‹ Histoire de Troyes pendant la révolutionChapitre 289 sur 351 · BEUGNOT JOURNALISTE · texte numérisé non relu

BEUGNOT JOURNALISTE

qui se tenait dans les salons de Gauthier, où se réunissait l'élite des citoyens de la ville, pour lire les journaux, jouer au billard et à d'autres jeux (I). Beugnot prit la défense de Rivière et de Parisot. Ce n'est pas qu'il fût royaliste à cette époque ; le futur ministre de Louis XVIII se moquait alors de «l'individu dont les ancêtres avaient régné pendant quatorze siècles sur la France, » parce que ceux qui conspiraient pour son retour étaient « obscurs ou ridicules. » — « La république, disait Beugnot, est hors d'atteinte des coups de la royauté. C'est Pygmée luttant contre Hercule. » Mais s'il paraissait croire à la vitalité de la république, il n'en poursuivait pas moins avec énergie les Jacobins; il dénonçait leurs manœuvres; il engageait à se défier même de leur inactivité. Il secouait les modérés de leur léthargie, il les engageait à s'occuper moins de leurs plaisirs et plus de leurs affaires. <( A merveille, Messieurs lesTroyens, leur disait-il, continuez ; que l'attente d'un quine, ou la toutepuissance d'un roi de carreau, vous fixent pendant la journée entière autour des tapis de Gauthier; exécutez de délicieuses parties au Pont-Hubert; chantez, dansez, la vie est courte... C'est ainsi que vous pourrez voir renaître dans peu la bienfaisante Constitution de 1793, et le doux empire des savetiers, portiers, marchands d'allumettes et autres illustres gouvernants qui vous ont tutoyés, volés, incarcérés, guillotinés pendant treize mois, et qui

(1) Annales troyennes, n*" 22. Lettre de Sutil, du 21 thermidor. Arch. de Troyes. Les membres du cercle de^authier étaient au nombre de cent, payant 60 1. par an. /

408 ADRESSE DES ADMINISTRATEURS DE l'AUBE.

ont bu le meilleur vin de la cave et fêté les jambons de ceux d'entre vous à qui ils avaient daigné accorder leur amitié gloutonne. Pendant que vous êtes occupés de vos niaiseries, les hommes, de jeux et de repas, les femmes, de robes et de perruques, que les uns se parfument, que les autres essaient la conquête d'un pli sur une culotte, vos Jacobins qui n'ont ni perruques, ni culottes, suivent leurs projets, sont toujours réunis, marchent sans cesse au but, et y arriveront (1). »

Les administrateurs de l'Âûbe croyaient aussi nécessaire de réveiller les citoyens de leur inertie. En leur annonçant que les assemblées primaires s'ouvriraient de plein droit le 1" germinal, ils ne voulaient pas croire qu'il existât dans le département des hommes assez lâches, ou d'une indifférence assez imprévoyante pour se soustraire au devoir sacré d'y assister. « Voulez- vous prévenir, leur disait-il, le retour des lois désastreuses sur le maximum, sur les réquisitions, sur les accaparements, la résurrection du papier-monnaie... voulezvous éviter d'être encore une fois, pour prix d'une vie sans reproche, humiliés, volés, incarcérés, torturés par les plus vils, les plus dégoûtants, les plus déboutés des tyrans, il ne vous reste qu'un moyen : Soyez exacts à vous rendre, et assidus à rester dans vos assemblées primaires. » Les administrateurs recommandaient de faire avant tout des choix sages, en écartant les terroristes, et les caméléons politiques toujours prêts à arborer la livrée du plus fort, et en choisissant des hommes

(1) Annales troyennes des 30 pluviôse et 10 ventôse an v.

ÉLECTIONS DE l'AN V. 409

de bien. « Rappelez-vous, disaient-ils en terminant, que nul n'est propre à remplir les fonctions publiques et n'est par conséquent digne de vos suffrages, s'il n'est bon fils, bon père» bon frère, bon ami, bon époux (1). »

Le3 78 assemblées primaires de l'Aube, auxquelles étaient appelés à assister 49,864 citoyens, se réunirent le 1*' germinal an v, et nommèrent 245 électeurs (2). Ceyx-ci s'assemblèrent le 20 à Troyes, dans la grande salle de l'hôtel-de-ville, sous la présidence de Legouest. A l'exception de la ville, qui nomma sept républicains exclusifs sur seize électeurs, et de quelques rares cantons, toutes les assemblées primaires avaient choisi des électeurs opposés aux Jacobins; ils le prouvèrent, en rayant de leur liste le nom de Lœilley, secrétaire de la commune, parce qu'on ne pouvait faire entrer en ligne de compte le loyer de l'appartement que lui donnait la ville. Ils le prouvèrent d'une manière plus éclatante par les choix qu'ils firent. Ils avaient un membre du Conseil des Cinq-Cents à élire, en remplacement de Pierret, désigné par le sort pour en sortir ; ils portèrent leurs suff'rages sur Lambert Rivière, président de l'administration, qui fut élu par 164 voix sur 238. Pierret n'en réunit que 38. On l'appela aux fonctions de juge du tribunal civil. Sutil eut 28 voix ; c'était un échec complet pour le

(1) Adresse des administrateurs pour les élections de l'an V. Imp. de 4 p.

(2) Tab]ea\i des assemblées primaires. Ârch. de l'Aube, L. 1462. — Liste des membres de l'assemblée électorale du département de l'Aube, V* année. Sainton, in-S" de 45 p. La population du département est évaluée à 228,814 habitants; le nombre des électeurs de Troyes à 3,367.

410 ÉLECTIONS DE l'AN V.

parti révolutionnaire, et un témoignage frappant du discrédit oii il était tombé. La presque unanimité, avec laquelle Parisot fut nommé haut-juré, en fut une preuve de plus.

Il y avait deux élections à faire dstns l'administration du département. Gayot, administrateur sortant, fut réélu. Beugnot s'était mis sur les rangs pour remplacer Rivière ; on lui préféra Thurot, cultivateur à Lhuître (1), qui avait travaillé pendant quelque temps dans les bureaux de la municipalité de Paris. Beugnot fit preuve d'esprit et de bon goût en faisant lui-même l'éloge de son concurrent, qui était loin de le valoir. Il remercia en bons termes l'assemblée électorale de s'être occupée de lui, et surtout des choix excellents qu'elle avait faits, mais il ne tarda pas à quitter Troyes pour aller chercher ailleurs des esprits plus disposés à apprécier son mérite.

L'élection des officiers municipaux de Troyes, qui avait eu lieu dans les premiers jours de germinal, fut un nouvel échec pour le gouvernement et pour les révolutionnaires. Aucun des sept membres nommés par le directoire ne fut élu. Les nouveaux membres appartenaient tous au parti modéré. Après avoir pris Debilly pour président, ils révoquèrent à l'unanimité Lœilley, parle motif que la confiance ne se commandait pas, et rappelèrent Dubois aux fonctions de secrétaire (2). C'était aussi

(1) Thurot eut 123 voix et Beugnot 101, au second tour de scrutin. — Procès-verbal de l'assemblée électorale de Tan v. Ârch. de TAube, L. ISûO.

(2) La municipalité fut ainsi composée : Patris, Debilly, Matagrin, Savii, Darnuet-Plumet, Ruelle et Coquet-Delalain. Dél. mun. des 10, 11 et 12ge^ minai an v. Une affaire criminelle fut intentée plus tard contre Lœilley. Le

Page 1