‹ Histoire de Troyes pendant la révolutionChapitre 291 sur 351 · JACOBINS. ET MODÉRÉS · texte numérisé non relu

JACOBINS. ET MODÉRÉS

par la population , qui étaient sympathiques à la cause qu'il représentait. Lorsqu'il arriva, le 4 juin, vers huit heures du soir, on tira les quatre canons que possédait la ville, comme pour l'entrée d'un souverain. Il dîna et soupa chez madame de Mes« grigny. Sa présence excita les démonstrations de satisfaction des modérés, le mécontentement mal déguisé des Jacobins. L'un d'eux s'écria, en faisant allusion aux opinions royalistes qui reprenaient leur crédit : Vive la république ! il n'y en a pas beaucoup ici qui puissent en dire autant (1).

Les révolutionnaires cependant ne se tenaient pas pour vaincus. Ils avaient organisé un club dans la rue de la Limace (2), et cherchaient à prêcher leurs doctrines, lorsque le Conseil des Cinq-Cents ordonna la fermeture de tous les clubs. Les modérés luttaient avec la confiance que donne l'espoir d'un succès rapproché. Les Annales troyenna se transformèrent le i 0 thermidor (28 juillet i 797), en une publication analogue qui, rédigée par la plupart des mêmes écrivains, prit le titre de Journal politique et littéraire du département de VAube (3). Il annonçait l'intention de surveiller les « restes impurs de la Jacobinière, » et il la réalisa jusqu'au i 8 fructidor. Son premier numéro parut au milieu

(1) Dél. mun. du 12 prairial an v. Annales troyennes, n* 33.

(2) Le nom de cette rue convient à ces êtres sales et ramipants, £t tus peu de modération le Journal polUiqite et littéraire du départeiM^i

(3) On lit ravis suivant en tête du premier numéro : c Ce journal, qû M suite aux Annales troyennes, paraîtra dans un nouveau plan et dioi ■ autre format. Il comprendra des pièces de poésie et de prose« l'analyM Al nouveaux ouvrages, les annonces, hypothèques, et surtout les lois noo^'dto et les anecdotes que les circonstances amèneront. Il sera plus consacré M

DISCOURS I>E BRAMAND. 413

. de rémotion produite par la célébration de l'anni- I versaire du 9 thermidor. A l'occasion de cette fête, * Bramand, professeur de grammaire générale à ^ l'Ecole centrale, qui avait joué un rôle actif en 1 793, avait été chargé par Bouille de prononcer un discours dans la grande salle de Thôtel-de-ville. Tout en se déclarant contre les excès de la Terreur, il attaqua vivement les contre-révolutionnaires. « Un conspirateur, un contre-révolutionnaire, dit-il, quelques moyens qu'ils emploient pour arriver à leur but, soit qu'ils affectent le patriotisme, soit qu'ils se montrent ouvertement ennemis de la Ré- Tolution, sont à coup sûr des hommes sans mœurs, sans vertus (i). »

Ce discours provocateur ne pouvaft rester sans " réponse. Il y avait alors à la tête de la bibliothèque .' de TEcole centrale un homme doué d'un esprit fin, i' d'une réelle érudition et d'une éloquence vérig 'fcable; c'était Herluîson (2). Il avait d'abord été :.j)rofesseur à l'Ecole de Brienne, puis vicaire de ;:Saint-Jean et de Saint-Jacques. Les succès qu'il obtint comme orateur excitèrent la jalousie contre

jir localités que les Annales; les administrations et tribunaux y auront une pbee particulière. Sa rédaction sera plus soignée et la véritô y portera son .■flambeau sur toutes les branches de l'ordre social. Les restes impurs de la '^j>cobioière y seront surtout surveillés. L'abonnement est de 9 liv. par an IPOar la Tille, et de 3 1. de plus pour le département. » La bibliothèque natio- ""^ possède une collection des huit numéros de ce journal ; le dernier ^t le 20 vendémiaire an vi.

(1) Discours prononcé le 9 thermidor an V, dans la grande salle de iHolson commune de Troyes par le citoyen Bramandt professeur grammaire générale à l'Ecole centrale du département de VAube. IftHÉ, in-8» de 8 p.

(^ Grégoire-Pierre Herluison, né à Saint-Martlu*ès-Vignes, le 4 no- 1759, mort à Troyes le 9 janvier 1811.

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lui, et il avait cessé, avant la Révolution, d'exercer le ministère sacerdotal. Lorsque la place debi* bliothécaire fut mise au concours, il l'emporta sur Bramand par la supériorité de ses connaissances. Un hasard singulier l'avait désigné pour prononcer le discours du 10 thermidor, car la fôte se célébrait pendant deux jours. On connaissait ses principes, et l'on savait qu'il les défendrait avec vigueur et avec talent. La grande salle de l'hôtel-deville ne fut pas assez grande pour contenir les citoyens qui voulaient l'entendre; les escaliers étaient remplis d'une foule compacte, et l'on se pressait dans les embrasures des fenêtres, qui étaient ouvertes, pour ne rien perdre du discours annoncé. Herluison, debout sur l'estrade, au milieu des fonctionnaires publics, avait à ses côtés les commissaires nationaux Sutil et Bouille; il comr mença d'une voix éclatante et claire par critiquer les fêtes républicaines ; puis, rappelant ^annive^ saire que l'on célébrait, il parla de la Terreur et des patriotes. « Les patriotes, s'écria-t-il, se composaient d'imbéciles, de fous et de scélérats; les premiers par leurs illusions, les autres par leurs rêves, les troisièmes par leurs actes. » Et tout-à-coup, Herluison, rappelant des actes trop connus de Sutil et de Bouille, les désignant pour ainsi direda geste, souleva par des allusions directes et sanglantes les applaudissements frénétiques de la n» jorité de l'auditoire. Ce fut au milieu d'une émotion profonde qu'il fit un tableau sévère de late^ reur et du gouvernement révolutionnaire né deli peur. « D'un côté, disait-il, était la peur armée et persécutrice ; de l'autre était la peur abattue, osant

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à peine fuir le supplice... Partout, on voyait deux ou trois bourreaux; une douzaine de satellites, dont la moitié tremblait pour eux-mêmes; une centaine de témoins dont la plupart Tétaient malgré eux, contre des milliers de victimes. » Les applaudissements redoublèrent lorsqu'il signala les précautions à prendre pour ne point retomber sous le joug des oppresseurs. « Les compter, s'écria-t-il, ne pas les craindre, les regarder en face, ne point les caresser, tels sont les moyens de les réduire à leur isolement ; il ne faut point s'en venger. Jamais les vengeances particulières n'ont opéré le bien public. Il faut les laisser dans la fange... il faut qu'ils vivent pour être des objets de mépris et d'horreur. »

Qu'on se figure la contenance des commissaires nationaux que la volonté du directoire exécutif maintenait dans leurs fonctions, et les acclamations des citoyens dont les sentiments étaient ainsi interprétés, tandis que l'orateur poursuivait et atteignait les premiers de ses invectives enflammées. Herluison continua avec plus de mesure, protestant qu'il n'y avait qu'une conspiration dans laquelle il voulait entrer; c'était celle qui consistait à avoir des principes et à les professer. Agissons modérément, dit-il, hâtons-nous lentement, mais parlons courageusement. Il termina en repoussant Taccusation de royalisme, et en déclarant qu'il voulait l'observation de la loi et le triomphe de la liberté, pourvu qu'elle fût juste et réelle (1).

(1) Discours prononcé le 10 thermidor an V, dans la grande salle de Vhételrde'Vllle.,. André, in-8* de 32 p. •— Notes manuscrites de Philibert Dubois.

416 EFFET PRODUIT PAR LE DISCOURS d'hERLUISON.

Ce discours, d'une violence extrême, irrita profondément les révolutionnaires, et causa une vive agitation dans la ville. Des groupes déjeunes gens parcoururent les rues pendant la nuit avec des instruments de musique, et insultèrent plusieurs citoyens. Au théâtre, entre le troisième et le quatrième acte des Victimes cloîtrées^ on demanda aux musiciens de jouer le Réveil du peuple; comme ils en commençaient les premières mesures, les officiers municipaux leur ordonnèrent de se taire et de sortir ; les spectateurs d'une partie de loges et du parterre entonnèrent alors à haute voix le chant réactionnaire, et l'achevèrent malgré les remontrances des autorités.

Sulil et Bouille, justement offensés du discours d'Herluison, en référèrent au ministre. Le parti jacobin s'en empara, et représenta la ville de Troyes comme livrée à la contre-révolution. Selon VAmi des lois, rédigé par Poultier, on y criait publiquement Vive le roil à bas le directoire et les républicains I La municipalité , indignée de cette calomnie, chargea un de ses membres de poursuivre Poultier devant les tribunaux (1). Poultier n'en continua que plus vivement ses attaques contre Herluison, qu'il qualifia de réactionnaire enragé et d'énergumène, et dont il signala la conduite à la sévérité du ministre (2).

C'était le 1 7 fructidor que VAmi des lois parlait ainsi ; le lendemain s'accomplissait un coup d'Etat révolutionnaire, qui déchirait la Constitution de

(1) Dél. mun. des 13 et 29 thermidor an y. Ârcb. de Troyet.

(2) VAmi des lois, du 17 fructidor.

COUP d'état du 18 FRUCTIDOR. 417

Tan III, et rouvrait Tère des actes arbitraires et des proscriptions. Les deux directeurs les plus honnêtes, Carnot et Barthélémy, cinquante-trois députés, les propriétaires, les imprimeurs et les auteurs de quarante-deuxjournaux furent condamnés en masse à la déportation. La Révolution avait eu des actes plus atrocf^s ; elle n'en avait pas eu de plus odieux. La liberté était outrageusement violée par ceux qui voulaient fonder la république; la volonté de la nation, si clairement manifestée par les dernières élections, était ouvertement méconnue, la force était mise à la place du droit, et la France, n'ayant plus foi dans les principes auxquels elle avait adhéré naguères avec tant d'enlhousiasme, allait bientôt, sous le gouvernement faible et violent issu du coup d'Etat de fructidor, en être réduite à un tçl point d'indifférence politique et de désarroi moral, que le coup d'Etat du 18 brumaire put lui sembler une délivrance.

t. II.

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