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CHAPITRE XIII

Des Européens établis à Tunis ; — rapports des consuls avec le Bey; — cérémonie du baisement de mains ; — consuls ; — quartier qu’ils habitent ; — logement; — insolence des soldats turks envers les Européens.

Le désir du bonheur est de tous les sentiments celui que la nature a le mieux gravé dans le cœur de l’homme , qu’il soit civilisé ou sauvage; il le fait consister dans le repos et l’abondance , qu’il ne peut se procurer dans l’un ou l’autre état , et surtout dans le premier, que par des travaux constants et souvent périlleux. Ce désir, dépassant chez lui la plupart des bornes que prescrit la raison et la prudence, lui fait surmonter avec constance tous les obstacles; et pour parvenir au but si ardemment désiré on le voit quitter sa patrie , traverser les mers, braver les écueils, s’exposer à tous les dangers, et passer sa vie parmi des peuples dont les institutions, les

lois , les usages et les mœurs lui sont tellement étrangers, qu’ils lui paraissent barbares.

La curiosité et l’ambition d’acquérir de vastes connaissances peuvent, à la vérité, faire naître le même mouvement d’expatriation; mais celui-ci n’a-t-il pas un point de vue analogue au premier, celui de contribuer à la félicité, en servant d’aliment à ce sentiment factice qu’on a appelé amour-propre , premier mobile du désir d’acquérir soit des connaissances, soit des richesses ?

De toutes les villes de la Barbarie Tunis est celle où il y a un plus grand concours d’Européens/Son commerce et sa proximité avec les côtes méridionales de l’Europe en sont les causes principales. Il y avait autrefois quinze maisons de commerce françaises établies dans cette ville, il n’y en a plus que cinq aujourd’hui ; et j’indiquerai ailleurs les motifs de cette décadence.

En ce momentdeux négociantsanglais y sont établis; mais l’expérience prouve que le commerce de cette nation n’a jusqu’à présent jamais prospéré dans ce pays. Le plus grand nombre des Européens qui l’habitent est d’origine génoise , corse , napolitaine, romaine , etc. Us s’occupent tous de quelque branche particulière et spéciale de commerce ou de travaux industriels, dont ils trouvent l’emploi soit chez leurs compatriotes, soit chez les indigènes.

Il n’y a pas de doute que le climat de la Barbarie ne soit plus favorable aux ' Européens que celui de l’Égypte ; leur génération y prospère aussi bien que dans leur patrie; et sous ce rapport la côte barbaresque conviendrait beaucoup mieux aux Français que la vallée du Ml pour rétablissement d’une colonie.

D’un autre côté, tous ceux qui ont quelque connaissance de ce pays conviendront avec moi de la réalité de l’observation, que les Européens, en général, ne manquent guère de contracter par un long séjour dans ces contrées les vices et les qualités morales des Juifs et des Maures au milieu desquels ils passent leur vie.

On fera cependant une exception en faveur de plusieurs personnes qui habitent depuis longtemps Tunis, et surtout des Français , qui , dans quelque climat

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qu’ils soient, ne perdent que difficilement cette affabilité et cette loyauté qui les caractérisent plus particulièrement que toutes les autres nations.

L’exercice du culte catholique est absolument libre à Tunis; il ÿ a deux petites églises, desservies par des religieux italiens et espagnols.

Du reste, les Européens sont, ainsi que les Juifs , confinés ou relégués dans certains quartiers fort étroits dé la ville. Et la plupart des maisons qu’ilshabitent, à l’exception de celles des consuls et queîquesautresen pétitnombre,sont mal construites , peu commodes et d’un loyer excessivement cher ; les Européens sont forcés de se soumettre à cette nécessité, le Bey interdisant formellement aux chrétiens la faculté de se loger dans les autres quartiers de la ville, où les logements sont à bien meilleur marché.

Un Européen qui vient à Tunis pour s’y établir se trouve ainsi singulièrement embarrassé pour s’y procurer un logement; car, outre la cherté du loyer qu’exige le propriétaire, il fait payer encore au nouveau locataire les réparations déjà faites et celles qui sont à faire, pour rendre le logement habitable ; et de plus il lui fait souvent solder par avance, et en un seul payement préalable, le loyer de plusieurs des années à écheoir.

Cependant, les négociants français jouissent de l’avantage d’être logés, à assez bon compte, dans la maison même du consul, appelée le Fondouq, et dont le Bey est propriétaire. Quoique ce logement offre d’un côté quelques agréments par la réunion de plusieurs familles, il faut regretter que d’une autre part il y règne trop souvent les tracasseries et Ips jalousies qui sont propres à toutes les maisons de communauté, et surtout lorsqu’il y habite des personnes qui ne cessent d’avoir des prétentions ridicules, ou des antipathies déraisonnables.

Il est vrai que dans les réunions de cette espèce les passions prennent un degré d’incandescence intolérable; mais il paraît qu’à Tunis l’avidité de la concurrence, l’ennui de la solitude et de l’isolement en inspirent de plus violentes qu’en Europe, et que l’égoïsme, à son comble, s’y manifeste avec une telle force que la cohabitation y devient quelquefois réel*

tament mstipportàtoüe*

La France, l’Espagne, l’Angleterre, les États-Unis, la Hollande, le Danemark, la Suède et plusieurs autres États européens d’une importance secondaire, ont chacun un consul , ou un autre agent, chargé de protéger leur commerce, et résidant près le Bey de Tunis* Ces consuls et ces agents, accrédités sous divers titres, forment en apparence une espèce de corps diplomatique ; mais ce corps semble manquer de ce caractère imposant qui caractérise les vrais représentantsdes Puissances européennes (i).

Le traitement qu’ils reçoivent, réuni avec le casuel de leur place, leur forme un revenu assez considérable. Leurs fonctions sont de protéger à Tunis les commerçants de la nation dont ils sont les agents , de prendre leur défense lorsqu’ils sont lésés dans leurs intérêts, ou qu'ils ont reçu quelque insulte; ils sont, de plus, les juges naturels de toutes les contestations qui s’élèvent entre ceux de leur nation; et ils doivent porter les plaintes et les réclamations de leur compatriotes au Bey, afin de lui en demander satisfaction.

Il est encore de leur devoir d’instruire le gouvernement qu’ils représentent, de tous les faits qui peuvent intéresser le commerce dans le pays de leur résidence.

La plupart des consuls ont un chancelier ou un secrétaire qui fait une grande partie de la besogne; c’est l’un ou l’autre deces auxiliaires qui dresse les contrats, reçoit les dépositions, les déclarations , expédie les passeports, etc.

Il y a quelques années que l’Espagne et la Hollande tiennent aussi chacune à Tunis un vice-consul, qui remplaçait, en son absence, le principal agent, etle suppléait dans ses fonctions.

Les consuls ont ordinairement à leur service plusieurs gens du pays , qu’on appell z janissaires dans les Échelles du Levant, mais qu’on nomme à Tunis drogmans , quoiqu’ils ne sachent souvent qu’une seule langue et qu’ils soient absolument incapables de remplir les véri-

(i) Depuis l’époque dont le docteur Frank trace ici le tableau les consuls européens ont repris l'importance qui leur est due, et exercent à Tunis l'influence à laquelle leurs fonctions leur donnent droit de prétendre»

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tables fonctions du drogmanat. Le consul ne sort guère de chez lui sans être précédé par un de ces hommes, et cette espèce de garde d’honneur a la plus grande influence sur le respect que la population a pour les consuls.

Les maisons consulaires jouissent de l’immunité pour toutes les personnes qui y ont cherché un asile, et l’entrée en est toujours gardée par des janissaires, qui font chacun à leur tour l’oflice de portier; on reconnaît de loin les consulats par un long mât fixé sur la terrasse , et sur lequel est hissé le pavillon de leur nation.

Les consuls peuvent se présenter tous les jours, excepté le vendredi, chez le Bey, pour lui parler d’affaires; mais il les fàit souvent attendre plusieurs heures dans le pateo (1), sorte d’antichambre, où ils se trouvent confondus avec le public.

Cette humiliation n’est pas la seule qu’ils éprouvent; ils sont encore tenus de se présenter avec une double paire de souliers, dont ils quittent la première lorsqu’ils entrent dans l’appartement du Bey; puis, ils doivent lui baiser la main comme le font ses sujets et ses esclaves, et ôter leur chapeau , quoiqu’il ne soit pas d’usage dans ce pays de se découvrir la tête comme marque de respect.

11 n’existe aucune contrée dans le monde où les anciens usages soient aussi respectés qu’à Tunis; quelque ridicules qu’ils soient, quelque répugnance même que la raison éprouve à les suivre, les Maures disent : « C’est l’usage, » star la usanza ( en langue franque ), et cette phrase termine toutes les difficultés; en voici un exemple :

A l’époque des fêtes du grand et du petit Béyrâm (2) les consuls et les né-

(1) Voyez, sur le local indiqué par cette désignation, ci-dessus la note 6, page io.

(2) Le petit Béyrâm (en turk Koutcliouk Béyrâm) est une des principales fêtes de l’année musulmane : les Arabes la nomment Youm êl-Qorbân , c’est-à-dire le Jour du Sacrifice , qui se célèbre avec une grande pompe à la Mekke. Cette fête a lieu le xo du mois de dou-l-hadjeh , douzième et dernier mois de l’année lunaire musulmane. Cette solennité dure quatre jours, et le treizième jour du même mois lunaire est spécialement férié, Comme la clôture du Petit Béyrâm.

La fête du Grand Béyrâm (él* Béyrâm

godants européens vont, les uns par devoir, les autres par convenance, visiter et féliciter le Bey : ils obtiennent alors de ce prince la faveur insigne de lui baiser la main , cérémonial auquel j’ai voulu assister deux fois, afin de pouvoir en bien connaître toutes les particularités.

Je me Suis donc rendu à l’endroit désigné à cet effet, et la je trouvai groupés dans un coin du pateo tous les consuls, en grand uniforme, entourés de plusieurs Européens, qui attendaient patiemment l’heureux instant du baisement de main.

Les consuls défilèrent l’un après l'autre devant le souverain , avec les négociants de leur nation, et baisant la main présentée, à peu près comme les dévots qui à la messe vont baiser la patène, en se présentant à l’offrande, et les surpassant encore par leur air d’humilité et de componction.

Je ne pus assez m’étonner d’un acte qui me paraissait très-inconvenant, nonseulement pour les consuls eux- mêmes, mais encore plus pour les gouvernements qu’ils représentent, et qui sans doute

êl-Rebyr, est aussi appelée Iid-êl-Fettr, c’està-dire la Fête de la rupture du jeune. En effet cette solennité se célèbre le xer du mois de chaouâl , dixième mois de l’année lunaire musulmane, et sert de clôture au jeûne imposé pendant tout le mois de Ramaddân ; c’est par cette raison que le mois de chaouâl a pris chez les barbaresques le nom de chaharaftour, mot à mot le mois de la cessation du jeune.

Il est à remarquer que les deux fêtes qui portent également le nom de Béyrâm ne sont pas désignées chez les diverses sectes orthodoxes de l’islamisme d’une manière uniforme, par l’appellation de Grande (en arabe Kebyr, en turk Bouyouk) et de Petite ( Sogheyr en arabe, Koutcliouk en turk) : la pre-‘ mière épithète n’est donnée que par les Chaféytes et les Hanefites à la fêle qui, au Ier du mois de chaouâl, termine le jeûne du Ramaddân ; taudis que ce titre est réservé spécialement par les Malekites et les Hambalites, et particulièrement par les peuplades barbaresques, ainsi qu’à la Mekke, au A;/mmsoIennisé le 10 du mois de dou-l-hageh ; et par cette raison lé dernier mois de l’année musulmane a reçu en Afrique le nom de lid-él-Kebyr , c’est-à-dire la Grande-Fête . Il en résulte que pour eux le Petit Béyrâm est la fête qui fai?; la clôture du jeûne du Ramaddân,

(J. gt U >)

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ignorent cet avilissant cérémonial. On peut facilement s’imaginer combien de pareils usages doivent enorgueillir un prince naturellement fier, et diminuer aux yeux des Tunisiens l’importance et la considération des consuls européens.

Il existe dans la chancellerie du consulat de France un acte qui constate qu’en l’année 1757 le Bey, s’étant aperçu que le consul français n’était pas venu lui rendre, avec les autres consuls, à l’occasion de la fête, l’hommage du baisement de main, lui envoya l’ordre de venir s’acquitter de ce devoir, sous peine d’avoir la tête tranchée. Le consul communiqua cet insolent message au corps des négociants français, et leur demanda leur avis; ils déclarèrent à l’unanimité qu’attendu le caractère violent et despotique du Bey alors régnant, il convenait de se soumettre à ses volontés, intimées d’une manière si acerbe; mais aussitôt après la cérémonie le consul quitta Tunis, et se rendit par terre à Tripoli, d’où il donna avis à son gouvernement de ce qui s’était passé ; l’acte déposé à la chancellerie du consulat constate à la fois l’ordre émané du Bey et la protestation solennelle du consul.

Les consuls prétendent que leur conduite habituelle avec le Bey est constamment basée sur les instructions qu’ils reçoivent de leurs gouvernements; mais des motifs, dont je parlerai plus bas, me portent, au contraire, à croire qu’ils ne sont pas fâchés de maintenir ce cérémonial, à i’insu de leurs gouvernements, auxquels d’ailleurs ils ne communiquent que ce qu’ils croient convenable à leurs propres intérêts.

Lorsque la cérémonie du baisement de main est terminée, une musique turque très-bruyante se fait entendre; et pendant sa barbare exécution la fête se termine par un singulier spectacle : deux hommes , qui n’ont d’autres vêtements qu’une culottede peau, souvent fort sale, et dont la partie supérieure du corps est entièrement nue et frottée d’huile, se présentent devant le Bey, et, après une profonde salutation, luttentensemble en sa présence, jusqu’à ce que la supériorité de la force ou de l’adresse de l’un des deux soit évidemment constatée. Après ces premiers lutteurs, huit autres athlètes, dans le même costume, se présentent

successivement deux à deux, et se livrent tour à tour à ce combat gymnastique.

Ce spectacle étrange m’a paru d’autant plus intéressant que ces lutteurs tunisiens me rappelaient absolument les athlètes combattant aux jeux olympiques de l’ancienne Grèce et les gladiateurs dont les amphithéâtres de Rome faisaient leurs délices. Après s’être exercés pendant quelque temps devant l’assemblée, ils traversent la ville dans le même costume en continuant leurs combats , et tâchent de mettre à contribution les Chrétiens ou les Juifs qu’ils rencontrent.

Lorsque ces derniers font quelque résistance , les lutteurs se vengent en les embrassant étroitement, corps à corps, et en salissant ainsi leurs habits de l’huile dont ils sont enduits.

Ceux des consuls qui aspirent à la bienveillance du Bey, ou qui la possèdent, ne manquent pas de lui faire une visite de cérémonie tous les vendredis (1).

Le consul danois jouissait particulièrement de la confiance du Bey : à l’époque où j’habitais Tunis c’était lui que ce prince consultait le plus volontiers, et dont il suivait le plus ordinairement les conseils : en plus d’une occasion ce prince a reconnu l’utilité des avis de ce conseiller, dont les profondes connaissances en fait de commerce et de navigation ne pouvaient faire qu’un guide éclairé pour l’administration et la politique de la Régence. Aussi ce consul avait-il mérité auprès du Bey une faveur toute particulière, que les autres consuls s’efforcaient en vain d’obtenir.

Puisque l’ordre établi exige que les ccnsuls traitent directement avec le Bey sur les difficultés ou- les différends que le commerce et la navigation peuvent faire naître, ils doivent sans aucun doute tâcher de se concilier la bienveillance de ce prince; mais il serait à désirer qu’ils

(i) On sait que le vendredi est le jour férié des Musulmans , pour lesquels ce jour est ce qu’est le dimanche pour les Chrétiens et le samedi pour les Juifs : c’est le vendredi de chaque semaine qu’ils se rassemblent dans leurs mosquées ; et c’est par celte raison qu’ils ont donné à ce jour le nom de youm-éldjemaah, c’est-à-dire jour d'assemblée.

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n’oubliassent pas leur dignité , en cette occasion , surtout lorsqu’il s’agit des intérêts ou de l’honneur des nations qu’ils sont chargés de représenter; mais aussi il conviendrait que lorsqu’il s’élève quelque difficulté entre le Bey et un consul celui-ci fût puissamment soutenu par son gouvernement, et surtout qu’il ne pût être renvoyé par le Bey sans autre prétextequeceluidesamauvaisehumeur.

Pendant mon séjour à Tunis le Bey a expulsé le consul des États-Unis , sans lui manifester d’autres motifs que celui de sa volonté ; or, la place de consul étant à la fois honorable et lucrative, et peu pénible à remplir, tous ceux qui ont le bonlieur d’y être parvenus songent surtout à ne pas la perdre, c’est-à-dire à ne pas déplaire au Bey ; il résulte de là que dans les discussions qui s’élèvent entre lui et un gouvernement le consul agittrop souvent avecmollesse, ou même sacrifie les intérêts de sa nation pour ne pas tomber en défaveur auprès du prince.

Mais il ne s’agit pas seulement de faire sa cour au Bey , il faut nécessairement la faire encore à son ministre , et avoir pour celui-ci des complaisances sans cesse exigées. S’agit-il de raccommoder un fusil, une montre dérangée, ou de quelque autre objet aussi minime appartenant au ministre ou aux gens de sa maison, c’est toujours au consul qu’on s’adresse, et il ne serait pas convenable à celui-ci de réclamer le montant de la dépense. Si les consuls ne sont pas en faveur chez le ministre , ils sont assurés de ne pas obtenir celle du Bey ; d’où il résulte qu’il faut courtiser le premier pour être bien avec le second.

Au reste, la considération dont jouissent les consuls à Tunis est généralement relative au rôle que joue la puissance qu’ils représentent : on y est persuadé que la France et l’Angleterre méritent des égards particuliers; mais ces égards sont bien moindres envers les autres puissances qui ont des consuls à Tunis. Cependant, quoique les consuls soient les seuls Européens pour lesquels ces égards soient plus ou moins observés, ils ne sont pas toujours à l’abri de toute insulte, et je puis en citer quelques exemples.

Dernièrement un consul venant du

Bardo futassailli par trois soldats turks, qui lui demandèrent sa bourse en plein jour, et il fut contraint de se laisser ainsi voler, sans qu’aucune recherche ait été ensuitefaitepour reconnaître et punir les voleurs.

Le frère du consul danois, âgé d’environ douze ans, se promenait sur le bord de la mer, lorsqu’il. fut attaqué par d’autres soldats turks, qui lui firent subir les plus odieux outrages; et cet attentat ne fut pas plus puni que le premier.

La nation française est dans ce moment la plus respectée à Tunis, c’est-àdire qu’elle y essuie moins d’avanies que les autres, et que si un Français vient à être insulté , le Bey ou son lieutenant , él-Deweletly , ne manquent pas de faire paraître leur mécontentement et de manifester la résolution de faire châtier les coupables ; mais rarement cette promesse,, toute d’apparat, reçoit son exécution.

Quoi qu’il en soit ,ren avouant que de tous lesBarbaresques les Tunisiens sont, en général, les plus doux et les plus humains, on doit convenir néanmoins que les Européens sont souvent exposés à recevoir des insultes, lorsque par état ils sont obligés de parcourir la ville ; et la rencontre des nombreux individus de différentes nations qui y habitent, ou d’une soldatesque insolente et indisciplinée, exposeà chaque instantles étrangers à en venir aux prises avec quelque agresseur imprévu , s’ils ne mettent en usage dans ces occasions la modération que dicte la prudence.

Plusieurs faits qui sont arrivés pendant mon séjour à Tunis viendront à l’appui de ce que j’annonce.

Un capitaine français ayant été frappe par un officier de la garnison turke de la Goulette, le consul de France porta ses plaintes au Bey, qui l’assura que le Turk serait puni sévèrement ; mais le coupable en fut néanmoins quitte pour quelques jours de prison.

Un autre officier de la marine française ayant été assailli et volé par trois soldats turks, le consul adressa également ses plaintes*aux autorités tunisiennes. On l’assura que les voleurs avaient reçu une forte bastonnade ; mais la restitution du vol ne put être obtenue.

Peu de semaines avant mon départ de

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Tunis, un perruquier français et sa femme, enceinte de huit mois, furent insultés et battus par trois Maures, auxquels se joignit un groupe de la plus vile populace; et ils furent si indignement traités, qu’ils furent forcés de garder le lit pendant plus de dix jours : sur les représentations du consul , on répandit le bruit que les agresseurs avaient été condamnés à cinq cents coups de bastonnade et à six ans de galères ; mais rien ne constata la réalité de ce châti ment , si justement mérité.

Moi-même, j’ai été également exposé plusieurs fois à de pareilles insultes; mais je m’en suis toujours tiré sain et sauf, en parlant aux agresseurs avec fermeté, et en -faisant bonne contenance, surtout en faisant valoir le titre de mes fonctions auprès du Bey ; car les Maures et même les Turks rabattent beaucoup de leur insolence lorsqu’ils trouvent des hommes qui ont plus de courage qu’eux, surtout lorsqu’ils peuvent craindre que leur délit ne soit porté aux oreilles du prince, et ne leur attire une punition grave.

Pour obvier à de tels inconvénients, je pense que le gouvernement français devrait exiger que l’hommaqui a insulté ou frappé un Français fût remis entre les mains de notre consul , pour être châtié par ses ordres, ou du moins qu’il subît, par jugement des autorités tunisiennes, une punition publique et exemplaire, qui pût prouver d’une manière incontestable à chaque habitant la ferme volonté du prince de ne jamais laisser impunie toute infraction aux égards qui sont dus à une puissance voisine et alliée.

Mais tout me porte à croire que la mollesse avec laquelle agissent en général les consuls dans de semblables occasions vient de ce qu’ils aiment souvent mieux assurer leur tranquillité en employant les voies d’une faible représentation, que remplir dignement leurs devoirs.

Toutefois M. Devoize, qui a occupé la place importante de consul français à Tunis, et qui a été employé dans les mêmes fonctions depuis trente années en plusieurs Échelles du Levant, ne mérite pas ce reproche, quoiqu’on lui adresse ordinairement celui d’être devenu plus Oriental et plus Africain que Français.

Je passerai sous silence d’autres observations; seulement je crois utile de remarquer, comme un fait particulier à Tunis, qu’aucune femme, de quelque nation qu’elle soit , ne peut y débarquer sans une permission expresse du Bey.

Cette mesure, qui influe puissamment sur le bon ordre et la moralité des habitants, soit indigènes, soit européens, n’est pas sans inconvénients, d'autant plus que le Bey est très-rigoureux sur ce point, et refuse souvent l’autorisation demandée. Cependant, lorsque les consuls français et anglais demandent une permission d’entrée pour une femme de leur nation, ils l’obtiennent assez facilement; mais il n’en est pas de même à l’égard des autres consuls.

Cependant il est arrivé que deux Françaises, dont l’une venait rejoindre son père, l’autre son mari, furent forcées de rester à bord par l’absence momentanée du consul , la première pendant une semaine, la seconde pendant trente-cinq jours.

La France est intéressée , plus que toute autre Puissance , à avoir des consuls qui possèdent des connaissances exactes sur ce qui concerne la Barbarie , et qui soient suffisamment instruits dans la science de la statistique pour fournir des renseignements utiles sur la géographie ancienne et moderne de ces contrées, sur l’histoire naturelle, le gouvernement et le commerce du pays, dont on n’a eu jusqu’à présent que des notions très-confuses; les facilités et les avantages que lui procurerait un emploi permanent, et la considération qui y est attachée, les mettraient en état d’envoyer tous les ans un mémoire détaillé et raisonné, relatif aux sciences ci-dessus mentionnées; et le gouvernement serait en droit d’exiger ce travail en sus de leurs fonctions officielles.

Il serait peut-être encore utile que le gouvernement envoyât de temps en temps incognito en Barbarie des agents d’une probité reconnue, dont la mission spécialiserait d’éclairer la conduite des consuls, pour lui en rendre compte :

je pense qu on obvierait par cette mesure à beaucoup d’inconvénients ou d’abus ; car l’expérience a prouvé que plus un homme a de pouvoir, plus il est tenté d’en abuser.

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