NOTICE PRÉLIMINAIRE
Le docteur Louis Frank était neveu du savant médecin Jean-Pierre Frank , dont la célébrité a été européenne , et qui mérita la faveur particulière des souverains de l’Allemagne et de la Russie.
Sa famille était belge, d’origine française, et dans ses affections comme dans la carrière qu’il s’était tracée , il s’est toujours regardé comme véritablement Français lui-même.
Lorsque nos armes pénétrèrent en Italie , dans la mémorable campagne de 1 794 et 1 796, le jeune Frank, qui était alors étudiant en médecine à l’université de Pavie, où il avait déjà obtenu les plus brillants succès, se bâta d’offrir ses services au Général en chef, qui le reçut au nombre des médecins ordinaires de l’armée, et l’attacha bientôt au service particulier de l’état-major général.
La manière distinguée dont Louis Frank remplit ces fonctions pendant toute la campagne lui mérita le choix du Général en chef, pour l’accompagner dans son expédition d’Égypte, et le jeune médecin y rendit à l’armée française de tels services, qu’ils lui valurent fréquemment les plus grands éloges, dans les rapports de Desgeneltes, médecin en chef,
(i) Nous avons pensé qu’il pourrait être agréable à nos lecteurs de connaître, par cette courte notice, un savant recommandable dont le nom a été omis par toutes les biographies , malgré le droit bien réel qu’il avait de ne pas en être oublié.
lre Livraison . (Tunis.)
et lui obtinrent l’amitié particulière de cet habile appréciateur du mérite : le nom de Louis Frank a été cité avec distinction par Desgenettes daus son Histoire médicale de l’armée d'Orient (2) , où le dévouement et la science de Louis Frank reçoivent les témoignages les plus honorables.
Mais les travaux de Louis Frank ne se bornèrent pas en Égypte à ses fonctions médicales : répondant avec zèle à l’appel que Desgenettes avait adressé dès son arrivée en Orient aux officiers de santé placés sous ses ordres (3), en les invitant à recueillir et à lui adresser des notices descriptives sur les différentes localités où leur service les portait, Louis Frank s’empressa d’offrir à son chef plusieurs mémoires importants, parmi lesquels nous nous contenterons de mentionner les suivants:
1° Rapport sur l’état sanitaire de l’hôpital d’Ibrahym-Bey ;
2° Mémoire sur le commerce des Nègres au Kaire , et sur les maladies auxquelles ils sont sujets en y arrivant (4).
(2 'Histoire médicale de l'armée d’Orient, par R. Desgenettes ; Paris, Croudiebois , an X = 1802; 2 vol. in-8°.
(3) Lettre circulaire aux médecins de l’armée d’Orient , sur la rédaction de la topographie physique et médicale de l’Egypte (Décade égyptienne, tome 1er, page 29 ).
(4) Page 125 et suivantes du IVe volume des Mémoires sur l’Êgypte, publiés pendant les années V II,
L’UNIVERS
3° Notice sur la topographie physique et médicale de Rosette, opuscule que Desgenettes jugea digne d’être publié dans la Décade égyptienne (I), et qu’il a inséré en entier dans la seconde partie de son Histoire médicale de l’armée d’Orienl (2).
Lorsque les éfforts réunis de l’Angleterre et de la Porte Ottomane eurent contraint les Français à évacuer la belle province que leurs armes avaient conquise, Louis Frank suivit encore nos soldats dans leur retour en Europe; mais son humeur aventureuse, et le goût que son séjour en Orient lui avait inspiré pour les voyages dans ces contrées, le portèrent à quitter Paris, presque aussitôt après sa rentrée en France , pour aller visiter Tunis : cependant il ne fit pas alors un très-long séjour dans cette Régence, quoiqu’il eût été accueilli favorablement à la cour du Bey régnant à cette époque.
Les mœurs de ce pays lui parurent trop peu différentes de celles de l’Égypte, au milieu desquelles il avait vécu quatre années : une autre contrée lui sembla piquer davantage sa curiosité, et mériter d’être exploitée préférablement à toute autre.
dette contrée était l’Épire, sur laquelle les succès d’un heureux rebelle avaient fixé les yeux de l’Europe entière.
Il partit donc de Tunis pour se rendre à Jannina, sans aucune crainte des dangers qu’il pouvait courir au milieu des chances diverses d’une lutte acharnée entre l’usurpateur du Pâchalyk et les armées ottomanes.
Louis Frank reçut en Épire un accueil non moins favorable que celui qu’il avait reçu à Tunis ; et il resta quelque temps attaché, en qualité de médecin particulier, auprès du terrible Pâcha de Jannina.
Toutefois , malgré les émoluments considérables qui lui étaient alloués , malgré la faveur particulière dont il était investi auprès du maître de l’Epire , Louis Frank ne tarda pas à se lasser de voir sa tête à chaque instant menacée , et sa vie en péril à chacune des vicissitudes de la santé de son redoutable malade. Après avoir profité de son séjour dans cette partie de la Grèce pour y faire une
VIII et IX. Paris, P. Didot l’aîné, an XI. Cet opuscule a été depuis réimprimé séparément, et a eu deux éditions en 1802.
(0 Journal littéraire publie au Kaire, en s volumes petit in-4°, sous ma direction et celle de Desgenettes.
(2) Pag. no et suivantes.
ample moisson de médailles et d’antiquités précieuses , il se décida à quitter une cour où nul n’était sûr du lendemain, et où lui-même voyait le sabre du Pâcha continuellement suspendu sur sa tête. Une absence du despote , qui l’avait rendu responsable de sa santé; lui fournit l’occasion de s’échapper clandestinement de l’Épire, et il retourna en 1 8o6 à Tunis, où il était sûr de retrouver un bon accueil, et où du moins il devait n’avoir aucunement à craindre pour sa tête le danger incessant qui lui faisait fuir Jannina.
En effet , il séjourna alors à Tunis pendant un temps assez prolongé , et il remplit à la cour de cette Régence les fonctions de médecin particulier du Bey, qui l’honora de sa faveur intime.
Son entraînement pour les mœurs orientales ét ait tel, qu’il s’était marié dans le Levant, où il épousa une femme chrétienne, quoique Arabe de naissance, qui pendant toute sa vie lui prodigua les plus tendres soins.
C’est pendant son double séjour à Tunis que Louis Frank a recueilli les matériaux de son ouvrage sur cette Régence : il m’avait promis ce travail comme le tribut de son amitié , et il m’en envoya le manuscrit (3) d’Alexandrie ( en Italie ) , où , à son retour en Europe, le gouvernement lui avait confié la direction du grand hôpital militaire.
C’est en remplissant ces fondions honorables avec le zèle et le talent médical dont il avait déjà donné tant de preuves, dans les diverses contrées où il avait exercé l’art de guérir, que Louis Frank s’est éteint, il y a quelques années, laissant après lui la réputation d’un véritable ami de la science et de l’humanité.
(s) Ce manuscrit, tout entier écrit de la main de Louis Frank, était accompagné de dessins autographes et inédits, représentant des costumes et des monuments, que nous avons eu soin de reproduire dans les gravures qui sont annexées à cette Description de
Dans la lettre qu’il m’adressait avec l’envoi de son manuscrit, Louis Frank, m’en faisant la cession pleine et entière, m’autorisait à le refondre , et même à le publier sous mon nom; mais ma conscience m’aurait reproché ce plagiat, quoique autorisé , et j’ai voulu lui conserver scrupuleusement tout l’honneur que peut lui mériter la portion de cet opuscule dont il est réellement l’auteur ; mais , en même temps , pour ne pas rejeter sur lui la responsabilité de mon propre travail , j’ai eu soin de signer toutes les notes et les éclaircissements que j’ai cru devoir ajouter au texte de^ette publication.