CHAPITRE XIV
Juifs de Tunis ; — femmes juives ; — leurs costumes , leurs mœurs; — courtiers; — colporteurs, marchands ambulants; — ordonnance du Bey à leur sujet. — Rabbins; — leur sévérité ; — leurs enquêtes morales ;
— usuriérs juifs ; — conditions des prêts;
— écritures des Juifs de Tunis.
Les Juifs sont plus nombreux à Tunis que dans les autres villes de la Barbarie : leur nombre n’est pas positivement déterminé; on assure même qu’il est impossible de le connaître, et qu’il est de leur intérêt de le cacher au gouvernement tunisien. Si cependant on consulte l’opinion publique à ce sujet, si on fait un calcul approximatif, d’après Pextension du quartier qu’ils habitent et leur entassement prodigieux dans les maisons dont ce quartier se compose, je crois pouvoir penser qu’il n’y aurait pas d’exagération à présumer qu’il y en a plqs de vingt mille qui y ont fixé leur résidence habituelle.
Cette race d’hommes est là ce qu’elle est partout, remplie de superstition, de ruse, de méchanceté et de haine pour quiconque n’est pas leur coréligionnaire.
Quelques-uns s’occupent des arts mécaniques; mais la plus grande partie se livre a quelque branche particulière de commerce. Ils ont acheté du Bey le privilège exclusif de faire celui de la pelleterie et celui de la cire, commerces qui sont l’un et l’autre très-lucratifs. Ils payent aussi une somme très-considérable pour le privilège de distiller les eaux-de-vie, qu’ils ne peuvent cependant vendre qu’à ceux de leur nation. Mais, quoiqu’il leur soit sévèrement interdit d’en débiter aux Maures et aux Turks, iis trouvent habituellement le moyen d’éluder cette prescription, par des ventes clandestines, qui forment la plus grande partie du gain de leur fabrication.
Beaucoup d’entre eux font des opérations très-actives, en tout genre de négoce, avec Livourne et Mars ille, et l’on peut assurer qu’une grande partie du commerce de ces deux places avec Tunis estaujourd’hui entreleurs mains; lesEuropéens même n’en peuvent faire aucun dans la Regence sans avoir à leur service plusieurs sentais, ou courtiers juifs,
qui sont les intermédiaires obligés de toutes leurs transactions avec les Maures. Ce sont ces courtiers qui achètent ; ce sont eux qui vendent; c’est par leurs mains que l’argent est transmis des acquéreurs aux vendeurs : toutes ces opérations leur valent le demi pour cent de la part de l’un et de l’autre côté ; ce qui leur produit en totalité une remise d’un pour cent pour leur courtage.
Les Juifs sont les seuls des sujets de la Régence qui payent au Bey une imposition personnelle; cependant, quoique cette redevance ait pour prétexte le but d’assurer leur sécurité, rien n’est plus commun que de les voir outrager et même frapper par les Maures; ils reçoivent même les mauvais traitements ou les coups avec une résignation vraiment étonnante : mais aussi si jamais und’eux osait en riposter à ses aggresseurs , il risquerait infailliblement d’être compromis dans un procès sérieux, qui ne pourrait s’arranger que par le sacrifice d’une forte somme d’argent; et souvent ces insultes n’ont pas d’autre but que cette extorsion abusive et tyrannique.
Quelques-uns parmi les Juifs s’habillent à l’européenne; et ce costume est plusparticulièrementadopté par ceux qui sont originaires de Livourne; d’autres adoptent les vêtements orientaux , portant le bonnet et le châle gris ou bleu ; car cette couleur leur est imposée, afin qu’ils ne puissent pas être confondus avec les musulmans, dont leur costume ne diffère pas d’ailleurs.
Maigr e les humiliations qu’ils essuyent et l’état d’avilissement auquel ils sont réduits, ils peuvent cependant monter des chevaux et des mulets, ce qui leur est défendu en Égypte et dans la plupart des autres contrées soumises aux musulmans.
Les femmes juives ont assez généralement adopté le costume du pays ; mais ce qui les distingue des femmes maures, c’est qu’elles n’ont que la moitié de la figure couverte par un crêpe noir, tandis que les femmes des Maures se voilent le visage entièrement. J’en ai vu un assez grand nombre qui étaient belles et bien faites, surtout parmi celles que pare encore la jeunesse ; mais la nature grossière et la forme désagréable de leur habillement les empêche de faire valoir ces
avantages ; et leur défaut de soin pour soutenir leur gorge, qui est communément fort volumineuse, leur fait perdre bientôt toute espèce de charme. Elles ne se montrent pas trop difficiles à se prêter aux aventures galantes; mais elles apportent les plus grands soins pour cacher leurs intrigues amoureuses ; car si leur mari ou le rabbin de la synagogue en avait connaissance, elles courraient le risque d’être châtiées sévèrement, ou même répudiées.
Il n’est pas difficile à un Juif de répudier sajfemme, pour peu qu’il puisse alléguer une cause raisonnable pour motiver ce divorce ; et plusieurs, sans avoir recours à cet acte légal , prennent une seconde femme, leur loi autorisant la polygamie ainsi que la loi musulmane.
Un assez grand nombre de Juifs et de Juives parcourent la ville en colportant des marchandises que ces marchands ambulants offrent à acheter dans les maisons et les harems; et il est à remarquer que les femmes mauresques ne croient pas être obligées de se voiler devant un Juif, qu’elles ne regardent que comme de vils animaux, et qu’elles sont loin de croire appartenir à l’espèce humaine.
Comme il est arrivé plusieurs fois que des Juifs et des Juives ont été assassinés dans des maisons, pour s’approprier leurs marchandises, le Bey a ordonné qu’à l’avenir les colporteurs de l’un ou de l'autre sexe iraient tou jours deux à deux, et que l’un d’eux serait obligé de rester devant la porte de la maison pendant que son compagnon y entrerait avec ses marchandises. Depuis cette ordonnance, aussi simple que sage, aucun Juif n’a été la victime de l’avidité et de la perfidie des spoliateurs meurtriers.
Les rabbins jouissent d’une autorité très-étendue sur leurs coreligionnaires; ils veillent non-seulement sur la stricte observance du culte mosaïque, mais aussi sur la conduite morale des particuliers de l’un et l’autre sexe.
Peu de temps après mon arrrivée à Tunis, la Régence fut affligée d’une grande sécheresse, fléau qui est une des calamités les plus dommageables et les plus redoutées dans ce pays. Les rabbins ordonnèrent deux jours de jeûne rigoureux par semaine , et des prières solennelles pour obtenir du ciel la faveur
d’une pluie abondante ; malgré ces actes de pénitence et ces supplications ferventes, la sécheresse continua à désoler le pays. Les rabbins se persuadèrent alors que les péchés des impies, et surtout l’impudicité des femmes répudiées ou veuves , devaient être la seule cause du courroux céleste ; en conséquence ils firent dans toutes les familles juives des recherches scrupuleuses, à la suite desquelles ils découvrirent qu’un assez grand nombre de ces femmes délaissées, ou condamnées au célibat parla mort de leurs maris , avaient un commerce illicite avec des débauchés , ou même étaient devenues enceintes par suite de ce commerce criminel : les pécheresses furent châtiées sévèrement ; mais cette punition exemplaire n’empêcha pas que de nouvelles recherches n’en fissent découvrir encore un assez grand nombre , parmi lesquelles on en reconnut beaucoup de relapses, dont le châtiment précédemment subi n’avait pu amender la conduite.
Tout Juif convaincu d’avoir mangé à la table d’un Chrétien ou d’un Maure est fortement réprimandé par le rabbin, en pleine assemblée de la synagogue , et s’il vient à récidiver, il est déclaré déchu de ses droits civils et religieux dans la communauté israélite; son témoignage n’est plus admis; il est frappé d’anathème, déclaré infâme, et en conséquence déshonoré dans l’esprit de tous ceux qui composent sa nation.
Les rabbins ne dédaignent même pas de s’occuper du règlement des habillements ; et ils cherchent à réprimer le goût des jeunes filles pour l’élegance du costume, les bijoux , les parures et pour les modes du jour. Je croirai volontiers qu’il est très-probable que cette grande autorité des rabbins a dû exercer beaucoup d’influence sur la conservation et la propagation dans ces contrées de la secte mosaïque, qui sans cela aurait peut-être éprouvé des alterations et des changements aussi sensibles que toutes les autres sectes religieuses dont l’Orient a vu les révolutions et l’extinction successive.
Cependant , si la sévérité des rabbins s’exerce sur les infractions du sixième et du neuvième commandement du Décalogue, leur rigidité se relâche singulièrement sur le reste de la conduite
TUNIS
morale, de leurs ouailles, et principalement sur* les diverses tromperies dont les Juifs ne se font aucun scrupule d’user dans le commerce avec les Chrétiens, et même avec les Maures, auxquels on peut dire qu’ils semblent vouloir disputer le monopole des fourberies et le privilège delà mauvaise foi.
Les rabbins sont les premiers à aider les membres de la synagogue dans toutes les manœuvres mensongères qu’ils emploient journellement, soit pour frauder les droits de la douane par de fausses déclarations, soit pour éluder ceux du fisc dans le payement de la redevance du kharadj, à laquelle les membres de la corporation judaïque sont soumis, espèce de capitation ou d’impôt personnel qui frappe également tous les individus de cette caste, de tout sexe, de tout âge, depuis le vieillard décrépit jusqu’à l’enfant à la mamelle.
La principale cause de l’ignorance où le gouvernement lui-même est sur le nombre réel des Juifs habitant Tunis vient des fausses déclarations que font à ce sujet les chefs de la synagogue, donnant ainsi à leurs co-religionnaires les premiers exemples de duplicité et de fraude.
Ils tolèrent d’ailleurs l’usure la plus révoltante, et qui estdésapprouvée par les Maures eux-mêmes ; beaucoupde Juifs ne vivent que des produits de ce trafic infâme de leur capital , et la seule chose dont ils s’occupent, c’est du soin de ne placer leur argent que d’une manière sûre , et entre les mains de débiteurs incontestablement solvables.
Dès qu’ils sont assurés de ce premier point essentiel , ils mettent tous leurs soins à garantir le recouvrement de leur capital et de leurs intérêts par les stipulations les plus rigoureuses , qu’ils s’efforcent de rendre aussi lucratives pour le créancier qu’oppressives et spoliatrices pour le débiteur.
Lorsque des emprunteurs n’ont aucun crédit, ou même n’ont qu’un crédit incertain , ils ont beau avoir besoin de quelque somme , ils ne la trouvent pas chez les Juifs, ou, s’ils réussissent à l’obtenir, ce n’est qu’en consentant à se soumettre aux quatre conditions suivantes :
1° De donner pour gage et nantisse- 7 e Livraison. (Tunis.)
ment quelque effet précieux et portatif, eornme bijoux, diamants , perles , or ouvré ou en lingots, etc., sur lesquels le prêteur ne donne jamais que moitié ou tout au plus deux tiers de la valeur intrinsèque ;
2° De payer d’intérêts par mois un , et même souvent deux, pour cent de la somme dont le prêt est stipulé, lesdits intérêts payables mensuellement et à jour fixe;
3° De défalquer d’avance sur la somme prêtée le montant des intérêts de la première année ;
4° Enfin , d’abandonner à l’usurier le gage entier, sans aucun dédommagement, si le débiteur se trouve dans l’impossibilité de lui solder un terme des intérêts à leur échéance. Dans ce dernier cas il! n’est même fait aucune défalcation des intérêts payés aux différents termes précédents.
Ces prêts usuraires ne peuvent manquer d'absorber ainsi , dès la première année , le huitième au moins ou même le quart de la somme prêtée; chaque année porte le même préjudice à l’emprunteur ; et pour peu que celui-ci tarde à retirer son gage, il risque de le perdre entièrement, soit par les intérêts monstrueux qu’il est obligé de payer, soit par le défaut de payement d’un seul terme de ces intérêts. Il ne doit, dans ce dernier cas, espérer d’obtenir de son créancier ni la moindre faveur ni le moindre délai.
Mais il ne faut pas croire que cet infâme monopole se limite simplement à la nation juive: on accuse, à tort ou à raison , des Européens , qui se disent chrétiens , de s’y livrer à Tunis avec autant d’empressement que les enfants d’Israël.
Ceux-ci, au reste, sont loin d’être découragés par la concurrence , soit des Européens , soit des Maures , dans toute espèce de commerce et de trafic, bien sûrs de l’emporter sur leurs concurrents , par leur habitude des affaires , leurs ruses financières, et surtout leur activité véritablement admirable.
On ne peut en effet faire un pas dans Tunis sans rencontrer sur son passage des Juifs et des Juives, courant d’un bout à l’autre de la ville, aux divers endroits où leurs intérêts commerciaux les appellent : on les trouve partout, se glis-
L’UNIVERS
santdans la foule, heurtant les passants, au hasard d’encourir les plus mauvais traitements , et à leur marche acpélérée, essoufflée, haletante, à leur air effaré, on croirait qu’ils arrivent à l’instant des quatre coins du globe terrestre , alléchés par l’odeur d’un gain à faire et d’une opération fructueuse à exploiter.
On les reconnaît aisément, les hommes à leurs vêtements d’une couleur sombre , à leur vaste bonnet évasé par le haut, le turban musulman leur étant interdit; les femmes, à la manière particulière dont elles sont voilées, soit, comme je l’ai déjà dit, par un morceau de crêpe noir leur couvrant seulement la moitié de la figure, soit par un mouchoir tendu transversalement d’une oreille à l’autre, qui, passant sur la bouche et le menton, ne cache que la partie inférieure de leur visage.
On les reconnaît surtout, dans tous les endroits où il y a des réunions commerciales, non-seulement à leur allure turbulente et empressée, et à leur physionomie, qui à Tunis, comme partout ailleurs , a conservé son type originel , mais encore à leurs voix glapissantes et criardes, à leur timbre nasiilard, au détestable patois qu’ils emploient entre eux, si différent des idiomes arabes et de toute autre langue usitée soit en Afrique , soit en Europe.
En effet, le langage habituel des Juifs de Tunis, dans leurs rapports avec les Européens, est le jargon informe que l’on désigne par le nom de langue franque , et qui se parle dans toutes les Echelles du Levant; mais entre eux ils ne se servent que d’un patois judaïque , ou hébreu corrompu. La langue franque est seulement parlée, et n’est presque jamais employée par les Juifs dans leur correspondance écrite : l’idiome qu’ils écrivent dans leurs lettres missives est cet hébreu corrompu dont je viens de parler, ou un mauvais arabe, mêlé non-seulement de mots hébreux , mais encore de ceux des langues de toutes les nations qui bordent la Méditerranée.
Je ne dois pas oublier d’ajouter ici une observation digne de remarque; c’est que, soit que les Juifs emploient, en écrivant leur correspondance, leur patois hébreu corrompu, soit qu’ils se servent
du dialecte arabe vulgaire , qui est leur langage habituel, il leur est strictement interdit de se servir des caractères arabes , réservés par l’usage aux seuls Musulmans; quoique cette interdiction ne soitbasée suraucune prescription légale, elle s’est pourtant établie également dans toutes les contrées barbaresques, où elle a acquis force de loi.
Les Juifs de Tunis doivent donc se servir uniquement, pour écrire nonseulement leur langue , mais encore l’arabe , de caractères hébréo-rabbiniques qui leur sont particuliers, ainsi qu’à leurs co-religionnaires d’Alger et de Tripoli , mais qui sont très-différents des lettres rabbiniques connues et en usage chez les Juifs des autres contrées, soit européennes , soit asiatiques : comme cet alphabet n’a jusqu’à présent été publié par aucun voyageur, le lecteur me saura peut-être quelque gré de le lui faire connaître.