‹ Histoire de TunisChapitre 55 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Domination des Àglilabites; — Ibrahymben-Aghlab ; — révolte des Berbères ; — prise de Tunis par Hamdys, leur chef ; — Édrys-ben-Édrys; — princes Aghlabiles, — Abou-l-Abbas Abd- Allah, Zyadét-Allah Ier du nom , Abou-el-Aqqâl-êl-Aghlab, Abou-l-Abbas - Mohammed , Zyadét - Allah IIe du nom , Abou-Ishaq-Ibraym , Abou’-l-Ahbas Abd-Allah II , Zyadét- Allah III, Ibraym-beu-Aghlab; — conquête de la Sicile; — révolte d’Abd-Allah; — destruction de la monarchie Aghlabite par les Fatymites. — Règnes des khalyfes de cette dynastie.

Ibrahym-ben-Aghlab avait été présenté au célèbre Haroun-êr-Rachyd (f), khalyfe de la dynastie des Abbassides; les bons témoignages qu’on rendit d7brahym3 et les qualités éminentes que le prince crut reconnaître en lui , le déterminèrent à confier au fils d 'Aghlab le gouvernement de l’Afrique, espérant de trouver à la fois en lui un administrateur habile et un sujet fidèle , incapable de suivre les mauvais exemples par lesquels s’était signalée l’insoumission des précédents gouverneurs.

L’espoir du khalyfe fut déçu. Les prédécesseurs du nouveau gouverneur

(i) Haroun-êr-Rachyd, cinquième khalyfe de la dynastie des Abbassides, était fils du khalyfe êl-Mahady , et succéda l’an 170 de l’hégire (7 86 de notre ère) à son frère él-Hddy, dont le règne n’avait été qu’environ d’une année. Haroun-êr-Rachyd régna vingt-trois ans, c’est-à-dire jusqu’à l’an ig3 de l’hégire (809 de l’ère chrétienne), et laissa en mourant le trône du khalyfat à ses deux fils, êl-Amyn et al-Mamoun , qui régnèrent successivement après lui. Contemporain de Charlemagne, Haroun-êr-Rachid avait envoyé des ambassadeurs à ce prince avec de riches présents, et avait recherché son alliance, dans le but d’obtenir son concours pour l’attaque qu’il préméditait contre les khalifes d’Espagne. L’établissement de la puissance agldabite sur les côtes d’Afrique, enlevant aux khalyfes d’Orient la souveraineté sur ces contrées, fit avorter les projets de cette expédition.

TUNIS

avaient, il est vrai, été insoumis, mais non ouvertement rebelles ; ils ne tenaient aucun compte des ordres du souverain de l’Islamisme , et n’envoyaient au trésor impérial aucune des sommes qu’ils prélevaient en tribut sur les provinces soumises à leur administration; mais cependant ils étaient restés ostensiblement dans les formes du vasselage, et n’avaient pas cessé de reconnaître dans tous leurs actes les khalyfes de Baghddd pour leurs suzerains de droit.

Ibrahym-ben-Aghlab alla plus loin qu’eux, et ne se contenta pas d’une position mixte, qu’il regarda comme fausse et précaire : à peine arrivé dans son gouvernement, il osa secouer le joug purement nominatif du khalyfat, en se déclarant maître absolu et indépendant dans la ville de Qayrouân , à la fin de l’an de l’hégire 184 (800 de l’ère chrétienne); il fut ainsi le fondateur de la première des dynasties qui , s’arrachant successivement le pouvoir, enlevèrent pour toujours aux khalyfes d’Orient la domination de l’Afrique.

Cependant l’autorité du nouveau maître des provinces africaines ne s’établit pas sans contestation et sans secousses; et son règne fut d’abord agité par des troubles et des attaques réitérées ; plusieurs des émirs placés sous ses ordres, suivant son exemple, se révoltèrent à leur tour contre lui, dans plusieurs parties de son gouvernement , et refusèrent de reconnaître son pouvoir, croyant avoir les mêmes titres que ce prince à l’usurpation et à l’indépendance. Hamdys , fils d ' Abd-êr-Rahman-êl-Kendy, à la tête d’un grand nombre de Nègres et de Berberes, parut devant la ville de Tunis à l’improviste, s’en empara, et s’efforça de s’y établir, tandis que, d’un autre côté, É dry s-ben- Ë dry s , descendant d 'Abou-Taleb (1), essayait également de se rendre indépendant , et méconnaissait à la fois l’autorité de fait â'Ibrahym, et l’autorité de droit du khalyfe; mais ces compétiteurs, et d’autres plus ou moins redoutables, furent battus par les troupes à'Ibrahym et forcés à se soumettre.

Après un règne d’environ douze ans et demi, Ibrahym mourut, à l’âge de

(i) Père d ' Aly et oncle de Mahomet.

11e Livraison. (Tunis.)

cinquante-six ans, l’an 4 96 de l’hégire (812 de l’ère chrétienne).

Victorieux de ses ennemis à l’intérieur, n’ayant rien à craindre du khalyfe, trop éloigné des provinces africaines pour y tenter une répression difficile, Ibrahym-ben-Aghlab était parvenu à rendre héréditaire son pouvoir sur l’Afrique; et il le laissa en mourant à son fils aîné, Abou-l-Abbâs-Abd-allah.

A la mort de son père ce prince se trouvait dans la ville de Tripoli; profitant de cette absence, son frère Zyâ dét- Allah se fit proclamer à Qayrouân roi de Tunis; mais l’année suivante, 197 de l’hégire (813 de notre ère), il rendit la couronne à son frère, qui n’en jouit que pendant cinq années, ayant été tué à Qayrouân , dans le dernier mois de l’année 201 de l’hégire (817 de l’ère chrétienne).

Zyâdét-Allah Ier du nom, second fils d’ Ibrahym-ben-Aghlab , avait le prénom d ' Abou- Mohammed , et le surnom à' Ëbn-Chiklah : la mort de son frère le fit remonter sur le trône, qu’il lui avait restitué. Son règne fut signalé par plusieurs événements remarquables, et surtout par la conquête de la Sicile.

Le patrice Constantin , nommé par l’empereur de Constantinople au gouvernement de la Sicile, avait envoyé son lieutenant Phima avec quelques vaisseaux ravager et piller les côtes d’Afrique. Zyâdét-Allah, résolu à venger cette agression , profita des troubles qui agitèrent alors la Sicile (2), et y envoya l’an 212 de l’hégire (827 de notre ère) une flotte forte de 1 00 vaisseaux (3), qu’il avait fait construire b Sous s ah , et dont il confia le commandement à Assad-ben- Farath.

(2) Phima, ayant appris que isa destitution avait été décidée à Constantinople, s’était emparé de Syracuse ; et, après avoir battu le gouverneur Constantin , s’était proclamé roi de la Sicile; mais bientôt un des complices de sa rébellion, Platha, s’étant à son tour révolté contre lui , l’avait expulsé de Syracuse. Phima s’était alors réfugié en Afrique , où il avait imploré le secours de Zyàdêt-Allaii pour être rétabli sur le trône qu’il avait usurpé et dont un autre usurpateur venait de le chasser.

(3) Ces vaisseaux portaient dix mille hommes d’infanterie et environ sept cents de cavalerie.

L UNIVERS

Les Musulmans battirent à Mazzara l’armée sicilienne; et Platha, forcé de prendre la fuite, se retira en Calabre, où bientôt après il fut tué ; le général musulman était également mort; et son successeur, Mohammed- Abou-l- Djouâry , qui, Tan 21 3 de l’hégire ( 828 de notre ère) avait été assiéger Syracuse, fut forcé par une flotte envoyée de Constantinople, non-seulement de lever le siège, mais encore de se replier dans l’intérieur de l’île, où les Musulmans, battus sur plusieurs points, privés de vivres, se virent réduits à manger leurs chevaux; après deux années de combats qui n’avaient été pour eux que des défaites continuelles, ils s’attendaient à une perte inévitable, quand, l’an 215 de l’hégire (830 de notre ère), des secours inespérés leur arrivèrent d’Espagne, amenés par Asbay-ben-Ouakyl. Dès lors les affaires changèrent de face; la victoire favorisant de plus en plus les Musulmans, les Grecs furent enfin forcés de leur abandonner la possession de lMle, dont le premier gouverneur, Mo hammed-ben-Abd- Allah-ben- Aghlab , prit le titre de roi (1).

C’est ainsi que la Sieile passa sous la domination d’une branche de la famille des Aghlabites : ce domaine leur fut ensuite enlevé par les Fatymites, qui la possédèrent jusqu’à ce qu’ils en furent expulsés à leur tour par les armes des Normands, que commandait le célèbre comte Roger (2).

(1) Il mourut l’an a36 de l’hégire ( 85o de l’ère chrétienne), a prèsun règne de dix-neu f ans .

(2) Roger Ier du nom, le dernier des douze fds de Tancrède , seigneur de Hauteville en Normandie, naquit en l’année io3i de notre ère ; il était venu en Italie vers l’an 1048 : devenu maître de la Sicile par la prise de Païenne et la conquête des autres places de cette île, il en chassa les Musulmans, et y rétablit la religion chrétienne. L’an 1096 il prit le titre de grand, Comte de Calabre et de Sicile. Tous les historiens attestent que le règne de ce prince fut signalé non-seulement par les conquêtes brillantes qu’il remporta sur les Musulmans, mais encore par une administration sage et éclairée, qui rendit heureuses les populations sur lesquelles ses armes venaient d’établir son pouvoir.

Roger mourut au mois de juillet l’an 1101, âgé de soixante-dix ans , laissant pour succes-

Zyâdét- Allah mourut à l’âge de cinquante-un ans et demi (3), l’an 223 de l’hégire (838 de l’ère chrétienne), laissant le trône à son frère Abou-l- Aqqâlêl- Aghlab. Ce prince se rendit surtout recommandable par la vigilance qu’il mit à préserver ses Etats de toute attaque , et par les largesses qu’il répandit sur les milices : son règne, qui ne fut que d’un peu moins de trois années, fut exempt de toute espèce de trouble; et il mourut (4) Tan 226 de l’hégire (841 de notre ère).

Son fils A bou-l- Abbâs- Mohammed étant mort jeune , il eut pour successeur son petit-fils Ahmed-ben- Abou-l- Abbâs , auquel on doit la construction du grand aqueduc et de la mosquée qui sont près de la porte de Tunis. Après un règne d’environ vingt-trois années, ü laissa, l’an 249 de l’hégire‘(863 de notre ère), le trône à son frèr e, Ab ou- Mohammed- ZyCtdét- Allah I T du nom, qui ne régna que six mois , et eut pour successeur son neveu Mohammed-ben- Ahmed, surnommé Abou-l- Gharany h , âgé seulement alors de quatorze ans.

Ce'Tfc'ince, monté si jeune sur le trône, y mourut également bien jeune encore, car il n’avait que vingt-quatre ans lorsque la mort le frappa , après un règne d’environ onze années (5), l’an 261 de l’hégire (875 de l’ère chrétienne).

Cette mort transmit le pouvoir royal à Abou-lshâq-lbrahym , fils de Ahmedben- Abou-l- Abbâs : le règne de ce prince se signala par deux événements remarquables; l’an 264 de l’hégire (877 de l’ère chrétienne ) la ville de Syracuse fut prise par les Musulmans , que commandait Ahmed-ben- Aghlab ; et l’an 281 de l’hégire (894 de notre ère) la résidence royale fut transférée à Tunis , où Abou - Ishâq fit bâtir un palais , dans lequel il mourut l’an 289 de l’hégire ( 902 de no tre ère), après un règne d’environ vingt huit années.

Son fils , Abou-l- Abbâs- Abd- Allah IF du nom, avait été proclamé roi du vivant de son père; mais il lui avait à peine succédé qu’il fut tué dans le mois de

seur au troue de Sicile son fils Roger II, dit le Jeune.

(3) Le mardi 14 du mois de Redjeb.

(4) Dans le mois de Raby-él-àkher.

(5) Dans le mois de Djemddy-él-douel,

TUNIS

Chaabân de l’an 290 de l’hégire (l’an 903 de notre ère) : il avait régné conjointement avec son père un an et cinquantedeux jours , et seul neuf mois et treize jours.

Le fils d’ Abou-l-Abbâs, nomm éAbou- Nasr , et surnommé Zyadét- Allah IIIe du nom , succéda à son père : le règne de ce prince fut signalé par les plus grands désastres : un rebelle, nommé Abd- Allah, se mit à la tête d’un parti nombreux , défit en plusieurs rencontres les troupes royales, et, s’emparant d’une grande étendue de pays, força Zyadét-Allâh à abandonner ses États, après un règne seulement de cinq années et dix mois. Le prince détrôné s’était retiré en Égypte, d’où il avait dessein de se rendre à Baghdâd; mais l’entrée dans cette ville lui fut refusée.

A la nouvelle de la défaite et de la fuite de Zyâdet- Allah, un autre prince de sa famille, nommé Ibrahym-ben-Aghlab , avait tenté dereleverle trône aghlabite; il était entré à la tête d’un parti dans la ville de Qayrouân , avait rassemblé les habitants dispersés, et s’était emparé du palais; il avait ainsi rétabli la tranquillité dans cette province, et se flattait du plus heureux succès, lorsque Abd- Allah vint l’attaquer , le battit en plusieurs combats successifs, et, l’ayant forcé de prendre à son tour la fuite, prit possession de toutes les provinces qui avaient appartenu aux Aghlabites.

C’est ainsi que fut éteinte, l’an 296 de l’hégire (908 de l’ère chrétienne) , cette dynastie puissante, qui avait régné pendant plus d’un siècle sur l’Afrique septentrionale et avait conquis la Sicile.

Toutefois le rebelle Abd- Allah ne jouit pas longtemps de la double victoire qui semblait assurer son usurpation.

Dans la même année, un adversaire, bien autrement formidable que les deux ennemis qu’il venait de vaincre, vint fondre sur lui et lui arracher la belle proie qu’il avait envahie. Le fondateur du khalyfat fatymite, Abou-Mohammed- Obeyd- Allah, surnommé él-Mahady , qui avait déjà convoité les dépouilles du royaume de Tunis et s’était emparé de Qayrouân, porta ses armes puissantes contre Abd- Allah, le mit à mort, et recueillit la riche succession de la dynastie

aghlabite, dont il était devenu le vengeur (1).

Bientôt la puissance des successeurs d 'êl-Mahady se trouva trop resserrée dans les limites de ses possessions d’Afrique : les khalyfes fatymites allèrent en Égypte fonder une nouvelle capitale, quidevintla secondeville (2) de l’Orient, et établirent un nouvel empire, qui divisa l’islamisme en deux schismes s’anathématisant l’un l’autre.

Dès lors les khalyfes du Kaire eurent plutôt les yeux tournés vers leur rival de Baghdadque vers leurs provinces barbaresques, dont ils abandonnèrent legouvernement à différents princes, grands feudataires plus ou moins indépendants, plus ou moins soumis à la suzeraineté du khalyfat (3).

(x) Si le lecteur désire connaître plus en détail l’histoire de la dynastie des Aghlabites, il pourra se satisfaire pleinement en lisant la traduction de Y Histoire de t Afrique sous la domination des Aghlabites, publiée avec le texte arabe, d 'Ebn-Khaldoun, et des notes aussi savantes qu’intéressantes, parM. A. Noël Desvergers ; Paris, imprimerie de MM. Firmin Didot frères, 1841 , gr. in-8°.

(2) Le Kaire fut fondé par Djouhar, général du khalyfe Moëz-le-din-lllah, l’an 362 de l’hégire ( 972 de l’ère chrétienne ).

(3) Quoique les khalyfes fatymites aient conservé, au moins nominativement, le titre de souverains de l’Afrique septentrionale, je crois devoir m’abstenir de tout détail à leur sujet, leur histoire étant trop connue, et étant d’ailleurs devenue à peu près étrangère à celle de l’Afrique, .proprement dite depuis leur transmigration en Egypte.

Je me bornerai donc, à l’égard de ces princes, et pour compléter la série chronologique des souverains auxquels furent soumises Tunis et l’Afrique septentrionale, à donner seulement ici la liste des khalyfes qui composent cette dynastie :

i° Obeyd- Allah Êl-Mahady monta sur le trône du khalifat l’an 296 de l’hégire ( 903 de notre ère).

20 El Qayem-be-âmr-Illah, l’an 324 (933).

3° El-Mansour-b-illah, l’an 334 (945).

4° Êl-Moëz-le-dyn-Illah , l’an 34 1 (952).

5° Êl-Azyz-b-illah, l’an 365 (975).

6° Êl-Hakem-be-âmr-Illah, l’an 387 (996).

70 Êd-Dâher-le-àzâz-dyn-Illah, l’an 41 r (1020).

8° Êl-Mostanser-b-illah , l'an 427 (io35).

90 Êl-Mostaaly-b-iUah , l’an 487 (1094),

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