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CHAPITRE X

Forces miliiaires delà Régence; — troupes de terre ; — recrutement ; — soldats turks ; • — soldats maures ; — troupes arabes auxiliaires; — guerres; — tournées fiscales et militaires ; — violences commises par les soldats turks; — forces maritimes; — pusillanimité de quelques États Européens envers la Régence.

L’entretien des forces militaires est une des plus grandes dépenses auxquelles sont nécessairement assujetties les Puissances européennes; il n’en est pas ainsi à l’égard de la Régence de Tunis, et tout concourt à rendre pour le trésor du Bey cette charge très-modérée.

Les principales causes de cette économie sont l’esprit parcimonieux qui règle en générai toutes les parties du gouvernement, la position territoriale du pays, la facilité de contenir les populations , et surtout la conduite habituelle des Puissances qui peuvent être en guerre avec la Régence.

En effet, il ne s’agit pas à Tunis de rassembler, pour la défense du territoire, et de tenir continuellement sur pied une masse considérable d’hommes régulièrement enrégimentés, de les diviser en bataillons, en compagnies, en escouades , pelotons, hiérarchiquement coordonnés, sous des chefs permanents et convenablement instruits; bien moins encore de les discipliner, de leur enseigner les exercices , les évolutions et la tactique militaire, d’assurer l’exactitude de leur solde et de leur nourriture, de les habiller d’une manière réglée et uniforme, afin d’avoir ainsi à chaque instant sous la main un corps d’armée prêt à voler au combat, ou à se porter partout où pourrait l’appeler la répression de quelque désordre.

On n’a, au contraire, dans ce que l’on peut appeler l’organisation militaire de la Régence, d’autre but que celui de se procurer, à certaines époques de l’année, la disponibilité du petit nombre de soldats strictement nécessaire pour assurer au souverain, dans chaque arrondissement, la rentrée des revenus publics ; et l’on sera, sans doute, bien surpris d’apprendre qu’un prince qui est le maître absolu d’un pays aussi étendu

que la Régence de Tunis n’ait à sa solde habituelle que tout au plus neuf à dix mille hommes de troupes, réparties dans tout le territoire.

Les trois quarts au moins des milices qui sont à la solde habituelle du Bey sont formées de corps de cavalerie, le service de l’infanterie étant en général méprisé chez les peuples barbaresques, et aucun corps d'artilleurs n’y est attaché, les canons que possède la Régence n’y étant employés qu’à la defense des forts et à l’armement des vaisseaux.

Le tiers environ de ces forces militaires si peu redoutables est composé de soldats turks asiatiques , qui passent pour être plus courageux que les Maures, et que le Bey recrute dans le Levant d’où il les fait venir, par petits corps détachés, sous la conduite de chefs de la même nation.

Si l’on devait juger cette classe d’hommes, ainsi ramassée, d’après tout ce que j’ai pu en voir pendant mon séjour dans la Régence, il est certain qu'on ne saurait la considérer en général que comme une vile canaille, indigne du nom de soldat, redoutée des habitants des campagnes , mais méprisée de ceux des villes; et j’ajouterai que le Bey luimême est bien loin de leur accorder la moindre confiance: plus j’ai vu ces bandes grossières et ignorantes, et plus je me suis convaincu qu’elles étaient absolument semblables à celles qui , poussées contre l’Égypte du fond de l’Asie Mineure, sont venues, à plusieurs reprises, essayer de nous arracher notre conquête, mais dont les victoires d’Aboukir, de Damiette et d’Héliopolis, ont si sévèrement châtié les tentatives téméraires.

Je dois avouer que les soldats orientaux ne manquent pas d’un certain courage , surtout lorsqu’ils s’aperçoivent que leur ennemi leur est intérieur en force, ou lorsqu’ils le voient prendre la fuite ; on peut même leur accorder quelque bravoure individuelle dans un combat d’homme à homme. Mais d’après toutes les observations que j’ai été à portée de faire sur les hommes dont se composent ces milices, j’ai dû me persuader qu’ils ne seraient pas moins poltrons que les milices ottomanes qui nous attaquèrent en Égypte, s’ils étaient obligés de marcher à la rencontre de

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troupes disciplinées et connaissant la tactique militaire des Européens.

Toutes leurs connaissances dans l’art de la guerre se bornent à manier un sabre avecv quelque dextérité, à charger un fusil avec la plus grande lenteur, et à le tirer sans ensemble et de la manière la plus irrégulière; n’attendez pas d’eux des feux de peloton, ou des feux de file; tout se borne dans leurs attaques à des coups de fusil ou de pistolet, tirés isolément, et suivant la fantaisie de chacun d’eux. Ils évitent surtout autant que possible de s’exposer aux chances d’une attaque générale ; cependant l’appât du butin les engage quelquefois à se jeter dans les plus grands dangers : ces attaques partielles sont toujours exécutées au milieu de hurlements semblables à ceux des bêtes féroces, et elles ne sont nullement coordonnées ni même dirigées par des chefs, car je ne crois pas qu’il y ait au monde des soldats plus insubordonnés que ceux-ci.

En dépit de l’interdiction du vin et des liqueurs fortes portée par les lois musulmanes, ils passent leur vie dans une ivresse presque continuelle, et on les rencontre fréquemment, ainsi privés de raison, parcourant par bandes les rues de la ville , leur khandjâr nu à la main, épouvantant les passants , et se livrant surtout aux plus grandes violences contre les juifs et contre les chrétiens; au reste, quoique leur insolence soit moins turbulente lorsque, par hasard , ils se trouvent hors de cet état presque habituel d’ivresse, néanmoins la rencontre de ces troupes désordonnées fait toujours craindre quelque insulte aux habitants paisibles qui se trouvent sur leur passage.

L’Européen qui, dans les rues, ne leur céderait pas la droite s’exposerait indubitablement à quelque mauvais traitement; car leur orgueil leur fait croire qu’ils seraient déshonorés s’ils cédaient la droite à un infidèle. Les scènes de cette nature, qui se multiplient chaque jour, restent presque toujours impunies, quoiqu’elles ne soient pas ignorées du Bey, qui feint ordinairement de ne pas en avoir eu connaissance : si, d’ailleurs, il voulait châtier cette soldatesque effrénée pour chacune des insultes qu’elle

se permet envers les chrétiens ou les juifs, il risquerait de la dégoûter de son service, et de passer pour un mauvais musulman.

Quoique les milices tunisiennes ne portent pas d’uniforme, comme nos troupes d’Europe, il n’est pas cependant difficile de reconnaître les soldats turks dont elles sont composées, au costume lévantin qu’ils ont conservé , à leur physionomie toute différente de celle des Maures, et particulièrement aux armes dont ils sont pour ainsi dire bardés : ces armes consistent au moins en deux ou quatre pistolets fort longs , en un large poignard et un yatagan, qu’ils portent à la ceinture, et souvent en une carabine de fort calibre, jetée en bandoulière derrière leurs épaules, avec la poire à poudre et la petite giberne bien garnie de cartouches.

Les deux autres tiers des forces militaires de terre se composent de Maures : cette classe de soldats est moins considérée que les milices turkes; on les croit moins courageux et moins bons soldats , peut-être parce qu’ils sont moins insolents et qu’on est moins exposé à leurs violences.

L’expérience a prouvé que ce petit nombre de troupes est plus que suffisant pour maintenir l’ordre dans le pays, tant que la Régence est en état de paix ; mais toutes les fois que le Bey s’est trouvé engagé dans quelque guerre, soit avec le Pacha de Tripoli, soit avec les Beys d’Alger ou de Constantine, il a été forcé de réunir une force militaire plus imposante, et il peut, dans de telles circonstances, rassembler sous ses drapeaux unearméede quarante à cinquante mille combattants. Yoicila manière dont il s’y prend alors pour se la procurer. Après avoir réuni tous les corps d’armées qu’il tient à sa solde, il fait parvenir à toutes les tribus des Arabes Bédouins un appel général, les invitant à venir dans ces conjonctures au secours de la Régence, offrant à ces auxiliaires l’appât-qui peut le plusles tenter, l’espoir d’un riche butin et du pillage des camps ennemis.

Alors, d’après un ancien usage universellement établi, chaque tribu s’empresse de lui fournir un certain nombre de combattants , conduits par des

chefs choisis dans chacune de ces peuplades errantes. Jamais les tribus arabes ne manquent à cet appel, attirées par l’espoir du butin à faire, non-seulement sur leurs ennemis, mais encore sur les sujets même de la Régence dont elles traversent le pays : en se rendant au rendez-vous désigné parleBey, les Bédouins portent avec eux leurs armes et leurs bagages, comme tentes, munitions de bouche et de guerre, et en général tout ce qui est nécessaire pour leur campement ; et même, ce qui paraîtra sans doute singulier, ils amènent aussi à leur suite leurs familles entières, leurs chameaux et leurs troupeaux de toute espèce.

Chaque tribu marche isolément, et établit son camp à part, sous le commandement de son chef respectif. Il n’y a pas parmi ces combattants de piétons, tous sont à cheval et généralement bons cavaliers. Les chevaux qu’ils montent maintenant n’ont plus rien de commun avec la race primitive des chevaux autrefois si renommés des Carthaginois et des Numides; et il est trèsrare de trouver chez eux un cheval remarquable par sa beauté. Cependant, quoique le défaut de soins ait fait dégénérer à ce point l’espèce chevaline, on y rencontre encore quelquefois de bons coursiers, qui réunissent des qualités précieuses, malgré leur maigreur rebutante et leur mauvaise mine.

La manière de se battre habituelle aux Bédouins est presque toujours d’homme à homme; mais dès qu’il en est tombé une cinquantaine sur le champ de bataille, la tribu qui les a perdus regarde, pour cette fois, la victoire comme décidée contre elle : il arrive même fréquemment, après une affaire qui a eu de tels résultats, que les deux partis se réconcilient, et chacun d’eux, mettant isolément fin aux hostilités générales, s’en retourne sur ses pas, et rentre paisiblement dans son pays.

Voilà en quoi consiste la guerre chez ces peuples, qui se croient les plus braves du monde. Les Européens ne se trouveraient-ils pas heureux si leurs chefs ne faisaient la guerre que d’après un pareil système, et évitaient ainsi à l’État les dépenses énormes qu’entraînent les hostilités prolongées, comme aussi aux po¬

pulations les torrents de sang que coûtent les grandes batailles ?

Depuis untemps immémorial, lesBeys de Tunis et les gouverneurs qui les ont précédés dans ces contrées sont dans l’usage de faire marcher, deux fois par an, dans les divers districts de la Régence plusieurs colonnes mobiles de troupes pour faire opérer la rentrée des contributions; la plus considérable de ces colonnes est la division turke, forte d’environ deux mille hommes : son départ est annoncé huit jours à l’avance, d’après un ancien usage, parles salves de toute l’artillerie des différents forts.

Pendant les deux journées qui précèdent immédiatement celle dans laquelle l’expédition quitte Tunis, la consternation et la terreur régnent dans toute la ville : les chrétiens, les juifs, et même beaucoup de maures, n’osent sortir de chez eux, dans la crainte d’être insultés, volés et maltraités, par ces soldats indisciplinés, presque toujours alors livrés à une ivresse furieuse, qui, le poignard nu, ou le pistolet au poing, exigent impérativement de l’argent de ceux qu’ils rencontrent dans les rues, ou même leur enlèvent de force leurs habillements, de manière à les laisser souvent entièrement nus sur la voie publique.

Il n’est pas rare d’apprendre que quelques malheureux passants ont été grièvement blessés, ou même massacrés, dans ces scènes d’un désordre qui ne fait que s’accroître la veille et le jour même du départ.

Ce dernier jour surtout la ville entière semble être une place prise d’assaut, tant retentissent de toutes parts les coups de pistolet et de fusil, que ne cessent de tirer les soldats; de telle sorte qu’on croirait se trouver sous des feux de file, dans une bataille rangée. Ce jour-ià aussi la violence des soldats turks est tellement parvenue à son comble, que l’on a des exemples de maisons d’habitants envahies, pillées et même incendiées par ces forcenés.

En vain porterait-on des plaintes au Bey contre ces excès : à ceux qui ont été maltraités dans les rues il répond qu’ils ont mérité leur malheureux sort, par leur imprudence à s’y exposer dans une pareille circonstance : à ceux dont les maisons ont été pillées, il demande

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les noms des pillards, qu’on ne retrouve jamais. Ainsi les malfaiteurs sont assurés de l’impunité , et les victimes n’ont d’autreressource queleurrésignationetleurs prières au ciel pour réclamer vengeance.

Un négociant de Ra^use établi à Tunis avait vu ainsi sa maison saccagée, et ses deux filles, à peine nubiles, enlevées par les soldats turks; il réclama avec les plus vivres instances, et demanda justiceaux autorités compétentes :

après bien des démarches, tout ce qu’il put obtenir, c’est qu’on lui rendit sa fille aînée; mais la malheureuse, victime de la brutalité de son ravisseur, était enceinte : quant à la plus jeune des deux jeunes filles, malgré toutes les recherches et les réclamations du père , elle ne put jamais être retrouvée, et l’on ignorait encore son sort pendant mon séjour à Tunis.

Au reste, quelque temps après ce fatal événement, on trouva dans une rue écartée de Tunis le cadavre d’un soldat turk poignardé, et l’on présuma parmi les Européens, mais sans oser le dire trop publiquement, que ce meurtre n’était autre chose que la V endetta du père outragé : heureusement il ne se trouva pas le moindre indice qui pût appeler sur lui, de la part des autorités tunisiennes, un soupçon qu’il aurait indubitablement payé de sa tête.

La colonne turke emploie environ deux mois dans sa tournée, qu’elle pousse jusqu’au Beled-êl-Djerid ; elle est toujours commandée par un chef reconnu pour exercer avec sévérité ses fonctions d’exacteur; au reste, partout sur le passage de la colonne, se renouvellent les mêmes violences et les mêmes avanies qui ont signalé son départ de la ville, et je m’engagerais dans un trop long récit si je voulais raconter tous les détails que j’ai appris, ace sujet, de mon compatriote et ami Zehler , natif de Strasbourg, qui pendant un assez grand nombre d’années a suivi ces expéditions en qualité de médecin et de chirurgien du corps expéditionnaire.

Les colonnes mobiles composées de troupes maures ne font à leur départ aucun bruit dans la ville, et n’v occasionnent aucun désordre : et l’on peut dire que généralement on ne s’aperçoit pas plusde leur départ que de leur retour.

Au reste, lorsqu’elles reviennent de leur expédition les colonnes turkes sont beaucoup plus tranquilles; et si les soldats qui les composent voulaient à leur retour se livrer aux mêmes excès qui ont marqué leur départ, le Bey, qui craignait alors d’affaiblir leur zèle et de décourager leur dévouement par sa sévérité, le but de leur tournée étant rempli suivant ses désirs, se garderait bien de se montrer aussi indulgent envers eux.

Au surplus , je dois rendre au Bey cette justice, qu’à l’époque où j’ai quitté la Régence il paraissait avoir compris la nécessité d’une répression sérieuse pour ces excès, et d’une réforme fondamentale dans son système d’organisation militaire. Il paraissait avoir renoncé à ces enrôlements, qui ne recru taientdans l’Asie Mineure que la lie de la canaille et le rebut des populations , vagabonds tarés, capables de tout hors du bien, et menaçant quelquefois de devenir plus dangereux pour leurs maîtres, que ceux contre lesquels leur force devait être employée.: des enrôlements réguliers devaient avoir lieu, surtout dans les îles grecques de l’Archipel, dont les naturels, bien autrement civilisés que les bandits asiatiques, étaient susceptibles à la fois de fidélité, d’ordre, d’instruction et de discipline (l).

Lorsqu’une Puissance européenne se trouve en état de guerre avec quelquesuns des États barbaresques , en entendant raconter le nombre considérable de prises capturées par les vaisseaux des corsaires africains, et les vexations que font subir leurs armements aux bâtiments marchands , même des nations alliées , on est porté à croire que chacun de ces États a réellement une force maritime considérable.

Il n’en est pas cependant ainsi. Parmi les Puissances de la côte barbaresque, le Bey de Tunis n’est ni le plus fort ni le plus faible sur mer : il n’a pas tant de voiles qu’en pouvait armer le Dey

(i) Ces projets salutaires ont été réalisés par Hamoudah-Pachâ et les Beys ses successeurs ; bien plus, des officiers français ont été appelés à Tunis pour introduire parmi les troupes nouvelles delà Régence l’organisation régulière et la discipline européenne,

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d’Alger, mais il en a plus que le Pacha de Tripoli; et cependant toutes ces forces, jointes à celles que pourraient offrir les côtes de Maroc, sont loin d’équivaloir à celles que pourraient réunir les marines européennes des côtes du nord de la Méditerranée, et même sans y comprendre les armements de la marine française.

Il n’y a pas bien longtemps que toutes les Puissances barbaresques étaient en même temps enguerre contre la France :

cette circonstance nie portait à croire qu’à mon arrivée à Tunis j’y trouverais des indices non équivoques des forts armements que cette guerre avait dû nécessiter, et que sa rade ou ses ports m’offriraient encore une escadre plus ou moins considéra ble ; et cependant, à mon grand étonnement, je n’ai vu dans la rade de Tunis , que quelques mauvais chebecks désarmés, quelques petites pinques ou tartanes, quelques felouques et un petit nombre de chaloupes canonnières.

J’appris cependant que la plupart des bâtiments tunisiens étaient stationnés pendant l’hiver à Porto -Farina, et je dus rester ainsi dans l’incertitude sur la véritable force maritime de Tunis, jusqu’au moment où ces bâtiments vinrent se réunir dans la rade devant la Gouletle, pour de là se mettre en course et se livrer à différentes excursions; mais on peut s’imaginer combien plus grande encore fut ma surprise en voyant que cette escadre, si vantée d’avance, n’était composée en totalité que de seize voiles ; savoir : une seule frégate, deux gros chebecks, quelques bricks et corvettes, et quelques petites pinques à peine armées, qui avaient été prises sur les Napolitains.

Si à cette marine de l’État on ajoute vingt-quatre petits corsaires appartenant à des particuliers, montés par quelques mauvais marins , et encombrés par autant de soldats qu’il est possible d’y en entasser, on aura une idée complète de la force maritime de la Régence.

Du reste, la plus profonde misère règne à bord de cette dernière classe d’armement ; aucun des besoins de la na vigation n’y est prévu : ni les provisions de vivres de l’équipage, ni les matériaux pour le radoub et les réparations des avaries éventuelles. Une flottille de ce genre va chaque année en course; mais elle ne quitte

la rade qu’au mois de mai, et y rentre tout entière en septembre, ou, au plus tard, en octobre, pour se mettre a l’abri du mauvais temps jusqu’à l’année suivante.

Pendant même le temps que dure la course, il n’est pas rare de voir, de six semaines en six semaines, quelques-uns de ces bâtiments rentrer, pour se ravitailler, ou prendre de nouveaux vivres et de nouvelles provisions de guerre.

Dès le moment que l’escadre tunisienne s’est réunie dans la rade, aucun bâtiment étranger à l’armement, quelle que soit la nation à laquelle il appartienne, ne peut mettre à la voile avant le départ delà flottille; et cette mesure, qui peut être de quelque utilité pour la marine du Bey, n’est souvent que trop préjudiciable aux intérêts des commerçants et des navigateurs.

Au reste, les armateurs tunisiens sont loin défaire de la course le but spécial et unique de leurs spéculations maritimes, et n’ont jamais imité, sous ce rapport, leurs voisins les Algériens, puisqu’ils ne s’y livrent qu’en cas de guerre, et à l’égard des Puissances qui leur sont hostiles, respectant scrupuleusement les bâtiments des alliés et des neutres. Ce scrupule n’avait jamais arrêté les Algériens, qui trouvaient toujours des prétextes pour faire des prises , même sur les sujets des Puissances dont ils recevaient des contributions annuelles.

Dans le courant de chaque été on voyait arriver àTunis plusieurs corsaires algériens, qui, quoique sur le territoire d’une Régence indépendante de la leur, se permettaient de commander en maîtres dans la rade, comme s’ils eussent été chez eux ; leur exigence et leur insolence étaient telles, qu’ils imposaient aux capitaines des bâtiments qui s’y trouvaient à l’ancre l’obligation d’envoyer leurs chaloupes pour les aider à faire de l’eau ; et si quelque vaisseau s’y refusait, les Algériens n’hésitaient pas à l’y forcer, en le criblant de leurs boulets, ou en montant à bord et maltraitant l’équipage d’une manière véritablement intolérable.

Les navires français eux-mêmes n’étaient pas à l’abri de ces insolentes vexations, qui cependant, il fautl’avouer, tombaient de préférence sur les marines sarde, napolitaine, toscane, génoise et même espagnole. Plusieurs capitaines ont

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été battus cruellement, et des gens de leurs équipages, enlevés par les Algériens contre toute espèce de droit, ne leur ont été rendus qu’après le payement d’une forte indemnité pour leur rançon. C’était en vain que des excès aussi criants parvenaient à la connaissance du Bey et des consuls européens; ni le Bey ni les consuls n’osaient faire la moindre démarche pour réprimer des désordres qui outrageaient à la fois et le pavillon violé et les droits du territoire de la Régence.

D’après le tableau que je viens de tracer des forces de terre et de mer que possède le Bey de Tunis il est aisé de concevoir que ce prince est bien loin d’être assez puissant pour inspirer la moindre crainte à un État quelconque de l’Europe ; et cependant, durant mon séjour à Tunis, j’ai vu la Régence oser menacer l’Espagne d’une déclaration de guerre, malgré l’infériorité si évidente de ses forces contre celles de la marine espagnole.

Il est vrai que de la manière dont on a fait jusqu’à présent la guerre aux Puissances barbaresques, celles-ci ne peuvent que gagner aux hostilités, et la perte devait toujours être considérable pour les États européens qui ont une marine marchande ; car, tandis qu’on coule bas quelque petit corsaire tunisien, dont la valeur est insignifiante, leur flottille prend ailleurs un grand nombre de navires marchands, dont la riche valeur les dédommage amplement de ces pertes.

Tant qu’on ne fera la guerre aux Barbaresques que par mer, on ne domptera jamais leur orgueil; mais si on débarquait sur leurs côtes seulement vingt mille hommes de nos troupes disciplinées, on verrait bientôt succéder à leur audace la terreur et l’humiliation; on pourrait alors leur dicter des lois, et même extirper peut-être entièrement le fléau de la piraterie (1).

Mais une entreprise de cette nature n’est guère possible qu’à la France ; Naples, la Toscane, la Sardaigne, l’Espagne elle-même, par leur faiblesse, les

(i) Ces lignes étaient écrites par le Docteur Frank longtemps avant l’expédition qui a mis Alger en notre pouvoir, expédition qu’il semblait dès lors prévoir et appeler de tous ses vœux.

Puissances du Nord, par leur position éloignée, sont forcées d’entretenir la paix avec le Bey, au moyen d’un présent qu’elles s’obligent de lui envoyer tous les trois ans ; et il serait du moins bien à désirer que ces redevances périodiques ne se composassent point d’armes , de munitions de guerre, d’artillerie, de bois de construction, et encore moins de navires construits et équipés ; car il est certain que si le Bey n’avait d’autre moyen de se procurer ces objets, qu’en les achetant à prix d’argent, sa marine se trouverait bientôt dans un dénûment qui la mettrait hors d’état de tenter la moindre opération hostile (2).

Le prince auquel on peut le plus justement reprocher de concourir à l’accroissement de la puissance tunisienne et d’encourager la rapacité des corsaires, est sans contredit le roi de Naples ; car on ne peut concevoir avec quelle résignation et quelle indolence il souffre que les pirates lui enlèvent ses vaisseaux, déciment continuellement sa marine marchande, et réduisent en esclavage un nombre considérable de ses sujets , tandis qu’il suffirait d’un seul effort de sa marine militaire, toute faible qu’elle est, pour repousser vigoureusement les vexations continuelles du Bey ; il est même difficile d’attribuer une cause vraisemblable à une pareille conduite, et rien ne peut justifier cette lâcheté ou cette nonchalance.

La marine commerciale napolitaine est tellement intimidée par l’approche du plus petit corsaire barbaresque à l’horizon, que l’équipage se hâte aussitôt de jeter son bâtiment à la côte, et de s’enfuir dans l’intérieur des terres, quels que soient les moyens qu’il ait de se défendre, et même quand sa défense paraîtrait évidemment devoir être supérieure à la force des agresseurs.

Ce qui rend les marins napolitains

(2) Il serait plus à désirer encore que les Puissances européennes osassent s’affranchir enfin de ce tribut monstrueux payé par la civilisation à la barbarie, et qu’un refus formel, appuyé de démonstrations vigoureuses, apprît enfin à l’Afrique septentrionale que le bassin de la Méditerranée cesse d’être l’apanage , et pour ainsi dire le domaine féodal, des pirates barbaresques.

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aussi pusillanimes, c’est qu’ils sonten général terrifiés par l’exemple de l’infortune de leurs compatriotes qui sont tombés dans l’esclavage, et par la difficulté du rachat, qui leur ôte tout espoir de retour dans leur patrie : cette terreur avilissante paralyse leur force physique et morale, dans" le moment même où ils devraient déployer le plus d’énergie et de courage (1).

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