L^ÉVANGTLE DE SAINTE-HÉLÈNE
celle du xx* siècle, lorsqu'il définissait sa position comme celle du « bon européen ». Talleyrand, ce n'est pas seulement l'opportunisme et l'habileté. C'est ce bon sens, cette modération, ce jugement qui, au cours des âges, avaient servi à créer et à conserver la France et faute de quoi la nation française est toujours allée à des catastrophes. Voilà ce qui a fait mépriser et honnir Talleyrand par les chimériques. Victor Hugo a lancé contre lui des injures célèbres. Avant Hugo, Napoléon avait nommé son ancien ministre parmi les quelques hommes pour lesquels il demandait que la France n'eût pas de pardon. U savait cependant que la rancune n^est pas un état d'esprit politique. Chateaubriand, par sa fameuse brochure dé Buonaparte et des Bourbons avait fait autant que l'ancien évêque d'Autun pour le retour de Louis XVlll,et pourtant le testament napoléonien n'est qu'indulgence pour Chateaubriand : avec une sûreté de jugement étonnante. Napoléon avait reconnu dans le romantisme littéraire un auxiliaire du romantisme politique auquel il attachait désormais sa cause. Quant à la personne et à la qualité morale de Talley-
rand, elles lui importaient peu. C'est contre les idées dont le négociateur de Vienne était devenu le représentant qu'il provoquait l'impopularité et la défiance. Le système que Napoléon élaborait à Sainte-Hélène prenait, en effet, le contre-pied de cette diplomatie expérimentale par laquelle la Restauration et la Monarxhie de juillet devaient assurer trente-trois ans de repos et de prospérité à notre pays.
La chimère a toujours été plus séduisante que les calculs des sages. Notre fabuliste Ta dit : « L'homme est de glace aux vérités, il est de feu pour les mensonges. » La vérité, c'était cette raison constructive qui devait rendre à notre pays sa place dans le monde sans soulever d'orages au dehors. Le mensonge n'eut pas de peine à obtenir la préférence.
Que disait Napoléon dans ces entretiens que les compagnons de sa captivité se chargeaient de répandre ? 11 se faisait l'apôtre d'une politique nouvelle, et cette politique avait les caractères et les attraits d'une religion. C'était un vaste programme idéaliste, une déclaration des droits et des-devoirs du peuple français, une audacieuse refonte de l'Europe d'après les
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principes de liberté, d'égalité, de fraternité et de justice... Que voulaient ces gouvernements timorés, ces diplomates professionnels asservis aux vieilles recettes d'équilibre et que Tempereur déchu, à qui ils avaient succédé, traitait avec un suprême dédain ? Ce qu'ils avaient restauré, c'était la routine. Leur prudence diminuait, déshonorait la nation française, l'empêchait de se relever. Sans eux, contre eux, la politique dont Napoléon traçait les grandes lignes rénoverait le monde, et elle le rénoverait d'un seul coup, sans attendre le travail du temps, dédaignant les précautions égoïstes et lâches. La cause de la France, c'était celle de l'affranchissement universel. La liberté serait la formule magique de notre grandeur. La France se devait à elle-même de briser les chaînes des nationalités. A la Sainte- Alliance des rois, elle substituerait la Sainte-Alliance des peuples. Des maximes de 89, naîtraient les Etats-Unis d'Europe. Alors tous les problèmes seraient résolus. Les conflits n'auraient plus de causes. Sur les races apaisées, devenues semblables par les institutions et par les mœurs, régnerait, dans un monde fraternel, une paix et une joie sans
[mélange, sous Tégide de la nation française, 'mère aimée de tous ces bienfaits...
Ce rêve, la Révolution l'avait parfois entrevu. Il mêlait, à des chimères ignorantes, des souvenirs confus, mal compris, de la politique généreuse, raisonnée et féconde que la France avait pratiquée comme protectrice des faibles dans son dessein constant d'empêcher une hégémonie en Europe. La guerre, l'action, les victoires sous des généraux heureux, avaient dissipé cette rêverie qui, très vite, avait fait place au goût de la domination et à Tappétit des conquêtes. Mais loin de ramener les esprits à la réalité, la chute de Tempire napoléonien fît renaître le vieux songe obscurci. Ce songe grandit, il prit des formes précises, lorsque, de Sainte-Hélène, monta la voix de celui qui, déjà, avait manié et partagé le vieux monde.
Napoléon disait ce qu'il eût voulu faire, ce que la méchanceté des rois, les retours offensifs du passé ne lui avaient pas permis de finir. Waterloo avait été la tombe des peuples libres. Napoléon convoquait le peuple français à reprendre, avec lui ou avec les siens, l'œuvre interrompue. « Il y a des désirs de nationalité
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qu'il faut satisfaire tôt ou tard, » disait la voix du captif. Allemagne, Italie, Pologne sont nos sœurs. Elles doivent être affranchies et unifiées comme nous-mêmes. Nul peuple ne doit plus souffrir. Aucun ne doit rester sous la tyrannie d'un autre et toutes les fractions d'une même race qui veulent se rassembler, vivre d'une vie commune, ne devront plus être séparées à 'avenir. « On compte, en Europe, bien qu'épars, plus de trente millions de Français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente millions d'Allemands, disait le Mémorial. J'eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. >» Voilà donc pourquoi, pendant quinze ans. Napoléon avait fait la guerre. Il s'en persuadait lui-même. A distance, il reconstruisait sa propre histoire, il lui donnait une couleur libérale et humanitaire, il en accentuait les caractères d'idéologie.
C'est ainsi qu'il se vantait d*avoir été lé bienfaiteur de l'Allemagne. Pourquoi les Allemands, comme nous-mêmes, n'auraient-ils pas leur unité ? Pourquoi ne formeraient-ils pas un Etat ? La France et l'Europe avaient été
injustes envers eux, depuis les traités de Westphalie jusqu'aux traités de Vienne. Erreur de les tenir en suspicion, de les diviser comme un peuple dangereux, de les mettre en surveillance. Napoléon se félicitait d'avoir « simplifié leur monstrueuse complication y^. Son vœu eût été de « réaliser la nationalité germanique », d'en faire « une vaste et puissante monarchie fédérative,une grande union nationale ayant le même drapeau, les mêmes impôts et les mêmes intérêts ». Cette grande monarchie fédérative, la voici justement : c'est celle de Guillaume II. Elle est le fléau du monde et, contre elle, le monde a dû se liguer...
Les nations, reines par nos conquêtes, Ceig^naient de fleurs le front de nos soldats...
Déranger, qui a été le poète populaire de la propagande napoléonienne, adoptait et vulgarisait, dans ces vers du Vieifx Sergent, la légende et l'évangile de Sainte- Hélène. Napoléon avait porté dans les imaginations le coup qui
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devait lui livrer la France du xix° siècle. Sa ^ause se confondrait désormais avec celle de la liberté et de la Sainte-Alliance des peuples. Sa dictature elle-même, il l'avait , représentée comme la dictature d'un libéral, d'un « Washington couronné >, despote malgré lui et pour le bien du monde. Ses ennemis seuls ne lui avaient pas permis d'achever son dessein, de compléter l'aûranchissement de lEurope par des institutions libres à l'intérieur. J'ai été « le Messie » de la Révolution, disait-il, et mon nom sera pour les peuples « le cri de guerre de leurs efforts, la devise de leurs espérances. »
Par là, Sainte-Hélène est devenue pour le XIX' siècle le Sinaï de la religion démocratique. « Les visions de Sainte-Hélène conservaient le vague des prophéties, c'était l'éclair dans la nue, » a dit Emile Ollivier, qui a eu la charge funèbre de conduire à son terme de 1870 la politique des nationalités. Ces prophéties ne devaient pas tarder à se transformer en dogmes et en articles de foi destinés à trouver bientôt leur expression politique. La chanson devait les fixer dans la mémoire des plus humbles. Le premier. Déranger, poète médiocre, mais
dont le rôle n'a pas été égalé par les plus grands, mit en couplets la légende de l'Empereur et le credo de son testament. C'est plus tard seulement, que Lamartine et Hugo ont repris les thèmes, consacres par le succès, du chansonnier populaire. Ces thèmes, leur lyrisme les a grandis. Mais les hymnes les plus majestueux n^ont jamais trouvé dans le peuple l'écho des chansons de Déranger.
Ces chansons, inséparables de la vie sentimentale du peuple français de 1815 à 1870, je les ai encore entendues dans mon enfance et dans ma jeunesse. Pour en comprendre la vogue et Faction prodigieuses, il suffit de se souvenir de la place qu'elles ont occupée dans les imaginations et dans les mémoires. Renan s'est impatienté de leur philosophie vulgaire. Il n'a pas vu que la vulgarité de Béranger avait fait la puissance évocatrice de ses refrains, leur vertu de propagande politique, leur valeur pour l'histoire. C'est justement parce que Béranger était à la portée des esprits ordinaires, qu'il a pu conduire au romantisme le peuple et la petite bourgeoisie. Je garderai toujours dans l'oreille l'accent avec lequel des vieillards répé-
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taient les vers où Chateaubriand avait reconnu un René moins aristocrate :
... plaisirs de mon bel âge, Que d'un coup d'aile a fustigés le temps...
Qu'une voix intérieure me chante, sur l'air de Roger Bontemps^ « un portrait de maîtresse », avec l'inflexion attendrie qu'y mettaient nos grands-pères, alors, à mes yeux, se lève la France laborieuse des ateliers et des boutiques pour qui le chansonnier a exprimé les sentiments d'une génération entière, son rêve de liberté et de justice marié à ses souvenirs de jeunesse et d'amour. Alors cinquante années de notre histoire se déroulent, des « trois glorieuses » jusqu'à Sedan. Le xix^ siècle et la démocratie se confondent en Déranger. Sa chanson, qui mêle Lisette et Bonaparte, Marengo et le grenier où l'on est bien à vingt ans, le cabaret de M"' Grégoire et la grand 'mère qui a vu l'Empereur, annonce et contient nos révolutions politiques, nos guerres civiles et étrangères, nos invasions et nos malheurs. Ce sont les plaisirs et la mystique du peuple, ses sentiments, ses souvenirs et ses illusions. C'est l'ado-
lescence du siècle. Les Français auront préparé leurs futures soufiPrances en chantant.
Les couplets de Déranger sont beaucoup moins républicains que bonapartistes, ou plutôt, comme l'avait souhaité Napoléon lui-même, ils identifient la Révolution et l'Empire. [Is unissent le culte de l'honneur national et la passion de la gloire militaire au rêve d'un monde pacifique et fraternel : c'est le fonds de la doctrine des nationalités qui est à la fois humanitaire et belliqueuse. Ces chansons associent encore à la révélation de 1789 le souvenir de rhomme prédestiné. Ainsi elles ont puissamment aidé à former l'état d'esprit qui devait permettre la fortune extraordinaire de Louis- Napoléon-Bonaparte. Le second Empire et la politique napoléonienne leur doivent d'avoir existé.;, Sedan et une grande Allemagne aussi...
Dans l'une des plus célèbres parmi ces petites pièces que Sainte-Beuve a définies des espèces de chansons épiques, le vieux sergent de Béranger, au berceau de ses petits-fils, dit la nostalgie des victoires, l'aigle tombé, la revanche de Waterloo et des traités de 1815. L'aède chante la guerre sainte des nations qui vengera les
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humiliations de la Patrie. Et son refrain exprime le souhait terrible d'un prophète inconscient :
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes. Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas
Le Dieu de Déranger, celui de la liberté et de la démocratie, n'a que trop exaucé ce vœu imprudent. Terrible Moloch ! Quelques années encore et il pourra se rassasier de sang. Pour la descendance du vieux sergent, pour les neveux et les arrière-neveux de Déranger, les occasions de mort héroïque ne manqueront pas. Sur les tombes de 1870 et de 1914, au milieu des tempêtes et des rumeurs du canon, des lambeaux de ces vieilles chansons passent encore. Ironiques ou courroucées, ces voix évoquent l'erreur d'un siècle. Aux oreilles des hommes qui ont le sens de l'histoire, elles apportent un écho de ces refrains meurtriers au son desquels les enfants auront été conduits au martyre par des pères aveugles et joyeux.
Bainvilib. Générations