CHAPITRE II
Tunis et Carthage sous les empereurs romains ;
— rétablissement de Tunis à diverses époques ; — révolte du Berbère Takfarmas;
— les empereurs Gordiens ; — christianisme; — saint Cyprien ; — invasions des Francs ; — dissensions religieuses ; — Donalistes.
Mais si le voisinage de Carthage et de 7'unis fut fatal à cette dernière ville, et lui fit suivre toutes les phases des catastrophes que la fortune imposa à la première dans ses vicissitudes ennemies, cette proximité l’associa en même temps
sdl, espérant ainsi contenir par la reconnaissance les desseins ambitieux qu’il soupçonnait à son neveu et faire naître l’affection entre ce prince et ses deux cousins.
Il n’en fut pas ainsi ; à peine Micipsa futil mort, que Jugurtha fit périr Hiempsàl, qu’il dépouilla, et attaqua vivement Adherhal, dont il prétendait aussi saisir la part d’héritage. Adherhal avait réclamé le secours des Romains, qui envoyèrent successivement Ce cilius Metellus et Marius pour combattre l’usurpateur. Jugurtha fut défait , et chercha vainement un asyle dans toutes les villes de l’Afrique septentrionale ; repoussé partout, il se réfugia auprès de son beau-père, Bocchus, roi d’une portion de la Mauritanie; mais celui-ci livra aux Romains son gendre, qui fut emmené à Rome et jeté dans une prison, où l’on dit qu’il mourut de faim, l’an 106 avant notre ère.
(3) Juba 1er du nom avait succédé à son père Hiempsàl ; dans la guerre entre Pompée et J. Cæsar , il s’était attaché au parti de Pompée, et l’avait aidé de ses troupes : Cæsar , après la mort de son rival , revint punir Juba 7er de son alliance contre lui. Juba 7e1’, dont les troupes furent taillées en pièces , ne put survivre à sa défaite, et se fit donner la mort par Petreius , l’an 42 avant notre ère.
Son fils Juba IIe du nom avait été amené à Rome pour orner le triomphe de Cæsar ; il fut élevé à la cour dé Auguste , qui lui fit épouser Cléopatre-Sèlénè , fille de la fameuse Cléopâtre et de Marc-Antoine , et lui donna le royaume des deux Mauritanies et de la Gélulie. Juba II mourut l’an 24 avant notre ère; et, après sa mort, ses États, dont Tunis faisait partie , furent réunis aux provinces romaines.
TUNIS
àux retours de fortune qui , à diverses époques, devinrent favorables à la ca-' pitale du territoire carthaginois.
Ainsi , à la fin de la troisième guerre Punique Tunis avait été ruinée avec Carthage par le second Scipion (1 ) ; puis, quelques années avant l’ère chrétienne, lorsque Auguste envoya une population de cinq mille hommes d’ans la métropole africaine, pour la faire sortir desesruines et la coloniser, Tunis partagea les bienfaits de la munificence impériale ; comme aussi elle vit ses murs se relever, lorsque Hadrien rétablissait, vers l’an 125 de notre ère, une partie de ceux de Carthage, à laquelle il donnait le nom de Hadrianopolis, et qu’il destinait à contenir les esprits turbulents des peuplades de ces contrées, de tout temps portés aux séditions et aux révoltes.
En effet dès l’an 17 de notre ère un naturel du pays, c’est-à-dire un Berbère, nommé Takf armas, avait excité en Afrique une grande sédition, qui s’était étendue sur presque toute la côte septentrionale de cette contrée, et qui ne put être apaisée par Camillus qu’après une guerre de sept années et la mort du chef des rebelles.
Depuis cette sédition , qui avait manqué d’enlever toutes les provinces africaines à l’autorité impériale, les Romains avaient eu encore à comprimer plusieurs autres soulèvements partiels, sans cesse renaissants parmi les tribus berbères.
Sous les empereurs romains du troisième siècle de notre ère, Carthage, qui liait toujours ses destinées à celles de Tunis, lui fit partager sa renaissance à la prospérité, dont elle commençait à jouir de nouveau à cette époque.
En effet l’antique métropole africaine paraît avoir alors repris assez de splendeur pour mériter d’être la résidence de deux empereurs : les deux Gordiens ( le père et le fils ) y furent élevés à l’empire, l’an 237 de l’ère chrétienne, parles légions qui tenaient garnison en Afrique (2) ; c’est dans cette ville que les
(1) L’an 146 avant l’ère chrétienne.
(2) Marc-Antoine Gordien, surnommé X Africain, était né à Rome, l’an de notre ère ; nommé consul l’an a3 r , il fut envoyé l’année suivante comme proconsul en Afrique: les cruautés de l’empereur Maximin etlesexac-
deux empereurs reçurent les lettres d’assentiment du sénat de Rome, et qu’ils passèrent le peu de jours que dura leur règne éphémère; c’est là aussi qu’ils furent l’un et l’autre détrônés par Capellianus , général des troupes restées fidèles au parti de Maximin , l’an 238 de notre ère.
C’est également à Carthage que Sabinianus, mécontent de voir le trône impérial occupé par le troisième Gordien , fils du consul Junius Balbus , et petit-fils par sa mère de l’empereur précédent, fit éclater contre lui , l’an 240 de notre ère, une révolte, qui fut presque aussitôt étouffée par le gouverneur Me la Mauritanie (3).
A cette époque le christianisme s’était déjà tellement répandu sur les côtes septentrionales de l’Afrique, qu’un évêché avait été établi à Carthage; et l'an 248 de l’ère chrétienne cette Église avait eu pour évêque l’illustre saint Cyprien , qui y fut martyrisé, l’an 258.
Les populations mêlées des descendants des Africains indigènes et des anciens Phéniciens , puis des Grecs et des Romains, dont les invasions successives avaient couvert les rivages de l’Afrique septentrionale, en repoussant dans l’intérieur du territoire les Berbères, les Numides , et les autres tribus africaines, se virent accrues à cette époque par une nouvelle colonie, bien étrangère à ces pays.
tions de ses intendants ayant fait révolter cette province , Gordien , âgé de quatrevingts ans fut proclamé empereur par les légions, Tan 2^7 de l’ère chrétienne : il associa son fils à la dignité d’empereur ; mais le règne de ces deux princes ne fut que d’environ six semaines : attaqué par Capellianus , gouverneur de Mauritanie , attaché au parti de Maximin, Gordien fils périt dans une bataille , et son père s’étrangla lui-mème de désespoir.
(3) M. A. Gordien , surnommé le Pieux , petit-fils de Gordien l'ancien et neveu de Gordien le jeune , fut nommé César à l’âge de douze ans : à seize ans il fut proclamé empereur, l’an 24 1 de notre ère; son règne ne fut que de quatre années environ ; et l’an 244 il fut assassiné par Philippe, préfet du prétoire, lorsqu’il venait de remporter une double victoire sur les hordes des Goths et sur l’armée de Sapor , roi de Perse.
L’UNIVERS-
En effet, les historiens nous apprennent que vers l’an 260 de notre ère une forte colonne de Francs, sortis des forêts de la Germanie, traversait les Gaules, les Pyrénées, s’embarquait à Tarragone , après l’avoir saccagée, et venait sejetersur les côtesd’ Afrique, où elle fondait plusieurs établissements.
Cette invasion des Francs n’est pas la seule dont l’Afrique ait eu à souffrir de la part du même peuple; s’il faut en croire ces mêmes historiens, un autre corps de Francs, que l’empereur Probas avait transportés près du Pont-Euxin, s’y embarquèrent, l’an 277 de notre ère, et purent, par le détroit de Cadix, regagner l’embouchure du Rhin, après avoir traversé dans toute sa longueur la mer Méditerranée, et pillé en route les côtes de la Grèce, de la Sicile, et surtout celles de la Libye, exposées alors à d’autres dévastations , par les excursions des barbares indigènes sortis des gorges de l’Atlas.
Les troubles qui agitaient alors l’Empire romain ne permettaient pas aux empereurs de défendre contre ces diverses agressions leurs domaines africains; et peu d’années après (1) cette malheureuse contrée vit ses provinces intérieures en proie à la fois à tous les fléaux qu’enfantent les dissensions intestines, les révoltes sanglantes et les attaques réciproques des différents partis, ameutant successivement l’unecontre l’autre les races hétérogènes dont se composait la population de ces contrées.
Bientôt les désordres devinrent tels, que pour y mettre un terme l’empereur Maximien-Galère fut obligé, l’an 301, de passer lui-même en Afrique.
Mais à cette déplorable époque les Chrétiens d’Afrique semblaient vouloir, par les dissensions d’Église à Église et les disputes violentes entre les divers sectaires, ajouter encore aux fléaux qui désolaient leur malheureuse patrie : à peine échappés aux persécutions dont les avaient accablés les empereurs romains, ils se persécutaient mutuellement eux-mêmes. L’an 306 de notre ère , Mensuris , évêque de Carthage, était violemment arraché de son siège épiscopal, et remplacé par Cécilien ; celui-ci à son tour
(t) Vm. s 86 de î’ère chrétienne,
était chassé, et forcé de céder l’épiscopat à Majorien.
Né de ces violences , le schisme des donatistes s’élevait au sein des Églises africaines , et s’y signalait par les fureurs réciproques des orthodoxes et des schismatiques.
Carthage avait alors deux évêques à la fois, Cécilien et Majorien, nommés, le premier par les orthodoxes, le second par les schismatiques; après des excès de tout genre, les deux partis, ne pouvant s’accorder, en appelèrent , l’an 314, à l’empereur Constantin , à peine devenu chrétien. Le proconsul d’Afrique Ælianus, que le prince avait chargé de pacifier les esprits, ne fut pas plus écouté qu’un concile provincial assemblé par i’ordre impérial, et les désordres, entretenus par les haines religieuses , troublèrent encore l’Afrique pendant de longues années , dont chacune était signalée à Carthage et à Tunis par de nouvelles scènes de guerre intestine et de meurtres.