L'ÉVANGILE DE SAINTE-HÉLÈNE
« Nous demeurons les martyrs d'une cause immortelle. . . Nous luttons ici contre l'oppression des dieux et les vœux des nations sont pour nous. »
MÉMORIAL DE SaINTB-HblÈNB.
Ma généalogie ne remonte pas haut et je ne suis pas riche en papiers de famille. Bien des fois, dans mon enfance, j'ai entendu raconter que, sous la Terreur, tandis que tremblait le monde, un de mes arrière-grands oncles avait
profité du vaste remue-ménage pour épouser, malgré ses parents, une blanchisseuse dont il était épris.
Lorsque nous lisons l'histoire, il semble toujours qu'aux périodes de grand drame les hommes n'aient pas détaché les yeux du théâtre des affaires publiques. Pourtant, les luttes de la Convention et la guillotine avaient laissé à ce jeune homme l'esprit libre et le cœur léger. Du bouleversement général, il avait retenu ce qui était propice à ses amours. La chute de l'ancienne morale et de l'autorité paternelle lui avait paru le résultat le plus clair de ces immenses événements. Quatre-vingt-dix ans plus tard, on parlait encore chez nous de ce mariage comme d'un scandale, en sorte que la principale horreur de la Révolution semblait consister dans la fantaisie de ce libertaire qui avait pris femme à la boutique de Madame Sans-Gêne.
L'idée de mésalliance a ses degrés. Tel qu'il s'est transmis jusqu'à moi, le récit de ce mariage sous la Terreur permet de déduire qu'il s'agisisait d'une famille de bourgeoisie modeste et fraîchement promue qui s'estimait pourtant
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supérieure à l'ouvrier et au paysan. De l'époque révolutionnaire et napoléonienne, cette famille n'avait pas gardé un mauvais souvenir. Les aventures prodigieuses de la nation pendant ces vingt années de guerre s'étaient traduites en millions d'aventures individuelles, quelquefois profitables, toujours romanesques. Les courses de la Révolution et de l'Empire avaient laissé la France épuisée, finalement battue et dépouillée^ mais couverte de gloire militaire et ivre de celte gloire. Et puis, ce roman épique avait renouvelé les destinées. Les Français s'étaient divertis comme des dieux. Voilà pourquoi, loin d'en vouloir à Napoléon, ils lui ont si longtemps voué un culte. A défaut d'un autre empire, il leur avait légué celui de l'imagination, et ce n'est pas en vain qu'il les avait promenés à travers les cités conquises, à travers les pays de soleil et d'Orient. Qui oserait jurer que, plus tard, les Allemands, même battus, ne sentiront rien de pareil pour leur empereur ?...
Je sais peu de chose du capitaine Gorasse, officier de fortune dans la Grande Armée et dont ma grand'mère conservait le sabre, sinon
que, quand il logeait chez l'habitant, il avait coutume de dire : « Tu as l'oreille rouge, tu dois avoir du bon vin. » Et, comme Napoléon à ses maréchaux, il pinçait le lobe vermeil, manière d'avertir Thôte qu'il eût à chercher du meilleur. Je ne sais guère mieux quelle parenté unissait ce brave à une jeune femme dont le portrait est venu jusqu'entre mes mains. C'est un simple crayon de David d'Angers, mais où brille le feu de l'amour. David était à l'école de Rome dans le temps où, lectrice chez le roi de Naples, la belle courait les grands chemins. Il est clair que ces jeunes gens se sont aimés. D'une écriture estompée, sur la tranche du livre posé devant sa maîtresse, David a écrit son nom : Gabrielle. Beaux jours, sans doute, qui durèrent moins encore que le royaume de Murât. J'ai entendu dire de cette aimable grand'tante qu'elle était morte avant l'âge, un soir qu'elle chantait au clavecin. Elle est allée rejoindre le capitaine Corasse, amateur de bon vin, avec les autres ombres de la féerie napoléonienne...
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De ces événements, nul témoin, nul acteur, n'avait mieux compris la portée, mieux dégagé le sens général que Napoléon lui-même. Sur son rocher de Sainte-Hélène, il conçut une idée qui valait ses plans de bataille et le Gode civil : pour lui ou pour quelqu'un de sa race, il préparerait plus qu'un retour de l'île d'Elbe, plus qu'un coup de Brumaire. Devinant le siècle, il allait en façonner, en diriger la pensée à distance. Législateur et capitaine, il se révéla profond psychologue et psychologue d'action.
De son île perdue, à deux mille lieues de la France, presque sans livres et sans journaux, il sonda mieux que personne l'esprit et le cœur des Français. Par une intuition géniale, il pressentit le mélange ;^de sentiments qui allait se former chez eux et il vit la semence à faire fructifier. En s'écoutant lui-même, en racontant son histoire prodigieuse à Las-Cases et à Montholon, il entendait distinccement ce que la France se formulait mal encore. Austerlitz et Waterloo, le drapeau tricolore tour à
tour victorieux et humilié, la révolution de 1789 s'achevant par le retour des Bourbons : toutes les nostalgies, celle de la liberté et celle de la gloire, allaient tourmenter le peuple français. Des désirs un moment étouffés renaîtraient. Ils s'aviveraient par le regret et par la magie des souvenirs. Dans une sorte de captivité morale, équivalant à celle que subissait l'empereur vaincu, un état d'esprit nouveau se formerait. Sed non satiata. La France n'était pas rassasiée de gloire, même de gloire vaine, coûteuse, soldée par des invasions. Les principes de sa Révolution ne cesseraient pas de lui être chers. Le désastre final, les traités de 1815, en laissant un sentiment d'humiliation et d'impuissance, inspireraient aussi la passion d'une revanche à prendre par les idées et par les armes. L'empereur voulut que son nom fût le symbole de cette revanche.
Car ce n'était pas seulement à l'intérieur que la Révolution, continuée par Bonaparte, avait fait faillite. Elle avait échoué au dehors : pour elle, vingt ans de guerre n'avaient pas assez transfiguré le monde. Le cycle révolutionnaire se fermait chez nous par la restauration de la
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monarchie, par le gouvernement des prudents et des sages. En Europe, la réorganisation de Vienne et la Sainte- Alliance des rois fondaient la tranquillité du continent sur les anciennes méthodes de l'équilibre, sur une combinaison de droits et d'intérêts propre à garantir chacun et tous contre les exigences des peuples, contre les mouvements nationaux et les appétits de domination des Etats. Ainsi d'immenses calamités étaient épargnées à la communauté européenne, où personne ne peut bouger que tous ne se heurtent. Ainsi apparaissaient des horizons sûrs. Mais c'étaient des horizons limités. Le repos, le travail pacifique et fécond succédaient à une ère de bouleversements. Etait-ce assez pour contenter les hommes ? Napoléon ne le crut pas. Toujours il avait su parler à la nation française. A Sainte-Hélène, il eut la divination des paroles qu'elle voudrait entendre encore.
Par le système européen sorti du Congrès de Vienne, les ambitions et les passions des peuples, — non seulement du peuple français, mais celles des autres, bien plus dangereuses, — se trouvaient comprimées. Napoléon savait
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que les peuples ne se gouvernent pas par la raison, encore moins par le bon sens. Les rois calmaient l'Europe. 11 paria pour le réveil et pour l'explosion. Dans sa solitude, il élabora une doctrine qui devait attirer à sa cause les sentiments confus qu'il sentait destinés à grandir. Déjà, pendant les Cent Jours, il avait fait alliance avec les républicains et les libéraux. 11 avait vu, après la seconde abdication, le grand Garnot pleurer sur son épaule. De ce moment lui apparut une politique nouvelle, la seule qu'il eût encore à tenter. Les années qui lui restaient à vivre en exil, il allait les employer à rajeunir l'idée napoléonienne, à changer le plumage de l'aigle.
Parfois il eut Tillusion qu'il travaillait pour lui-même et que, chassant les rois, les peuples viendraient le délivrer, enflammés par ses promesses. En tout cas, il travaillait pour son fils, il travaillait pour l'avenir. Il donnait à la cause napoléonienne un fondement plus vaste et plus solide que sa personne et son génie. Il l'associait à une force universelle. Tôt ou tard, quelqu'un des siens devait profiter de cette alliance entre les souvenirs d'Austerlitz, les aspirations
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des peuples, les espoirs et les regrets de la Révolution.
C'est peut-être de Sainte-Hélène que Napoléon aura eu le plus d'action sur les destinées de la France. Là-bas, il a préparé la démocratie impériale, le règne de Napoléon 111, les malheurs qui s'en sont suivis. Le premier Empire, terminé par deux invasions, avait été liquidé par Louis XVI II dans les conditions les meilleures que pût espérer la France, alors que de folles entreprises avaient conduit quatre armées ennemies sur notre territoire. La France telle qu'elle était en 1789, avant Ses aventures, ne se retrouvait plus tout à fait intacte. Du moins, l'essentiel était sauf. Nos anciennes frontières étaient à peu près respectées. Le vieux péril germanique, conjuré au xvii' siècle, après tant de luttes, par les traités de Westphalie, ne reparaissait pas à nos portes. Nous gardions le contact et la protection du Rhin. 11 n'y avait pas de puissante Allemagne unie pour menacer à toute heure du jour la paix et notre existence nationale. L'élément positif laissé par vingt ans de guerre nous restait aussi : un capital de gloire accru, une réputation de valeur
militaire qui enseignait de quoi les Français étaient capables, qui conseillait aux convoitises étrangères de ne pas s'y frotter. La France, à l'abri du danger allemand, son grand danger de toujours, pouvait vivre, prospérer, se développer conformément à son génie. Avec un peu de prudence, cette situation serait maintenue. Avec du temps, de la patience, elle fût devenue encore meilleure. Les dernières conséquences de Waterloo eussent été réparées. Sur tous les points, sans irriter ni blesser aucune nation, nos limites naturelles auraient pu être atteintes. Il suffisait de laisser faire ceux qui savaient, ceux qui prévoyaient, ceux qui possédaient les saines méthodes et les traditions éprouvées.
Le vade mecum diplomatique rédigé par La Besnardière, sous l'inspiration de Louis XVIII et de Talleyrand, pour nos représentants au Congrès de Vienne, traçait très exactement la ligne de conduite qu'il y avait à suivre pour épargner à la France l'invasion de 1870 et celle de 1914. 11 n'était pas possible d'être plus pénétrant. Cette instruction mémorable, dont la clairvoyance a été admirée trop tard, disait en
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quelques mots le suffisant et le nécessaire : « En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut em- « pêcher de dominer ; en Allemagne, c'est la « Prusse. La constitution de sa Monarchie lui « fait de l'ambition une sorte de nécessité.^ « Tout prétexte lui est bon. Nul scrupule ne « l'arrête. La convenance est son droit... Les « Alliés ont, dit-on, pris l'engagement de la <i replacer dans le même état de puissance où « elle était avant sa chute, c'est-à-dire avec « dix millions de sujets. Qu'on la laissât faire, « bientôt elle en aurait vingt, et l'Allemagne « entière lui serait soumise. Il est donc néces- « saire de mettre un frein à son ambition, en , « restreignant d'abord, autant qu'il est pos-( « sible, son état de possession en Allemagne, « et ensuite en restreignant son influence par « l'organisation fédérale. »
Talleyrand, qu'il ne faut ni exalter ni diminuer, n'a pas été sans montrer des contradictions et des faiblesses dans son œuvre diplomatique. Mais il a représenté au plus haut point les idées raisonnables qui s'imposaient après 1815 comme après 1830. Il était de l'école du possible. Il voyait juste et loin dans l'ave-
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nir quand il travaillait à l'alliance anglaise. En dépit des passions révolutionnaires, alors hostiles à tout ce qui était anglais, Talleyrand, suivant une pensée qui, déjà, avait été celle de Mirabeau, son ami, rêvait comme lui de « confier aux soins paternels et vigilants de la France et de l'Angleterre la paix et la liberté des deux mondes ». Talleyrand ne se trompait pas non plus lorsqu'il luttait contre le préjugé funegte du iviii^ siècle, contre l'abiurie faveur dont jouissait en France la Prusie « libérale *. 11 avait écrit un jour à Napoléon, au début de l'Empire : « On ne peut espérer que, d'ici à un demi-siècle, la Prusse s'associe à aucune noble entreprise. » Son seul tort était d'admettre qu'une période de cinquante années pût suffire à changer la nature prussienne. Mais enfin toutes les conditions nécessaires à la tranquillité de la France, à l'équilibre de l'Europe, Talleyrand les avait comprises ou entrevues à travers les bouleversements de son époque. Sous Louis XVIII d'abord, sous Louis-Philippe ensuite, il put faire à Vienne, ébaucher à Londres la politique de notre intérêt. 11 donnait la formule française de toujours, et qui sera encore