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CHAPITRE XI

Commerce de la Régence; — exportations, — importations; — relations commerciales de la Régence avec la France et les autres États européens ; — négociants français établis à Tunis.

Si on jette les yeux sur une carte du bassin de la Méditerranée , on sera facilement convaincu que les relations commerciales des régions méridionales de l’Europe avec le littoral barbaresque ont dû exister dès la plus haute antiquité, et du moment même où quelque commerce a commencé à s’établir dans chacune de ces diverses contrées. Loin d’être un obstacle aux communications du commerce entre les deux continents, la mer qui les sépare offrait au contraire, aux Européenscommeaux Africains, une voie facile et un véhicule assuré pour les denrées et les marchandises, dont leurs besoins réciproques réclamaient le mutuel échange,

(i) Depuis l’époque dont le tableau est tracé parle Docteur Frank, et surtout depuis la conquête d’Alger, les armateurs tunisiens ont entièrement renoncé à la course maritime, et bornent leurs opérations à des spéculations commerciales; les redevances annuelles que payaient à la Régence les Puissances trop faibles pour se maintenir en paix avec Tunis ont également cessé, grâce à l’influence de la France; et on assure que depuis quelques années la Régence de Tunis paraît marcher à grands pas dans la voie de la civilisation européenne. Le voyage que le Bey régnant de Tunis est venu faire à Paris doit certainement concourir à accélérer ■ cette marche progressive , dont peut être regardée comme une preuve incontestable une telle pérégrination dans le pays des infidèles , si opposée aux préjugés répulsifs enracinés chez les Orientaux.

Placées en face l’une de l’autre , Marseille et Carthage étaient les deux centres de ces échanges habituels, auxquels l’une fournissait les productions territoriales dè la Gaule , tandis que l’autre y apportait toutes les richesses de l’Afrique centrale, et même celles des régions plus lointaines, explorées par les marines phénicienne et punique.

Sur la ligne de son trajet la marine commerçante des deuxcontrées trouvait des points intermédiaires, tels que la Sicile, la Sardaigne , la Corse et même les îles Baléares, dont les golfes et les promontoires, si multipliés, leur offraient, presqu’à chaque instant de la navigation, soit des ports de relâche, soit des abris assurés contre la violence des vents et des tempêtes.

Ces circonstances favorables devaient également encourager les expéditeurs de la Gaule et ceux de l’Afrique septentrionale ; cependant dans les premiers temps de ces communications elles furent plus actives de Carthage à Marseille que de Marseille à Carthage; mais quelques siècles plus tard, lorsque Carthage, deux fois détruite, eut entièrement perdu son ancienne force et son antique splendeur, Marseille s’empressa de lui succéder dans la suprématie du commerce méditerranéen, et d’exploiter avec les plus grands avantages les productions des côtes barbaresques, qu’elle allait recueillir avec une activité admirable, pour les répandre ensuite dans les provinces intérieures de la Gaule, dont elle portait à son tour les produits aux peuples du littoral de l’Afrique septentrionale.

Ce commerce enrichit Marseille, et fut la cause principale de l’état de splendeur auquel elle parvint àcette époque; mais ces succès excitèrent l’émulation des autres villes méridionales de la Gaule, et bientôt elle eut pour rivale, dans ses expéditions transmarines, Narbonne, Montpellier, Arles , Agde, Toulon, Antibes , Fréjus, surtout Barcelone et les autres villes de la Catalogne littorale : elle finit pourtant par éclipser ses rivales , et reconquérir cette suprématie commerciale que leurs efforts avaient tenté de lui enlever.

Le commerce de Marseille avec les côtes barbaresques fut quelque temps

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paralysé, à l’époque où Rome fut abandonnée par les empereurs pour Constantinople, et où l’Occident fut livré aux invasions des Barbares; mais ces relations commerciales reprirent une extension nouvelle, lorsqu’après les victoires de Bélisaire et de Narsès, les rois de France Childebert, Théodebert, Clotaire et Chilpéric se firent accorder, par les empereurs byzantins Justinien et Tibère II des capitulations favorables au commerce de Marseille et des autres villes de la Provence, avec le littoral barbaresque.

Dès lors les armateurs provençaux allèrent fonder sur ces côtes des établissements commerciaux, qui jouissaient déjà d’une prospérité toujours croissante au septième siècle de notre ère, époque de l’invasion des Arabes.

Les perturbations causées par la conquête durent nécessairement interrompre les relations commerciales entre les contréeschrétiennes et celles qui venaient de devenir musulmanes ; cependant cette interruption ne fut que momentanée : bientôt les Arabes, dont on connut l’esprit mercantile, reprirent d’euxmêmes les relations qui avaient mis en rapport le commerce des deux contrées : , des capitulations , des concessions favorables aux négociants provençaux, furent stipulées par les nouveaux maîtres du pays; et les communications amicales qui s’établirent entre Charlemagne et le khalyfe Haroun-êr-Rachyd vinrent encore concourir à activer et protéger les opérations commerciales de la Provence avec Tunis et les autres contrées barbaresques; et les historiens nous apprennent qu’en l’an 813 de l’ère chrétienne, un an avant la mort de Charlemagne, le commerce avec l’Afrique septentrionale était florissant dans les provinces méridionales de la France, parmi lesquelles on comptait alors la Sardaigne, la Corse et les îles Baléares.

Cette prospérité fut ruinée par le démembrement du grand empire français, et surtout par l’établissement de la puissance Aghlabite sur le rivage africain; cependant à l’époque des croisades le génie maritime des peuples de l’Europe méridionale sembla se réveiller, et le commerce français avec les contrées barbaresques avait repris quelque acti¬

vité, puisque nous savons qu’en l’an 1270 de notre ère, lorsque saint Louis vint assiéger Tunis, un assez grand nombre de commerçants français faisaient leur trafic dans ce royaume. Le traité conclu après la mort de ce prince, entre Philippe le Hardi et je roi de Tunis (1), stipule en laveur de ces négociants d’importants privilèges. Suivant un article de ce traité « les marchands chrétiens « doivent être respectés et préservés de « toute injure, de tout dommage : ils « doivent être traités à l’égal des mar- « chands musulmans dans tous les ports « du royaume, et tout ce qui leur aura été « pris pendant la guerre leur sera res- « titué. »

Tels sont les avantages que recueillit du moins notre commerce de cette expédition de saint Louis, entreprise dans un but non moins politique que religieux , et qui , si elle n’avait malheureusement avorté, eût, en mettant entre nos mains Tunis, ce point central du littoral africain, assuré notre prépondérance commerciale sur toutes les côtes barbaresques, et particulièrement dans la partie occidentale du bassin de la Méditerranée.

La prospérité dont était redevable à l’expédition de saint Louis notre commerce avec Tunis prit des accroissements successifs jusqu’au milieu du quatorzième siècle de notre ère; à cette époque elle perdit cet état florissant, par l’épuisement dans lequel les guerres entreprises pour soutenir les prétentions de la maison d’Anjou sur la couronne de Naples jetèrent la Provence et les autres provinces du midi de la France :

ce commerce se releva ensuite un peu après l’expulsion des Anglais par Charles VII, et il dut surtout sa renaissance aux expéditions commerciales du célèbre argentier du roi Jacques Cœur, qui y trouva, dit-on , la source de ses immenses richesses; mais il reçut ses plus grands accroissements de Louis XI, qui lui accorda une protection toute particulière.

Les communications commerciales de la France avec le littoral africain furent

(i) Voyez ci-après les éclaircissements historiques de la seconde Partie.

so

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brusquement interrompues au seizième siècle, lorsque ces contrées tombèrent sous la domination de Khayr-êd-dyn , que nous connaissons sous son surnom de Barberousse , et de son frère Haroudj (1). Ces deux pirates y établirent l’autorité nominative du Sultan ottoman; mais leur brigandage et leurs cruautés effrayèrent le commerce européen , qui dès lors se tint à l’égard de l’Afrique dans une prudente réserve.

Le commerce ne put reprendre avec quelque sûreté ses opérations sur les côtes de l’Afrique septentrionale que quelques années plus tard, à l’époque du traité conclu par François Ier avec le sultan Souleymân dit \e Magnifique (2)', et ces relations devinrent bientôt assez importantes pour que Charles IX, en 1564, crût nécessaire d’y accréditer un consul français (3), et depuis ce temps la France a toujours entretenu des consuls dans ces parages.

En 1578 Henri III nomma le capitaine Lourdaries au consulat de Tunis : parles soins de ce consul , des comptoirs français furent établis à Tunis et à la Gouîette, ainsi qu’à Tripoli, et il s’étudia avec le pius grand zèle à faire fleurir le

(1) Haroudj-êbn-Yaqoub et son frère Khayr-êd-dyn s’emparent d’Alger l’an 922 de l’hégire ( i5i6 de l’ère chrétienne) : Haroudj , qui y avait d’abord exercé le pouvoir souverain , le laisse à son frère Kkayr l’an 924 de l’hégire ( i5i 8 de notre ère). Celui-ci, voulant se mettre à l’abri sous la protection du Sultan de Constantinople, contre la vengeance des princes chrétiens, irrités de ses briga îdages , fit hommage de sa conquête à la Porte Ottomane, et en reçut la même année le double titre de Bey d’Alger et de Qapytan- Pachd, c’est-à-dire de généralissime des forces maritimes de l’empire Ottoman.

(2) Souleymân-ben-Selym , connu de nos historiens sous le nom de Soliman 1er du nom, succéda l’an 926 de l’hégire ( 1520 de l’ère chrétienne ) à son père, Selym-ben-Bayazyd. ( Selym /er ) : son long règne fut d’environ quarante-sept années, et l’an 974 de l’hégire ( 1 566, de notre ère) il laissa le trône ottoman à son fils Selym-ben-Souleymàn ( Selym 77e du nom).

(3) Ce consul se nommait Bèrtholle de Marseille.

commerce français dans ces contrées.

Cet établissement consulaire, dont on apprécia promptement les avantages, fut bientôt suivi de plusieurs autres sur la rive africaine, à Fez, à Tetouân, à Asfy, à Moghador, à Aghadir, à âl-Bouzen, à Alger.

En voyant combien est peu considérable la distance qui sépare la France de la Régence de Tunis, et combien le trajet immédiat en est prompt et facile ; en considérant surtout l’utilité qu’ont pour notre consommation, soit alimentaire, soit industrielle , les différents articles commerciaux que nous fournit son territoire, on ne sera aucunement étonné de voir que depuis plusieurs siècles le commerce de nos provinces méridionales ait constamment, dans ses spéculations, donné la préférence à ce port sur tous les autres ports des rivages barbaresques.

Nos armateurs de Provence ont dû en effet regarder cette Échelle comme la plus favorable, sous tous les rapports, où ils pussent étendre des relations mutuellement avantageuses. Aussi il n’y a pas bien longtemps qu’on pouvait compter une vingtaine de maisons de négociants français résidents à Tunis : ces établissements commerciaux, en faisant jouir leur patrie d’avantages considérables , surtout par le versement dans nos ports , des matières premières nécessaires à l’exploitation des manufactures de nos provinces méridionales, trouvaient en même temps dans leurs opérations d’immenses profits, et finissaient par y amasser des fortunes bien capables d’encourager leurs compatriotes à les suivre dans la même carrière.

Deux circonstances principales favorisaient les maisons françaises qui se livraient aux opérations commerciales avecTunis : la première résulte de l’ignorance des gens du pays, qui n’ont en général qu’une connaissance très-bornée des matières commerciales , et de tous les détails qui s’y rapportent : par suite de cette ignorance, toutes les marchandises, soit d’importation, soit d’exportation , devaient nécessairement passer par les mains des négociants français : une seconde circonstance favorable ail commerce français, c’est que les cargaisons expédiées 'sur un navire français

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jouissaient de la franchise des droits du port, tandis que les Maures qui expédiaient directement et par leurs propres navires un chargement étaient obligés de payer une redevance de vingt pour cent.

Ce règlement, qui avait été établi sous le ministère de Colbert, a subsisté jusqu’à l’époque de la révolution ; mais les événements qui résultèrent alors des diverses secousses politiques ayant amené la pénurie des grains surtout dans nos provinces méridionales, les agents du gouvernement se virent forcés, pour activer l’arrivage des blés de Barbarie, de consentir à la suspension momentanée de cette imposition conservatrice du commerce français; profitant alors des circonstances qui les favorisaient, les négociants maures, instruits par des Européens, et même par quelques Français, s’initièrent à quelques connaissances sur la manière de se conduire dans le commerce; les résultats de l’expérience qu'ils acquirent leur ouvrirent successivement les yeux, etles engagèrent bientôt à faire par eux-mêmes ce qu’ils faisaient faire autrefois par l’intermédiaire des négociants français.

L’esprit commercial s’étant ainsi répandu parmi les Maures, le ministre et le Bey favorisèrent cette disposition des esprits , et prirent part eux-mêmes aux opérations commerciales alors tentées par les négociants maures : dès lors l’avantage, à chance égale, étant plus du côté des habitants du pays que du côté des Français , le commerce de ceux-ci subit des détériorations successives , et il est réduit dans ce moment à bien peu d’opérations, tellement qu’il n’y a aujourd’hui à Tunis que cinq commerçants français (1), qui y sont encore retenus, plutôt par l’habitude, ou par le besoin de terminer quelques affaires, que par l’espoir d’y former quelques nouvelles entreprises capables de les enrichir.

S’il est vrai qu’un des intérêts principaux de l’État est de faire fleurir son commerce , il doit regarder comme indispensable de favoriser particulièrement

(i) Depuis l’époque du séjour du docteur Frank à Tunis le nombre des maisons de commerce françaises s’est beaucoup accru.

6e Livraison ; (Tunis.)

les nationaux , qui , en étendant leurs vues et leurs spéculations au dehors, contribuent à l’agrandissement de notre commerce extérieur et à l’amélioration de notre marine marchande : or, il est certain qu’on n’arrivera jamais à rétablir le commerce de la France avec la Régence de Tunis si l’on n’adopte derechef le système de Colbert, système qui consiste à établir un droit de port de vingt pour cent sur les bâtiments maures exportant de France nos marchandises ou y important leurs denrées.

Je ne crois pas qu’on puisse prétendre qu’il importe peu à l’Etat que le commerce d’un pays se fasse par l’intermédiaire des Français, ou par celui de tout autre peuple; ‘car adopter de telles maximes serait vouloir ouvertement nuire aux intérêts de sa patrie.

En effet , indépendamment des autres considérations, qu’un Français gagne une fortune en pays étranger, il est presque certain qu’il reviendra enFrance pour en jouir et en faire jouir sa patrie ; qu’un Maure, au contraire, amasse cette fortune dans ses opérations commerciales avec les Français , il ira en jouir dans son pays, et c’est une perte réelle pour la France.

Je Je dis à regret, il n’est que trop certain que le commerce des Français à Tunis n’est dans ce moment qu’une‘pure illusion, et si le gouvernement ne donne pas des soins particuliers à cet égard, il sera difficile de prévoir les résultats fâcheux que causera une telle négligence (2).

La chambre de commerce de Marseille avait autrefois établi pour maxime réglementaire , que les négociants qui iraient s'établir au Levant ne pourraient y rester que dix ans seulement, et elle exigeait qu’ils fussentcélibataires : son but était, sans doute, de diminuer ainsi les dépenses annuelles de ces mai-

(2) Depuis ce temps, et particulièrement depuis quelques années, notre gouvernement s’est occupé avec zèle du rétablissement des relations commerciales et diplomatiques avec la Régence : ta visite que le Bey de Tunis a rendue à la France n’a pu que concourir à assurer les liens d’amitié qui unissent les deux États.

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sons de commerce, afin de leur faciliter par là les moyens d’amasser des fortunes, et de les obligera venir en faire jouir la France à l’époque du retour.

Mais cette loi n’est plus observée aujourd’hui, sous prétexte qu'elle nuisait aux progrès du commerce et aux intérêts des jeunes gens qui s’y livrent, en restreignant les facilités d’entrer dans cette carrière. Il résulte de cette abrogation tacite, que les négociants qui ont passé de longues années dans ces contrées s’y enracinent, pour ainsi dire, et finissent souvent par trouver convenable à leurs intérêts de s’y marier : ils ont alors des enfants, qui les attachent davantage au pays, et ils restent pour toujours dans cette patrie adoptive, avec les biens qu’ils y ont amassés, sans penser aucunement à rapporter leur fortune en France.

On voit donc qu’il serait peut-être également convenable pour l’avantage du commerce de remettre en vigueur ce règlement, utile à l’intérêt public et si mal à propos abrogé par l’usage.

Quoiqu’il y ait à Tunis un consul français pour présider aux relations commerciales, quoiqu’on puisse, par conséquent, supposer que ce mandataire s’empresse de donner des soins particuliers à tout ce qui concerne les intérêts de sa nation, il est vraiment affligeant de voir qu’il ne peut faire que bien peu pour elle, et que notre commerce est gêné et opprimé à un tel point, qu’on a peine à concevoir comment nos commerçants résistent à tant de vexations (1).

Je ne tracerai ici qu’une esquisse sommaire des entraves qui s’opposent au développement et a l’amélioration du commerce français dans la Régence, et je me contenterai de rapporter simplement, mais avec liberté, ce que j ai été dans le cas de voir moi-même a cet égard.

La maison Dolier et compagnie, de Marseille, avait nolisé un gros navire suédois pour charger des laines à Tunis; mais à peine ce navire fut il arrivé dans

(i) Cet état de choses s’est singulièrement amélioré, et le commerce français est maintenant plus florissant à Tunis que dans aucune autre Echelle du Levant.

la rade, que le Bey, qui avait l’intention d’envoyer un chargement d’huile à Alger, s’empara du bâtiment suédois, sans autre prétexte que celui de la commodité qu’il allait en retirer pour sa propre opération, et il n’éprouva aucune opposition de la part du consul français : on pensa cependant généralement à Tunis que si ce fonctionnaire eût montré du caractère dans cette circonstance , s’il avait parlé au Bey avec cette fermeté que doit inspirer le bon droit et la justice, le navire nolisé par des Français aurait été relâché et rendu certainement à sa destination légitime (2).

Dans une autre occasion, il plut à un agent commercial du Bey, nommé Hadgy-Younès , de s’emparer d’une manière aussi arbitraire d’une certaine quantité de jarres appartenant à un négociant français; celui-ci fut forcé au silence par la crainte d’une plus grande avanie. Certes, si le consul doit remplir les devoirs de sa charge, c’est dans des occurrences pareilles, où l’honneur du pavillon français et la fortune des commerçants sont à la fois compromis.

Mais ce négociant n’a pas été la seule victimede l’oppression arbitrairecxercée par cet Uadgy-Younès ; chaque jour il faisait éprouver les vexations les plus intolérables aux bateliers chargés de transporter les marchandises à bord des navires européens , sans s’inquiéter aucunement du tort que le commerce devait en éprouver; il s’emparait, pour son propre service, de toutes les barques qui devaient servir aux négociants, les retenait aussi longtemps que bon lui semblait, et mettait de cette manière des entraves tyranniques aux expéditions des cargaisons, et aux opérations des négociants, dont les retards qu’ils étaient forcés d’éprouver trompaient les calculs et rendaient les entreprises infructueuses.

Il résultait encore de là que pendant ces retards forcés, qui se prolongaient quelquefois à plus de vingt jours avant

(2) Je rapporte ces assertions du docteur Frank, en déclinant toute solidarité à l’égard des accusations qu’il hasarde peut-être un peu légèrement.

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que les marchandises pussent être débarquées, les navires en rade couraient des dangers fort à craindre, surtout en hiver, saison pendant laquelle il n’est pas rare de voir, ainsi que je l’ai déjà dit , des coups de vent assez forts pour les pousser à la côte et occasionner leur naufrage.

Les négociants français et anglais sont les seuls qui jouissent à Tunis de la prérogative de ne payer que trois pour cent sur les articles d’importation : toutes les autres nations qui ont des traités avec le Bey payent cinq pourcent, à la douane; mais il est expressément stipulé que les marchandises doivent venir directement du pays du commerçant, et sous le pavillon de sa nation. Un navire français qui y exporterait des marchandises "de Livourne, d’Espagne, de Naples, etc., payerait aussi bien le droit de cinq pour cent que le négociant de ces contrées, qui ne jouit d’aucqn privilège.

L’exportation , en revanche, n’est ni aussi facile ni à aussi bon compte : aucune nation ne jouit de la moindre prérogative. Il n’y a pas longtemps, par exemple, qu’on ne payait que 21 francs de frais d’extraction (1) par qaffiz (2), aujourd'hui on est obligé de payer 60 fr.; de façon qu’un chargement de blé d’une valeur de 80,000 francs coûte autant que le prix d’achat, pour la permission de sortir des ports de la Régence.

Mais ce n’est pas ie seul obstacle à surmonter :il faut encore se présenter chez le Bey, solliciter de lui cette permission de sortie, comme une grâce particulière, et il arrive souvent que le négociant, l’argent à la main, renouvelle cinq à six fois sa supplique avant d’obtenir une faveur qu’il paye aussi cher. La coutume qui s’établit de débourser le montant de la teskeréh avant l’achat des denrées destinées à être exportées entraîne de grands inconvénients ; car il peut arriver souvent qu’après l’acquisi-

(1) Ces frais étaient ceux que nécessitaient la délivrance delà tezheréh (permission d’exporter), que l’on obtenait du gouvernement tunisien.

(2) Voyez ci-après, page 88, sur cette mesure de capacité, le chapitre XII, traitant des poids et mesures de Tunis.

tion faite il se trouve des circonstances qui empêchent d’effectuer le chargement immédiat, ou qui forcent à ne l’opérer qu’en partie; il faut alors avoir derechef recours au Bey, pour en obtenir un contrebon; car si on négligeait cette démarche dans le courant de l’année, la permission précédemment obtenue et payée cesserait d’être valable.

On exporte de la Bégence de Tunis beaucoup de blé, do l’huile d’olive, de la belle laine et des légumes secs; on y importe de Marseille du café, du sucre, des draperies, des soieries, des laines d'Espagne qu’ils emploient pour la fabrication de leurs bonnets, du vermillon, et toute sorte d’épiceries. Le gain était assez considérable autrefois sur tous les articles, soit d’importation, soit d’exportation ; mais depuis que le commerce est entre les mains d’environ ceDt cinquante négociants maures, ou chrétiens indigènes et juifs , le profit des Européens se réduit à peu de chose.

Levin, l’eau-de-vie et les liqueurs sont des marchandises de contrebande ; elles ne peuvent être débarquées que sur une permission spéciale ( teskeréh ) du Bey, qui ne l’accorde que très-difficilement; d’où il résulte que celui qui en aurait obtenu une trouverait facilement à la vendre, souvent au prix de 90 à 100 piastres, et les cessionnaires font d’autant plus volontiers ce sacrifice, qu’ils ont alors aussi bien la facilité de débarquer une pièce de vingt milleroles (3) qu’une pièce d’un jaugeage très-inférieur.

Le consul français obtient , sur sa demande , un certain nombre de tezkeréh pour ceux de sa nation ; mais il en dispose à son gré, quoiqu’il en ail toujours à sa disposition. Quand il a de la mauvaise volonté, pour colorer son refus il l’attribue au refus qu’il prétend avoir lui-même éprouvé du Bey. Cependant la moindre faveur que le Bey pût accorder aux négociants français qui sont établis dans ses États serait la diminution de ces entraves, qui font hausser le prix du vin pour les consommateurs français ; car il y en a beaucoup qui n’ont jamais pu parvenir à obtenir une tezkeréh , même pour leur con-

(3) V oyez ci-après le chapitre XII, page 88,

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sommation habituelle, et qui, étant obligés d’acheter aux débitants le vin qu’ils boivent , le payent trois fois plus cher qu’il ne coûte à leurs compatriotes.

Il est certain que les reproches à ce sujet peuvent tomber sur le consul ; mais malheureusement on peut lui appliquer cette sentence de minimis non curât prœtor.

Rien n’excite plus le mécontentement duBeyque d’apprendre que, malgré les mesures rigoureuses prises à l’égard du débarquement du vin , il y a cependant toujours un certain nombre d’Européens qui trouvent le moyen d’en faire le commerce clandestin.

Cette boisson a été maintes fois la cause des plus grands désordres; et il est certain que si les Maures et les Turcs pouvaient s’en procurer avec autant de facilité que dans les autres pays, on les verrait à chaque instant commettre les plus criminels excès.

Il y a peu d’années que quelques soldats turcs, ivres, rencontrèrent dans ies rues un jeune garçon d’une naissance honorable; ils fondirent sur lui le couteau à la main, et lui firent subir les outrages les plus infâmes.

Les auteurs de ce crime ayant été bientôt connus reçurent pour tout châtiment une rude bastonnade; mais leBey fut plus sévère envers les marchands de vin, car il fit jeter dans le lac tout le vin qui se trouvait alors dans leurs magasins, et un seul négociant perdit plus de cent mille francs par cet acte de rigueur.

Il se faisait autrefois un commerce assez considérable entre les Grecs de la Morée et les Tunisiens; plusieurs maisons grecques s’étaient même établies à Tunis, et se livraient avec succès à ce négoce; mais depuis 1769, époque d’une guerre avec la Russie, la plupart des Grecs ont cessé de fréquenter les ports de la Régence. Ils apportaient de Zante des toileries, et de la Morée du vermillon, des soies non ouvrées et des soieries. Les Albanais, les Turks et les Maures se sont aujourd’hui emparés exclusivement de cette partie du commerce, et les Grecs aiment mieux rester chez eux que de demeurer à Tunis dans l’inactivité.

Une des branches d’industrie les plus

importantes de Tunis est sans contredit la quantité de bonnets tarbouch, ou qaouq . qu’on y fabrique. On les préfère dans le Levant à ceux qu’on fabrique en Europe (I), soit à cause de leur forme, soit pour la bonté de leur couleur; mais il en est de ce commerce comme du reste dans la Régence : il s’en faut de beaucoup qu’il soit aujourd’hui ce qu'il était autrefois. La douzaine de beaux bonnets, qui se vendait anciennement 14 fr., se vend maintenant près du double, sans que cet accroissement de prix augmente le gain des fabricants.

Le ministre du Bey fait venir directement les laines d’Espagne; les bonnetiers sont forcés de les prendre de lui aux prix qu’il en exige, et il les oblige non-seulement à subir ce monopole des matières premières, mais encore à lui fournir les bonnets fabriqués qu’il désire, au prix qu’il détermine lui-même. Par cet acte d’un despotisme usuraire il s’enrichit, il est vrai, mais aussi il détruit le commerce, et finira par anéantir entièrement l’industrie du pays.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans parler d’une autre branche de commerce qui se7 fait à Tunis : celui de l’essence de rose. Tout le monde sait que cette essence suave jouit d’une renommée toute particulière (2), et que Tunis en fournit qu’on regarde comme de la première qualité ; sans vouloir démentir entièrement cette opinion, je ferai cependant observer que la majeure partie de cette essence précieuse qui entre dans le commerce n’est pas fabriquée sur le territoire de ta Régence; mais elle y est apportée de Constantinople, d’Andrinople et des autres parties de la Turquie Européenne (3). Le mithqât (4) se vend com-

(1) Une fabrique importante de ces bonnets levantins avait été établie à Orléans.

(2) Voyez sur l’essence de rose l’opuscule

de mon illustre maître , le savant et modeste Langlès , intitulé : Recherches sur la découverte de l'essence de rose. Paris , de l’imprimerie impériale, 1804. (J. J. M. )

(3) Une grande partie de l’essence de rose

se fabrique en Égypte, où les roses du Fayoum fournissent d’abondants matériaux pour la distillation. (J. J. M. )

(4) Voyez ci-après le chapitre XII, page 86.

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munément 9 à 10 fr.; heureux l’acquéreur lorsqu’elle n’est pas falsifiée.

On reconnaît sa pureté lorsqu’elle a une véritable odeur de rose , sans aucun mélange d’odeur étrangère, et lorsqu’une goutte versée sur l’ongle n’y coule pas facilement : d’autres amateurs de ce délicieux parfum jugent de sa bonté et de sa pureté parfaite par l’essai suivant. On en verse une goutte sur un morceau de papier blanc placé près du feu : si le liquide s’y volatilise promptement sans altérer le papier, l’essence est reconnue pour être parfaitement pure ; mais si elle forme une tache sur le papier, c’est une preuve de falsification et de mélange avec des substances hétérogènes.

La vraie essence de rose de Tunis est rare et coûte deux tiers de plus par mith~ qâl que celle de Constantinople. Un quintal ( qontâr ) de feuilles de roses ne donne guère par la distillation que deux à trois mithqâls d’essence, et le quintal de roses se vend à raison de 50 à 60 piastres. Dans cette distillation on obtient, outre l’essence, environ cinquante livres (25 kilogrammes) de bonne eau de roses (mâ-ouerd) , qui revient à assez bon compte, la valeur n’en étant regardée que comme accessoire au prix de l’essence , but principal de l’opération.

La rose rouge ordinaire est celle qu’on distille ordinairement; cependant il y a en outre une espèce de rose blanche, qu’on nomme nessery, et qui fournit une essence encore plus précieuse; mais comme elle est très-rare, elle coûte 90 à 100 piastres le mithqâl.

En effet ceux qui aiment les parfums ne sauraient trouver une odeur plus exquise que celle de l’essence de nessery ; sa rareté est telle à Tunis , que souvent on ne peut s’en procurer à quelque prix que ce soit; aussi ce ne sont que les Maures les plus riches et les plus voluptueux qui en font distiller chez eux pour leur usage particulier.

Les Tunisiens qui s’occupent de distillation fabriquent surtout une grande quantité d’eau de fleur d’orange (mânarendj ou mâ-bortougân ) ; le prix de ces fleurs est , comme celui des roses , relatif à l’abondance plus ou moins grande qu’en produit la saison , et varie quelquefois beaucoup : on ne les vendait qu’à raison de 15 piastres le quintal

pendant les dernières années de mon séjour à Tunis; tandis que l’année qui avait précédé mon arrivée elles coûtaient jusqu’à 30 piastres; l’huile essentielle qu’on en retire n’est guère recherchée, parce qu’elle a souvent une odeur d’em~ py reume.

Plusieurs distillateurs fabriquent aussi de l’essence de jasmin ( yasmyn ) : quoique cette plante soit assez commune, l’essence qu’on en extrait se vend au même prix que l’essence de nessery , parce que les fleurs du jasmin ne fournissent qu’une très -petite quantité d’huile essentielle.

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