PIÈCE RÉACTIONNAIRE. U
qu'elle rappelait, elle était si médiocre qu'elle n'eut aucua succès, même auprès des réactionnaires. « Les caractères n'y sont point dessinés, disait le journal des modérés, la prosodie y est foulée aux pieds ; la. musique y est plate. » La pièce qui fut jouée pour la première fois, le 2 avril, se terminait par une sorte de tubleau, où tous les personnages étaient réunis. D'un côté se trouvait le peuple, de l'autre les Jacobins; le peuple invoquait le ciel contre eux; soudain le tonnerre grondait, le ciel s'ouvrait, et le destin descendait en disant aux Jacobins :
Monstres, retirez-vous. De l'humaine figure Déposant loin d'ici jusques aux moindres traits, Obéissez au vœu de la juste nature Qui vous destina tous au séjour des forêts.
Les Jacobins se retirent en hurlant, disait le compte-rendu (1). Les spectateurs firent preuve de goût en ne se montrant pas plus satisfaits; cependant, ils étaient toujours en majorité opposés aux terroristes et à l'administration qui les soutenait, car dans le cours de Tété ils firent chanter le Réveil du peuple, et un soir ils applaudirent un acteur qui avait ajouté cette phrase au rôle de Valentin dans la Petite Nanette : « Le gouvernement est juste, ce qui ne lui arrive pas toujours (2). »
Les chefs du parti modéré recouraient à des moyens plus légaux et plus sages pour lutter contre les tendances révolutionnaires. Quelques-
(U Annales troyennes» Lecraiq se défendit de la critique de ce journal, en publiant : Réponse à la critique signée Marickal, insérée au n" 27 des Annales troyennes, par Lecraiq. Troyes, 27 germinal an v. In-S" de 20 p.
(2) L'acteur fut poursuivi pour ce fait. Dél. mun. du 29 thermidur.
A06 ANNALES TBOYENNES.
uns d*entre eux avaient fondé à la fin de Tan iv un journal qui paraissait trois fois par mois. Le Journal du département de l'Aube avait cessé d'exister au printemps de 1796; il n'avait jamais aspiré à diriger l'opinion, et il avait toujours exprimé les sentiments que les circonstances imposaient à la majorité des citoyens. Le nouveau journal, intitulé Annales troyennes ou Décadaire du département de VAube (1), était rédigé par une société d^amis des lettres et des moeurs, parmi lesquels se trouvaient des hommes de mérite tels que le bibliothécaire Herluison, Regnault-Beaucaron et Beugnot. Celuici, qui était venu habiter momentanément Troyes, sans doute dans l'intention de se faire élire député ou administrateur, donna au nouveau journal une série d'articles signés des lettres D. D., qui contiennent des détails intéressants sur la politique, la législation et le commerce. Il prenait part, avec beaucoup de verve, aux polémiques politiques auxquelles l'approche des élections donnait une grande importance. Les Jacobins attaquaient l'administrateur Rivière etParisot, en les accusant d'avoir soustrait des procès-verbaux des assemblées primaires; on les dénonçait comme les hommes les plus dangereux du département, en ce qu'ils avaient des moyens, des talents, et qu'ils tenaient pour ainsi dire entre leurs mains les fils de la machine contre-révolutionnaire; ils étaient à la tête, disait-on, d'un rassemblement très-royaliste
(1) Le premier numéro est du 1*' thermidor an it. La collection de la bibliothèque contient 37 numéros jusqu'au 30 messidor an v compris. In-12 de 433 p. La pagination recommence au n* 37.