CHAPITRE XIV
Suite du règne de Hassan-ben-Aly ; — traité avec la France; — Aly-Pachâ; — Sa révolte; — meurtre de Hassan-ben-Aly; -T- Mohammed -ben- Aly; - — Babâ-Aly- Agha Dey d'Alger ; — restauration de la dynastie de Hassan-ben-Aly ; — inauguration de Mohammed-Bey.
Tandis qu’il jouissait ainsi d’une tranquillité intérieure, Hassan-ben-Aly avait assuré sa sécurité à l’extérieur par des stipulations pacifiques contractées avec celles des puissances européennes dont l’inimitié pouvait lui paraître redoutable ; untraité conclu avec la France, l’an 1133 de l’hégire ( 1720 de l’ère chrétienne), avait fait cesser toute hostilité entre les deux États et réglé les relations
L’UNIVERS
réciproques de leur commerce respectif.
Dès lors Hassan-ben- Aly commença à jouir d’un règne calme etpaisible : rien ne manquait à son bonheur, qu’un enfant qui pût après lui hériter de ce trône dont il venait par le meurtre de son rival de s’assurer la possession ; mais il n’avait pu encore obtenir du ciel cette faveur si désirée , malgré le grand nombre de femmes qui peuplaient son harem, ou peut-être à cause de cette multiplicité même. Renonçant enfin à toute espérance de postérité , il se détermina à désigner pour son successeur son neveu Aly-Bey , auquel il avait depuis quelque temps confié le commandement général de toutes les forces militaires de la Régence.
L’ordre de la succession au trône de Tunis avait été ainsi réglé, lorsqu’un événement fortuit vint amener inopinément un changement dans ces dispositions ; une jeune esclave génoise , capturée par un des corsaires d eHassan-Bey, fut amenée devant ce prince : la jeune captive était d’une rare beauté ; elle lui plut, et il la fit placer dans son harem , où peu de temps après elle devint enceinte.
S’étant assuré de la certitude de cette grossesse, Hassan-ben- Aly convoqua le Divan pour lui annoncer solennellement cette heureuse nouvelle : il demanda ensuite à l’assemblée si elle consentirait à reconnaître pour héritier du trône tunisien l’enfant qui allait naître de l’odalisque génoise, dans le cas où cet enfant serait du sexe masculin : il avoua en même temps que jusqu’à ce moment ses sollicitations et ses vives instances n’avaient pu convertir la jeune mère à la foi musulmane.
La question ainsi soumise à la délibération du Divan y éprouva quelque difficulté : l’assemblée, en effet, déclara d’abord que le fils d'une esclave chrétienne ne pouvait aucunement prétendre au droit de régner sur les populations musulmanes de Tunis.
Cependant tout finit par s’arranger à la satisfaction de Hassan-ben- Aly ; il parvint à gagner successivement par ses largesses ou pard’autres moyens les suffrages de la majorité du Divan ; la jeune odalisque mit au monde un enfant mâle, et, soit que l’amour maternel eût
amolli la résistance religieuse de la captive génoise, soit que le Divan eût cru devoir se montrer moins intolérant que dans sa première délibération, cet enfant, déclaré l’héritier du trône de Tunis, reçut en naissant le nom musulman de Mohammed-Bey ; et l’investiture officielle du nouveau-né comme futur souverain de la Régence fut, moyennant quelques présents, obtenue sans trop de difficultés de la Porte-Ottomane. Ce fils fut en peu d’années suivi de deux autres, qui furent nommés Mahmoud-Bey et Aly-Bey.
L’heureux père de trois héritiers si longtemps inespérés annonça à son neveu Aly que, le ciel ayant accordé à ses vœux un changement aussi favorable dans sa destinée, le successeur qu’il s’était précédemment désigné ne pouvait plus conserver aucun droit d’hérédité à l’autorité souveraine ; mais, pour adoucir autant que possible le désappointement que devait causer à l’héritier déshérité une déclaration aussi fâcheuse , Hassan-ben-Aly y joignit l’assurance que son amitié pour son neveu n’éprouverait aucune diminution par cette détermination nouvelle : il voulut même confirmer cette assurance d’affection par une preuve authentique, et il fit conserver à son neveu Aly , par le Divan de Constantinople, le titre de Pacha de Tunis , titre qui rendait ce jeune prince le second personnage de la Régence.
Le neveu feignit de se soumettre volontairement aux décisions de son oncle, et d’accepter avec satisfaction et reconnaissance ledédommagement honorable qu’il recevait de la haute position qui lui était enlevée par ce changement ; en conséquence, sans faire éclater aucun murmure, il s’empressa de prendre le nom d 'Aly-Pachâ , au lieu de celui d’ Aly-Bey, qui lui avait été concédé par anticipation ; mais, sous ce voile d’obéissance, il ne cherchait qu’à cacher les noirs desseins qui fermentaient dans son cœur: son ambition, frustrée des espérances dont elle s’était si longtemps nourrie, ne pouvait s’habituer à voir passer en d’autres mains un pouvoir u’il avait regardé jusque alors comme evant un jour lui appartenir ; l’humiliation qu’il croyait avoir subie lui devenait de jour en jour plus intolérable.
TUNIS
Ènfin, ne pouvant plus supporter les pensées qui torturaient son orgueil, si cruellement blessé, Aly-Pachâ abandonna la cour de son oncle, et se réfugia dans les montagnes des Ossélites, où il avait secrètement travaillé à se former un parti puissant. Mais il ne tarda pas à sortir de cette retraite : il revint, à la tête de nombreux corps de troupes qu’il était parvenu à rassembler, attaquer son oncle et son bienfaiteur.
En apprenant la trahison et l’ingratitude de son neveu, Hassan-ben- Aly avait rassemblé son armée ; il livra bataille au rebelle, le battit, le mit en fuite, et le força à se réfugier sur le territoire algérien.
Pendant son séjour dans cette retraite forcée, Aly-Pachâ s’appliqua activement à gagner les bonnes grâces du Divan d’Alger, en lui faisant toutes les promesses qu’il crut susceptibles de flatter Iles intérêts de la Régence algérienne. Il réussit à captiver tellement la bienveillance de ce corps, qu’il en obtint les secours nécessaires pour pouvoir reprendre une position offensive. Aussitôt il se hâta de marcher de nouveau contre son oncle.
Hassan-ben- Aly fut moins heureux dans cette campagne que dans la précédente ; l’an 1148 de l’hégire (1735 de l’ère chrétienne) fut pour lui une année de désastres : forcé d’abord d’abandonner sa capitale , bientôt après il perdit une grande bataille, et se vit obligé d’aller chercher un refuge dans les montagnes de Qayrouân.
La famine ne tarda pas à succéder pour le Bey fugitif aux malheurs de la guerre : contraint par le manque des subsistances d’abandonner la retraite qui l’avait protégé * il alla s’établir à Soussah , port situé dans la partie orientale de la Régence.
Là il trouva le capitaine d’un vaisseau marchand français, nommé Baril- Ion, que par les promesses d’une brillante fortune si ses affaires venaient à se rétablir, il vint à bout de déterminer à subvenir à tous ses besoins et à ceux de la suite qui l’avait accompagné. Mais le sort ne permit pas au malheureux Hassan-ben- Aly de réaliser ses promesses : voyant chaque jour sa fortune plus désespérée , il prit le parti d’envoyer sa famille à Alger, asile ordinaire des Beys
de Tunis détrônés , et où il comptait se retirer bientôt après lui-même ; mais il fut découvert, dans son trajet, par Younas-Bey, fils d’ Aly-Pachâ, qui décapita de sa propre main l’oncle de son père.
Ainsi débarrassé de son plus dangereux ennemi , Aly-Pachâ se flattait à son tour de se maintenir paisiblement sur le trône qu’il venait d’usurper; craignant que le détrônement de son oncle n’eût fait regarder par le cabinet de Versailles comme annulé le traité qui avait été conclu en 1720 entre la France et Hassan-ben- Aly y il s’était hâté de renouveler cet acte conservateur d’une bonne intelligence, en l’an 1155 de l’hégire (1742 de l’ère chrétienne) : tout semblait donc à l’intérieur et à l’extérieur devoir mettre l’usurpateur à l’abri de toute crainte. Son espoir fut déçu, et sa tranquilliténe tarda pas à être troublée par des dissensions domestiques.
Il avait trois fils , dont l’aîné était cet Younas-Bey le meurtrier de Hassanben- Aly : le second de ses Sis , nommé Mohammed-ben- Aly , jouissait plus particulièrement que ses frères de l’affection de son père : cette prédilection fit naître dans l’esprit du jeune prince le dessein de s’emparer de l’autorité souveraine, au détriment de Younas-Bey , son aîné. En conséquence, il travailla à détruire l’affection qu’ Aly-Pachâ portait àcelui-ci, etilyréussit àuntel point, qu’il obtint l’ordre de l’arrestation de Younas-Bey , sous prétexte d’un complot ourdi contre son père par cet héritier du trône.
Younas-Bey, qui se doutait des mauvaises intentions de son frère Mohammed-ben- Aly , se tenait sur ses gardes, et se réfugia dans la Çasbéh (1); mais les troupes d’ Aly-Pachâ étant venues l’y investir, il ne parvint qu’avec peine à leur échapper, et courut à son tour chercher un asile à Alger.
La ruine et la fuite de Younas-Bey ne satisfaisaient pas entièrement Mohammed-ben- Aly ; et il voyait encore avec inquiétude son plus jeune frère placé si près du trône à la possession duquel il aspirait à tout prix : il s’en débarrassa par le poison. Alors le Divan
(i) Citadelle de Tunis. Voyez ci-dessus, page io.
L’UMVERS.
proclama Mohammed-Ben- Aly héritier présomptif du trône de la Régence.
Dès ce moment le prince fratricide crut pouvoir espérer ia jouissance non contestée du fruit de ses crimes; mais l’état des choses changea bientôt pour lui de face.
Alger venait d’éprouver une de ces révolutions si fréquentes dans les pays soumis au gouvernement militaire et anarchique, où le suprême pouvoir est souvent le prix décerné par la multitude au plus audacieux et au plus criminel : un nouveau Dey venait d’être élu par la soldatesque, l’an 1168 de l’hégire (1754 de l’ère vulgaire ); le choix des milices algériennes étaittombé sur Baba - Aly-Aghâ (1). Ce Dey succédait à Aly- Ouzonn, renégat albanais , qui n’avait régné que quelques heures, et qui, après avoir assassiné son prédécesseur Mohammed-Khodjah , et s’être proclamé lui-même Dey d’Alger, avait été immédiatement après massacré à son tour par les gardes du palais (2).
Le nouveau souverain d’Alger avait été antérieurement envoyé en ambassade à Tunis : pendant son séjour dans cette ville l’orgueilleux Younas-Bey lui avait fait subir un affront qu’il n’avait pas oublié ; il saisit donc avec empressement l’occasion de s’en venger sur ce prince fugitif , réduit maintenant à implorer sa protection. Loin d’accueillir ses instances et ses supplications, il résolut d’étendre sa vengeance sur la famille entière de Younas-Bey , et d’épouser les intérêts des fils de l’infortuné Hassan-ben- Aly .
L’an 1169 de l’hégire (1755 de l’ère chrétienne) une armée algérienne fut donc envoyée, sous le commandement du Bey de Constantine (3), pour rétablir
(1) Le mot turk Baba signifie père : ce titre se donnait communément à tous les Deys , et même à tout homme avancé en âge, qu’il eût ou non des enfants.
(2) Le Dey Babâ-Aly-Aghâ se maintint pendant onze années sur le trône d’Alger ; il fut remplacé, l’an 1179 de l’hégire ( 17 66 de notre ère), par le Dey Mohammed, que les historiens remarquent être mort dans son lit et de vieillesse, cas excessivement rare dans l’histoire des souverains d’Alger.
(3) Cette ville est nommée par les Maures Qossentynah, nom altéré de celui de Cons-
cette famille sur le trône, dont l’injustice et l’ingratitude secondées parla victoire l’avaient précipitée.
Le succès couronna l’entreprise de Baba- Aly ; les fils de Hassan-ben- Aly se rendirent maîtres de Tunis; Aly- Pachâ fut saisi et étranglé sur-lechamp : l’aîné des princes vainqueurs fut proclamé Bey avec toutes les formalités usitées, et reçut l’hommage solennel de ses nouveaux sujets, sous le nom de Mohammed-Bey.