors, faire comprendre que la patience populaire avait dit son dernier mot et que la parole était désormais à sa justice.
La suprême péripétie du grand drame venait en effet de s'ouvrir. Une foule épaisse de cilovens animés se trouvait massée sur les trot-
toirs (lu Palais-Royal, eu (aco Jn posif iUi Cliâteaii-d'Eau. Quand on apprit l'issue purement négative des entrevues du Carrousel, l'agitation commune redoubla. Quelques coups de feu éclatèrent comme pour manifester l'émotion vive du peuple. A ces décharges le corps de garde répondit, et bientôt de part et d'autre une terrible fusillade fut engagée. Que de braves citoyens tombés, dont l'admirable courage était digne d'un plus heureux sort!... Mais la patrie, cette fois, ne sera pas ingrate envers les leurs et envers leur mémoire. La garde nationale était déjà active ; comme le peuple, avec le peuple, elle se battait... Nous ne parlons ici que des soldats citoyens qui avaient pu se procurer de la poudre et du plomb, deux choses qu'on leur avait obstinément refusées.
Durant deux heures le combat a continué avec la chaleur et la vivacité d'un siège et d'un assaut. Ici , c'étaient des enfants, la chemise déjà ensanglantée, qui semblaient demander des blessures nouvelles; là, des gardes nationaux, seuls, ou accompagnés de citoyen^; en blouse ou en veste, qui se tenaient brave-
ment au milieu de la place el faisaient teu sans reculer, sous la grêle de balles qui pleuvait sur eux.
Le poste du Palais-Royal avait été envahi et ses soldats avaient noblement fraternisé avec le peuple; aussi ne tarda-t-on pas à se placer dans la cour d'honneur, d'où Ton tirait devant soi, sur le Château-d'Eau. Des malheurs irréparables furent le résultat de cette longue lutte; la plupart étaient amenés par la témérité du courage et même par l'humanité.
Cependant rien ne faisait contre les soldats du poste, qui, par désespoir ou par obéissance à des ordres impitoyables, ne cessaient défaire un feu des mieux nourris. Pendant ce temps, les voitures de la Cour furent amenées sur la place du Palais-Royal. Bientôt ce fut comme un immense feu de joie, et le peuple, qui , de l'œil, ensuivait les flammes et les nuages, semblait voir s'en aller en fumée les dernières splendeurs de la royauté.
Mais du côté du café de la Régence, plus voisin du lieu où brûlaient ces voitures, plusieurs braves s'étaient élancés, et, retranchés derrière ces véhicules royaux, ils recommencé-
reiil le leu. Du corps de garde, que, plusieuis fois, on avait cru vide, on tirait encore, on tirait toujours. Enfin des gardes nationaux, qui déjà tiraillaient, depuis quelque temps, derrière les barricades, au milieu du peuple infatigable, escaladèrent moellons et voitures entassés. Le premier que l'on vit à la tète de sa compagnie, ce fut le citoyen Jouanne, capitaine de la 5*^ légion.
Le citoyen Etienne Arago, qui se tenait sur la place, le fusil au poing, courut à sa rencontre et l'aida à descendre dans la lice. Le capitaine Jouanne fut bientôt suivi de toute sa brave compagnie , et celle-ci ouvrit la voie aux braves du capitaine Lesseré, lequel ne tarda pas à recevoir une glorieuse blessure.
Encore quelques morts, quelques mutilés, et le poste appartient aux cbanipions de la liberté.
Pendant que l'insurrection resserraitde plus en plus ses efforts, en s'avançant vers les Tuileries, une scène émouvante se passait sur un théâtre peu éloigné, sur la place de la Concorde.
Ln douloureux cortège venait de déboucher par la poterne du ront-Tournant.
C'était le convoi de la royauté.
On put voir s'avancer à pied, vers le centre de la place, des femmes... des princesses velues de noir et portant, chacune, des enfants duns leurs bras ^. Derrière elles, un vieillard, le l'oi, sans aucune des marques de la royauté ', sinon l'abattement de son visage et sa tète courbée, ces deux insignes des dynasties qui tombent. La reine raccompagnait , habillée d'une robe de laine noire, et, le bras sous le sien, paraissait le soutenir. Deux dames d'honneur suivaient encore, avec un très petit nombre de personnes, parmi lesquelles l'honorable M. Crémieux et M. de Neuilly, le seul officier d'ordonnance, fidèle jusqu'au bout à cette haute infortune.
A l'extrémité du quai, le cortège s'arrèla. Un reflux de la foule qui encombrait la place
(1) Chacune des princesses était aussi chargée d'un petit paquet renlei mé dans les quatre coins d'un mouchoir de mousseline : quelques hardes, sans doute, seuls débris de tant de trésors !
(2) Au moment de quitter le château, ce fut Marie- Amélie qui, faute de valet de cliambre présent, aida Louis- Philippe à quitter le grand unitormc sous lequel il veuiul de passer sa dernière revue, i)our prendre l'habit bourgeois-
loi
de la Coiiœi'tle mil, en un instant, le plus jjrand désordre dans cette petite troupe, qui, disaiton, se dirifjeait vers la Chambre des députés.
Le roi, pressé de toutes parts, déjà reconnu par quelques-uns, quitte brusquement le bras de la reine, agite son chapeau et balbutie quelques paroles. Mais la confusion et le lumulle augmentent. Les chevaux des soldats caracolent, et, de plus en plus refoulés par les assaillants, deviennent un nouveau péril plutôt qu'ils ne sont un rempart.
Un officier du 2'' de cuirassiers, en slatioii sur la place, croyant les personnes royales en péril, s'écrie:
— « Messieurs, épargnez le roi î. .. »
A quoi répond une voix de stentor sortie de la foule :
— u Sommes-nous donc des assassins ?... Qu'il parte! «
— « Oui! oui ! qu'il parte, qu'il parle! » — «levienl le cri général. Le j)eupleavait été Iroj) brave durant le combat, pour n'être pas généreux après la victoire.
C'esl alors ((ue, néanmoins, la reine, séiieu scment alarmée, saibil le Itcis de Louib-Plii-
loi'
lippe; el ils relouriièreiii biir leurs pas, à lies peu de distaiiee de là, où stationnaient deux petites voitures noires, basses, el attelées chacune d'un cheval. Deux très jeunes enfants se trouvaient dans la première * ; Louis-Philij)pe prit la gauche, la reine la droite; les enfants se tinrent debout, le visage collé sur la glace et regardant le public avec une attention curieuse. Le cocher fouetta vigoureusement ; la voiture s'enleva plutôt qu'elle ne partit, et déjà elle était entourée et suivie de toute la cavalerie présente, gardes nationaux, cuirassiers et dragons, lorsque la seconde voiture où se trouvaient les princesses- put se mettre en mouvement. Au départ de cette dernière, une dame d'honneur, qui n'avait pu trouver place dans l'étroit équipage, s'élança vivement der-
(1) Celte voiture appai'lenail à M. de Graves; l'aulre était celle d'un député.
(2) Dans la précipitation du départ, on avait oublié la princesse de Montpensier. Avertie au dernier moment, la jeune infante accourut avec un sourire, s'écriant que son propre pays l'avait accoutumée à semblable fête, et m L', deux fois déjà, on no l'avait sauvée qu'en la cachant dans lin sa<' '
rière, saisissant les courroies, pour s'atierniir sur le marchepied des laquais.
L'escorte était nombreuse. On prit à fond de train la chaussée du bord de l'eau et l'on se dirigea versSaint-Cloud.
Cependant le peuple exalté par sa victoire du Palais-Royal, brûlait d'assurer une consécration suprême à tous ses triomphes du jour.
Un cri s'est fait entendre : — « jéiix Tuileries ! Marchons aux Tuileries!... » Et malgré tout l'appareil des forces imposantes que les dernières reconnaissances ont pu faire constater sur ce point ; malgré les 5,000 hommes d'infanterie, les six pièces de canon en batterie, les deux escadrons de dragons, les gardiens armés elles gardes municipaux qui remplissent la cour du palais, le peuple débouche par la rue de Chartres, sur la place du Carrousel.
Mais, ô surprise! déjà les grilles étaient ouvertes et la place complètement évacuée. Un simple lieutenant de la 5^ légion, Albert Roche, s'était présenté en parlementaire, était allé droit au duc de Nemours, posté devant le pavillon de l'Horloge avec les généraux de sou
élal-iiiajor, el lui avait dit : — « Monsieur, six légions de la garde nationale vont cerner les Tuileries; les citoyens qui attaquent en ce inonicnl le Château-d'Eau se disposent à se joindre à elles; le combat est -imminent, il sera terrible ! et le sang versé retombera sur votre lête, car ce sont des frères qui s'égorgeront ! »
A ces mots, le duc avait compris que tout élailfini. 11 avait donné des ordres pour faire retirer les troupes.
Alors Tarlillerie s'était dérobée par la grille du Pont-Royal, tandis que rétat-major et le duc de Xemours fuyaient par le pavillon de Ijlorloge, faisant descendre les escaliers à leurs chevaux. La cavalerie tout entière les avait suivis, puis 1 infanterie en désordre. Un instant après, le peuple accourait prendre paisiblement dans le palais la place de la royauté (lis])arue.
Mais là ne se concentre pas tout Tintérêt de cette heure solemielle, là seulement n'est pas le drame : il est encore daub quelques ruts
intérieures, où les restes de la garde municipale, dispersés dans les postes, retranchés dans leurs casernes, ignorants d'ailleurs de ce qui se passe autour d'eux, opposent de derniers et inutiles efforts à toute cette population qui se dresse. Il est enfin et surtout au Palais-Bourbon, autour de la tribune, où s'agite, autre débris, cette opposition parlementaire qui sent Tombre et la mort descendre sur elle à mesure que se lève le soleil de la grande, de la sérieuse liberté.
-Nous aurions inconqjlétement tracé le tableau de cette grande semaine si nous omettions la peinture de celle séance à jamais mémorable et sans analogie dans le souvenir de notre génération.
H est midi.
M. le président monte lentement à son fauteuil. Cbacun est fraj)pé de la consternation de ses traits.
Il regarde à droite et à gauche, comme s il satlendait à quelque chose d'extraordinaire, lin instant après, on apporte un fauteuil qu'on dépose, avec deux autres sièges, au pied de la tribune. Un grand nombre de députés accou-
relit et occupent leurs places ; eu luéme leiiips, M. Du pin gravit rapidement les degrés de la tribune. Vif mouvement d'attention.
M. DUPiN. — «Messieurs, les manifestations qui ont lieu depuis deux jours dans la capitale ont amené l'abdication du roi... 1! a déclaré, en même temps, qu'il déposait le pouvoir sur la tête de S. A. R. M. le comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans. (Acclamations au centre. Sourdes rumeurs à l'extrémité de ce côté, et dans une partie de la gauche.)
« Ces acclamations ne sont pas les seules qui aient accueilli cette proclamation... Je demande qu'elles soient relatées au procès-verbal avec l'acte d'abdication au profit de M. le comte de Paris. » (Au centre : Vive Le roi! vive le roi I )
A peine M. Dupin a-t-il lini son discours, qu'une fenune, vêtue de noir et accompagnée de deux enfants et de quelques dames, se montre: c'est madame la duchesse d'Orléans avec ses enfants ; un grand nombre de gardes nationaux se précipitent à la suite de la princesse. Une vive opposition se manifeste à gauche. La
princesse salue, el s'assied entre ses dmix lils. Une agitation difficile à rendre règne dans rassemblée.
M. SACZET. — « D'après la proposition de M. Dupin à la suite de l'abdication du roi, el les unanimes acclamations qui ont suivi ses paroles... »
De vives et bruyantes protestations s'élèvent à gauche. — Non ! non! rien n'est fait! Vous ne pouvez rien faire... C'est le peuple qui est maître... C'est au peuple à se prononcer !
M. Marie parait à la tribune. Le centre refuse de l'entendre. M. de Lamartine parle au milieu du bruit.
M. le président, d'une voix que couvre un tonnerre de vociférations, annonce que la séa nce est suspendue.
A l'instant, tous les députés quittent bruyamment leurs bancs et s'élancent dans l'hémicycle.
Des officiers de la garde nationale entourent la princesse, qui semble abandonnée au flux et au reflux de la foule, dans l'espace ouvert devant la tribune. A droite, une véritabi*' Inlte s'engage entre des gardes nationaux et des députés.
Apfvs étf<» restpp, un instant^ livrée à loU:'* les mouvements de la tempête parlementaire, la princesse, entraînée par le couloir du centre, monte pour gagner l'issue qui se trouve de ce côté. 11 parait que cette issue est fermée; elle s'arrête avec ses enfants et s'assied sur le dernier banc supérieur du centre gauche. M. le duc de Nemours parvient avec peine à la rejoindre, et s'assied à côté d'elle. Des gardes nationaux les entourent.
La séance reste suspendue au milieu d'un tumulte inexprimable. On entend , au dehors, le canon et la fusillade. Enfin les cris s'apaisent un peu. M. Marie n'a pas quitté la tribune. On lui crie de tous côtés : Parlez ! parlez !
M. MARIE. — « Messieurs, dans la situation où se trouve Paris, il est urgent de constituer un gouvernement qui soit en état de prendre une mesure, et qui ait autorité sur la population parisienne.. . (Oui ! Oui !)
« Depuis ce matin, les choses se sont terriblement, compliquées, et l'on ne sait pas jusqu'où peut aller le désordre!.. (C'est vrai ! c'est vrai!..) et c'est dans ces circonstances qu'on
lioiis propose (iepi'oeîa mer' une régence L. (dut ! oui! au centre.— Non î à gauche.) Oublîe»i-ort que vous avez rendu une loi qui existe !.. (Oui ! oui!) Il me s^agit pas de faire une nouvelle loi. (Non! uou!) C'est le peuple qui doit la faire. Il faut qu'un gouvernement provisoire soit institué... (Oui! oui! Vive la liberté!)
« Quand il sera établi, ce gouvernement, il avisera à ce qu'il faudra faire ; je ne doute pas que son autorité ne soit aussitôt reconnue dans Paris !.. (Dénégations au centre. Approbation aux extrémités.) Il y a urgence que le gouvernement soit institué sur-le-champ !.. » (Oui, oui! à gauche. Le tumulte du dehors augmente.)
M. cRÉMiEUX. — a Dans l'intérêt public, il est impossible que cet état se continue. (Non ! non! le gouvernement provisoire!) Il ne faut pas d'autre publication immédiate que celle d'un gouvernement provisoire... (Oui, c'est cela!) En 4830, nous nous sommes trop hâtés, et voyez où nous en sommes en 1848. (Applaudissements.) Nous voulons maintenant procéder régulièrement, légalement. Un gouvernement provisoire non -seulement rétablira l'ordre, mais il rassurera la population,
no
il éclairera le peuple, il consacrera ses droits promis et si mal tenus en 4850! (Applaudissements.) Le peuple s'est montré ce qu'il a toujours été... J'ai conduit la famille royale dans les voitures qui l'emportent loin d'ici... ( Une voix s'écrie : Bon voyage ! On rit bruyamment. ) -^
«Puisque nous en sommes arrivés à ^"point de subir une révolution nouvelle, épargnons à nos fils le soin d'en faire encore unel »
M. de Genoude paraît à la tribune. Le silence a peine à se rétablir.
M. DE GENOUDE. « Mcssieurs , je viens protester contre une régence faite sans le consentement de la nation. C'est une usurpation des droits du peuple. Jamais, en France, une régence n'a été proclamée que par la nation. (Bruit au centre.)
a La Chambre ne peut pas plus nommer un gouvernement provisoire qu'une régence. Vous ne pouvez ici que reconnaître les droits du peuple, car tout le monde est compétent poui' cela, et c'est un devoir pour chacun de vous. Si vous ne le faites pas, c'est au peuple qui, maintenant, est debout pour reconquérir Té-
oallié dos droits politiques, à nommer un gouvernement provisoire dont le devoir sera d'appeler la nation. ( Clameurs diverses. )
« Ne renouvelez pas, messieurs, la faute de -1850, quand on a nommé à THôtel-de-YiHe un gouvernement sans consulter la France; car, je vous le déclare, vous appelleriez sur ce gouvernement les mêmes malheurs qu'ont subis ceux qui viennent de tomber, et vous dévoueriez à des calamités certaines ceux qui sont devant nous et que vous prétendez servir. » (Exclamations violentes au centre ; le tumulte va croissant.)
iw. oDiLON BARROT. — a C'cst au nom de la liberté politique dans notre pays, c'est au nom des nécessités de l'ordre surtout, au nom de notre union et de notre accord dans des circonstances si difficiles, que je demande à tout mon pays de se rallier autour de ses représentants de la révolution de Juillet. Plus il y a de grandeur et de générosité à maintenir et à relever ainsi la pureté et l'innocence, et plus mon pays s'y dévouera avec courage. Quant à moi, je serai heureux de consacrer mon existence, tout ce que j'ai de facultés dans ce
tiiottdè, à faifé tnôtîipliei' cette càUsej qui e^l * celle de la vraie liberté dans mon pays.*. » (Bravos aux centres.)
M. de la Rochejaqueleiii demande la parole.
M. ODiLOJî BARROT. — o Est-ce que , par hasard , on prétendrait^ remettre en question ce que nous avons décidé par la révolution de Juillet? (Très bien ! très bien!) Messieurs, la circonstance est difficile, j'en conviens, mais il y a dans ce pays de tels éléments de grandeur, de générosité et de bon sens, que je suis convaincu qu'il suffit de leur faire appel pour que la population de Paris se lève autour de cet étendard. (Oui! oui ! Longue interruption.)
« Se prononcer au nom des intérêts du pays et de la vraie liberté, voilà, quant à moi, quel est mon avis, quelle est mon opinion; je ne pourrais pas prendre la responsabilité dune autre situation ! »
M. DE LA ROCHEJAQCELEIN. — « Nul pi US qUC
moi ne respecte et ne sent profondément ce qu'il y a de beau dans certaines situations. Je nen suis pas à ma première épreuve.
ti:;
« Je répoiidiai à T honorable M. Odiloii Barrot que je n'ai pas la folle prétention de venir ici élever des prétentions contraires; non, mais je crois que M. Odilon Barrot n'a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune, en s avançant autant qu'il a fait. (Bruit.)
(( Messieurs, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du pays et de parler du peuple. Nommés sans le concours du peuple, aujourd'hui vous n'êtes rien ici, vous n'êtes plus rien !.. »
Ces paroles, expression réelle de la situation, soulèvent un tumulte extraordinaire. L'orateur est rappelé à l'ordre.
M. DE LA ROCHEJAQUELEIN. — ■ « Quaud je dis
que vous n'êtes rien, en vérité, je ne croyais pas soulever des orages... Je dis, messieurs, qu'il faut convoquer la nation, et alors.... »
En ce moment, une foule d'hommes armés, de gardes nationaux, étudiants, ouvriers, pénètre dans la salle des séances et arrive jusqu'à l'hémicycle. Plusieurs sont porteurs de drapeaux. Un tumulte général se produit dans
l'assemblée. La plupart des membres, siégeant * aux bancs des centres, refluent vers les banquettes supérieures. Les cris : Nous voulons la déchéance du roi ! la déchéance ! la déchéance ! sont poussés par ceux qui paraissent marcher à la tète de la foule.
M. LE président], sc couvraut , déclare la séance suspendue.
Un orateur étranger à la Chambre, M. Chevallier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, escalade alors la Irihunc. (Cris el confusion générale.)
" Messieurs, dit cet orateur, croyez à la modération de mes paroles... (Bruit. Vous n'avez pas le droit de parler!) Je viens vous proposer le seul expédient qui puisse vous tirer d'embarras. Si vous voulez sauver la situation, vous n'avez qu'une chose à faire. Ecoutezmoi!... Gardez-vous de proclamer sans droit le comte de Paris, mais que la duchesse d'Orléans et le comte de Paris aient le courage de se rendre sur les boulevards, au milieu du peuple et de la garde nationale, je réponds de leur salut.» (Des cris de Five la république! interrompent cette harangue.)
Les re^jards su portent vers le sommet de I amphithéâtre où s'étaient assis la duchesse d'Orléans et ses enfants. Au moment de l'invasion de la salle par la multitude, la prin- («sse, les princes et ceux qui l'accompagnaient sortent par la porte qui fait face à la tribuiie.
Une partie de la foule les a suivis. Dans une pièce du palais, un obstacle arrête lr»ur fuite. La princesse est entourée par le peuple , elle s'effraie et pousse quelques l'ris. Mais il n'y a rien à craindre en France pour une femme] suppliante : on facilite son passage au lieu de l'entraver. Ses enfants ont été séparés d'elle. Mêlés, perdus, dans cette orageuse cohue, sont-ils renversés, étouffés par la presse commune? Un jeune ouvrier a compris le danger de ces victimes innocentes. 11 entr'ouvre une croisée voisine et fait glisser les pauvres enfants dans le jardin de la présidence, puis, refermant la fenêtre, il barre, de son corps, cet étrange chemin vers lequel déjà se précipitait la foule, moins sans doute par violence que par curiosité.
L'instant d'après, la princesse retrouvait ses enfants, un moment perdus pour elle.... un
inoment, affreuse élernité pour une mère!.. Et remise en possession de son bien le plus cher, elle allait réclamer un asile chez une dame de son service pour se cacher plus lard à l'hôtel des Invalides où elle passa la iiui^
Pendant le même temps, le duc de Nemours se débattait de son côté, non pas contre le danj^er (il n'existait pas) , mais contre sa propre frayeur. A sa sortie de la salle des séances, entowé comme sa belle-so^ur d'un peuple plus tumultueux que colère, on l'avait vu, sur le point de perdre connaissance, s'abandonner à des bras amis qui l'entouraient encore, et se laisser dépouiller par eux de son coslume militaire , qu'on changeait en vêtement bourgeois , pour faciliter sa fuite.
Cependant, à l'intérieur de la Chambre, le trouble et l'agitation étaient à leur comble, le centre était vide, ses députés enfuis.
Un citoyen en costume d'officier, M. Dumoulin, commandant l'Hôtel-de-Ville en juillet ^850, monte à la tribune et pose sur le n)arbre la hampe d'un drapeau tricolore.
— « Messieurs, s'écrie M. Dumoulin., au-
jourd'hui comme eu ^850, le peuple a reconquis son indépendance et sa liberté; vous savez que le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté par la fenêtre »
MM. Crémieux, Ledru-RoUin et de Lamartine paraissent, en même temps, à la tribune.
M. LEDRU-ROLLiN. — « Au nom du peuple partout en armes, maitre de Paris quoi qu'on fasse... (oui! oui!) je viens protester contre l'espèce de gouvernement qu'on est venu proposer à celte tribune... (Très bien ! très bien! Bravos dans la foule.) Je ne fais pas comme vous une chose nouvelle, car en 1842, lors de la discussion de la loi de régence, seul dans cette enceinte, j'ai déclaré qu'elle ne pouvait point être faite sans un appel au pays. (C'est vrai ! Très bien !)
« On vient tout à l'heure de vous parler de la glorieuse Révolution de 1780. Prenons garde que les hommes qui en parlent ainsi n'en connaissent pas le véritable esprit et ne veuillent pas surtout en respecter la constitution.
0 En 1791, dans le text'^ même de la constitution, on a déclaré que l'Assemblée consliluantc, l'Assemblée constituante, conipren(.z
le l)ie!i, avec des pouvoirs spéciaux, n a\ait pas le droit de faire une loi de régence, et qu'il fallait un appel nu pays pour la faire
« C'est le texte même de la constitution de
«Or, messieurs, depuis deux jours nous nous battons pour le droit. . Eh bien ! si vous résistez et si vous prétendez qu'un gouvernement par acclamation peut remplacer immédiatement un pouvoir qu'emporte la colère du peuple, nous nous battrons encore, au nom de la constitution de 9\ qui plane sur le pays, qui plane sur notre histoire, et qui veut qu'il y ait un appel fait à la nation pour qu'une régence puisse être déclarée...
(( Ainsi, pas de régence possible. . . ainsi qu'on vient d'essayer de l'implanter d'une façon que je dirais véritablement singulière et usurpatrice.
« Comment! tout à coup, sans nous laisser délibérer, venu* briser la loi que vous avez faite, vous-mêmes, malgré nos efforts, en ■1842 ! Vous ne le voudriez pas. C'est un expédient qui n'aurait pas de racines dans le pays î
« Au nom du droit que , dans les ré-
volutions inéiiies, il laiil savoir respecter, cnv <m n't'sL fort (}ue par le droit, je proteste, de par le peuple, contre votre nouvelle usurpation!... (Bravo! bravo! Vive Ledru-lloUin ! )
« .je demande donc un gouvernement provisoire,... (oui! oui !) non pas nommé par la (Ihambre, (non! non!) mais par le peuple; lin gouvernement provisoire, et un appel immédiat à une Convention qui régularise les droits du peuple. (Bravo ! bravo ! ) »
M. de Lamartine, qui est resté à la tribune, s'avance pour prendre la parole. Plusieurs voix crient : Vive Lamartine ! Des applaudissements éclatent.
•SI. DE LAMARTINE. — « Mcssieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout a Iheure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais désert au milieu delà représentation du peuple... (Très bien! très bien!... Kcoutez! écoutez!... O". n a pas entendu : répétez ! )
«Mais, messieurs, si je partage cette émotion qu'inspire le spectacle attendrissant des plus grandes catastrophes humaines, je n'ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un gouvernement perfide, et pour rétablir, sur une base désormais inébranlable, Tempire de l'ordre et l'empire de la liberté. (Applaudissements).
« Aussi, messieurs, je ne partage pas l'illusion qu'on se faisait tout à l'heure à cette tribune ; je ne me figure pas qu'une acclamation spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment publics, puisse constituer un droit solide et inébranlable et un gouvernement de 55 millions d'hommes.
« Je sais que ce qu'une acclamation proclame, une autre acclamation peut l'emporter, et quel que soit le gouvernement qu'il plaise à la sagesse et aux intérêts de ce pays de se donner, dans la crise où nous sommes, il importe au peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur SfUig dans cette lutte, de cimenter un gouvernement populaire, solide, inébranlable enfin! »
Ces belles et généreuses paroles enlèvent les applaudissements de tous.
L'un des hommes de la foule, qui est debout dans l'hémicycle, remet son sabre dans le fourreau, en disant : « Bravo! bravo! »
M. DE LAMARTINE. — « Je demande que l'on constitue à l'instant , du droit de la paix publique, du droit du sang qui coule , du droit du peuple, affamé peut-être après le glorieux travail qu'il accomplit depuis trois jours, je demande que l'on constitue un gouvernement provisoire, . . . (Bravo! bravo! ) un gouvernement qui ne préjuge rien, ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies, ni de nos colères, sur le gouvernement définitif qu'il plaira au pays de se donner quand il aura été consulté! (C'est cela! c'est cela!) Je demande doncun gouvernement provisoire. (Oui! oui! dressons la liste immédiatement!)
« Ce gouvernement provisoire aura pour mission, selon moi , . . . pour première et grande mission, d'établir la trêve indispensable et la paix]publique entre les citoyens; secondement, de préparer à l'instant les mesures nécessaires pour convoquer, pour consulter la garde natio-
iiale loul enlici'c... (Oui 1 oui !) le pays tout enliei-, tout ce (jui porte dans son titre d'homme les droits du citoyen!... (Applaudissements prolongés.) »
A ce moment on entend retentir du dehors un tumulte violent aux issues de Fune des trihunes publiques. Les portes cèdent bientôt sous des coups de crosse de fusil. Des hommes du peuple, mêlés de gardes nationaux, y pénètrent en criant: «A bas la chambre! Pas de députés I » Un de ces hommes a baissé le canoa de son arme dans la direction du bureau. Les cris: — «Ne tirez pas! ne tirez pas! c'est M. de Lamartine qui parle!.,.» retentissent avec force. Sur les instances de ses camarades , l'homme relève son fusil.
M. le président, qui est resté au fauteuil, réclame le silence en agitant violemment sa sonnette. Le bruit et le tumulte acquièrent la plus grande intensité.
C'est alors que M. Sauzet quitte le fauteuil et déclare lever la séance.
Par conséquent rassemblée de la Chambre des députés cesse ; mais le peuple armé de fusils ot de sabres reste dans la salle, avec les
gardes nationaux, et un certain nombre tle députés de la oauche.
Après quelques instants de tumulte, M. Dupont (de l'Eure) monte au fauteuil. Il est entouré d'un grand nombre de personnes étrangères à la Chambre.
M. de Lamartine est toujours à la tribune.
VOIX NOMBREUSES. — « Les noms! les noms des membres du gouvernement provisoire! »
M. de Lamartine s'efforce en vain de dominer le bruit.
QUELQUES VOIX. — « Dupont de l'Eure! Dupont de l'Eure ! »
d'autres voix. — « 11 est au fauteuil, silence! écoutez-le! » (Oui! oui!)
M. DE LAMARTINE , au miUeu du bruit. — « Je vais lire les noms. »
voix NOMBREUSES. — « Sileuce! silence! »
M. DE LAMARTINE. — « Mcssicurs, je vais lire les noms:.. (Le bruit continue.) MM. Arago, ('arnot — » (Le tumulte va toujours croissant.)
un MEMBRE. — « MessieuFs, M. Dupont de l'Eure nous préside... »
VOIX NOMBREUSES. — • « Le gouvememenl provisoire?... »
U!v MEMBRE. — « M. Dupoiil de l'Eure va nommer le gouvernement provisoire. » (De longs bravos éclatent sur tous les bancs.)
M. MARioN, député , à M. de Lamartine. — « Ne quittez pas la tribune!... »
i^E voix. — « Écoutez donc la proclamation des noms ! »
UN HOMME, armé d'un fusil. — « Nous ne demandons qu'un moment de silence; nous voulons seulement entendre les noms des personnes qui composeront le gouvernement... »
UN AiTRE. — « Du silence dépend le salut de tous. Je le réclame pour qu'on puisse entendre M. Dupont (dé l'Eure). »
DNE VOIX. — « M. Dupont (de l'Eure) avant tout! »
CNE AUTRE VOIX. — « Vive la république! .. . »
Beaucoup de personnes pressent et entourent M. de Lamartine, et l'engagent à attendre le rétablissement du silence pour parler. — Au nom du peuple, s'écrie l'une d'elles, du silence! Laissons parler M. de Lamartine ! »
M. DE LAMARTl^t. — « \]\\ momeut de si-
lence, messieurs!... (Le silence se rétablit un instant.)
« Messieurs^ la proposition qui a été faite, que je suis venu soutenir et que vous avez consacrée par vos acclamations à cette tribune, elle est accomplie. Un gouvernement provisoire va être proclamé nominativement. (Bravo! bravo ! Vive Lamartine î ) Maintenant, messieurs... »
VOIX NOMBREUSES. — « Nommcz-lcs! nommez-les! »
M. DE LAMARTINE. — «On va Ics uonimcr. . . »
Ici M. de Lamartine, après avoir attendu quelques instants que le calme se rétablisse, se retire sur le derrière de la tribune. M. Dumoulin monte à la tribune et cherche à se faire entendre, mais le bruit continuel empêche de saisir ses paroles.
M. DUPONT DE l'eure. — « On VOUS propose de former le gouvernement provisoire. (Oui! oui! Silence!) Voici les noms :... (Silence!) Arago, Lamartine, Dupont de l'Eure, Crémieux... » (Bruit et agitation.)
M. de LAMARTINE. — « Sileucc , mcssicurs ! Si \ous voulez que les membres du gouverne-
ment provisoire acceptent la mission que vous leur avez confiée, il faut au moins que la proclamation en soit faite. »
UNE Toix. — ^ « Il faut qu'on sache que le peuple ne veut pas de royauté! La république ! »
PLUSIEURS VOIX. — « Délibérons immédiatement! )»
UNE voix. — « Assis, assis! allons nous asseoir... Prenons la place des vendus! »
UNE voix. — a Un moment de silence, sinon nous n'aboutirons à rien. »
UNE AUTRE VOIX. — « Nous demandons qu'on proclame la république! »
M.Dupont de l'Eure propose successivement les noms suivants qui sont répétés à haute voix par plusieurs sténographes : — ^ « M. Lamartine (Oui! oui!), M. Ledru-RoUin (Oui! oui!), M. Arago, (Oui! oui!) M. Dupont de TEure. (Oui ! oui!) »
L'NE VOIX. — « M. Bureaux dePusy! »
M. Bureaux de Pusy fait un geste de refus.
M. DUPONT DE l'eure. — « M. Marie (Oui ! oui! — Non !) »
quelques voix. — « Georges Lafayette (Oui ! Non ! non !) »
VOIX ^(>MBIlEUSEs. — « Lu république!... la république ! »
UNE VOIX. — « Il faut que les membres du gouvernement provisoire crient : Vive la république ! avant d'être nommés et acceptés. »
UNE AUTRE VOIX. — o Je demande la destitution de tous les députés absents. »
UNE VOIX DANS LE PEUPLE. — « Il faut Conduire le gouvernement provisoire à THôtelde-Ville. Nous voulons un gouvernement sage, modéré, pas de sang : mais nous voulons la république »
M. BOCAGE. — « A THôtel-de-Ville, Lamartine en tête ! »
M. de Lamartine sort delà Chambre, accompagné d'un grand nombre de citoyens. Après son départ, le tumulte continue dans la portion de la foule qui reste disséminée sur les bancs de la Chambre, dans l'hémicycle et dans les couloirs.
M. LEDRu-ROLLiN. — « Citoycns ! vous comprenez que vous faites ici un acte grave en nommant un gouvernement provisoire... »
VOIX DIVERSES. — o Nous u'cu voulons pas ! — Si ! si ! il en faut un! »
M. LEDRlj-KOLLl^. — « Daiis des circonstances comme celles où nous sommes, ce que tous les citoyens doivent faire, c'est d'accorder silence et de prêter attention aux hommes qui veulent se constituer ses représentants. En conséquence, écoutez-moi !
o Nous allons faire quelque chose de grave. Il y a eu des réclamations tout à Theure. Un jjouvernement provisoire ne peut pas se nonmier d'une façon légère. Voulez-vous nie permettre de vous lire les noms qui semblent proclamés par la majorité... (Silence! Ecoutez ! écoutez !)
« A mesure que je lirai les noms, suivant qu ils vous conviendront ou qu'ils ne vous conviendront pas , vous crierez oui ou non. (Très bien! — Ecoutez!) Et, pour faire quelque chose d'officiel, je prie MM. les sténographes du Moniteur de prendre note des noms à mesure que je les prononcerai, parce (]ue nous ne pouvons pas présenter à la France des noms qui n'auraient pas été approuvés par vous. . . (Parlez ! parlez ! )
«Je lis : Dupont de l'Eure (Oui! oui!). Arago (Oui! oui!). Lamartine (Oui ! oui!),
î.edrtbftoilili (Oui ! oui î). Garùler-Pagèâ (Oui i oui! Nonl)* Marie (Oui! oui! Non!). Cr^^mieux (Oui! oui !). »
t'iNE VOIX DANS LA fotiLÉ. — « CréiTiieux ! mais pas Garnier-Pagès ! (Si ! si ! — Non !) Il est mort, le bon ! »
d'autres voix. — « Taisez-vous ! à l'ordre ! »
M. LEDRC-ROLLiN. — M Je demande à ajouter un mot. Permettez, messieurs.
« Le gouvernement provisoire qui vient d'être nommé a de grands, d'immenses devoirs à remplir. On va être obligé de lever la séance pour se rendre au sein du gouvernement et prendre toutes les mesures nécessaires pour que l'effusion du sang cesse, afin que les droits du peuple soient consacrés... »
CRIS NOMBREUX. — t Oui ! oui ! à l'Hôtel-de- Ville ! »
UxN ÉLÈVE DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE. « VoUS
voyez qu'aucun des membres de votre gouvernement provisoire ne veut la république ! Nous serons trompés comme en ^850. »
PLUSIEURS voix. — « Vive la république ! » AUTRES voix. — « Vivent la répui)lique et
M. Ledru-Roilin ! A l'Hôtel-de- Ville î à l'H.V tel-de-Ville!.
M. Ledru-Rollin se retire suivi de plusieurs citoyens.
La foule qui avait envahi la salle commence à diminuer.
Un jeune homme, qui paraît être un étudiant^, s efforce, sans pouvoir y parvenir, de se faire entendre à la tribune.
Un citoyen monte sur le marbre de la tribune en brandissant une arme. On crie : Vive la république ! A l'Hôtel-de- Ville !
UN JEUNE HOMME, à la tribune. — « Plus de liste civile!»
{j?i AUTRE. — « Plus de royauté I »
Quelqu'un appelle tout à coup l'attention sur le grand tableau placé au-dessus du bureau et derrière le fauteuil de la présidence, qui représente la prestation de serment de Louis- Philippe à la Charte, et les cris : — « 11 faut le déchirer! il faut le détruire ! » se font immédiatement entendre.
Des hommes qui sont montés sur le bureau se disposent à doimer des coups de sabre dans le tableau.
Un ouvrier, armé d'un fusil double, qui se trouve dans T hémicycle, s'écrie : — « Attendez ! je vais tirer sur Louis-Philippe I » Au même instant, deux coups de feu éclatent. Cris divers.
Un autre s'élance immédiatement à la tribune et prononce ces mots :
— « Respect aux monuments ! respect aux propriétés ! Pourquoi détruire ? pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux ? Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple : montrons maintenant que le peuple sait respecter les monuments et honorer sa victoire ! »
Ces paroles, prononcées avec énergie et une véritable éloquence, sont couvertes d'applaudissements.
On s'empresse autour du brave ouvrier et on lui demande son nom. Il déclare se nommei- Théodore Six, ouvrier tapissier.
Tout le monde se retire.
La salle est bientôt complètement évacuée.
Avec le règne du prince parjure a fini le règne du monopole et des chartes bâclées : le règne du peuple commence, .
Ai^EÈS LA VIG1?0IRË.
Laissons pour un moment les élus du peuple aborder, sous l'escorte de nos vœux et de toutes nos sympathies, la voie laborieuse oiî vient de les placer une popularité légitime , où leur patriotisme ardent et leur haute intelligence doivent les pousser et les soutenir. Nous reviendrons, sans trop de lenteur, à leur départ de la Chambre, à leur trajet vers l'Hôtel-de-VilIe, véritable ovation rendue par une innombrable foule à leur civisme , sans doute, mais surtout aux principes que leurs noms représentaient. Tandis qu'ils cheminent, observons pour la dernière fois, sur une route opposée, et tournant le dos à leurs pas , cette triste royauté solitaire, fugitive , veuve enfin , depuis quelques heures, de ce pouvoir qu'au nom du peuple ils vont relever et saisir.
Nous avons laissé*, dans ie précédeiil chM^ jjitre, le souverain dédhu aux approches de Saint-Cloud.
Arrivé dans cette résidence, il descend dé voiture et pénètre dans le château suivi de son escorte.
Avant de passer dans ses appartements particuliers, il affecte de réclamer du papier et tout ce qu'il faut pour écrire. Cette demande, répétée avec plus d'insistance que de raison , frappe les officiers, qui viennent de le perdre de vue et que M. de Montalivet aborde aussitôt, de la part du roi, leur demandant instamment, en son nom, de ne pas s'éloigner et de l'attendre, afin de recevoir ses augustes adieux. Il ajoute que, troublé par l'urgente rapidité de son départ, S. M. n'a pas prévu les frais de son voyage, et que l'argent nécessaire court risque de lui manquer. Une collecte immédiate produit alors une somme de deux cents francs, avec laquelle M. de Montalivet court aussitôt retrouver le roi, qui va, répète-t-il, venir lui-même témoigner ses remercîments. Cependant trois quarts d'heure se passent, au bout desquels M. de Montalivet reparaît seul , en disant sans plus de cérémonie :
«Messieurs, le roi est parti. lîetourjions, nous autres , à Paris. »
Délicat stratagème inspiré au méfiant et astucieux vieillard, parie désir déplacer, au plus vite, quelques lieues de chemin entre lui et tous ceux qui, révélant son passage, pouvaient compromettre sa sûreté.
A son arrivée à Versailles, pas de chevaux de poste pour sa voiture. Pendant que, faute de mieux, on emprunte et l'on attèle des montures du régiment de cavalerie , le maire et le préfet accourent en toute hâte près de lui 5 mais ils ne trouvent, pour ainsi dire, qu'une espèce de cadavre incapable de periser, de parler, de vouloir, et dans un état de prostration physique et morale impossible à décrire. Il se borne à répéter souvent , avec des mouvements saccadés, ces mots où se révèle toute une série de remords :
— « Comme Charles X ! Comme Charles A" .' . . * »
(1) Nous n'avons vu personne qui n'ait fait à part soi la remarque des singulières similitudes offertes par le parallèle des deux derniers règnes qui ont passé sur la France : — Charles X succombe après une lutte de trois jours, comme L. Philippe; — sous les pavés et par la défection de ses troupes, comme L. Philippe; — un mardi, un mercredi, un jeudi, comme L. Philippe ; — quelques semaines après la prise du chef de l'Algérie, comme L. Philippe ; — à l'âge de 74 ans et 3 mois, comme L. Philippe; — présentant au peuple sa belle- fille de 30 ans et son petittil« de 10 années , comme L. Philippe; — provoquant une
De nouveau lancée à travers l'espace, sa voiture brûla le pavé jusqu'à Houdan. Là, il voulut de nouveau prendre la poste ; maison lui refusa des chevaux -, de sorte qu'il fut contraint de pousser les siens jusqu'à Dreux , où venaient de sonner onze heures quand il mit pied à terre avec tous les siens.
Vers une heure de la nuit, le duc de Montpensier arriva, annonçant la déchéance de toute la famille sans aucun espoir.
Tous restèrent consternés à cette nouvelle.
Le lendemain , vendredi 25, à neuf heures du matin, tous quittèrent inopinément la ville. Afin de cacher leur départ , le valet de pied , qui occupait le siège , avait quitté la livrée et s'était revêtu d'une redingote, et d'autres effets achetés deux heures auparavant.
Le sous-préfet attendait la voiture à sa sortie de la ville, et prit place sur le siège, à côté du valet de pied.
Au relais de poste de Saint-André , des gen-
régence qui est repoussée, comme L. Philippe ; — usant en un seul jour suprême toutes les combinaisons ministérielles, mais trop <arc/, comme L. Philippe ; — partant enfin de Paris pour Saint-CJoud , de Saint-Cloud pour Trianon, à Trianon enfin prenant la route des étangs, comme L. Philippe ; — séparé par une mort tragique de son Hls, l'espoir de sa dynastie, comme L. Philippe!!! Décidément ce dernier pouvait bien dire : — Comme CharU-i> X I
darines ayant demandé quelles étaient les personnes que renfermait cet équipage, le souspréfet descendit immédiatement du siège , leur répondit à l'oreille, et les gendarmes se retirèrent immédiatement.
L'ex-roi avait à peine traversé la forêt d'Anet,que les ouvriers d'une papeterie voisine arrivaient sur la route avec l'intention de l'arrêter.
Nous allions oublier de dire qu'avant de quitter Dreux, Louis-Philippe fit provoquer encore une nouvelle collecte pour les frais de son voyage. Bon prince ! il lui en eût coûté trop de ne rien pouvoir emporter de ses anciens sujets'.
Le pays ne tardera sans doute pas à savoir sur quelle roche solitaire le fugitif a reposé sa
(1) Le peuple, en France, presque toujours ramené, par le temps, à l'indulgence pour le souvenir des crimes dont il a le plus souffert, abdique généralement avec moins de facilité son droit de poursuite contre les vices et les travers de ses ennemis. L'esprit parcimonieux du prince déchu restera longtemps proverbial parmi nous : et déjà, dans Paris, il n'est personne qui n'ait remarqué cette fatalité satirique du destin d'un homme qui s'enfuit, la bourse vide, obligé comme de mendier sur son chemin, quand il laisse, aux Tuileries, un trésor de 9 millions en valeurs, et, sur le sol français,;des richesses équivalentes à quinze fois ce capital. Il est vrai qu'il laisse, au compte de la liste civile, un arriéré de 3i millions !
tête découroimée ; ou, plutôt, la France oubliera bien vite qu'il peut exister au monde, abreuvé de regrets et d'amers souvenirs, un prince chassé par elle, après dix-sept ans de pouvoir. Le présent qui s'ouvre pour elle est assez grand, assez fécond, pour altérer en son cœur la mémoire d'un passé funeste. Déjà, dans l'esprit des masses, il n'y a plus que de l'indifférence pour tous les bruits répandus sur cette émigration forcée d'une famille, désormais privée d'avenir. Aussi croyons -nous utile de quitter ce chapitre en toute hâte pour revenir aux faits qui nous entourent et qui méritent bien de fixer tout no-= tre intérêt.
Rejoignons à présent, sur le chemin de Tllôtel-de-Ville, les honorables mandataires du peuple, les sept députés nommés, d'acclamation, pour fonder un gouvernement provisoire.
A mesure qu'ils pénètrent au cœur de la cité, ils rencontrent sur leur passage des applaudissements plus exaltés, de plus vives sympathies. Une foule, à chaque pas plus nombreuse, les entoure, les presse, au cri de : Vive la liberté ! C'est que plus ils s'avancent, et plus l'air qu'ils respirent est imprégné de patiiotisme et de généreube fermentation , c'cjI que ces quartiers
ont été, depuis deux jours, le théâtre des plus intrépides élans du civisme populaire. Plus que partout ailleurs, dans ces parages, se sont multipliées les luttes du citoyen contre l'arbitraire et le despotisme ; les barricades se sont élevés plus nombreuses et mieux défendues, le sang du peuple enfin a coulé par flots plus épais pour l'affranchissement du pays.
Aussi quel enthousiasme fait éclater l'arrivée des sept commissaires au palais municipal ! Leur entrée solennelle dans cette somptueuse demeure consulaire, c'est la souveraineté nationale qui commence, c'est l'avènement de tout le peuple au pouvoir.
Avant d'être instruits de leur approche et dans l'ignorance encore des événements du Palais-Bourbon, d'ardentscitoyens, se dévouant spontanément aux nécessités urgentes de la chose publique, avaient déjà pris sur eux l'organisation d'un pouvoir. Un comité provisoire avait été formé de MM. Arago, Lamartine, Louis Blanc, Lamennais, Flocon, Marrast, Bastide, Becurt et Albert, ouvrier du peuple. C'était, comme on voit, une réunion presque exclusive des plus intrépides champions delà presse démocratique. A ceux qui, depuis si longtemps, avaient préparé, le triomphe populaire, il semblait naturellement appartenir de le rcgulariseï'. Une première proclamation de ce
comité s'imprimait et se répaiidait déjà par la ville. Pourtant, en apprenant les faits de la Chambre , en voyant arriver ceux qui venaient de retremper dans l'élection populaire le mandat primitif qu'ils tenaient du monopole renversé, personne ne put songer à leur disputer la gloire de proclamer la cessation du combat, l'honneur d'administrer la victoire.
Entrant immédiatement en séance par une délibération, dont la durée devait outrepasser les limites du jour et jusqu'à la borne même des forces de la constance humaine, ils commencèrent par s'adjoindre un certain nombre des citoyens qui les avaient, comme nous venons de le dire, précédés dans l'exercice provisoire du gouvernement. Les noms des citoyens Louis Blanc, Marrast, Flocon et Albert furent inscrits sur la liste formée, dans le sein du parlement , par le peuple, et les applaudissements publics de la place ratifièrent ces choix bien inspirés.
Le gouvernement provisoire dut aviser ensuite à ce qui pressait davantage, la distribution des ministères.
M. Dupont de l'Eure est nommé président du conseil ;
M. Lamartine, ministre aux aifaires étrangères ;
M. Crémieux, à la justice j
liO
M. Ledru-Rollin| à l'intérieur ;
M. Michel Goudcnaux, aux finances;
M. François Arago, à la marine ;
M. le général Bedeau, à la guerre ;
M. Carnot, à l'instruction publique ;
M. Bethniont, au commerce ;
M. Marie, aux travaux publics 5
M. Cavaignac , gouverneur de l'Algérie:
M. Garnier-Pagès, maire de Paris ;
MM. Guinard et Recurt, adjoints au maire.
M. Flotard, secrétaire général.
Le peuple salua d'enthousiasme cette répartition intelligente des services publics.
D'autres nominations importantes devaient suivre, fournissant des satisfactions nouvelles au vœu général des citoyens, alarmés pour le rétablissement de la paix et de l'ordre, en même temps qu'elles assuraient de puissantes garanties aux conquêtes de la liberté. C'est ainsi que MM. l*errée, Pagnerre, Soyer, B+jchez, furent commis à l'administration municipale de divers arrondissements de Paris; M. de Courtais reçut le commandement des gardes nationales. M. le général Bedeau fut mis à la tète de la !"■ division. M. Et. Arago fut chargé de la direction des postes. MM. A. Portails et Corne furent nommés procureurs généraux à la cour d'appel de Paris, pendant que M. Emm. Arago partait pour Lyon, M. Sarrut pour Bloit>,
MM. Delécluse et Thouret pour Lille, M. Trélat pour Cler/nont-Ferrand, MM, Aumont et Marie pour Caen, etc., en qualité de commissaires du gouvernement provisoire.
En même temps, d'éclatantes destitutions avaient lieu , et tout d'abord les Salveton , les Didelot , les Nouguier, les Boucly, les Peyramont, toutes ces phalanges de la magistrature debout, serviles exécutrices des rancunes de la léaction pritchardiste et doctrinaire, furent renversées, décimées, rayées des cadres officiels.
M. Dupin lui-même, l'astucieux compère du prince déchu, l'espion gagé de la dynastie vain eue, ne devait pas tarder à se voir dépouillé de son titre de procureur général en cassation , quel qu'eût été son zèle à faire oublier ses dernières paroles pour la régence , en proclamant , tout des premiers, l'heureux avènement du nouveau pouvoir révolutionnaire.
Si de grands exemples de justice s'accomplissaient, de hautes injustices étaient en même tenips réparées. M. Ad. Marrast, l'avocat-journaliste arbitrairement persécuté, était nommé procureur général d'une cour d'appel méridionale. M. Caussidière, le détenu politique , était désigné pour la direction centrale de la police. M. Auguste Luchet, l'écrivain proscrit, était nommé gouverneur général du château de Fon-
(ainebleau. M. Bai bès, enfin, le condamné du Luxembourg, était appelé à rentrer en maître dans ce palais témoin de son injuste infortune.
Non moins actif à diriger les choses et les faits qu'à vider les questions importantes d'emplois et de personnes , le gouvernement provisoire s'occupait ardemment de toutes les mesures les plus utiles à l'affermissement de la paix, au soutien de la propriété, au rétablissement de la tranquillité.
Son acte le plus important fut la proclamation de la République , sous condition de la ratification nationale, aux premières assemblées d'une prochaine Convention. Cette grave détermination fut accueillie sur la place de Grève , et nous pouvons le dire, dans tout le peuple de Paris, par de chaleureux élans d'enthousiasme.
Au moment où se lut publiquement à l'Hôtelde-Ville la proclamation qui l'annonçait, un citoyen qui venait de tout entendre de l'une des fenêtres du palais, ivre de joie jusqu'au délire, à cette heure que son cœur avait longtemps appelée, se précipita subitement et vint tomber expirant sur la Grève, en s'écriant : — « Maintenant^ j'ai assez vécu ! »
Le gouvernement provisoire prit encore les déterminations suivantes :
— Adoption des trois couleurs, disposées comme elles l'étaient pendant la République ;
le drapeau portant ces mots : République française.
— Conservation du coq gaulois.
— La justice désormais rendue au nom du peuple souverain.
— La Chambre des députés dissoute.
— Interdiction à la Chambre des Pairs de se réunir.
— Promesse de convocation d'une Assemblée nationale, aussitôt que le gouvernement aura réglé les mesuz^es d'ordre et de police nécessaires pour le vote de tous les citoyens.
— L'existence de l'ouvrier garantie par le travail.
— L'unité de l'armée et du peuple déclarée.
— Vingt-quatre bataillons de la garde nationale mobile immédiatement recrutés dans Paris.
— Arrestation et punition de tous les déserteurs.
— Mise en liberté immédiate des détenus politiques.
— Mise en prévention des derniers ministres, M. Guizot et ses collègues , par la cour d'appel de Paris.
— Prise des forteresses de Vincennes et du Mont-Valérien.
— Les fonctionnaires de l'ordre civil , judiciaire , militaire et administratif, déliés de leur soniiont.
-« Im objpfs ehgagés au Mont-rîo Piété pour une somme au-dessous de 10 francs rendus au^ déposants.
-^Les gardes nationales, dissoutes par les précédents gouvernements, réorganisées de droit.
— Le million qui va échoir de la liste civile remis aux ouvriers blessés.
— Nomination d'une commission permanente, intitulée : Commission de gouvernement pour les travailleurs , avec mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort.
Toutes ces déterminations , toutes ces mesures, témoignages vivants du zèle, de la capacité, du patriotisme du gouvernement provisoire, sont accueillies chaque jour avec des marques de sympathie, bien faites pour soutenir leur courage.
Quels que soient les encouragements que puissent recueillir les honorables membres du gouvernement provisoire dans la conscience d'aussi beaux débuts, quels que soient leur courage et les aptitudes de leur intelligence , quel que soit enfin l'appui moral qu'ils rencontrent dans l'approbation et le suffrage presque unanime de leurs conciloyens, leur tAche serait encore
Ho
difficile, disons plus, impraticable, sans l'admirable concours que prête à leurs efforts l'excellent esprit de tout ce peuple, au bonheur duquel ils ont pour mission de travailler.
C'est qu'en effet, on peut le dire, jamais époque historique n'a fourni d'exemple pareil. Comme ces orages violents de mars qui passent, assombrissant le ciel et menaçant la terre, un moment, ils semblent verser partout, sur la nature, la désolation et le deuil ; mais ils passent, et le soleil nous rend immédiatement ses fécondantes influences 5 ils passent, et nous n'en conservons, pour tout souvenir, que la fraîcheur épanchée sur leur passage, que les moissons et les fleurs. Ainsi peut-on dire de cette révolution glorieuse, qu'au lieu de ravager notre sol politique, elle n'a fait que le féconder. Toutes les violences, toutes les transactions, les perfidies, les lâchelés, tout ce qui peut souiller des ;»rmesmême saintes et légitimes, tout ce qui peut faire naître ou entretenir le désordre dans les sociétés, tout cela ne s'est rencontré que du côté du pouvoir. De l'autre part, les actes de générosité, de dévouement, de patriotisme, de courage : tous les élans de l'âme et du cœur !
Faut-il des preuves?... Assez de fois, dans ce récit, nous avons eu lieu d'exalter l'intrépidité héroïque du peuple. — Est-ce son désintéresse-
ment, son honnêteté qu'il faut peindre? Nous prenons quelques traits au hasard :
Dans la journée du 24, après la prise des Tuileries, le peuple circule librement dans C3 palais, au milieu de toutes les richesses entassées pour la plus opulente famille princière de l'univers. Sa cupidité va-t-elle s'allumer? Non. Mais sa vengeance n'est pas encore éteinte.
Dansun reste de légitime fureur, elle dévastera cette somptueuse enceinte, pour compléter, sur des ennemis et des lâches, un trop juste châtiment. Tout ce riche ameublement, toutes ces recherches élégantes de la vie , du travail ou des loisirs des cours; tout, jusqu'à ce trône d'or où siégèrent trop longtemps l'astuce et le parjure; tout, encore une fois, disparaîtra, broyé sous la main du peuple, ou consumé dans les foyers qu'allume sa colère. Mais il n'usera pas .H son profit de celte liberté de destruction dont il dispose; son droit de conquête restera seulement à demi exercé ; il sortira les mains vides, enfin, de ce palais des rois, pour aller retrouver, dans son chétif asile, l'oubli de tout ce bien-êire, peut-être la gêne, peut-être la misère et la faim.
Suivons cet officier de la 4^ légion, qui se rend avec le peuple dans la partie du château affectée à l'argenterie? Quatorze plats d'argent massif sont remis à ces braves citoyens, et après
un court intervalle, ces richesses du roi parjure sont intégralement déposées à la mairie des Petits-Pères. Et le même fait se renouvelle plus tard pour les parures de la famille royale, composées d'innombrables diamants.
Nous parlera-t-on de quelques exceptions regrettables? Nous les admettrons volontiers, la plupart n'ayant servi qu'à prêter à la règle un plus énergique éclat.
Dans la rue Jeannisson, par exemple, au coin de la rueSaint-Honoré,un homme armé fut pris, volant une cuillère d'argent. Tout aussitôt les braves qui combattaient avec lui s'en aperçurent et lui dirent : « Tu n'es pas de notre cause, nous te désavouons; à genoux tout de suite... voilà comme nous traitons les voleurs !» Et cinq balles rétendirent roide mort.
Mais un des caractères les plus admirables de notre glorieuse révolution et celui qui devrait rassurer le mieux les esprits aveuglés sur les faits, ou timides devant la pensée de leurs conséquences, c'est que, faite au nom de la liberté, elle a su se montrer, dès sa victoire, non-seulement tolérante, mais encore révérencieuse et protectrice pour les personnes et les objets consacrés au culte religieux.
Parmi les mille faits que nous pourrions citer à ce sujet, nous mettrons en première ligne celui qui s'est passé dans ce douzième arrondissement
qu'on disait animé des sentiments les plus anarchiques, et dont le banquet, décliné par le pouvoir, est devenu la cause première des grands événements qui viennent de se passer.
Un vicaire de Saint -Jacques-du -Haut - Pas , chargé par une famille inconsolable de célébrer un service pour leur fils, nommé Charles Bandes, jeune élève de Saint-Louis, blessé mortellement en défendant une barricade, se présenta le matin de cejour au poste de la mairie pour lui demander d'honorer par un détachement le convoi d'un héroïque enfant mort pour la patrie.
Confié en ce moment à la seule garde du peuple, tout le poste se leva pour saluer le prêtre, et répondre qu'à défaut de la garde civique habillée, elle offrait soixante artisans armés.
En effet, l'heure du convoi étant arrivée, une soixantaine d'ouvriers, à la tenue peu soignée, mais au maintien recueilli, se présentèrent à l'église, où des places leur avaient été réservées dans le chœur. Ils conservèrent pendant la céj'émonie l'attitude respectueuse qu'ils avaient prise au début; puis au sortir de l'église, le vicaire, piécédé de la croix qu'escortait une partie de la fabrique, se mit à leur tôte, pour conduire le corps au cimetière. Une voiture de deuil les suivait : ces bons artisans, Tayant aperçue, s'arrêtèrent pour inviter le prêtre à y
monter. — « Non, mes amis, leur dit-il ; vous allez à pied, j'irai comme vous !
— Oh ! nous, c'est différent, nous sommes accoutumés à la fatigue ; mais vous avez besoin de vos jambes pour visiter les malades et les affligés ! »
Là-dessus ils ouvrirent la portière, et, moitié persuasion, moitié violence, ils y firent monter le prêtre, aux cris répétés de Vive l'Eglise!
Nous n'ajoutons qu'un seul exemple ; c'est un fait que nous rapportait une femme encore émue. Bravant, par dévotion, l'agitation des derniers troubles, elle était au moment d'entrer dans l'église Saint-Sulpice. Quelques hommes armés se trouvaient, par hasard, à la porte principale du temple.
— «Entrez, entrez, ma bonne dame, s'écrièrent-ils, et priez Dieu pour la France ! »
Oui , tous les beaux sentiments vivent dans l'âme du peuple de France ! Son cœur est une terre féconde oii les grandes circonstances font fleurir les grandes vertus. Véritablement mûr pour la liberté, il sait élever au besoin sa pensée tout comme son courage à toute la hauteur des nécessités sociales. Il combattit, hier, jusqu'à défaite entière d'un ennemi des libertés publiques ; aujourd'hui , pour l'amour de ces mêmes libertés, incompatibles avec le désordre de l'Etat, il ira, déposant les armes, reprendre,
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sans murmures, sa difficile existence et son pénible labeur.
Quoi de plus étonnant î Dès le lendemain, dès le soir de cette journée du 24, dont le retentissement agitera si longtemps les échos les plus lointains du monde, tout Paris était calme.
Les citoyens, veillant à la sécurité publique, occupaient tous les postes, bivouaquaient au pied de toutes les barricades, dont les ailes et les bas côtés avaient été, du reste, ramenés partout au niveau voulu pour la circulation.
Des qui vive? réguliers et paisibles se répondaient de rues en rues, de carrefours en carrefours.
Ces sentinelles en blouse, debout, dans une attitude ferme et recueillie, offraient un de ces spectacles qui demeurent éternellement dans la mémoire , et donnent la magnifique mesure de ce que vaut, de ce que peut ce grand peuple français !
Les Tuileries et le Palais-Royal étaient occupés par le peuple, organisé en garde nationale. Sur la terrasse des Feuillants, depuis le palais jusqu'à la place de la Concorde, et de cinquante pas en cinquante pas, on apercevait briller les baïonnettes des sentinelles.
Dans tous les endroits où les réverbères avaient été brisés, les citoyens s'étaient appliqués à parer auxinconvénients de l'obscurité par
une illumination, qui rendait encore plus facile l'action de la surveillance publique.
Il faut donner une heure à la colère.
Cette heure n'a ij^sé, dans Tàme du peuple, ni regret ni honte.
Aucun acte coupable n'a été commis. Le vol, lorsqu'il s'est produit, cas fort rare d'ailleurs, était puni sur place , sommairement et d'un châtiment terrible.
Le peuple était inexorable.
Un malfaiteur, pris en flagrant délit de vol par un élève de TÉcole polytechnique, auquel il a porté un coup de couteau, a été fusillé au pied d'une borne.
Les craintes qu'on avait eues, touchant quelques maisons de la couronne , sont dissipées aujourd'hui. Le parc de Monceaux, où une brèche avait été pratiquée, et où quelques arbres avaient d'abord été coupés, n'a plus rien à redouter aujourd'hui. Quelques combattants , accourus pour y mettre le feu, se sont immédiatement retirés, sur cette simple observation que l'hôpital Beaujon était voisin du parc et pouvait courir de grands dargers dans Tincendie.
Aujourd'hui cette simple inscription : Propriété NATIONALE , posée sur tous les palais et toutes les propriétés de la couronne, suffit pour les constituer sous la sauvegarde des vainqueurs.
Les Tuileries ont reçu une destination nouvelle. Ce palais sera celui des soldats du travail, de tous ces vaillants lutteurs qui reviendront, mutilés ou épuisés, des manufactures, des mines, des ateliers. Ce vœu du gouvernement provisoire sera soumis à la ratification du pays.
Tel est Paris en ce moment,... six jours après une révolution qui, dans trois heures, a changé l'assiette sociale et politique du pays.
Admirable spectacle qui rehausse, dans nos cœurs, notre orgueil de fils de la France !
L'histoire et la poésie y puiseront le sujet des plus nobles inspirations, des enseignements les plus grandioses. La première, assise à l'écart, médite et attend en silence ; mais la seconde n'a pas besoin d'attendre. Le cœur improvise... A l'œuvre donc, poètes, peintres, musiciens, artistes de tous les genres ! célébrez le triomphe de la liberté accompli par des gens de bien.
Le gouvernement utilise et seconde cet élan des âmes et des esprits; serrons-nous autour de lui. Songeons à celte réponse de Lamartine, à des citoyens qui lui demandaient :
« Que faites-vous?
— Nous remuons le monde ! » Et restons unis et calmes pendant que le monde s'ébranle.