‹ Histoire de Troyes pendant la révolutionChapitre 68 sur 351 · DESSEINS DES RÉVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

DESSEINS DES RÉVOLUTIONNAIRES

toyens (1 ) . Aussi Gâchez s'applaudissait-il des succès de son parti. « Déjà les mouvements que je me suis donnés ont produit les meilleurs effets, écrivait-il le 1 3 novembre à un officier du quatrième bataillon ; les patriotes longtemps endormis sont sur pied ; les aristocrates en lieu de sûreté et hors d'état de nous nuire, ou je me trompe fort. Sous peu, nous en serons totalement purgés... Courage, mon ami, exterminons les traîtres, les lâches aristocrates, et surtout ne ménageons pas les modérés. Rendonsnous dignes de jouir des bienfaits de notre Révolution (2). »

Pour en jouir pleinement, il fallait achever de briser toutes les résistances locales ; il fallait, nonseulement exercer un pouvoir sans limite, mais disposer des fonds publics sans contrôle. La révolution, comme Tentendaient les démagogues, n'était pas encore complète. Les a sans- culottes, » qui se glorifiaient de porter ce nom, n'étaient pas entièrement satisfaits ; ils demandaient la guillotine; ils voulaient lever des taxes sur les riches, s'emparer des emplois publics, fermer les églises et les dépouiller de leurs objets précieux ; enfin proscrire les modérés, plus dangereux à leurs yeux que les aristocrates, parce qu'ils savaient bien que tôt ou tard la modération finit par l'emporter. Ils avaient multiplié les démarches à Paris pour pro-

(1) Dans la huitième section, où Gâchez vint faire un discours, la séance^ où l'on procéda par appel nominal k cet examen, dura de 8 h. du matin ii 10 heures du soir. Pr. verb. de la section. Voir aussi Histoire du Terrorisme à TroyeSf \>. 6.

(2) Le registre de la correspondance municipale contient, à la date du même jour, uneautie lettre de Gâchez, où il se félicite du prochain triomphe de la Révolution et des a sans-culottes, o Arch. de Troyes.

voquer des mesures de rigueur contre leurs adversaires. Leurs efforts avaient souvent été déjoués. Une fois, Parisot, prévenu de leurs desseins, retint à dîner leurs émissaires, et les fit boire de telle sorte qu'ils s'endormirent et passèrent la nuit dans leur voiture, aux Grès, où le maître de poste ne les réveilla que le lendemain matin. Ce retard permit à ceux qu'ils allaient dénoncer d'arriver les premiers à Paris, et d'obtenir, grâce à l'intervention de Danton, que leur, liberté serait respectée (1). Cet échec ne découragea point les révolutionnaires. Ils sentaient que, pour parvenir à leur but, leur audace ne pouvait suppléer à leur petit nombre ; ils n'osaient prendre vis-à-vis de leurs concitoyens la responsabilité entière des mesures qu'ils réclamaient. Il leur fallait un chef qui fût un complice, et qui pourrait disparaître lorsqu'il aurait accompli son œuvre, emportant loin de la ville la haine et les malédictions de ses victimes. Ils demandèrent un commissaire de la Convention; le comité de salut public leur envoya Rousselin.

Alexandre Rousselin, qui porta plus tard le nom de comte Rousselin de Corbeau de Saint-Albin, était âgé de vingt-deux à vingt- trois ans (2). C'était un jeune homme de taille moyenne, d'une figure pleine et point désagréable, bien qu'elle fût mar-

(1) GuENm, p. 251 et 252.

(2) La naissance et les actes de Rousselin ont donné lieu à des controverses^ dans lesquelles nous ne voulons pas entrer. Consulter à ce sujet : QuÉRARD, France littéraire, t. viii. pp. 2i0 et 241 ; Bûchez et Roux, Uist, parlementaire de la HévolutloHy t. xxxv; Documents relatifs à la Révolution, extraits des œuvres Inédites de A. IL C. de Saint- Albin, Paris, 1873. Notice biographique. Guemn, p. 266.

quée de la petite vérole (1 ). Après avoir fait de brillantes études au collège d'Harcourt, oh il se lia avec Camille Desmoulins, il chercha sa voie au commencement de la Révolution, et devint, après le 1 0 août, un des orateurs les plus applaudis du club des Jacobins. Malgré sa jeunesse, ce fut lui qui fut désigné, le 15 avril 1793, par les commissaires des sections de Paris, pour soutenir la démande d'expulsion des vingt-deux représentants les plus illustres du parti de la Gironde ; ce fut lui qui, le 30 mai, réclama, au nom de vingt-sept sections, la mise en accusation de la Commission des Douze (2] ; il fut ainsi l'un des instruments de la révolution du 31 mai. Au mois de juillet, il devint rédacteur de la Feuille du Salut public, fondée par Garai (3). Lorsque ce ministre fut remplacé, il occupa auprès de Paré, son successeur, des fonctions de confiance qui consistaient à recevoir, à transmettre ou à résumer les rapports des « ob-

(1) Voir son portrait lithographie en 1821 par Vigneron, qui' est originaire de l'Aube. Le signalement de Rousselin, rédigé en 1795, porte : environ 23 ans, 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils noirs, yeux noirs, bouche moyenne, nez gros, front large, menton rond, visage plein et marqué de petite vérole. Arch. de TAube, L. 1486.

(2) Moniteur, n"' 108 et 152.

(3) Hàtin, Bibliographie de la Presse përiodiqtie , p. 240. Rousselin publii à cette époque un discours furibond, intitulé : Discours d* Alexandre Rotisselin... sur les mesures de salut public qui doivent accompagner et suivre l'acceptation de Vacte constitutionnel et sur les précautions à prendre contre la sensibilité nationale. (In-S" de 10 p.) Ce discours contient des phrases de ce genre : « Un modéré en révolution fut toujours un traître... Je ne vois pas approcher sans trembler ces moments d'ivresse, où le peuple oublie et pardonne. Vengeance I voilà la sœur de la Liberté, voilà la déesse à laquelle nous devons sacrifier, etc.. » Quérard cite aussi de Rousselin un Discours prononcé le jour de l*inauguration des bustes de Marat et Lepelletier. Brumaire an ii. In-S" de 14 p.

servateurs de l'esprit public (1).» Au commencement d'octobre, il fut envoyé à Provins, avec la mission de destituer la municipalité et de détruire tous les signes de la féodalité; il fit effacer sans opposition toutes les armoiries, et saisir l'argenterie marquée aux armes des ci-devant seigneurs; mais il éprouva une vive résistance de la part du représentant Dubouchet, lorsqu'il voulut s'attaquer aux autorités; il réussit cependant à obtenir la destitution des membres de la municipalité, sans pouvoir modifier la composition du district. Sa conduite privée, le luxe qu'il déploya, la garde d'honneur qu'il se fit donner, suscitèrent contre lui les plaintes du représentant; mais la Société populaire de la ville applaudit à ses actes, en déclarant « qu'il avait détruit le fanatisme, et électrisé les âmes par le plus vif sentiment de la liberté (2). »

Ce fut sans doute le zèle déployé par Rousselin dans cette mission^ qui le désigna au comité de salut public, lorsque Thomas et Meunier vinrent, au nom du comité révolutionnaire de Troyes, réclamer un homme capable de régénérer la commune, qu'ils peignirent sous les couleurs les plus défavorables (3). Rousselin, plein d'ardeur et d'au-

(1) Ttibleatix de la Révolution française, par Schhidt, Leipsig, 1869, t. II, p. 101. Paré, originaire de Champagne, avait été, à Troyes, le condisciple de Danton. C'est Rousselin lui-même qui raconte ce fait, dans un fragment historique sur la jeunesse de Danton.

(2) Comptes-rendus des séances du club des Jacobins. Moniteur des 15 octobre et 14 novembre 1793.

(3) Histoire du terrorisme exercé à Troyes par Alexandre Rouiselin et son comité révolutionnaire.,. Troyes, Sainton, an m, in-8° de 90 p. Ce récit, rédigé par les commissaires nommés par la Société populaire, porte sans nul doute l'empreinte des opinions de l'époque où il a été

dace, était un instrument convenable entre les mains des chefs du parti révolutionnaire pour appliquer à leur profit les doctrines qui, sous prétexte de salut public, ne tenaient aucun compte du droit, de la justice et de l'humanité.

Rousselin était le protégé, et malgré sa jeunesse, Tami de Danton. 11 s'était attaché à la fortune politique de cet orateur fameux, qui avait conservé des relations avec le département où il était né. Au moment où Rousselin fut envoyé à Troyes, Danton était à Arcis-sur-Aube, où il s'était rendu, au milieu d'octobre, pour visiter ses propriétés, et rétablir sa santé en respirant l'air natal. Rappelé à Paris par ses amis, il arriva à Troyes, le 1 8 novembre, à deux heures après midi, avec sa femme, ses deux enfants, un domestique et une femme de chambre. Ce fut à l'auberge du Petit-Louvre, située rue Notre-Dame, et tenue par les époux Haillot, chez qui Rousselin était logé , que Danton descendit avec sa famille. Rousselin s'empressa de venir le recevoir; il lui céda sa chambre ; il eut avec lui une longue conférence ; il éloigna de lui les membres les plus influents du comité révolutionnaire, tels qu'Hadot et Pecquereau, en leur disant que le représentant devait travailler jusqu'à deux heures du matin (1). Cependant, il ne put empêcher de pé-

imprimé; mais tous les faits qu'il contient ont été attestés par les huit sections (le la ville ; ils s'appuient pour la plupart sur des actes officiels, et nous croyons qu'à l'exception de quelques anecdotes peut-être discutables, ce livre, qualifié plus tard d'œuvre de vengeance par les défenseurs de Rousselin, mérite une réelle confiance.

(1) Guélon dit^ dans son adresse à la Convention, que Danton resta longtemps enfermé au comité avec Rousselin et les grands faiseurs de ce comité. Nous n'avons trouvé aucun document manuscrit qui confirmât cette assertion.

nétrer auprès de lui le curé de Saint-Jean Dret et son frère. Il fut, ainsi que son secrétaire Tondeur, Tun des convives du souper de Danton, qui avait également invité les frères Dret. Le lendemain matin, il reconduisit le conventionnel à sa voiture, en lui faisant des adiyux chaleureux. On raconte qu'au moment où ce dernier allait partir, le substitut de l'agent national du district d'Arcis vint lui annoncer qu'une rumeur s'était élevée dans cette ville après son départ. On entendit Danton répondre : — Si j'avais le temps de retourner à Arcis, j'en ferais guillotiner plusieurs (i). — Ces paroles indiqueraient quelles pensées animaient l'esprit de Danton, et que, s'il croyait opportun de venir défendre à la Convention une politique plus modérée, la terreur lui paraissait toujours le moyen le plus sûr de faire triompher ses doctrines en province. Ce fut précisément le 18 novembre, jour de son passage à Troyes, que Rousselin donna l'ordre de fermer les églises et de dresser la guillotine. D'après certaines traditions, Danton qui avait fait ses études au Petit-Séminaire de Troyes (2) , et qui en 1791, trouva un asile dans cette ville (3), rendit

(1) Dépositions des époux Haillot, de Godier, de Vanlay, de Brugnot et de Collier. Arch. de TAube, L. 1591 et 1489. Danton assiste à la séance de la Convention du 22 novembre, où il prononce un discours sur les pensions des prêtres. Moniteur, n** 64.

(2) Danton, fragment biographique par Rousselin. Documents.,., p. 169.

(3) Mémoires du comte Beugnot, t. i, p. 250. Danton, décrété d'accusation à la suite de l'afTaire du Cbamp-de-Mars, se réfugia à Troyes, oii Beugnot, qui connaissait sa retraite, ne le fit pas arrêter. Beugnot dit qu'il trouva un asile cbez le « procureur-général Milard. » C'est sans doute une erreur. Millard n'était que procureur, et, lorsqu'il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire, Danton le défendit avec une tiédeur qui n'était pas en rapport avec son caractère.

des services réels à quelques-uns de ses amis d'enfance ; il les sauva de la prison et de la mort ; mais si rhomme, qui avait été Tun des instigateurs des massacres de septembre, était capable d'humanité envers les individus, il ne recula jamais devant les mesures de violence, lorsqu'il les crut nécessaires aux intérêts de sa cause. S'il ne les provoqua pas à Troyes, il ne les empêcha pas; il ne les blâma même point, comme le fit plus tard Garnier; et quand il tomba, victime des fureurs qu'il avait soulevées, toutes les voix des opprimés s'élevèrent pour accuser Rousselin d'avoir été son complice et son agent.

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