‹ Histoire de TunisChapitre 54 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Prise de Tunis et de Carthage ; — victoire des Musulmans à Bizerte; — révolte des Berbères; — Damydh; — gouverneurs envoyés parles khalyfes; — leur indépendance ; — conquête de l’Espagne ; — descentes et établissement en Sicile; — nouvelles révoltes ; — gouverneurs particuliers de Tunis.

Ces différents gouverneurs ne cessèrent de s’occuper à étendre en Afrique

(i) Moaouyah-ben-Abou-Sofyan.

l’empire de l’islamisme, et les règnes des khalyfes successeurs de Moaouyah 7er, c’est-à-dire Yezyd Ier (2), Moaouyah IIe du nom (3) , et Merouân Ier (4) , furent presque toujours signalés par une nouvelle extension donnée à l’islamisme dans les parties occidentales de cette vaste contrée.

Sous le règne du khalyfe Abd-êl - Melek-ben-Merouân (5), l’an 69 de l’hégire ( 689 de notre ère) , sous la conduite d’un de ces gouverneurs, nommé Hassan - ben - Noumân , les Musul mans , après avoir pris Tunis , qui ne put se défendre, avaient enlevé la ville de Carthage , et les Grecs qui l’habitaient, abandonnant la ville conquise, étaient allés chercher un asile en Sicile et en Espagne.

Ceux qui étaient restés en Afrique se cantonnèrent à Safat-Kousrah et à Bizerte, où ils ne tardèrent pas à être poursuivis par les Musulmans et battus de nouveau. Ces Grecs étaient les seuls restes des milices impériales en Afrique, et un bien petit nombre put échapper au cimeterre des Musulmans. Pendant qu’ils éprouvaient cet échec décisif, celles des tribus berbères qui étaient

(2) Yezyd, fils de Moaouyah Ier du nom, succéda à son père, l’an 60 de l’hégire (680 de notre ère ) ; il régna seulement quatre ans , jusqu’à l’an 64 de l’hégire (634 de notre ère).

(3) Moaouyah IIe du nom était fils de Yezid 1er du nom et petit - fils de Moaouyah Ier. Ce prince, appelé au trône par le droit d’hérédité après la mort de son père, hésita d’abord à accepter l’autorité souveraine ; puis après l’avoir exercée pendant six semaines seulement , se sentant trop faible pour diriger les rênes du gouvernement, il abdiqua, et se renferma dans une retraite, où il mourut la même année.

(4) Merouân Jet, surnommé Ben-êl-Rahem, succéda à Moaouyah II aussitôt après l’abdication de celui-ci, l’an 64 de l’hégire ( 684 de lere chrétienne) , mais son règne ne fut que de dix mois , et il périt empoisonné, l’an 65 de l’hégire (684 de notre ère).

(5) Âbd-él-Meleh, fils de Merouân Ier, fut inauguré au khalyfat aussitôt après la mort de son père, l’an 65 de l’hégire (684 de notre ère). Son règne fut de vingt et une années, jusqu’à l’an 86 de l’hégire ( 705 de l’ère chrétienne ) , et il laissa le trône à son fils Oua lyd Ier du nom.

L’UNIVERS

restées fidèles à leur cause se concentrèrent à Bounah (Bône ), où les troupes musulmanes dédaignèrent d’aller les poursuivre : toutefois ces tribus étaient loin d’être des ennemis méprisables. Les Berbères ne restèrent pas longtemps tranquilles dans cet asyle, et bientôt ils reprirent l’offensive, ayant à leur tête une femme de leur nation , nommée Damyâh.

Cette héroïne battit les Musulmans en plus d’une rencontre, et vint à bout de les chasser non-seulement de la portion orientale de la côte mauritanique ( Africa proprie dicta) , mais encore d’une partie du Moghreb-él-aqsâ , c'està-dire de la partie occidentale de ces mêmes côtes,

! ’ Hassan-ben-Noumân fut contraint de faire sa retraite sur Barqah, et il se-tint renfermé dans cette ville, jusqu’à ce que le khalyfe lui eût fait passer des renforts suffisants pour qu’il pût à son tour reprendre l’offensive.

Grâce à la nouvelle armée que lui expédia le khalyfe, il alla au-devant de Damyâh , jusques alors partout victorieuse, l’attaqua, la battit en plusieurs combats, et parvint à reconquérir tout ce que cette femme belliqueuse avait enlevé aux Musulmans de leurs premières conquêtes.

Ce gouverneur eut pour successeur Moussâ-ben-Nassir , qui, non content de la vaste étendue de côtes qui étaient sous sa puissance , laissa à son fils aîné, Abd- Allah, le gouvernement de l’Afrique, et tenta avec succès, l’an 91 de l’hégire ( 708 de l’ère chrétienne ) une conquête bien autrement importante, celle de l’Espagne, où , sous le khalyfat de Oualyd 1er (1), l’an 92 de l’hégire ( 711 de notre ère ), il porta les armes et la religion de l’islamisme.

Mais avant qu’un demi-siècle fût écoulé cette conquête, faite au nom des khalyfes d’Orient, leur échappait déjà irrévocablement, pour devenir le domaine d’une nouvelle dynastie de

(i) Oualyd Ier du nom, fils d' Abd-êl-Melek, fut le septième khalife de la dynastie Ommyade ; il succéda à son père, l’an 86 de l’hégire ( 7o5 de notre ère ). Son règne fut de dix années environ, jusqu’à l’an 96 de l’hégire (714 de l’ère chrétienne).

khalyfes, dits Seconds- Ommyades , ou Ommyades occidentaux (2).

Ce fut peu de temps avant cette dernière époque, sous le règne du khalyfe Abd-êl-Melek-ben-Merouân, qu’eut lieu la seconde descente des Arabes d’Afrique en Sicile; parti des côtes mauritaniques, Mohammed- Abou-É dry s vint porter le ravage et la désolation sur ces contrées, encore soumises à l’empereur grec; ces descentes furent suivies d’autres excursions désastreuses.

Mais la Sicile était trop voisine de l’Afrique pour n’inspirer aux Arabes, maîtres de celle-ci, que des désirs de désastre et de dévastation : ils la regardèrent bientôt comme une annexe indispensable de leur domination africaine. Déjà, sous le règne du khalyfe Hechâm (3), quatrième fils d 'Abd-êl-Melek, un gouverneur musulman nommé Bâcher, fils de Safouan, surnommé él-Ke làby, avait commencé à former un établissement fixe en Sicile, .et l’an 122 de l’hégire ( 739 de notre ère ) Habyb , fils d 'Obeydah, vint assiéger la ville même de Syracuse (4).

Cette même année est signalée par la première sédition qui eût éclaté en Afrique depuis la défaite des Berbères et de Damyâh : Mâyrsarah , surnommé êl- Mattaghâhy, s’y déclara en révolte ouverte contre l’autorité des khalyfes , et se proclama indépendant de leur puissance.

Sept ans plus tard, l’an 129 de l’hégire (746 de l’ère chrétienne ), de nouveaux troubles vinrent encore agiter l’Afrique ; ils étaient suscités par le chef de la tribu des Zenetes, ou Betiy-Meryn , nommé Abou-Qara-êl-Maghyly , qui ameuta contre les Arabes toutes les tribus de l’Occident, et prétendait fonder dans le Maghreb un empire dont Telmes-

(2) Voyez ci-dessus la note 2 de la page i56.

(3) Hechâm-ben-Abd-êl-Meleh , onzième khalyfe de la dynastie des Ommyades orientaux, succéda à son frère Yèzyd IIe du nom, l’an io5 de l’hégire ( 724 de notre ère) ; son règne fut de vingt années environ, et se termina l’an 125 de l’hégire (74 3 de l’ère chrétienne).

(4) Huit ans après, le fils de ce Habyb, nommé Abd-êr-Rhaman , était le chef de l’expédition que nous verrons ci-après exécuter une nouvelle descente en Sicile,

TUNIS

san ( Tremeçen ) devait être la capitale.

Ces deux séditions ne tardèrent pas à être comprimées; et il ne paraît pas qu’elles aient inspiré des inquiétudes bien sérieuses au gouverneur de l’Afrique, puisque dès l’année suivante, 130 de l’hégire ( 746 de notre ère ) , il consentait à détacher une partie de ses forces, qu’il envoya ravager en Sicile les provinces dont les Musulmans n’avaient encore pu se rendre maîtres. Mais un danger plus réel menaçait déjà l’autorité du khalyfat; c’était l’esprit d'indépendance des gouverneurs qu’ils envoyaient administrer leurs provinces africaines.

Le khalyfe Yezyd II (1), troisième fils d ' Abd - êl - Melek , avait d’abord nommé Bâcher -ben- Sajouân , dont nous avons parlé ci-dessus, au gouvernement de l’Égypte : puis, le soupçonnant d’ourdir clans cette contrée des trames contre sa suzeraineté, il lui avait fait échanger ce gouvernement , l’an 101 de l’hégire (720 de l’ère chrétienne), contre celui des provinces africaines ; mais cette mutation ne fit qu’accelérer l’exécution des projets de Bâcher. Plus éloigné en Afrique qu’en Égypte du centre de l’autorité , il put développer sans crainte l’essor de ses vues ambitieuses , et le nouveau gouverneur ne tarda pas à y réaliser les craintes dont peut-être injustement il avait été l’objet dans son premier gouvernement.

Il conserva en effet quelques apparences de soumission pendant le règne de Oualyd; mais à la mort de ce prince, l’an 105 de l’hégire ( 724 de l’ère chrétienne ), et à l’avénement de son frère Hecliam , le changement de souverain avait paru à Bâcher une occasion de secouer une autorité devenue importune; dès lors il avait cessé de prendre les ordres du khalyfe , et son expédition en Sicile, mentionnée ci-dessus, avait été faite non-seulement sans le consulter, mais même sans lui en donner avis.

Les dépouilles de ces déprédations ,

(i) Y ezyd-ben-Abd-él-Melek fut le dixième khalyfe de la dynastie ommyade; il succéda l’an xoi de l'hégire (720 de notre ère ) à son cousiu Omar-ben- Abd-êl- Azyz ; mais il ne régna que quatre années, jusqu’à l’an io5 de l’hégire ( 724 de l’ère chrétienne ).

au lieu d’être versées dans le trésor du khalyfe , furent toutes portées dans les villes de la cote, c’est-à-dire à Tripoli, à Qay rouan, à A/ryqyah, à Carthage et à Tunis.

Cette dernière ville avait toujours, depuis l’invasion arabe, partagé la destinée générale des provinces, conquises et perdues tour à tour, et successivement reprises par les Musulmans, pendant les vicissitudes que subirent entre leurs mains leurs conquêtes africaines : elle fut dès lors gouvernée par des êmyrs , que nommaient les gouverneurs généraux des provinces du Moghreb , et qui , comme ceux-ci, reconnurent d’abord la suzeraineté des khalyfes.

Mais bientôt les souverains de l’islamisme, trop occupés de leurs conquêtes orientales , ne pensèrent plus qu’à leurs trophées de la Perse , de l’Inde et de la Transoxiane, et relâchèrent imprudemment le frein dont ils retenaient encore, du moins en apparence, les hauts fonctionnaires de leurs domaines de l’occident : bientôt les gouverneurs généraux de l’Afrique, bientôt les gouverneurs particuliers des villes africaines, à l’exemple des gouverneurs généraux, profitèrent de l’éloignement et de la négligence des chefs de l’État musulman; abusant surtout des dissensions intestines auxquelles fut en proie le khalyfat, lorsque la dynastie des Ornmyades fut renversée par celle des Abbassides, ces gouverneurs particuliers eux-mêmes ne tardèrent pas à chercher à s’affranchir non-seulement de la suzeraineté des khalyfes, mais encore de l’autorité immédiate des gouverneurs généraux.

Ceux-ci, trop occupés à leur tour de leurs propres révoltes envers leur souverain , négligeaient de réprimer ces révoltes partielles , et les êmyrs des principales villes des côtes barbaresques purent impunément s’arroger eux-mêmes un pouvoir indépendant à la fois des khalyfes et des gouverneurs généraux , pouvoir que plusieurs d’entre eux essayèrent même de rendre héréditaire.

Des compétiteurs nombreux s’élevèrent successivement, dépouillant leurs prédécesseurs , dépouillés à leur tour par une suite de catastrophes partielles que l’histoire a dédaigné d’enregistrer

et de nous transmettre, au milieu des catastrophes de la grande révolution qui imposait un changement de maîtres à la population musulmane tout entière.

Les choses en vinrent au point que l’autorité des khalyfes n’était plus guère reconnue qu’à la mort du feudataire insoumis, ou à son renversement par un rival plus heureux mais non moins rebelle : alors seulement ceux qui s’emparaient du pouvoir semblaient se sou venir qu’il existait à Baghdâd un khalyfe, souverain de l’islamisme; mais le seul acte de souveraineté qu’ils lui permettaient à leur égard se bornait à la délivrance du diplôme impérial d’investiture qui donnait à l’usurpation les apparences légales d’une vassalité illusoire et tout à fait fictive.

L’établissement d’une branche de la famille des Ommyades en Espagne avait contribué encore à encourager les gouverneurs envoyés par les khalyfes d’Orient pour administrer l’Afrique , à s’arroger ainsi peu à peu une puissance presque souveraine, n’obéissant aux ordres de ces khalyfes qu’autant que ces ordres étaient favorables à leurs desseins.

Néanmoins, les kalyfes orientaux continuèrent d’être les maîtres nominatifs des côtes africaines , et d’y nommer des gouverneurs a chacune des vacances qui ieur permettait d’exercer ce droit, jusqu’à 1 époque où la plus puissante des familles de la Mauritanie, celle des Aglilabites, y éleva un nouvel empire rival à la fois des khalyfes d’Orient et des khalyfes d’Occident, et qui, pendant un siècle entier, sut entre ces deux puissantes monarchies conserver sur toute la côte africaine sa domination indépendante.

Cette indépendance n’eut alors à redouter aucune attaque, ni des khalyfes d’Andalousie, occupés à résister aux tentatives des rois espagnols pour ressaisir leurs anciens domaines , ni des khalyfes orientaux, pouvant à peine lutter contre leurs puissants vassaux asiatiques, qui s’efforcaient de détacher quelques provinces* du grand Empire musulman.

Le chapitre suivant exposera en peu de mots l’origine et les progrès de cette domination nouvelle, qui, s’établissant d’abord sur les côtes de la Cyrénaïque,

s’étendit bientôt sur Tripoli d’Occident, sur Tunis , et sur le reste des provinces mauritaniennes, jusques aux rivages de l’océan Atlantique.

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