‹ Histoire de trois générations, 1815-1918Chapitre 17 sur 17 · PAROLES DES GOTHAS · texte numérisé non relu

PAROLES DES GOTHAS

appris, en 1871, ce que c'était que la Prusse. Maintenant, la Prusse c'est toute l'Allemagne. Moi-même, d'où suis-je sorti ? D'un de ces petits duchés que les Parisiens trouvaient jadis si ridicules. Pour ce soir je veux me baptiser. Je veux me faire boulevardier, comme von Lucius en personne. Je m'appellerai la Grandeduchesse de Gerolstein, et j'irai rire un brin du côté des Variétés.

— Bien dit, répondait le troisième. Assez longtemps nous avons été pulvérisés. L'Europe nous tenait dans la cage de ses traités, comme une bête malfaisante. Nous étions écartelés. On nous avait rogné les dents et les griffes. Mais nous avons été les plus malins en attendant d'être les plus forts. Nous avons apitoyé les libéraux du monde entier, il y avait, en ce temps-là, un fameux principe qui était déjà à la mode. C'était le principe des nationalités. Nous nous en sommes emparés avec une hypocrisie dont nous nous faisons gloire, car tout est louable lorsqu'il s'agit de la grande Allemagne. Pourquoi ne serions-nous pas unis ? Pourquoi ne formerions-nous pas un seul Etat, comme les autres peuples ? Nous ne deman-

dions que la liberté, le droit, la justice. Nous disions que, quand tous les Allemands vivraient ensemble, ne seraient plus séparés par des barrières artificielles, alors il n'y aurait plus de causes de conflits ni de guerres. Toutes les nations satisfaites vivraient en harmonie. Ce serait l'âge d'or... On nous a crus. Avons-nous été assez habiles ! Ainsi nous avons pu endormir les gouvernements qui nous surveillaient, puis les battre l'un après Tautre. Quel chefd'œuvre ! Nous ne sommes pas encore revenus d'un pareil triomphe... Me voici justement dans les parages de la rue Michelet... Michelet, si je ne me trompe, c'était ce Français crédule et sentimental qui avait pleuré de joie en voyant la première fois le drapeau de la sainte Allemagne. Trop tard il avait versé des larmes de sang sur son erreur... Quelques bombes à la mémoire de Michelet I

Le quatrième gotha, qui survolait des quartiers riches, ronronnait pendant ce temps :

— Mon pilote est un étudiant lettré. Il a fait une thèse de neuf cents pages sur le poète Victor Hugo considéré du point de vue de la politique et de l'histoire. 11 a été reçu docteur

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avec les félicitations du jury pour avoir démontré que les idées de Victor Hugo sur l'avenir de l'humanité étaient en contradiction formelle avec les données de la science allemande. 11 paraît pourtant que ce Victor Hugo était un très grand poète. Il avait annoncé que des oiseaux humains vogueraient un jour dans le ciel et qu'ils apporteraient la concorde comme une gerbe. H bénissait la nef magique et suprême du progrès qui ferait entrer dans l'homme tant d'azur que les patries en seraient supprimées. Mon pilote, qui est un homme d'esprit, est en train de redire ces vers dans la damnée langue des Français. C'est un poème qui se nomme « Plein ciel » et qui se trouve dans la Légende des siècles,.. L'avenue Victor Hugo est à nos pieds, silencieuse. Que du plein ciel descende une bonne pétarade qui chante notre chanson allemande, la légende vraie du siècle vingtième...

Cependant un cinquième engin planait audessus des quartiers pauvres.

— Prolétaires endormis, disait-il, vos rues portent les noms de vos guides et de vos chefs. Oh ! les cordiaux utopistes l Ils se figuraient que

la classe ouvrière allemande avait les mêmes intérêts que la classe ouvrière française. Mais la France, c'est le pays du pain blanc et du vin rouge, c^est une terre de richesse et d'abondance. Qu'on la montre au Michel allemand. Alors il se dégoûte de sa saucisse et de sa bière aigre et il se rue à la conquête. Nos socialistes à nous l'ont bien dit, qu'en somme tout se ramène à une question de nourriture. Pour que l'assiette des Allemands soit aussi bien garnie que celle des Français, des bombes, encore des bombes ! Je suis la conception matérialiste de l'histoire...

Ainsi parlaient les gothas. Et, ayant répandu la mort, ils retournèrent en Allemagne.

Fin.

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